L'armée du prince Eugène reçut le titre de 4e corps. Elle se composait

de deux divisions d'infanterie française, renfermant ce qu'il y avait

de mieux dans l'ancienne armée d'Italie, d'une division italienne

devenue excellente, et de la garde royale. Le total pouvait s'élever à

environ 45 mille soldats de toutes armes, dont le prince Eugène était

naturellement le chef, avec le général Junot pour principal

lieutenant.

[En marge: Composition de l'armée polonaise, qualifiée de 5e corps.]

[En marge: Les Bavarois, sous le titre de 6e corps, destinés à opérer

avec l'armée d'Italie.]

Napoléon avait assigné à l'armée polonaise le titre de 5e corps. On

vient de voir qu'une division polonaise, soldée par la France, avait

déjà été donnée au maréchal Davout. Deux autres divisions, dont une

notamment composée des régiments de la Vistule, se trouvaient encore à

la solde de la France, et devaient être mêlées aux troupes françaises.

Le prince Poniatowski eut spécialement sous ses ordres l'armée

polonaise proprement dite, qui était à la solde du grand-duché de

Varsovie, et avait déjà fait sous ses ordres la campagne de 1809,

campagne aussi honorable pour les soldats que pour le général en chef.

Ce cinquième corps, fort d'environ 36 mille hommes de toutes armes,

avait son quartier général à Varsovie. Les Bavarois, au nombre de 25

mille hommes, servant depuis 1805 avec les Français, prirent le titre

de 6e corps, et furent confiés au général Saint-Cyr, que Napoléon tira

de la disgrâce à cause de son mérite, et malgré une indocilité de

caractère souvent incommode. Le point de réunion des Bavarois était

Bareuth, où ils devaient rencontrer l'armée d'Italie, pour combattre à

ses côtés. Napoléon, cherchant à compenser les différences de

nationalité par des convenances particulières, avait résolu de joindre

les Bavarois aux Italiens, à cause des relations non-seulement de

parenté, mais de coeur, qui unissaient le prince Eugène à la cour de

Bavière.

[En marge: Les Saxons composent le 7e corps.]

Les Saxons, au nombre de 17 mille, bons soldats aussi, et de tous les

Allemands les moins hostiles à la France, parce qu'elle avait rendu la

Pologne à leur roi, furent placés sous le général Reynier, savant

officier, très-propre à commander des Allemands, et déjà connu par ses

services soit en Espagne, soit ailleurs. Ils prirent le titre de 7e

corps, et durent servir naturellement avec les Polonais. Ils eurent

ordre de se rassembler à Glogau sur l'Oder, et de se rendre le plus

rapidement possible à Kalisch, afin de pouvoir courir sur la Vistule,

si les Polonais avaient besoin de leur secours.

[En marge: Les Westphaliens forment le 8e corps sous le roi Jérôme.]

Enfin les Westphaliens, organisés avec soin par le roi Jérôme, mais

comptant beaucoup de Hessois, soldats plus braves qu'affectionnés à

leur nouveau souverain, formèrent le 8e corps, et durent se concentrer

aux environs de Magdebourg au nombre de 18 mille hommes.

[En marge: La cavalerie de réserve et la garde impériale.]

Restaient deux troupes admirables, la cavalerie de réserve et la garde

impériale. Des quatre corps composant la cavalerie de réserve, deux

avaient été attachés, l'un au maréchal Davout, l'autre au maréchal

Ney, et de plus une division de cuirassiers avait été momentanément

attribuée au maréchal Oudinot. Napoléon se réservait de les reprendre

suivant les circonstances et suivant les lieux, pour les réunir au

besoin sous sa main. La portion de cette magnifique cavalerie qui

n'avait été affectée encore à aucun corps d'armée, présentait 15 mille

cavaliers superbes, marchant en attendant avec la garde impériale.

Quant à celle-ci, elle était devenue une véritable armée, qui à elle

seule n'était pas de moins de 47 mille hommes, parmi lesquels on

comptait six mille cavaliers d'élite, et quelques milliers

d'artilleurs servant une réserve de 200 bouches à feu. Elle avait été

divisée elle-même en deux corps, l'un de jeune garde comprenant les

tirailleurs et les voltigeurs, l'autre de vieille garde comprenant les

chasseurs et grenadiers à pied, la cavalerie, la réserve d'artillerie,

et les régiments de la Vistule, dignes pour leurs sentiments de servir

dans les rangs de la garde impériale.

