Quand les dépêches du prince Kourakin parvinrent à Saint-Pétersbourg,

on était encore tout disposé à envoyer M. de Nesselrode à Paris, et on

n'attendait que la circonstance déterminante d'un courrier de

Constantinople pour ordonner son départ. Malheureusement ce courrier

n'arrivait pas, et M. de Romanzoff abusait de ce retard par jalousie

du jeune négociateur. Le courrier du prince Kourakin parti le 13

janvier arriva le 27 à Saint-Pétersbourg et y causa la plus vive

sensation. À la lecture des dépêches qu'il apportait, on partagea le

sentiment de l'ambassadeur, et, comme lui, on ne douta plus de la

guerre. Déjà on était fort enclin à croire que la crise actuelle

aurait cette issue, et plutôt que de se soumettre comme la Prusse ou

l'Autriche à toutes les volontés de Napoléon, plutôt que de sacrifier

les restes du commerce russe, on était résolu à braver les dernières

extrémités. Pourtant, de la prévoyance du fait au fait lui-même, il y

a toujours une différence que les hommes sentent très-vivement, et on

en fut profondément affecté à Saint-Pétersbourg, à tel point que M. de

Lauriston put dire sans exagération qu'on y était consterné. C'était

alors dans l'opinion de l'Europe une si grande chance à courir que de

braver Napoléon, son génie, ses vaillantes armées; c'étaient de si

redoutables souvenirs que ceux d'Austerlitz, d'Iéna, d'Eylau, de

Friedland, que même avec le plus noble sentiment de patriotisme, ou

avec les haines ardentes de l'aristocratie européenne contre nous, on

était saisi d'une sorte de terreur à la pensée de recommencer une

lutte qui avait toujours si mal réussi. Cette fois, d'ailleurs, si la

fortune était encore contraire, il se pourrait bien que l'on eût

consolidé pour toujours la domination qu'on voulait renverser, et

qu'on eût exposé la Russie à tomber à ce second rang auquel la Prusse

et l'Autriche étaient aujourd'hui descendues, et dont on avait

horreur. La Providence, qui garde si bien ses secrets, n'avait pas

encore dit le sien, et les Russes ne savaient pas qu'ils étaient à la

veille de leur grandeur, et Napoléon savait encore moins qu'il était à

la veille de sa chute! Pourtant de ces secrets providentiels il en

transpire toujours quelque chose pour le génie, quelquefois même pour

la passion.

[En marge: Plan de guerre qui naît spontanément dans l'esprit de tout

le monde en Russie.]

[En marge: On veut se retirer dans les profondeurs de l'empire en

détruisant toutes choses sur les pas des Français.]

La passion, qui le plus souvent aveugle, et si rarement éclaire, avait

cette fois découvert une partie de la vérité aux Russes. Ils se

disaient que Napoléon était venu à bout en 1807 de leurs armées, mais

qu'il avait failli s'enfoncer dans leurs boues, mourir de faim ou de

froid au milieu de leurs frimas. La catastrophe de Charles XII leur

revenait en mémoire. La récente détresse de Masséna en Portugal, qu'on

avait créée à force de dévastations, et publiée dans toute l'Europe

avec une espèce de jactance barbare, les occupait également, et

presque partout ils répétaient que sans brûler les champs d'autrui

comme les Anglais, en incendiant leurs propres campagnes, ils

placeraient Napoléon dans une position plus affreuse encore que celle

de Masséna. Aussi dans tous les rangs de l'armée russe entendait-on

dire qu'il faudrait tout brûler, tout détruire, se retirer ensuite

dans le fond de la Russie sans livrer de bataille, qu'on verrait alors

ce que pourrait le terrible empereur des Français dans des plaines

ravagées, dépourvues de grains pour ses soldats, d'herbe pour ses

chevaux, et que, nouveau Pharaon, il périrait dans l'immensité du

vide, comme l'autre dans l'immensité des flots. Ce plan d'éviter les

grandes rencontres, et de se retirer en ravageant, naissait dans tous

les esprits, et dans cette circonstance solennelle tout le monde, pour

ainsi dire, avait été général.

[En marge: Quelques esprits impatients voudraient qu'on portât le

ravage en avant, et qu'on allât tout détruire en Pologne et en

Vieille-Prusse.]

