Napoléon et Alexandre étaient restés depuis le mois de novembre

dernier dans une attitude d'observation, armant sans cesse l'un en

représaille de l'autre, Alexandre ne souhaitant pas la guerre, la

craignant au contraire, résolu pourtant à la faire plutôt que de

sacrifier la dignité ou le commerce de sa nation, et dans l'intervalle

ne négligeant rien pour terminer sa lutte avec la Turquie, soit par

les armes, soit par la diplomatie; Napoléon, de son côté, sans

précisément désirer la guerre, décidé à la faire par ambition beaucoup

plus que par goût, et la préparant avec une extrême activité, parce

qu'il était fatalement convaincu qu'elle aurait lieu tôt ou tard, ce

qui était certain s'il exigeait de la part de la Russie une soumission

absolue, comme de la part de la Prusse et de l'Autriche. Dans cette

situation, s'étant déjà tout dit sur la prise de possession du

territoire d'Oldenbourg, sur l'admission des neutres dans les ports

russes, sur l'origine des armements réciproques de la France et de la

Russie, et n'ayant plus rien à se communiquer sur ces sujets devenus

fastidieux, on se taisait et on agissait. On organisait tantôt tel

corps, tantôt tel autre; on poussait celui-ci vers la Dwina ou le

Dniéper, celui-là vers l'Oder ou la Vistule. Mais, ainsi faisant, on

allait bientôt se trouver en présence les uns des autres, l'épée sur

la poitrine, et prêts à s'égorger. Tous les hommes sensés et honnêtes

en Russie, en France, en Europe, les uns par raison et humanité, les

autres par le motif honorablement intéressé du patriotisme, se

disaient avec douleur qu'en persistant quelques jours encore dans ce

silence et cette activité, il coulerait des torrents de sang depuis le

Rhin jusqu'au Volga. Le plus actif de ceux qui éprouvaient ces nobles

sentiments, M. de Lauriston, s'épuisait à écrire à Paris qu'on ne

voulait pas la guerre à Saint-Pétersbourg, qu'on ne la ferait qu'à

contre-coeur, mais qu'on la ferait terrible, et que cependant, si la

France consentait à ménager un peu la susceptibilité russe, à concéder

quelque chose pour le prince d'Oldenbourg, et à s'accommoder d'un peu

plus de rigueur contre le pavillon anglais, elle serait assurée de

conserver la paix, quoi qu'il pût advenir dans les autres parties de

l'Europe. À force d'insister, il avait fini par s'attirer de Napoléon

quelques boutades, du reste sans amertume, comme celle-ci: _Lauriston

se laisse attraper_, boutades auxquelles M. de Bassano ajouta pour son

compte des dépêches pleines d'arrogance et d'aveuglement. Désolé de

n'être pas écouté à Paris, M. de Lauriston insistait pour l'être à

Saint-Pétersbourg, s'attachant à montrer l'inutilité et le danger

d'une nouvelle lutte avec Napoléon (ce dont on était parfaitement

convaincu), et répétant qu'avec quelques jours encore de ce silence

guindé et maladroit, on finirait, les uns ou les autres, par se

trouver au bord d'un abîme. Il demandait instamment, avec la dignité

d'une conviction honnête, qu'on envoyât à Paris des instructions au

prince Kourakin, afin d'amener sur tous les points en litige une

explication satisfaisante, car, redisait-il sans cesse, rien de ce qui

semblait diviser les deux puissances ne valait la peine d'une guerre.

Les cabinets de Berlin et de Vienne agissaient dans le même sens, l'un

de bonne foi, l'autre par prudence. La Prusse voyait dans une nouvelle

conflagration européenne, à laquelle elle serait forcée de prendre

part, de nouveaux hasards, et le sage roi Frédéric-Guillaume n'était

pas de ceux qui pensaient que quand on se trouvait mal, il fallait

remuer, au risque d'être plus mal encore. D'ailleurs l'obligation de

se mettre du côté de Napoléon, si la guerre éclatait, blessait son

sentiment germanique, qui, pour être contenu, n'en était pas moins

sincère. Il souhaitait donc la paix avec ardeur, et il avait fait

parvenir à Saint-Pétersbourg de vives sollicitations, proposé même ses

bons offices, démarches qui avaient été accueillies avec dédain,

blessé qu'on était en Russie de ne pas avoir la Prusse avec soi.

