entendus, et fort bien adaptés surtout à sa situation. Au point où en
étaient les choses, on ne pouvait plus songer à envoyer M. de
Nesselrode à Paris, car ce n'était pas la peine de se donner
l'apparence d'implorer la paix, pour ne la point obtenir. Aussi le
projet de cette démarche fut-il abandonné, à la satisfaction fort
irréfléchie de M. de Romanzoff. Alexandre fit part de cette nouvelle
détermination à M. de Lauriston avec une douleur qu'il ne dissimula
point; il lui dit que le courrier parti le 13 janvier de Paris ne
laissait plus une seule espérance de sauver la paix, qu'il en avait un
profond chagrin, car il n'avait pas cessé de la désirer sincèrement;
que pour la conserver il avait résolu de se tenir aux conditions de
Tilsit, c'est-à-dire de rester en guerre avec l'Angleterre, de
souffrir même la spoliation des États d'Oldenbourg, sauf une indemnité
que la France fixerait à son gré, et de tolérer l'existence du
grand-duché de Varsovie, pourvu toutefois qu'on ne voulût pas en faire
le commencement d'un royaume de Pologne. Il dit encore que quant au
blocus continental, il était toujours résigné à y concourir en fermant
ses ports au pavillon britannique, et en recherchant ce pavillon sous
toutes les dénominations qu'il usurperait; mais que pousser ce soin
jusqu'à exclure entièrement le commerce américain lui était
impossible, car ce serait réduire son pays à l'état de misère où se
trouvait la Pologne; que les Américains qu'il recevait avaient, il est
vrai, communiqué avec les Anglais, qu'il le savait, mais qu'il était
certain de leur nationalité, qu'il ne les admettait pas lorsqu'elle
offrait un seul doute; que s'il ne voulait pas les laisser entrer
lorsqu'ils avaient communiqué avec les Anglais, il serait réduit à
n'en recevoir aucun, ce qui serait ruineux pour la Russie, ce qui
d'ailleurs ne pouvait être déclaré obligatoire qu'en vertu des décrets
de Berlin et de Milan, rendus sans sa participation; que ces choses il
les avait répétées cent fois, qu'il les répétait une dernière, pour
bien constater ce qu'il appelait _son innocence_; mais qu'aucune
puissance au monde ne le ferait sortir des termes qu'il avait posés,
et qu'il posait encore; qu'il soutiendrait une guerre de dix ans, s'il
le fallait, qu'il se retirerait au fond de la Sibérie, plutôt que de
descendre à la situation de l'Autriche et de la Prusse; que Napoléon
en provoquant cette rupture appréciait bien mal ses vrais intérêts;
que l'Angleterre était déjà presque à bout de ressources, qu'en
continuant de lui tenir le continent fermé, comme il l'était
actuellement, et en tournant contre lord Wellington les forces
préparées contre la Russie, on aurait la paix avant un an; qu'en
agissant différemment, Napoléon allait se jeter dans des événements
inconnus, incalculables, et rendre à l'Angleterre toutes les chances
de succès qu'elle avait perdues. Alexandre ajouta que pour lui il
demeurerait inébranlable dans la ligne qu'il s'était tracée, que ses
troupes resteraient derrière le Niémen, et ne seraient pas les
premières à le franchir; qu'il voulait que sa nation et l'univers
fussent témoins qu'il n'avait pas été l'agresseur, qu'il poussait même
à cet égard le scrupule jusqu'à refuser d'entendre une seule des
propositions de l'Angleterre, qu'il avait renvoyé ses poudres, qu'il
renverrait également M. Thornton, si M. Thornton se présentait, qu'il
en donnait sa parole d'honneur d'homme et de souverain. Alexandre dit
enfin que dans cet état de choses, l'envoi de M. de Nesselrode n'était
plus possible, que sa dignité le lui défendait, et le bon sens
également, car cette mission n'aboutirait à rien. M. de Lauriston
insistant, soutenant que M. de Nesselrode serait bien accueilli à
Paris, Alexandre lui rapporta alors tout ce que nous avons raconté du
silence significatif de Napoléon à l'égard de la mission de M. de
Nesselrode, de sa froideur envers le prince Kourakin, datant de la
nouvelle même de cette mission, et finit par déclarer qu'on avait su
par d'autres voies que Napoléon la désapprouvait. Cette voie,
qu'Alexandre indiquait sans la nommer, était celle de la Prusse, qui à
très-bonne intention, croyant être utile au maintien de la paix, avait
fait part des réflexions de Napoléon sur l'inconvénient de donner trop
d'éclat au voyage de M. de Nesselrode. Ainsi cette puissance, dans son
désir honnête de la paix, avait nui à cette cause au lieu de la
servir.