Il y avait même parmi les officiers de l'empereur Alexandre des

caractères plus ardents que les autres, qui lui conseillaient de

porter le désert en avant, et pour cela de ne pas attendre Napoléon

sur le Niémen, de ne pas lui laisser ainsi les riches greniers de la

Pologne et de la Vieille-Prusse, mais d'envahir sur-le-champ ces

contrées, les unes appartenant à l'odieuse Pologne pour laquelle on

avait la guerre, les autres à la Prusse que sa faiblesse allait faire

l'alliée de Napoléon, de les occuper pour quelques jours seulement, de

tout y détruire, et de les évacuer immédiatement après.

[En marge: Alexandre ne veut pas prendre cette initiative, afin de

conserver la paix aussi longtemps qu'elle sera honorablement

possible.]

Alexandre, pensant à cet égard comme tous les soldats et officiers de

son armée, était bien d'avis d'opposer à Napoléon les distances et la

destruction, de refuser les batailles, et de s'enfoncer dans

l'intérieur de la Russie, sauf à s'arrêter et à combattre quand on

trouverait les Français épuisés de fatigue et de faim; mais il n'était

pas de l'avis de ceux qui prétendaient envahir sur-le-champ pour les

ravager la Vieille-Prusse et la Pologne. Prendre l'offensive, se

porter en avant, c'était donner des chances au grand gagneur de

batailles de vous vaincre dans le pays même où on irait le prévenir,

c'était aussi partager avec lui les torts de l'agression, du moins aux

yeux des peuples, et Alexandre, avant de demander à sa nation les

derniers sacrifices, désirait que l'univers entier fût convaincu qu'il

n'avait point été l'agresseur. Enfin il y avait une raison

qu'Alexandre disait moins, mais qui agissait fortement sur lui, c'est

que tant que la paix était honorablement possible il voulait la

conserver, et ne pas la compromettre par une initiative imprudente. De

son côté M. de Romanzoff, dont la politique avait été fondée sur

l'alliance française, et qui allait perdre par la guerre la base de

son système et le vrai motif de sa présence dans les conseils de

l'empire, se flattait encore que lorsque Napoléon serait sur la

Vistule, Alexandre sur le Niémen, on pourrait entamer une sorte de

négociation armée, et qu'à la veille de s'engager dans des voies

effrayantes, on serait peut-être plus accommodant des deux parts; que

Napoléon lui-même, ayant vu de plus près les difficultés de cette

guerre lointaine, serait moins exigeant, et qu'on finirait par

s'entendre au dernier instant, au moyen d'un compromis qui sauverait

l'honneur de tous: faible espérance sans doute, mais à laquelle M. de

Romanzoff et Alexandre ne pouvaient pas se décider à renoncer.

[En marge: Premier plan de campagne des Russes.]

Dans ces vues, Alexandre, avec son ministre et quelques généraux

investis de sa confiance, arrêta le système de guerre qu'il convenait

d'adopter. Il fut décidé qu'on aurait deux armées considérables, dont

tous les éléments étaient déjà réunis, l'une sur la Dwina, l'autre sur

le Dniéper, deux fleuves qui, naissant à quelques lieues l'un de

l'autre, courent le premier vers Riga et la Baltique, le second vers

Odessa et la mer Noire, et décrivent ainsi une vaste ligne

transversale du nord-ouest au sud-est, constituant pour ainsi dire la

frontière intérieure du grand empire russe. Ces deux armées, ayant

leurs postes avancés sur le Niémen, se retireraient concentriquement à

l'approche de l'ennemi, lui présenteraient une masse compacte qui

serait au moins de 250 mille hommes, et à laquelle on espérait pouvoir

ajouter bientôt des réserves au nombre de cent mille. Une troisième

armée, d'une quarantaine de mille hommes, se tiendrait en observation

vers l'Autriche, se lierait avec celle du Danube qui était de soixante

mille, et ces deux armées elles-mêmes, suivant les événements de

Turquie, se rendraient sur le théâtre de la guerre, et porteraient à

quatre cent cinquante mille hommes la somme totale des forces russes.

[En marge: Alexandre compte beaucoup sur le rôle que l'opinion jouera

dans cette guerre.]