L'Autriche, bien qu'elle pressentît qu'une nouvelle lutte de la France

et de la Russie lui fournirait l'occasion de rétablir ses affaires aux

dépens de l'une ou de l'autre, n'en craignait pas moins la guerre,

surtout depuis qu'elle prévoyait la nécessité d'être l'alliée de la

France, et ne cessait par ce motif de préconiser la paix à

Saint-Pétersbourg. Elle avait offert son intervention, qui avait été

tout aussi mal accueillie que celle de la Prusse. La Russie,

importunée à la longue d'instances qui semblaient supposer que la paix

dépendait d'elle, avait répondu aux ministres des deux puissances:

Conseillez la paix à d'autres, puisque vous y tenez tant,

conseillez-la surtout à ceux qui veulent la guerre, et m'obligent

malgré moi à la préparer[19].--

[Note 19: Je parle d'après les dépêches prussiennes et

autrichiennes elles-mêmes.]

[En marge: La Russie finit par adopter l'idée d'envoyer M. de

Nesselrode à Paris, afin d'amener une explication complète sur tous

les points.]

À force d'entendre répéter qu'on devrait bien s'expliquer avant de

s'égorger, que le prince Kourakin, usé auprès de Napoléon, plus propre

à la représentation qu'aux affaires, ne suffisait pas pour apaiser la

querelle, on avait fini à Saint-Pétersbourg par tourner les yeux sur

un homme très-propre à rétablir la bonne intelligence si elle pouvait

être rétablie, sur M. de Nesselrode, secrétaire principal de la

légation de Paris, fort jeune alors, mais déjà fort remarqué, esprit

fin, clairvoyant et sage, inspirant dès cette époque grande confiance

à Alexandre, pris au sérieux par Napoléon beaucoup plus que le prince

Kourakin, et actuellement en congé à Saint-Pétersbourg. On lui avait

entendu dire depuis son retour de Paris que, si on le voulait bien,

tout pourrait s'arranger; que Napoléon n'était pas aussi passionné

pour la guerre qu'on le croyait généralement, qu'avec lui il fallait

s'expliquer directement, parler clair et net, et qu'en s'y prenant de

la sorte on pouvait avoir satisfaction, et arriver à un accommodement

honorable. On avait donc songé à M. de Nesselrode, et on était tenté

de l'envoyer à Paris avec des instructions et des pouvoirs pour

traiter toutes les questions récemment soulevées, et envenimées bien

moins par ce qu'on avait dit que par ce qu'on avait omis de dire. M.

de Nesselrode se montrait flatté, à son âge, d'une si haute mission,

et disposé à tout faire pour en assurer le succès. Malheureusement ce

qui le flattait inspirait une fâcheuse jalousie à M. de Romanzoff,

fort intéressé pourtant à prévenir la guerre, mais prenant ombrage des

progrès du jeune diplomate et de la confiance qu'Alexandre semblait

lui témoigner. Il opposait donc certaines objections à cette mission,

bien que du reste il fût prêt à beaucoup de sacrifices pour maintenir

la paix, et même l'alliance avec la France. Une objection de M. de

Romanzoff, qui touchait Alexandre à cause de la susceptibilité russe,

c'était de paraître implorer la paix par l'envoi d'un diplomate ayant

mission spéciale de la négocier, surtout quand on n'était pas les

premiers auteurs des mesures justement considérées comme

provocatrices.

[En marge: Un succès sur les Turcs facilite aux Russes l'envoi à Paris

d'un messager de paix.]

[En marge: Vraisemblance d'un arrangement prochain entre la Russie et

la Porte.]