Le premier corps de la garde était sous les ordres du maréchal

Mortier, le second sous le vieux maréchal Lefebvre. On ne pouvait pas

donner de plus solides chefs à de plus vaillants soldats. La garde

n'avait aucun point de ralliement, jusqu'à ce que le quartier général

fût établi quelque part. Pour le moment elle partait clandestinement

de Paris ou des environs, un régiment après l'autre, avec deux

destinations provisoires, Berlin et Dresde. Une fois l'Empereur rendu

à l'armée, elle devait se réunir tout entière autour de lui. Il faut

ajouter à cette longue énumération le grand parc du génie, comprenant

les sapeurs et mineurs, les pontonniers, les ouvriers de toutes

sortes; le grand parc d'artillerie, comprenant tous les

approvisionnements de cette arme; enfin le train des équipages,

comprenant tous les charrois, ce qui présentait encore une masse de 18

mille hommes conduisant une immense quantité de chevaux.

[En marge: Force exacte de l'armée active.]

Telle était l'armée active seulement, celle qui devait franchir le

Niémen et pénétrer dans l'intérieur de la Russie. Sans les malades,

les détachés, dont on va voir bientôt le nombre considérable, et les

Autrichiens, qui étaient loin du théâtre des opérations, cette armée

active, en hommes véritablement présents au drapeau, offrait la masse

énorme de 423 mille soldats, tous valides et parfaitement instruits,

dont 300 mille d'infanterie, 70 mille de cavalerie, 30 mille

d'artillerie, traînant à leur suite mille bouches à feu de campagne,

six équipages de pont, et un mois de vivres portés sur voitures. Au

lieu d'un mois de vivres ils devaient bientôt en avoir deux, si les

ordres de Napoléon s'exécutaient en temps utile.

[En marge: Armée de réserve placée entre l'Elbe et la Vistule.]

L'imagination est confondue lorsqu'on songe que ce sont là des nombres

réels, dont on a exclu les non-valeurs, et non pas des nombres fictifs

comme ceux que donnent la plupart des historiens anciens et modernes,

parlant presque toujours d'après les bruits populaires, presque jamais

d'après les documents d'État, et ne tenant jamais compte d'ailleurs

des malades, des détachés, des déserteurs. Pourtant ce ne sont pas

encore là toutes les forces que Napoléon avait préparées pour cette

lutte gigantesque, après laquelle il se disait avec raison qu'il

serait le maître réel du monde, ou le plus grand vaincu de tous les

temps. Ne méconnaissant pas les terribles ressentiments dont sa route

était pour ainsi dire semée du Rhin au Niémen, il avait disposé sur

ses derrières une puissante armée de réserve, dont voici les forces,

les nationalités diverses, et la distribution[21].

[Note 21: Je n'ai pas besoin de répéter que j'écris en ayant

sous les yeux les états particuliers de l'Empereur, beaucoup

plus exacts que ceux du ministre de la guerre, parce qu'ils

étaient rectifiés sur les lieux mêmes, et établis sur des

appels faits dans les corps à chaque époque de la campagne,

états qui n'ont jamais vu le jour depuis qu'ils sont sortis

des mains de Napoléon pour aller aux archives.]

[En marge: Corps du maréchal Victor.]

Napoléon, employant avec beaucoup de tact tout ce que l'Espagne lui

avait rendu de bons officiers, devenus incompatibles avec ceux qui

dirigeaient les opérations dans cette contrée, avait choisi le

maréchal Victor, duc de Bellune, pour lui donner le commandement de

Berlin dès que l'armée active aurait dépassé cette capitale. Il lui

réservait une division française, la 12e, composée de deux beaux

régiments légers et de plusieurs quatrièmes bataillons, sous le

général Partouneaux, les troupes de Berg et de Baden, une nouvelle

division polonaise, et de plus une partie des dépôts des maréchaux

Davout et Oudinot, préposés à la garde de l'importante place de

Magdebourg. Le total, s'élevant à 38 ou 39 mille hommes, formait le 9e

corps, et devait garder l'Allemagne de l'Elbe à l'Oder.

[En marge: Corps du maréchal Augereau.]