[En marge: État des esprits en Allemagne, en Pologne, et même en

France.]

Ces moyens, indépendamment du climat, des distances, et des ravages

projetés, avaient une valeur considérable, et soutenaient la confiance

des Russes. Mais d'autres motifs contribuaient encore à la fortifier.

Les Russes pensaient que dans cette lutte l'opinion jouerait un rôle

important, et que ceux qui seraient parvenus à la mettre de leur côté

auraient un grand avantage. Ils savaient que la France elle-même,

quoique condamnée à se taire, n'approuvait pas ces guerres

incessantes, dans lesquelles on versait son sang par torrents pour des

objets qu'elle ne comprenait plus, depuis que ses frontières avaient

non-seulement atteint, mais dépassé les Alpes, le Rhin et les

Pyrénées. Ils savaient qu'après un immense enthousiasme pour la

personne de Napoléon, une sourde haine commençait à naître contre lui,

et pouvait éclater au premier revers; qu'en Allemagne cette haine

était non pas sourde et cachée, mais ardente et publique, plus

violente même qu'en Espagne, où l'épuisement l'avait un peu amortie;

que dans les États alliés, comme la Bavière, le Wurtemberg, la Saxe,

les peuples en voulaient cruellement à leurs princes de les sacrifier

à un maître étranger, dans un pur intérêt d'agrandissement

territorial, et que la conscription était devenue chez eux la plus

odieuse des institutions; qu'en Prusse, outre tous les maux résultant

de guerres continuelles, on était inconsolable de sa grandeur perdue;

qu'en Autriche, où l'on était un peu calmé depuis la paix et le

mariage, la cour nourrissait plus d'aversion que jamais contre la

France, qu'on regrettait amèrement l'Italie et surtout l'Illyrie;

qu'enfin dans le Nord, en Pologne même, il y avait des souffrances qui

diminuaient beaucoup l'enthousiasme pour Napoléon, et rendaient des

partisans à l'opinion de quelques grands seigneurs polonais, qui

pensaient qu'il fallait reconstituer la Pologne non par la France,

mais par la Russie, en plaçant la couronne des Jagellons sur la tête

d'Alexandre, ou sur celle d'un prince de sa famille. Et il était vrai

que la malheureuse Pologne, n'ayant d'autre richesse que ses blés, ses

bois, ses chanvres, qui ne pouvaient plus franchir le port de Dantzig

depuis le blocus continental, souffrait horriblement; que chez elle la

noblesse était ruinée, le peuple écrasé par les impôts, et la ville de

Dantzig, de riche cité commerciale convertie en cité guerrière,

réduite à la dernière misère. Le général Rapp, fin courtisan, mais

coeur excellent, avait été si touché du spectacle de ces maux, qu'il

avait osé les faire connaître au maréchal Davout, en disant que si

l'armée française avait un seul revers, ce ne serait bientôt qu'une

insurrection générale du Rhin au Niémen. Le froid et sévère Davout

lui-même, regardant peu à des souffrances qu'il partageait tout le

premier avec ses soldats, observant sur les affaires publiques le

silence qu'il imposait aux autres, avait cependant transmis à Napoléon

les lettres que le général Rapp lui avait écrites, en les accompagnant

de ces paroles remarquables: «Je me souviens en effet, Sire, qu'en

1809, sans les miracles de Votre Majesté à Ratisbonne, notre situation

en Allemagne eût été bien difficile!»--

[En marge: L'état des esprits confirme Alexandre dans la résolution de

ne pas prendre l'initiative afin de laisser à Napoléon tous les torts

de l'agression.]

C'étaient là les vérités bien tristes pour nous, qui, venant s'ajouter

au sentiment de leurs forces réelles, inspiraient aux Russes la

confiance d'entreprendre une lutte formidable. Ils se disaient donc

que si la guerre offrait de cruelles chances, elle en présentait

d'avantageuses aussi; que si Napoléon, comme Charles XII, rencontrait

en Russie les plaines de Pultawa, l'Allemagne entière se soulèverait

sur ses derrières; que les princes alliés seraient forcés par leurs

peuples de se détacher de son alliance; que la Pologne elle-même

accueillerait l'idée de se reconstituer autrement que par la main de

Napoléon, et que la France, épuisée de sang, fatiguée des sacrifices

que lui coûtait une ambition sans bornes et sans objet raisonnable, ne

ferait plus les efforts dont en d'autres temps elle s'était montrée

capable pour soutenir sa grandeur.