Toutefois un événement heureux pour les Russes, survenu récemment en

Turquie, fournit une occasion qu'on résolut de saisir pour envoyer M.

de Nesselrode à Paris, sans se donner une apparence de faiblesse. Le

général Kutusof, chargé en ce moment de diriger la guerre, avait mis à

profit l'incurie des Turcs, qui après avoir repris Rutschuk étaient

demeurés inactifs, les avait attirés près de Nicopolis en feignant d'y

vouloir passer le Danube, puis l'avait franchi près de Rutschuk, avait

surpris le camp du vizir, dispersé une partie de ses troupes, et

tenait le reste étroitement bloqué dans une île du fleuve. Ce succès,

qui semblait devoir contraindre la Porte à traiter, avait causé une

grande joie à Saint-Pétersbourg, où il avait été connu en novembre

1811. Sur-le-champ on avait autorisé le général Kutusof à ouvrir une

négociation, et à proposer la paix en se désistant des premières

prétentions russes. Ainsi on ne demandait plus les provinces du

Danube, c'est-à-dire la Bessarabie, la Moldavie et la Valachie, mais

la Bessarabie et la Moldavie seulement, cette dernière jusqu'au

Sereth, une sorte d'indépendance pour la Valachie et la Servie, un

petit territoire du côté du Caucase, à l'embouchure du Phase, et une

somme de vingt millions de piastres à titre d'indemnité de guerre. Des

pourparlers s'étaient engagés sur ces bases à Giurgewo, et un

armistice de plusieurs mois avait été convenu. À chaque instant on

espérait à Saint-Pétersbourg voir arriver un courrier qui annoncerait

la conclusion de la paix.

Ces résultats, quoiqu'ils fussent moins brillants que ceux qu'avait

rêvés Alexandre, car il s'était flatté, outre la Finlande, d'ajouter

du même coup à son empire la Bessarabie, la Moldavie et la Valachie,

étaient déjà fort beaux, et la seule acquisition de la Finlande et de

la Bessarabie signalait d'une manière bien assez éclatante les débuts

d'un règne qui promettait d'être fort long encore. Mais ces résultats

lui convenaient bien davantage sous un autre rapport, c'était de

pouvoir envoyer M. de Nesselrode à Paris sans qu'on criât à la

faiblesse dans les salons de Saint-Pétersbourg. Maître de toutes ses

forces par la fin de la guerre sur le Danube, il paraissait autant

donner la paix que la recevoir, sans compter qu'il était en mesure de

l'obtenir bien meilleure.

[En marge: Alexandre prépare lui-même les instructions de M. de

Nesselrode.]

On prépara donc les instructions de M. de Nesselrode. Alexandre prit

la peine de les rédiger lui-même, et autorisa M. de Lauriston à

annoncer le prochain départ du nouveau plénipotentiaire. On donna un

grade de plus à M. de Nesselrode dans la diplomatie russe, afin qu'il

se présentât revêtu de tous les signes de la confiance impériale. On

attendait impatiemment un dernier courrier des bords du Danube, pour

faire partir M. de Nesselrode juste au moment où la fin de la guerre

de Turquie serait connue, et pour avoir en traitant tout à la fois

plus de dignité et plus de force.

On informa de ces dispositions les diverses cours du continent, et

notamment celles de Prusse et d'Autriche. M. de Lauriston en écrivit à

Paris avec la satisfaction visible d'un bon citoyen, plus charmé

d'avoir bien fait que certain d'être approuvé, car il était évident à

son langage qu'il doutait fort de plaire à sa cour en travaillant avec

tant de zèle au maintien de la paix.

[En marge: Napoléon vivement contrarié par la nouvelle d'une mission

pacifique.]

[En marge: Il croit que la Russie, sûre d'en finir avec les Turcs,

veut lui dicter la loi.]

[En marge: Plan de dissimulation qui l'empêche de laisser éclater sa

colère.]

[En marge: Profonds motifs du plan de dissimulation conçu par

Napoléon.]

[En marge: Il veut être arrivé sur la Vistule avec ses armées avant

que les Russes aient eu le temps de détruire les ressources contenues

en Pologne et en Vieille-Prusse.]