Il y avait encore en troupes détachées dans les places, telles que

Stettin, Custrin, Glogau, Erfurt, une dizaine de mille hommes. Il y

avait à Hanovre un immense dépôt de cavalerie, où allaient se monter

avec des chevaux allemands 9 mille cavaliers venant de France à pied.

Napoléon avait décidé qu'une partie des quatrièmes bataillons tirés

d'Espagne, et quelques sixièmes bataillons appartenant aux régiments

destinés à en avoir six, formeraient un corps de réserve confié au

maréchal Augereau, et s'élevant actuellement à 37 mille hommes. Enfin

il avait poussé la prévoyance jusqu'à faire déjà partir des dépôts 15

à 18 mille recrues, qui devaient réparer les pertes résultant des

premières marches, et, comme dans toutes les guerres précédentes,

rejoindre leurs corps en bataillons provisoires. Restaient enfin la

division des petits princes allemands, forte de 5 mille hommes, et une

division danoise de 10 mille, que le Danemark, pour les intérêts

duquel nous avions encouru l'inimitié de la Suède, s'était engagé à

nous fournir dans le cas où le prince Bernadotte exécuterait ses

projets de descente sur les derrières de l'armée française. Cette

division était réunie sur la frontière du Holstein.

Ces différents corps présentaient une nouvelle masse de 130 mille

hommes, destinée à tenir toujours au complet l'armée active, et

pouvant au premier danger fournir au moins 50 ou 60 mille hommes de

troupes réunies et très-bonnes, pour s'opposer soit aux Anglais, s'ils

tenaient cette fois parole à leurs alliés, soit aux Suédois, si leur

nouveau prince réalisait ses menaces.

[En marge: Total des forces destinées à la guerre de Russie.]

En ajoutant à l'armée active de 423 mille hommes cette armée de

réserve de 130 mille, quelques détachements répandus dans divers

petits postes au nombre de 12 mille, des malades dus en partie au

service d'hiver qu'avait exigé le maintien rigoureux du blocus

continental, et s'élevant actuellement à 40 mille, on arrive à la

masse énorme de 600 et quelques mille hommes mis en mouvement pour ce

formidable conflit. On y comptait 85 mille cavaliers montés, 40 mille

artilleurs, 20 mille conducteurs de voitures, 145 mille chevaux de

selle ou de trait. Quel effort de génie administratif n'avait-il pas

fallu pour faire marcher tant d'êtres vivants au service de la même

cause, si on songe surtout qu'il restait encore 150 mille hommes en

France dans les dépôts, 50 mille en Italie, 300 mille en Espagne, ce

qui portait l'ensemble de nos forces à plus de onze cent mille

soldats, réunis dans la main d'un seul chef! Mais aussi quel danger

que cette vaste machine, si artificiellement construite, ne se brisât

tout à coup, si un revers ou un accident physique venaient lui

imprimer une forte secousse! Alors, comme ces appareils puissants,

merveilles de la science moderne, qui marchent avec un ensemble

irrésistible tant que leurs ressorts sont en harmonie, mais si cette

harmonie cesse un moment, tombent dans un désordre qu'aucune main

humaine ne saurait réparer, elle pouvait s'écrouler avec un fracas

épouvantable, et couvrir le continent de ses débris. Et que de raisons

de le craindre, quand on considère la composition de cette énorme

machine de guerre! 370 mille Français, 50 mille Polonais, 20 mille

Italiens, 10 mille Suisses, ce qui faisait 450 mille soldats sur

lesquels on pouvait compter, en n'excédant pas toutefois leurs forces

physiques et morales; enfin 150 mille Prussiens, Bavarois, Saxons,

Wurtembergeois, Westphaliens, Hollandais, Croates, Espagnols et

Portugais, nous détestant pour la plupart, mêlés, il est vrai, à nos

soldats avec une habileté infinie, de manière à les entraîner en

quelque sorte par le torrent de la bonne volonté générale, tel était

cet incroyable amas de forces, qu'il fallait admirer comme prodige

d'art, mais admirer en tremblant, car, indépendamment de sa

composition si disparate, cette masse s'avançait du Rhin au Niémen sur

un sol semé de haines, menait avec elle un immense matériel et une

multitude d'animaux, parmi lesquels le moindre trouble pouvait faire

naître un affreux désordre, dont ne parviendrait pas à triompher le

génie lui-même qui avait formé ce prodigieux ensemble. Napoléon était

donc à la veille, ou du triomphe suprême de son art, ou de la

confusion de cet art poussé à l'excès; à la veille ou de la domination

universelle, ou d'une catastrophe épouvantable, sans exemple dans

l'histoire! Et malheureusement il n'avait pas pour excuse la haine

patriotique et héréditaire qui dévorait le coeur d'Annibal, car le

sentiment qui l'entraînait n'était autre que l'ambition la plus

démesurée qui jamais ait pris naissance dans le coeur d'un enfant de

la fortune.