Ces motifs confirmaient Alexandre dans la résolution de mettre les

torts du côté de Napoléon, de n'en mettre aucun du sien, de ne pas

prendre l'initiative de l'agression, de border le Niémen sans le

dépasser, et, dans une attitude formidable, mais réservée, d'attendre

l'ennemi sans aller le chercher. Cette conduite lui semblait de tout

point la meilleure, militairement et politiquement, sans compter qu'en

agissant ainsi on sauvait la dernière chance de la paix, car il était

toujours possible qu'au dernier moment une négociation heureuse fît

tomber les armes des mains de tout le monde. Ce système fut poussé au

point de laisser à l'ennemi l'initiative de tous les actes évidemment

provocateurs, comme le départ de la garde impériale, et celui de

l'Empereur pour l'armée. Ainsi on résolut de ne faire partir la garde

impériale russe de Saint-Pétersbourg que lorsque la garde impériale

française serait partie de Paris, et Alexandre lui-même projeta de ne

quitter sa capitale qu'après que Napoléon aurait quitté la sienne. On

verra plus tard qu'en ce dernier point seulement il ne tint pas à son

système jusqu'au bout.

[En marge: Direction de la diplomatie russe.]

[En marge: Impatience que témoigne l'Angleterre de se rapprocher de la

Russie.]

La diplomatie fut dirigée dans le même sens. Évidemment il n'y avait

rien à espérer de la Prusse ni de l'Autriche. Tout ce qu'on pouvait

obtenir de ces puissances, c'était la neutralité, si toutefois

Napoléon la leur permettait; mais quant à une coopération de leur

part, il n'y fallait pas songer. Cependant il y avait des alliances

qui s'offraient avec ardeur, avec importunité presque, c'étaient celle

de l'Angleterre, et, le croirait-on? celle de la Suède. L'alliance de

l'Angleterre était naturelle, légitime, et elle était inévitable au

premier coup de canon tiré entre la France et la Russie. Le cabinet

anglais, dans son impatience de la nouer, avait choisi le prétexte

d'une demande de salpêtre adressée par la Russie au commerce neutre,

pour expédier sur Riga une douzaine de bâtiments chargés de poudre.

Puis elle avait envoyé en Suède un agent, M. Thornton, qui à la

moindre espérance d'être accueilli devait se jeter dans le premier

port russe qui lui serait ouvert. En attendant, M. Thornton devait

essayer à Stockholm de s'aboucher avec la légation russe, en se

servant du cabinet suédois pour faire agréer ses ouvertures.

[En marge: Fureur croissante du prince Bernadotte contre Napoléon.]

Rien, il faut le répéter, n'était plus naturel que cette impatience du

cabinet britannique, on peut dire seulement qu'elle était trop

pétulante, et qu'en se mettant si tôt en avant, elle s'exposait à

rapprocher, si un rapprochement était possible encore, ceux qu'elle

voulait pour jamais désunir. Mais la Suède, ou, pour parler plus

exactement, le prince qui devait à la France d'être monté sur les

marches du trône de Suède, s'employer avec passion à nous chercher des

ennemis, à nouer des alliances contre nous! c'est ce qui a lieu

d'étonner, de révolter même tout coeur honnête, et c'est pourtant ce

qui se voyait dans le moment, et ce qui devait être une des parties

les plus frappantes du tableau extraordinaire offert alors aux yeux du

monde.

[En marge: Langage de ce prince aux divers partis qui divisent la

Suède.]

[En marge: Ses offres à l'Angleterre et à la Russie.]

Le prince Bernadotte, élu héritier du trône de Suède on a vu comment,

à quelle occasion, dans quelle intention, venait de se constituer

définitivement l'ennemi le plus actif et le moins déguisé de Napoléon.