La nouvelle du départ de M. de Nesselrode, mandée plusieurs fois,

n'arriva cependant à Paris avec tous les caractères de la certitude

que vers le milieu de décembre. Elle déconcerta fort Napoléon, et le

contraria par plus d'un motif. Il avait déjà eu connaissance des

échecs des Turcs, qui, disait-il, _s'étaient conduits comme des

brutes_, et il regardait la fin de la guerre de Turquie comme le

commencement de la guerre avec la France. Il avait toujours supposé en

effet que les Russes n'attendaient que cette occasion pour se

retourner contre lui, et le placer entre des conditions inacceptables

ou la guerre, alternative à l'égard de laquelle son choix était fait

d'avance. La nouvelle du voyage de M. de Nesselrode ne lui laissa plus

de doute. Il en conclut que la Russie tenait la guerre de Turquie pour

à peu près terminée, et qu'elle se hâtait d'en profiter pour lui

dicter des conditions. Il y avait là de quoi l'irriter profondément,

et le pousser même à un éclat, comme il n'y était que trop enclin,

s'il n'avait conçu un vaste plan, qui exigeait de sa part la plus

profonde dissimulation. Il voulait, en protestant toujours de son

désir de la paix, en répétant qu'il n'armait que par pure précaution,

arriver successivement à l'Oder, puis à la Vistule, avant que les

Russes eussent franchi le Niémen, afin de sauver les immenses

ressources en grains et fourrages qui se trouvaient dans la Pologne et

la Vieille-Prusse, ressources que les Russes ne manqueraient pas de

détruire si on leur en laissait le temps, car ils se vantaient tout

haut d'être prêts à faire de leurs provinces un désert, comme les

Anglais en avaient fait un du Portugal. Or, plus loin commencerait ce

désert, moins grande serait la masse de ce qu'on aurait à porter avec

soi. C'est pourquoi Napoléon, après s'être assuré de Dantzig, songeait

en ce moment à s'assurer de la navigation du Frische-Haff par ses

négociations avec la Prusse, afin de passer par eau de Dantzig à

Koenigsberg, puis de Koenigsberg à Tilsit. Ce n'est qu'à partir du

Niémen qu'il entendait se servir de transports par terre, et, se

flattant de porter avec lui des vivres jusqu'à une distance de deux

cents lieues, il croyait pouvoir s'avancer assez pour enfoncer le fer

au coeur même de la Russie. Tout ce plan allait être déjoué si les

Russes le prévenaient, et si, fondant à l'improviste sur la

Vieille-Prusse et la Pologne, ils en faisaient un désert, en brûlaient

les greniers, en prenaient le bétail pour l'emmener avec eux. Il

fallait donc petit à petit, sans éclat, sans rupture, arriver à la

Vistule, puis à la Prégel avant l'ennemi; il fallait aussi, et cela

n'importait pas moins, retarder les hostilités jusqu'à l'été de 1812,

car la condition des immenses transports que Napoléon avait préparés

c'était la réunion et l'entretien d'une grande quantité de chevaux.

Or, si on employait leurs forces à porter de quoi les nourrir

eux-mêmes, autant valait ne pas s'en embarrasser, car il ne resterait

rien pour les hommes. Si en effet les six mille voitures attelées

devaient charrier de l'avoine et non du blé, ce n'était pas la peine

de traîner avec soi un si vaste attirail. Pour en être dispensé, il

fallait ne commencer la guerre qu'en juin. La terre se couvrait alors

dans le Nord de fourrages et de moissons, et en donnant aux chevaux de

la cavalerie, de l'artillerie et du train, dont le nombre passait déjà

cent mille, et devait s'élever bientôt à cent cinquante mille, les

moissons des Russes à manger en herbe, on était assuré de faire vivre

sur le sol de l'ennemi les nombreux animaux qu'on amènerait à sa

suite. Il fallait donc ces animaux pour nourrir les hommes, et la

belle saison pour nourrir ces animaux. Les Russes auraient beau mettre

le feu à leurs champs, ils ne brûleraient pas les herbes. Ajoutez

qu'avec les immenses préparatifs qu'il avait à terminer, bien qu'il

s'y fût pris deux ans à l'avance, Napoléon savait par expérience que

deux mois de plus n'étaient pas à dédaigner; que les Russes ayant pour

arme la destruction, et lui la création des moyens, le temps n'était

pas un élément nécessaire pour eux, tandis qu'il était indispensable

pour lui.