Son premier soin devait être d'amener de l'Espagne, de l'Italie, de la

France, de l'Allemagne méridionale jusqu'aux frontières de la Pologne,

cette foule d'hommes, de les mouvoir avec ordre, avec ménagement, de

manière à ne pas les épuiser de fatigue, à ne pas couvrir les routes

de malades et de traînards, de manière surtout à ne pas causer une

trop forte émotion chez les Russes, et à ne pas les provoquer, comme

nous l'avons dit, à envahir la Pologne et la Vieille-Prusse. Napoléon

y employa tout ce qu'il avait d'astuce et de savoir-faire.

[En marge: Mouvement successif de tous les corps d'armée vers la

Vistule et le Niémen.]

[En marge: Le passage du Niémen fixé du 15 au 20 juin.]

Nous avons déjà indiqué son projet d'opérer tout son mouvement sous

l'égide du maréchal Davout, qui, presque rendu sur les lieux,

puisqu'il était entre l'Elbe et l'Oder, n'avait que huit à dix marches

à faire pour se transporter sur la Vistule, avec la masse imposante de

150 mille hommes, et s'y trouver en mesure d'arrêter les Russes en cas

de besoin. C'est derrière lui que tous les corps devaient s'avancer

successivement pour prendre position sur la Vistule. (Voir la carte nº

36.) Napoléon avait déjà expédié, comme on l'a vu, les ordres

nécessaires à l'armée d'Italie, qui avait la plus grande distance à

parcourir pour venir joindre les troupes rassemblées en Allemagne.

Lorsque le premier mouvement de cette armée, fixé à la fin de février,

serait dévoilé, Napoléon se proposait de porter dans les premiers

jours de mars le maréchal Davout sur l'Oder, les Saxons un peu au

delà, jusqu'à Kalisch, afin qu'ils pussent rejoindre plus vite les

Polonais, de faire en même temps avancer en seconde ligne, Oudinot sur

Berlin, Jérôme sur Glogau, Ney sur Erfurt, et ensuite d'ordonner une

halte jusqu'à la fin de mars, afin de donner à tous les corps le temps

de rallier leur queue, et surtout leurs innombrables charrois. Au 1er

avril, Napoléon voulait remettre ses masses en mouvement, porter

Davout sur la Vistule entre Thorn et Marienbourg, réunir les Saxons

aux Polonais autour de Varsovie, les Westphaliens de Jérôme à Posen,

puis établir sur l'Oder, et toujours en seconde ligne, Oudinot à

Stettin, Ney à Francfort, le prince Eugène avec les Italiens et les

Bavarois à Glogau. La garde et les parcs étaient destinés à former

une troisième ligne entre Dresde et Berlin. Une fois arrivé sur ces

divers points, on devait s'arrêter de nouveau jusqu'au 15 avril, puis

s'ébranler le 15, et Davout restant de sa personne à Dantzig sur la

basse Vistule pour y achever la préparation du matériel, les seconde

et troisième lignes devaient s'avancer sur la Vistule, et s'y établir

dans l'ordre suivant: les Prussiens en avant-garde entre Elbing,

Pillau et Koenigsberg (ce qui ne pouvait donner lieu à aucune

observation de la part des Russes, puisque les Prussiens étaient là

chez eux), les troupes de Davout derrière, entre Marienbourg et

Marienwerder, celles d'Oudinot à Dantzig, celles de Ney à Thorn,

celles d'Eugène à Plock, les Polonais, les Saxons, les Westphaliens à

Varsovie, la garde à Posen. (Voir la carte nº 37.) Napoléon voulait

qu'on restât dans cette position pendant la plus grande partie du mois

de mai, et qu'on s'occupât à rallier les hommes et le matériel

demeurés en arrière, à jeter des ponts sur les divers bras de la

Vistule, à organiser la navigation du Frische-Haff, à atteler ses

nombreux chariots avec les chevaux et les boeufs de la Prusse, à

compléter les magasins avec ses denrées, à terminer la remonte de la

cavalerie avec ses chevaux. Enfin le mois de juin étant venu, et

l'herbe ayant poussé dans les champs, on devait se porter entre

Koenigsberg et Grodno, et franchir le Niémen du 15 au 20 juin.