[Date en marge: Fév. 1812.]
[En marge: Émotion d'Alexandre en faisant à M. de Lauriston ses
dernières déclarations.]
[En marge: Attitude de la société de Saint-Pétersbourg à l'égard de
l'ambassadeur de France.]
Alexandre, en tenant ce langage, avait paru plus ému que jamais, mais
aussi résolu qu'ému, et avait parlé évidemment en homme qui ne
craignait pas de montrer son chagrin de la guerre, parce qu'il était
déterminé à la faire, et à la faire terrible. Il laissa M. de
Lauriston aussi affecté qu'il l'était lui-même, car cet excellent
citoyen voyait la guerre avec une sorte de désespoir, prévoyant tout
ce qui pourrait en résulter. Du reste, il avait reçu d'Alexandre un
accueil parfaitement amical et il en avait été comblé de soins.
Seulement, pour répondre aux froideurs qu'avait essuyées le prince
Kourakin, on l'invitait moins souvent à dîner à la cour, et dans
l'intérieur de la famille impériale. Mais partout où on le rencontrait
les prévenances étaient les mêmes. L'exemple donné par Alexandre à la
société de Saint-Pétersbourg avait été compris par elle. M. de
Lauriston trouvait en tous lieux des égards infinis, une politesse
réservée, une résolution tranquille et sans jactance, en un mot, du
chagrin sans faiblesse. Il ne voyait de tous côtés que des gens qui
craignaient la guerre, mais qui étaient décidés à l'accepter plutôt
que de rétrograder en deçà des limites tracées par leur empereur. Les
Français n'éprouvaient nulle part ni injures ni mauvais traitements.
On attendait dans une sorte de calme le moment de se livrer aux
fureurs du patriotisme et de la haine.
M. de Lauriston, qui avait reçu du 25 janvier au 3 février toutes les
communications que nous venons de rapporter, les transmit à sa cour
par un courrier du 3 février avec une scrupuleuse exactitude, et en y
ajoutant une peinture aussi vraie que saisissante de la situation des
esprits à Saint-Pétersbourg. Son courrier arriva du 15 au 17 février à
Paris. Il avait été d'ailleurs précédé par d'autres, qui indiquaient à
peu près le même état de choses, et qui faisaient présumer, ce que le
dernier annonçait enfin positivement, que M. de Nesselrode ne
partirait pas.
[En marge: Satisfaction de Napoléon en apprenant que M. de Nesselrode
ne viendra pas.]
[En marge: Il se hâte de conclure ses alliances, et d'ordonner la
marche de ses armées.]
Napoléon en obtenant l'assurance que M. de Nesselrode ne viendrait
point à Paris, était arrivé à ses fins, mais il trouvait pourtant la
Russie trop résolue, et, bien qu'elle lui parût suffisamment intimidée
pour ne pas prendre l'offensive, il appréhendait toujours que des
esprits ardents ne l'entraînassent à franchir le Niémen, et à devancer
les Français à Koenigsberg et à Dantzig. En conséquence, il jugea
opportun de conclure ses alliances, et de mettre définitivement ses
troupes en marche, afin de ne pas arriver le dernier sur la Vistule,
et prit soin d'accompagner ces actes décisifs de quelques démarches
politiques qui fussent de nature à calmer les émotions du cabinet
russe en lui rendant certaines espérances de paix.
[En marge: Traité d'alliance avec la Prusse.]
[En marge: Vues de la Prusse en concluant le traité d'alliance.]