[En marge: Par ce motif, Napoléon ne veut pas d'une explication

catégorique après laquelle les Russes ne pourraient plus concevoir de

doutes sur l'imminence d'une guerre prochaine.]

Par ces motifs profonds, il fallait se glisser en quelque sorte

jusqu'à la Vistule, et gagner non-seulement du terrain, mais du temps,

sans provoquer une rupture. Pour réussir dans un tel dessein il n'y

avait rien de mieux que cet état de querelle obscure, indécise, où

l'on se répétait indéfiniment: Vous armez... Et vous aussi... C'est

vous qui avez commencé... Non, ce n'est pas nous, c'est vous... Nous

ne voulons pas la guerre... Nous ne la voulons pas non plus..... et

autres propos semblables fort insignifiants en apparence, mais fort

calculés de la part de celui qui, avec ces ennuyeux reproches,

occupait des mois entiers, gagnait de décembre à janvier, de janvier à

février, et espérait gagner encore jusqu'en juin 1812. Or une

explication claire et catégorique devait faire cesser une situation si

utile aux desseins de Napoléon, et l'arrivée de M. de Nesselrode, en

provoquant cette explication, ne lui convenait aucunement[20]. Quelque

adresse qu'il pût y mettre, quelque empire qu'il sût prendre sur

lui-même lorsqu'il s'y appliquait, il était impossible qu'avec un

homme aussi pénétrant que M. de Nesselrode, il ne fût pas bientôt

amené à un éclaircissement complet, à une solution par oui ou par non,

après laquelle il n'y aurait plus qu'à marcher tout de suite les uns

contre les autres. Or il lui importait, comme on vient de le voir,

qu'on arrivât, les Français sur la Prégel, les Russes sur le Niémen,

avant de s'être déclaré la guerre, et en se répétant sans cesse qu'il

fallait s'expliquer, sans pourtant s'expliquer jamais.

[Note 20: Dans une matière aussi grave, pas plus du reste

que dans une qui le serait moins, je ne voudrais rien

supposer. Mais les lettres les plus précises de Napoléon aux

trois ou quatre hommes investis de sa confiance, le prince

Eugène, le maréchal Davout, M. de Cessac, M. de Lauriston

lui-même, ne laissent aucun doute sur la réalité de ce

calcul. Nous en citerons plus tard des preuves matérielles

et irréfragables.]

[Date en marge: Janv. 1812.]

[En marge: Napoléon s'y prend de manière à empêcher la mission de M.

de Nesselrode, et à mettre ses armées en mouvement sans provoquer une

rupture immédiate.]

Il forma donc la résolution de donner sur-le-champ ses derniers ordres

militaires, et en même temps il s'y prit de la manière la plus

convenable pour empêcher M. de Nesselrode de venir à Paris, en se

gardant toutefois de blesser la Russie, et de la pousser à une rupture

immédiate. Il voyait le prince Kourakin fort souvent; il savait, car

le bruit en était déjà répandu dans toute l'Europe, que l'envoi de M.