Les instructions de Napoléon furent données conformément à ce plan. Le

prince Eugène reçut ordre de traverser le Tyrol avec le moins de

fracas possible, et assez vite pour être rendu à Ratisbonne dans les

premiers jours de mars. Les généraux bavarois reçurent ordre d'être

prêts à rallier le prince Eugène au même point, à la même époque; Ney,

Jérôme, Oudinot, de se mettre immédiatement en ligne avec la droite

venant d'Italie. Quand ces divers mouvements seraient démasqués, le

maréchal Davout avait pour instruction de jeter brusquement la

division Friant vers la Poméranie suédoise, afin de punir la Suède de

sa conduite, de pousser ses autres divisions sur l'Oder de Stettin à

Custrin, de faire occuper par les Prussiens Pillau et les points qui

couvrent la navigation du Frische-Haff, de se lier par sa cavalerie

avec les Polonais du côté de Varsovie, et si, contre toute

vraisemblance, les Russes avaient pris l'offensive, de ne pas

s'arrêter, de marcher droit à eux, et de les rejeter au delà du

Niémen. Si préparés que les Russes pussent être, le maréchal Davout,

avec les 150 mille hommes dont il disposait, était en mesure de leur

soustraire les riches moissons de la Pologne et de la Vieille-Prusse.

[En marge: Nouvelle ruse diplomatique de Napoléon pour empêcher les

Russes de prendre l'initiative.]

Tout étant ainsi réglé, Napoléon voulut joindre les précautions

diplomatiques aux précautions militaires pour empêcher que les Russes

ne prissent brusquement l'initiative. Déjà, par ses froideurs, son

silence calculé, il s'était épargné la mission de M. de Nesselrode. Il

pouvait même craindre d'avoir trop réussi, et en rendant la guerre

trop certaine, de faire sortir l'empereur Alexandre de son système de

temporisation. Afin d'obvier à ce danger, il fit adresser à M. de

Lauriston, par un courrier sûr, une dépêche fort détaillée, et à cause

de cela fort secrète, dans laquelle son plan était entièrement

dévoilé, où la marche du prince Eugène, puis celle du maréchal Davout

et de tous les autres corps français étaient exposées avec la plus

grande précision, où l'on déclarait que le but de ces mouvements était

de se porter sur la Vistule, de s'y asseoir, de s'étendre ensuite

jusqu'à Elbing et Koenigsberg, pour sauver de la main des Russes les

riches greniers de la Pologne et de la Vieille-Prusse. On y disait que

pour réussir il fallait gagner du temps à tout prix, et empêcher que

les Russes, fortement provoqués, ne vinssent ravager le pays dont on

voulait tirer une partie de ses ressources; que dans cette vue, il

fallait, quand le mouvement de l'armée d'Italie, le premier commencé,

serait connu, le nier absolument, en convenant toutefois de la marche

de quelques conscrits toscans et piémontais envoyés au delà des Alpes

pour rejoindre leurs corps en Allemagne; qu'ensuite, lorsqu'on ne

pourrait plus nier, il fallait avouer la nouvelle de la concentration

de l'armée française sur l'Oder, mais en ajoutant que cette

concentration n'impliquait pas nécessairement la guerre, pas plus que

la concentration des Russes sur la Dwina et le Dniéper; qu'en

s'avançant jusqu'à l'Oder l'armée française était loin d'exécuter un

mouvement égal à celui qu'avait opéré l'armée russe; que la dignité de

l'empereur Napoléon lui commandait de ne pas être en arrière de

l'empereur Alexandre; que si même il arrivait que l'armée française

allât un peu au delà de l'Oder, ce serait uniquement pour prendre une

position correspondant exactement à celle de l'armée russe; que

l'intention formelle de Napoléon était toujours de négocier, non de

combattre, mais qu'il voulait en négociant conserver une attitude

conforme à sa puissance.