Jusqu'ici Napoléon n'avait pas voulu conclure ses alliances, de peur
de donner trop d'éveil à la Russie, et il faisait attendre notamment
la malheureuse Prusse, qui craignait toujours que ces longs délais ne
cachassent un piége abominable. On doit se souvenir que Napoléon avait
impérieusement exigé d'elle l'interruption de ses armements, en la
menaçant d'enlever Berlin, Spandau, Graudentz, Colberg, le roi,
l'armée, tout ce qui restait de la monarchie du grand Frédéric, si
elle ne mettait fin à ses préparatifs, et en lui engageant au
contraire sa parole, si elle cédait, de conclure avec elle un traité
d'alliance, dont le premier article stipulerait l'intégrité du
territoire prussien. Depuis le mois d'octobre dernier il la tenait en
suspens sous divers prétextes, et enfin il lui avait dit le vrai motif
de ses ajournements, qui était parfaitement avouable. Le mois de
février venu, et les choses étant arrivées au point de ne devoir plus
différer, il prit son parti et causa un sensible mouvement de joie au
roi et à M. de Hardenberg en leur annonçant qu'on allait signer le
traité d'alliance. Le roi de Prusse, que la Russie avait tant poussé
à la guerre en 1805, et si complétement abandonné en 1807, ne se
croyait de devoirs qu'envers son pays et sa couronne, et persuadé du
reste, comme tout le monde, que Napoléon serait encore vainqueur, il
se déclarait son allié, dans l'impossibilité de demeurer neutre. Sa
politique en ce moment était, puisqu'il donnait un contingent à
Napoléon, de le donner le plus fort possible, afin qu'à la paix on eût
une plus grande récompense à lui accorder en restitutions de places
fortes, en diminutions de contributions de guerre, en extension de
territoire. Il offrait jusqu'à cent mille hommes, si on voulait, tous
bons soldats, commandés par le respectable général de Grawert, et
prêts à bien servir une fois qu'ils verraient dans l'alliance
française la certitude de la restauration de leur patrie. Pour prix de
ce secours, le roi de Prusse demandait la restitution de l'une des
places de l'Oder demeurées en gage dans les mains de Napoléon, celle
de Glogau, par exemple, qui, n'étant pas comme Custrin ou Stettin sur
la route des armées, importait moins à la France, plus l'exemption des
50 ou 60 millions que le trésor prussien devait encore au trésor
français, et enfin à la paix une étendue de territoire proportionnée
aux services que l'armée prussienne aurait rendus. Le roi
Frédéric-Guillaume aurait désiré en outre qu'on neutralisât pour lui
et sa cour un territoire, celui de la Silésie notamment, où il se
retirerait, loin du tumulte des armes, car Berlin, situé sur le
passage de toutes les armées de l'Europe, n'allait plus être qu'une
ville de guerre.
[En marge: Vues de Napoléon différentes de celles de la Prusse.]
La politique de Napoléon était tout autre, et il n'entendait ni
détruire la Prusse, ni la relever. C'était assez pour lui de la
trouver soumise et désarmée sur son chemin, et il ne comptait pas
assez sur les soldats prussiens pour lui permettre d'en réarmer un
grand nombre. Il ne se méfiait pas précisément de leur valeur ou de
leur loyauté, mais il se figurait avec raison que, dans un jour de
revers pour ses armes, ils seraient tous entraînés par le torrent de
l'esprit germanique. Il ne voulait donc pas que la Prusse eût plus de
soldats qu'elle n'en devait avoir d'après les traités existants (42
mille), qu'elle fît des dépenses excessives, et y cherchât un prétexte
de ne pas remplir ses engagements pécuniaires envers la France. Par
ces motifs, il repoussa nettement ses propositions, en lui disant que
vingt mille Prussiens lui suffiraient; que ce n'était pas de soldats
qu'il avait besoin pour battre la Russie, mais de vivres, et de
chevaux pour transporter ces vivres. En conséquence il refusa de
diminuer les contributions de la Prusse, puisqu'elle n'aurait pas à
supporter de plus grandes dépenses, et consentit seulement à prendre
des chevaux, des boeufs, des grains, en compensation d'une partie de
l'argent qu'elle devait encore. Il refusa également de rendre Glogau,
car cette place était, disait-il, sur sa ligne d'opérations, et
d'ailleurs l'alliance étant admise, tout devenait commun entre la
Prusse et la France, et le roi n'avait plus à regretter aucune de ses
forteresses. Quant à la demande de neutraliser la Silésie, il répondit
avec raison qu'il était prêt à l'admettre, mais que pour garantir
cette neutralité ce n'était pas assez de la France, et qu'il fallait
surtout l'obtenir de la Russie. Quant à l'intégralité du territoire
actuel de la Prusse et à une amélioration de frontières à la paix, il
ne fit aucune difficulté de les promettre.