de Nesselrode à Paris était prochain, et il n'en dit mot au prince,

silence tout à fait inexplicable s'il n'était improbateur de la

mission projetée. Il ne s'en tint pas là: s'expliquant sur ce sujet

avec le ministre de Prusse, qui devait nécessairement recueillir ses

paroles et les mander à Berlin, d'où le désir d'être utile à la cause

de la paix pourrait bien les faire arriver jusqu'à Saint-Pétersbourg,

il ne dit rien précisément qui ressemblât à l'intention de ne pas

recevoir M. de Nesselrode, mais il se montra froid, retenu, presque

mécontent, parut désapprouver l'éclat donné à cette espèce de mission

extraordinaire, car c'était, selon lui, engager l'amour-propre des

deux puissances, les rendre plus difficiles, plus attentives à ne

rien concéder de trop. À cette désapprobation indirecte de la mission

de M. de Nesselrode, il joignit, dans une occasion assez importante,

une froideur marquée pour la légation russe. Le premier de l'an, jour

consacré aux réceptions, c'est à peine s'il adressa la parole au

prince Kourakin, qui, fort attentif aux petites choses, ne manqua pas

de le remarquer, et en conclut que la mission de M. de Nesselrode ou

venant trop tard, ou ne plaisant pas, n'avait pas chance de réussir.

Ce qu'il y eut de plus grave encore, ce fut le bruit des ordres donnés

par Napoléon, bruit toujours suffisant, si petit qu'il soit, pour

frapper l'oreille d'un ambassadeur quelque peu informé. Napoléon avait

recommandé la discrétion la plus absolue, mais tant de gens devaient

être dans la confidence, quelques-uns de ses ordres étaient si

difficiles à cacher par leur nature et leur gravité, que le mystère,

possible pour le gros du public, ne l'était pas pour une diplomatie

qui payait fort bien les trahisons. En effet M. de Czernicheff, aide

de camp de l'empereur Alexandre, souvent en mission à Paris, avait

acheté un commis qui lui livrait les secrets les plus importants du

ministère de la guerre. Par ces diverses causes, le prince Kourakin

parvint à savoir tout ce que Napoléon avait ordonné, et ce qu'il avait

ordonné ne pouvait laisser aucun doute sur la résolution irrévocable

d'hostilités prochaines.

[En marge: Levée de la conscription de 1812.]

[En marge: Réunion des contingents allemands, et rappel des troupes

d'Espagne destinées à la Russie.]

D'abord il avait prescrit à M. de Cessac, devenu ministre de

l'administration de la guerre, de préparer le sénatus-consulte pour la

levée de la conscription de 1812, mesure nécessairement

très-significative, puisque les cadres ayant déjà reçu la

conscription de 1811 tout entière, étaient suffisamment remplis pour

un armement de pure précaution. Napoléon avait ensuite demandé aux

gouvernements allemands de fournir leur contingent complet, et l'avait

exigé non pas seulement des principaux d'entre eux, comme la Bavière,

la Saxe ou le Wurtemberg, capables de garder un secret, mais de tous

les petits princes, auxquels on ne pouvait s'adresser sans que le fait

fût bientôt divulgué. Il avait écrit en chiffres aux maréchaux Suchet

et Soult de lui envoyer sur-le-champ les régiments dits de la Vistule,

régiments excellents dont il voulait se servir en Pologne. Il avait

donné des ordres pour le retour immédiat de la jeune garde, cantonnée

en Castille, et pour celui des dragons, destinés à rentrer en France

un escadron après l'autre. C'est ce qui explique comment en Espagne,

après avoir tout fait converger sur Valence, avec la pensée de tout

faire refluer ensuite sur le Portugal, il avait concentré soudainement

les forces disponibles du côté de la Castille, au lieu de les

concentrer du côté du Portugal, de manière que les Anglais, ayant

profité du mouvement vers Valence pour prendre Ciudad-Rodrigo, avaient

profité bientôt après du mouvement vers la Castille pour prendre

Badajoz.

[En marge: Départ d'une partie de la garde impériale.]

[En marge: Ordre secret de départ adressé à l'armée d'Italie.]

[En marge: Succession de tous les mouvements de troupes profondément

calculée.]