Le refus de la Norvége, acte si honnête d'une politique qui ne l'était

pas toujours, le silence dédaigneux prescrit à la légation française,

avaient réveillé dans son coeur la vieille haine qu'il nourrissait

contre Napoléon, et cette haine, le croirait-on? avait pour principe

l'envie. Envieux par nature, il osait jalouser celui qui aurait dû à

jamais rester hors de portée pour son envie, tant la supériorité de

gloire et de situation mettait le général Bonaparte hors de toute

comparaison avec le général Bernadotte. Que ce dernier jalousât

Moreau, Masséna, Lannes, Davout, quoique mille fois supérieurs à lui,

on l'aurait conçu; mais Napoléon, il fallait la folie de l'envie dans

un petit coeur et un petit esprit, pour qu'il en fût ainsi! Investi un

moment de la régence, comme nous l'avons dit, par suite de la mauvaise

santé du roi régnant, puis privé de ce rôle parce que le roi avait

craint une trop grande altération des rapports avec la France, mais

resté en secret le principal moteur des affaires, il avait tout à coup

tourné ses regards vers les partis qui ne l'avaient pas d'abord appelé

au trône, vers le parti anglais, composé des commerçants et des

propriétaires qui vivaient de la contrebande, vers le parti de

l'aristocratie, qui détestait la France et les révolutions, leur

disant tout bas ou tout haut, selon les circonstances, et presque

toujours avec une imprudence singulière, qu'il n'entendait pas être

l'esclave de Napoléon, qu'il était Suédois et non Français, que s'il

convenait à la France de ruiner la Suède en la privant de son

commerce, il ne s'y prêterait pas, et qu'avant tout il songeait à la

prospérité de sa nouvelle patrie. Quant à ceux qui l'avaient élu, et

qui comprenaient tous les amis de la France, passionnés pour la

révolution de 1789, pour l'ancienne grandeur suédoise, pour la gloire

des armes, ce qui les avait portés à choisir un général français, il

leur parlait d'honneur, de patrie, de vaillance militaire, et, sans

indiquer où ni comment, promettait de les conduire à la victoire, et

de refaire la grandeur de la Suède. Flattant ainsi tous les partis par

le côté qui les touchait le plus, il avait cherché aussi à se

rapprocher des légations anglaise et russe, la première existant

clandestinement, la seconde officiellement à Stockholm, en faisant

entendre à chacune ce qui pouvait le mieux lui convenir. Il avait dit

à l'une et à l'autre qu'il était prêt à secouer le joug de la France,

que si les principales puissances se décidaient à donner le signal il

le suivrait, qu'il savait le côté faible du génie et de la puissance

de Napoléon, et enseignerait le secret de le battre; que le général

Bernadotte de moins dans les armées françaises, c'était beaucoup, et

que si l'Angleterre et la Russie voulaient s'entendre avec la Suède,

il pouvait leur être d'un immense secours; que lorsque Napoléon

serait enfoncé en Pologne, où il avait failli périr en 1807, et où il

aurait péri sans les services du général Bernadotte, il pourrait, lui,

prince royal de Suède, descendre sur le continent avec trente mille

Suédois, et même cinquante, si on lui donnait des subsides, et qu'il

soulèverait toute l'Allemagne sur les derrières de l'armée française.

Pour prix de ce concours, il demandait non pas la Finlande, qu'il

savait nécessaire à la Russie, mais la Norvége, qu'il était peu

raisonnable de laisser au Danemark, constant allié de Napoléon et

traître à la cause de l'Europe.

[En marge: Défiance qu'inspire à la Russie et à l'Angleterre la

vivacité de zèle montrée par le prince de Suède.]

Ces confidences, faites avec une incroyable indiscrétion à

l'Angleterre et à la Russie, avaient excité une sorte de défiance,

tant elles semblaient étonnantes et inspiraient peu d'estime pour leur

auteur. Adressées même au roi de Prusse dans une entrevue secrète

demandée à son ambassadeur, elles avaient révolté l'honnêteté de ce

monarque, qui n'avait pas osé nous dénoncer cet infidèle enfant de la

France, mais nous avait assez clairement avertis de le surveiller.