[En marge: Signature du traité avec la Prusse le 24 février 1812.]
La Prusse n'avait pas de contestations à élever dans l'état où elle
était tombée, et en conséquence, par traité du 24 février, on convint
des conditions suivantes: la Prusse s'engageait à fournir 20 mille
hommes, directement placés sous un général prussien, mais tenus
d'obéir au chef du corps d'armée français avec lequel ils serviraient.
Les 22 mille hommes restant à la Prusse devaient être répartis comme
il suit: 4 mille à Colberg, 3 mille à Graudentz, places que le roi de
Prusse se réservait exclusivement, 2 mille à Potsdam pour la garde de
la résidence royale, le surplus en Silésie. Excepté à Colberg et à
Graudentz, il ne devait y avoir dans les villes ouvertes ou fermées
que des milices bourgeoises. La contribution de guerre dont la Prusse
était restée redevable envers la France était fixée définitivement à
48 millions, dont 26 millions acquittables en cédules hypothécaires
déjà remises, 14 en fournitures, 8 en argent, ces derniers payables à
la fin de la guerre actuelle. Pour les 14 millions acquittables en
nature on devait fournir 15,000 chevaux, 44,000 boeufs, et une
quantité considérable de froment, avoine et fourrages. Il était
convenu que ces fournitures seraient réunies sur la Vistule et l'Oder.
[Date en marge: Mars 1812.]
À ces conditions, Napoléon garantit à la Prusse son territoire actuel,
et, dans le cas d'une guerre heureuse contre la Russie, lui promit une
extension de frontières en dédommagement de ses pertes passées.
Malgré les griefs des Prussiens contre la France, ce traité méritait
d'être approuvé par les gens sages, car ne devant rien à la Russie, le
roi de Prusse avait raison de chercher ses sûretés où il espérait les
trouver. Quant à Napoléon, ne revenant pas à la politique, alors trop
tardive, de reconstituer une Prusse grande et forte, qui, tenant tout
de lui, lui serait restée fidèle, le mieux était d'agir comme il
faisait, c'est-à-dire de la désarmer, de disperser une partie de ses
soldats, d'emmener les autres pour qu'ils ne fussent pas sur les
derrières de l'armée française, enfin de manger ses denrées et son
bétail, et de prendre ses chevaux.
[En marge: Négociations pour nouer une alliance avec l'Autriche.]
Avec l'Autriche la position était bien différente. L'Autriche ne
craignait pas pour son existence, n'avait aucun besoin de l'alliance
de Napoléon, car loin d'être comme la Prusse sous la main de quatre
cent mille Français, elle allait avoir l'Italie presque à sa
discrétion dès que le prince Eugène en serait parti. Elle aurait donc
voulu échapper à l'alliance française, demeurer spectatrice du combat,
et faire ensuite quelques profits avec le vainqueur aux dépens du
vaincu. Elle inclinait à croire que Napoléon serait vainqueur, et sous
ce rapport elle pensait qu'il y aurait plus à gagner avec lui qu'avec
l'empereur Alexandre, mais pour plus de sûreté elle aurait préféré ne
s'engager avec aucun des deux, et s'épargner à Saint-Pétersbourg
l'aveu désagréable à faire, qu'elle s'unissait à la France contre la
Russie. Mais il n'y avait pas moyen de se dérober à la main de fer de
Napoléon. Il fallait avec lui se prononcer pour ou contre, et, après
tout, son triomphe étant plus probable que celui d'Alexandre, il y
avait à se prononcer en sa faveur l'avantage probable de regagner
l'Illyrie, c'est-à-dire Trieste, qui, de toutes ses pertes, était
celle que l'Autriche ressentait le plus vivement. Du reste, après
avoir donné sa fille à Napoléon, l'alliance française pour l'empereur
d'Autriche était naturelle et facilement explicable.
[En marge: Traité d'alliance conclu par l'Autriche à la condition du
plus rigoureux secret.]
La cour de Vienne consentit donc à un traité d'alliance avec la
France, mais en exigeant le plus grand secret, et demandant que ce
traité fût connu le plus tard possible, car, disait M. de Metternich,
il n'y avait que l'empereur et lui qui en Autriche fussent partisans
de cette alliance, et si on ébruitait trop tôt une telle négociation,
on pourrait susciter d'avance des oppositions insurmontables.