Indépendamment de ces ordres, Napoléon achemina vers le Rhin, non les

détachements de la garde qui étaient à Paris même, ce qui eût produit

trop de sensation, mais ceux qui stationnaient dans les environs,

tels, par exemple, que les régiments de la garde hollandaise. Il

pressa de nouveau les achats de chevaux en Allemagne, lesquels, à son

gré, ne s'exécutaient pas assez vite, et mit en marche les bataillons

d'équipages dont l'organisation était achevée, en leur donnant à

porter des souliers, des eaux-de-vie, et en général des objets

d'équipement. Enfin il expédia un premier ordre de mouvement à l'armée

d'Italie. Cette armée ayant à traverser la Lombardie, le Tyrol, la

Bavière, la Saxe, pour se trouver en ligne sur la Vistule avec l'armée

du maréchal Davout, devait être en mouvement au moins un mois avant

les autres, si on voulait qu'elle ne fût pas en retard. Cependant,

comme de toutes les mesures qu'il avait à prendre celle-ci était la

plus frappante, car on ne pouvait déplacer l'armée d'Italie,

l'arracher à ses cantonnements pour lui faire parcourir une moitié de

l'Europe, sans un parti bien arrêté à l'égard de la guerre, il

s'attacha à bien garder son secret, et écrivit directement au prince

Eugène en ayant soin d'éviter l'intermédiaire des bureaux. Il

enjoignit à ce prince de disposer ses divisions à Brescia, Vérone et

Trieste pour le milieu de janvier, afin qu'elles fussent prêtes à

marcher vers la fin du même mois avec tout leur matériel. Quoiqu'il

les demandât en janvier, il n'y comptait qu'en février, sachant, avec

sa grande expérience, que ce n'est pas trop que de concéder un mois

aux retards inévitables. Il avait le projet de faire partir les

troupes d'Italie vers la fin de février, et de n'ébranler celles du

maréchal Davout que dans le courant de mars, sauf à porter rapidement

celles-ci sur la Vistule, si la nouvelle du mouvement de l'armée

d'Italie amenait les Russes sur le Niémen. Sinon il se proposait de

pousser lentement ses colonnes sur la Vistule, où il ne désirait pas

les avoir avant la mi-avril, de les porter ensuite à la mi-mai sur la

Prégel, et à la mi-juin sur le Niémen. En mettant ainsi trois mois à

les mouvoir de l'Elbe au Niémen, les hommes, les chevaux devaient

arriver sans s'être fatigués, et parvenir sur le théâtre de la guerre

au complet de leur effectif et de leur équipement.

[En marge: Les dernières mesures prises par Napoléon et un courrier du

prince Kourakin achèvent de détruire tous les doutes de la cour de

Russie sur l'imminence de la guerre.]

De toutes ces mesures, la légation russe n'ignora que le départ de

l'armée d'Italie, dont le prince Eugène avait seul la confidence, et

le rappel des Polonais d'Espagne demandé par dépêches chiffrées aux

maréchaux Soult et Suchet. Mais elle connut toutes les autres, et

c'était assez pour dissiper les derniers doutes, s'il avait pu en

rester encore sur la résolution de commencer la guerre dans la

présente année 1812. Le prince Kourakin en effet n'en conserva plus

aucun dès les premiers jours de janvier. Le silence évidemment

volontaire gardé avec lui sur la mission de M. de Nesselrode, la

froideur tout à fait inusitée qu'on lui avait montrée, et qui

contrastait avec les prévenances dont il était ordinairement l'objet,

enfin toutes les dispositions dont les bruits publics suffisaient pour

acquérir la connaissance, équivalaient à la démonstration la plus

complète. Aussi le prince Kourakin expédia-t-il le 13 janvier un

courrier extraordinaire, pour faire part à sa cour de tout ce qu'il

avait appris et observé lui-même, et lui déclarer qu'à son avis la

guerre était résolue, et qu'il fallait se préparer sur-le-champ à la

soutenir. Il demandait même des ordres pour les cas extrêmes, pour

celui par exemple où il se verrait obligé de quitter Paris. Peut-être

sa grande sensibilité aux froideurs de la cour avait-elle donné plus

de vivacité à ses convictions, mais si son déplaisir personnel l'avait

porté à dire que la guerre était résolue, ce déplaisir n'avait servi

qu'à l'éclairer, car il est bien vrai qu'en ce moment elle l'était

irrévocablement.

[En marge: Consternation et ferme résolution de la cour de Russie.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 13 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 28 / 42 段