Quant aux puissances ou déjà en guerre avec nous comme l'Angleterre,

ou prêtes à y entrer comme la Russie, elles avaient ménagé un ennemi

de Napoléon dont elles pouvaient tirer parti, sans toutefois se fier à

lui. Afin de se faire mieux venir de l'une et de l'autre, le nouveau

prince suédois avait proposé de se servir de l'ancienne influence

suédoise en Turquie pour négocier la paix entre les Turcs et les

Russes, et il avait même entrepris des négociations dirigées en ce

sens soit à Saint-Pétersbourg, soit à Constantinople. Ainsi ce

personnage si nouveau sur la scène du monde, et ennemi si peu attendu

de la France, s'offrait à rapprocher l'Angleterre de la Russie, la

Russie de la Porte, et voulait être à tout prix le noeud de tous ces

liens, l'épée de toutes ces coalitions.

[En marge: Alexandre diffère de s'entendre avec l'Angleterre, afin de

ne pas sacrifier les dernières espérances de paix.]

[En marge: Il flatte Bernadotte sans toutefois s'engager encore avec

lui.]

[En marge: Adoucissement apporté aux conditions que la Russie veut

imposer aux Turcs, afin de faciliter la conclusion de la paix.]

Alexandre, dans son système de réserve, qui avait pour but, nous

venons de le dire, de mettre tous les torts du côté de son adversaire,

et de se tenir libre de tout engagement, afin de pouvoir jusqu'au

dernier moment opter pour la paix, ne voulait se prêter ni aux

impatiences de l'Angleterre, ni aux intrigues de la Suède, dont la

conversion lui semblait trop rapide pour mériter confiance. Il avait

fait une réflexion fort naturelle et fort simple, c'est que la rupture

avec la France une fois consommée, la paix avec l'Angleterre serait

l'affaire d'une heure, que les conditions seraient celles qu'il

voudrait, que ses préparatifs à lui étaient terminés depuis un an,

ceux de l'Angleterre depuis dix, qu'un retard de deux ou trois mois

dans le rapprochement ne nuirait donc pas à l'organisation de leurs

moyens, et que quant à l'emploi de ces moyens il ne serait bien réglé

qu'au moment même de la guerre; qu'il n'y avait donc pas à se presser,

et qu'à vouloir agir un peu plus tôt on ne gagnerait rien, sinon de se

compromettre avec Napoléon, et de sacrifier définitivement les

dernières espérances de la paix. En conséquence Alexandre refusa les

vaisseaux chargés de poudre, les força de sortir des eaux de Riga en

menaçant de tirer dessus s'ils ne s'éloignaient, et fit entendre à M.

Thornton qu'il n'était pas temps encore de se présenter à

Saint-Pétersbourg. Quant à la Suède, comme il était moins certain de

l'avoir avec lui, car cette puissance, dans sa mobilité ambitieuse,

pourrait, de même qu'elle avait quitté Napoléon pour un

désappointement, quitter la Russie pour des avances repoussées,

Alexandre résolut d'écouter ses incroyables propos, de paraître y

prêter l'oreille avec l'attention qu'ils méritaient, et d'y réfléchir

avec la maturité qu'exigeait leur importance. Alexandre envoya des

fourrures magnifiques au prince Bernadotte, et lui prodigua les

témoignages personnels les plus flatteurs. À l'égard de la Turquie,

qui résistait obstinément aux conditions mises en avant, qui ne

voulait à aucun prix abandonner la Moldavie jusqu'au Sereth, qui ne

voulait pas consentir au protectorat des Russes sur la Valachie et la

Servie, qui ne voulait pas davantage céder un terrain quelque petit

qu'il fût le long du Caucase, ni payer une indemnité de guerre, dans

la persuasion où elle était qu'en résistant quelques jours de plus, la

Russie pressée par les armes de la France serait obligée de se

désister de toutes ses prétentions, Alexandre modifia encore une fois

les conditions proposées, renonça au protectorat de la Servie et de la

Valachie, au territoire réclamé le long du Caucase, à l'indemnité de

guerre, mais insista sur la Bessarabie en entier, sur la Moldavie

jusqu'au Sereth, et se flatta d'obtenir la paix à ces nouvelles

conditions, ce qui devait lui assurer la libre disposition de ses

forces contre la France.

[En marge: La mission de M. de Nesselrode définitivement abandonnée.]

[En marge: Dernières et solennelles explications d'Alexandre avec M.

de Lauriston.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 13 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 29 / 42 段