Dans cette dépêche, on prescrivait à M. de Lauriston de tenir un

langage aussi rassurant que possible, de bien inculquer aux Russes

l'idée d'une négociation armée et non d'une guerre résolue, de

redemander même, comme si on la regrettait, la mission de M. de

Nesselrode, et d'insister pour que le projet en fût repris; d'offrir,

si les esprits s'échauffaient trop à Saint-Pétersbourg, une entrevue

des deux empereurs sur la Vistule, en ayant soin toutefois de

n'employer ce moyen qu'à la dernière extrémité, car on ne se souciait

pas du tout à Paris d'un pareil rendez-vous, et on ne voulait que

gagner du temps, pour arriver au Niémen avant que les Russes l'eussent

franchi. Enfin, si pour prévenir des hostilités prématurées il fallait

prendre l'engagement d'arrêter l'armée française sur la Vistule, on

autorisait M. de Lauriston à le faire, mais en se donnant l'apparence

d'un négociateur qui, par un désir ardent de la paix, dépassait ses

instructions; et si, malgré toutes ces ruses, on ne parvenait pas à

empêcher le passage du Niémen, M. de Lauriston devait annoncer

sur-le-champ la guerre, la guerre immédiate, demander ses passe-ports,

et obliger les légations des cours alliées à demander les leurs. Mais

il était expressément recommandé à M. de Lauriston de tout mettre en

usage pour s'épargner la nécessité d'un éclat si prompt, et si

contraire aux vues de l'Empereur.

[En marge: Commission donnée par Napoléon à M. de Czernicheff pour

calmer les inquiétudes de l'empereur Alexandre.]

On pouvait compter sur le zèle de M. de Lauriston à éviter une

rupture, bien qu'on lui avouât clairement que l'unique résultat de ses

efforts serait de l'ajourner. Mais désirant ardemment l'empêcher, il

devait se regarder comme déjà très-heureux de réussir seulement à la

retarder. Néanmoins, craignant de ne pas atteindre son but, Napoléon

voulut recourir à un moyen plus direct encore sur l'empereur

Alexandre. Il avait alors auprès de lui M. de Czernicheff, employé à

des missions fréquentes de Saint-Pétersbourg à Paris, ayant dans la

cour de France des relations nombreuses, s'y plaisant et sachant y

plaire, ayant même abusé des libertés qu'on lui laissait prendre

jusqu'à corrompre un des commis principaux du ministère de la guerre.

On commençait à se douter de ce fait, mais ce n'était pas le moment

d'un éclat. Napoléon imagina donc d'envoyer M. de Czernicheff à

Saint-Pétersbourg, pour protester auprès d'Alexandre de ses intentions

pacifiques, pour dire que lui, Napoléon, ne savait ce qu'on lui

voulait, qu'il n'armait que parce qu'on armait, qu'il ne désirait rien

que les conditions de Tilsit, et que si au lieu de s'égorger on

préférait s'expliquer, il était tout prêt à substituer une négociation

à la guerre.

Pour tenter cette démarche, peu conforme à l'attitude qu'il avait

prise à l'égard de la Russie, Napoléon avait un prétexte assez

naturel. Dans leurs derniers épanchements avec M. de Lauriston,

l'empereur Alexandre et le chancelier de Romanzoff, regardant la

guerre comme décidée, et cherchant quel motif Napoléon pouvait avoir

de la désirer, avaient dit que c'était la Pologne qui sans doute leur

valait cette nouvelle querelle; que Napoléon trouvant incomplète la

création du grand-duché de Varsovie, avait résolu de reconstituer

enfin la Pologne tout entière, que c'était là évidemment le désir

qu'il nourrissait au fond du coeur, et qui avait dicté le refus de

signer la convention proposée en 1810. M. de Lauriston, rapportant

toutes choses avec une extrême exactitude, avait, dans ses récentes

dépêches, fait part de cette conjecture de l'empereur Alexandre et de

son ministre. C'en était assez pour fournir à Napoléon l'occasion

d'une démarche, car il devait être pressé de désavouer l'intention

qu'on lui prêtait.

[En marge: Langage de Napoléon à M. de Czernicheff.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 13 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 31 / 42 段