D'ailleurs il valait mieux surprendre la Russie, en lui présentant à
l'improviste en Volhynie un corps d'armée auquel elle ne s'attendrait
pas. Ce corps serait tout prêt en Gallicie, où il se réunissait déjà,
sous prétexte d'avoir sur la frontière des troupes d'observation. On
ne perdait rien par conséquent, et au contraire on gagnait tout au
secret.
Napoléon s'y prêta, car il lui suffisait de pouvoir compter sur
l'Autriche, et peu lui importait le jour où son alliance avec elle
serait connue. Il partageait même le désir de tenir cette alliance
cachée, dans la pensée toujours arrêtée chez lui de ne pousser les
Russes à bout que le plus tard possible.
[En marge: Signature de ce traité le 14 mars 1812.]
Il fut donc convenu par traité authentique, signé le 14 mars, que la
France et l'Autriche se garantiraient réciproquement l'intégrité de
leurs États actuels, que pour la guerre présente l'Autriche fournirait
un corps de 30 mille hommes, qui serait rendu à Lemberg le 15 mai, à
condition qu'à cette époque l'armée française, par son mouvement
offensif, aurait attiré à elle les forces russes; que ce corps,
commandé par un général autrichien (le prince de Schwarzenberg),
serait sous les ordres directs de Napoléon; qu'enfin, si le royaume de
Pologne était rétabli, la France, en compensation du concours donné
par l'Autriche, la dédommagerait en Illyrie, et dans tous les cas, si
la guerre était heureuse, traiterait l'empereur François, dans le
nouveau partage des territoires, conformément à l'amitié qui devait
unir un gendre et un beau-père.
[En marge: Vues de l'Autriche et de Napoléon en concluant ce traité.]
Ce traité, comme on le voit, engageait l'Autriche à un faible
concours, et lui laissait la facilité de dire à Saint-Pétersbourg
qu'elle était alliée seulement pour la forme, et afin d'éviter avec la
France une guerre à laquelle elle n'était pas préparée. Elle avait
d'ailleurs le droit d'ajouter qu'en agissant ainsi elle ne faisait que
ce que la Russie avait fait elle-même en 1809.
Quant à Napoléon, il avait obtenu de l'Autriche ce qu'il en pouvait
tirer, en la forçant à prendre un engagement formel qui rendait une
trahison non pas impossible, mais invraisemblable, et en appelant à
l'activité très-peu de soldats autrichiens, car c'étaient des
coopérateurs fort mous, capables dans certains cas de devenir des
ennemis fort actifs. En même temps il avait fait luire aux yeux de
l'Autriche une espérance qui pouvait presque la rendre sincère,
c'était l'espérance de recouvrer l'Illyrie.
[En marge: Distribution et composition définitive de la grande armée.]
Après avoir conclu ces traités d'alliance, sur lesquels on était
d'accord quatre ou cinq semaines avant de les signer, Napoléon
s'occupa définitivement de mettre ses troupes en mouvement. Il avait
déjà prescrit à l'armée d'Italie de se concentrer au pied des Alpes,
et au maréchal Davout d'être toujours prêt à voler sur la Vistule, si
les Russes, contre toute vraisemblance, passaient les premiers le
Niémen. Tout étant préparé, il ordonna les premières marches, mais de
manière à n'être pas sur le Niémen avant le mois de mai. Voici comment
il avait distribué sa nombreuse armée, la plus grande qu'on eût vue
depuis les conquérants barbares qui déplaçaient des peuples entiers,
la plus grande certainement de toutes les armées régulières qui aient
jamais existé, car elle était la plus vaste réunion connue de
guerriers valides, disciplinés et instruits, sans ce mélange de
femmes, d'enfants, de valets, qui formaient jadis les trois quarts des
armées envahissantes. Nous allons reproduire les nombres précis
recueillis dans les états particuliers de Napoléon, beaucoup plus
exacts que ceux que tenait le ministère de la guerre.
[En marge: Corps du maréchal Davout qualifié le 1er.]
Quoique Napoléon eût délégué au maréchal Davout, à cause de la
spécialité de ses talents, le soin d'organiser la majeure partie de
l'armée, il ne lui donna pas à commander autant de troupes qu'il lui
en avait donné à organiser, se réservant exclusivement la disposition
des grandes masses. Il voulut seulement que le maréchal étant le plus
rapproché du théâtre de la guerre, le plus près d'agir dans le cas où
les Russes franchiraient le Niémen, eût une force suffisante pour les
arrêter. Il lui confia donc cinq divisions françaises qui n'avaient
pas d'égales; c'étaient les trois anciennes divisions Morand, Friant,
Gudin, qu'on avait converties en cinq divisions, en portant chaque
régiment de trois à cinq bataillons de guerre. On y avait ajouté pour
les compléter quelques bataillons badois, espagnols, hollandais,
anséatiques, enfermés dans d'excellents cadres. Deux généraux du
premier mérite, les généraux Compans et Desaix, devaient commander les
deux nouvelles divisions. Une division polonaise, celle qui était déjà
à Dantzig, mais qui ne faisait pas partie de la garnison, en formait
une sixième. Elle était composée de bons soldats, ayant fait avec
succès la campagne de 1809 contre les Autrichiens.
[En marge: Répartition de la cavalerie légère entre les divers corps,
et portion qui en revient au maréchal Davout.]
Napoléon avait conservé l'ancienne distribution de ses troupes à
cheval en cavalerie légère consacrée aux reconnaissances, et en
cavalerie de réserve, destinée aux attaques en ligne. Celle-ci se
composait d'une certaine proportion de cavalerie légère aussi, mais
surtout de grosse et moyenne cavalerie, c'est-à-dire de cuirassiers,
de lanciers et de dragons. Cette réserve était divisée, à cause de sa
force, en quatre corps. Le premier, comprenant cinq régiments de
cavalerie légère et deux divisions de cuirassiers, fut adjoint à
l'armée du maréchal Davout. Ce maréchal eut donc environ 82 mille
hommes d'infanterie et d'artillerie, 3,500 hommes de cavalerie légère,
particulièrement attachée à son corps, et 11 à 12 mille de cavalerie
de réserve, c'est-à-dire 96 à 97 mille hommes des plus belles troupes
qui existassent en Europe. Elles devaient porter le titre de 1er
corps. Leur quartier général était à Hambourg.
Napoléon confia en outre au Maréchal Davout la division prussienne de
16 à 17 mille hommes qui était placée sous les ordres directs du
général Grawert, ce qui portait à 114 mille soldats environ le
commandement de ce maréchal.
[En marge: Corps du maréchal Oudinot qualifié le 2e.]
Napoléon donna au maréchal Oudinot le 2e corps, comprenant, avec les
divisions stationnées en Hollande, le reste des troupes que le
maréchal Davout avait organisées, et qu'il ne devait pas garder sous
ses ordres. C'étaient les deux divisions françaises Legrand et
Verdier, formées d'une partie des anciennes divisions de Masséna et de
Lannes, et d'une belle division suisse, à laquelle avaient été ajoutés
quelques bataillons croates et hollandais. Avec la cavalerie légère,
l'artillerie, et une division de cuirassiers empruntée à la réserve de
cavalerie, ce corps s'élevait à 40 mille hommes environ de troupes
également excellentes. Son quartier général était à Munster. Trois ou
quatre mille Prussiens, reste des 20 mille que devait la Prusse, et
destinés au 2e corps, gardaient Pillau, le Nehrung, et tous les postes
qui ferment le Frische-Haff.
[En marge: Corps du maréchal Ney, destiné à s'appeler le 3e.]
Napoléon, sous le titre de 3e corps, confia au maréchal Ney, dont il
voulait surtout utiliser l'énergie dans cette campagne, le reste des
anciennes troupes de Lannes et de Masséna, réunies en deux belles
divisions françaises, sous les généraux Ledru et Razout. Il y ajouta
les Wurtembergeois, qui avaient déjà servi sous le maréchal Ney, ce
qui présentait un total de 39 mille hommes d'infanterie, d'artillerie
et de cavalerie légère. Napoléon, se proposant d'employer le maréchal
Ney pour les coups de vigueur, lui adjoignit un corps entier de
cavalerie de réserve, ce fut le 2e, comptant environ 10 mille
cavaliers, la plupart cuirassiers. Le quartier général du maréchal Ney
était fixé à Mayence.
[En marge: L'armée d'Italie prend le titre de 4e corps.]