dernier dans une attitude d'observation, armant sans cesse l'un en
représaille de l'autre, Alexandre ne souhaitant pas la guerre, la
craignant au contraire, résolu pourtant à la faire plutôt que de
sacrifier la dignité ou le commerce de sa nation, et dans l'intervalle
ne négligeant rien pour terminer sa lutte avec la Turquie, soit par
les armes, soit par la diplomatie; Napoléon, de son côté, sans
précisément désirer la guerre, décidé à la faire par ambition beaucoup
plus que par goût, et la préparant avec une extrême activité, parce
qu'il était fatalement convaincu qu'elle aurait lieu tôt ou tard, ce
qui était certain s'il exigeait de la part de la Russie une soumission
absolue, comme de la part de la Prusse et de l'Autriche. Dans cette
situation, s'étant déjà tout dit sur la prise de possession du
territoire d'Oldenbourg, sur l'admission des neutres dans les ports
russes, sur l'origine des armements réciproques de la France et de la
Russie, et n'ayant plus rien à se communiquer sur ces sujets devenus
fastidieux, on se taisait et on agissait. On organisait tantôt tel
corps, tantôt tel autre; on poussait celui-ci vers la Dwina ou le
Dniéper, celui-là vers l'Oder ou la Vistule. Mais, ainsi faisant, on
allait bientôt se trouver en présence les uns des autres, l'épée sur
la poitrine, et prêts à s'égorger. Tous les hommes sensés et honnêtes
en Russie, en France, en Europe, les uns par raison et humanité, les
autres par le motif honorablement intéressé du patriotisme, se
disaient avec douleur qu'en persistant quelques jours encore dans ce
silence et cette activité, il coulerait des torrents de sang depuis le
Rhin jusqu'au Volga. Le plus actif de ceux qui éprouvaient ces nobles
sentiments, M. de Lauriston, s'épuisait à écrire à Paris qu'on ne
voulait pas la guerre à Saint-Pétersbourg, qu'on ne la ferait qu'à
contre-coeur, mais qu'on la ferait terrible, et que cependant, si la
France consentait à ménager un peu la susceptibilité russe, à concéder
quelque chose pour le prince d'Oldenbourg, et à s'accommoder d'un peu
plus de rigueur contre le pavillon anglais, elle serait assurée de
conserver la paix, quoi qu'il pût advenir dans les autres parties de
l'Europe. À force d'insister, il avait fini par s'attirer de Napoléon
quelques boutades, du reste sans amertume, comme celle-ci: _Lauriston
se laisse attraper_, boutades auxquelles M. de Bassano ajouta pour son
compte des dépêches pleines d'arrogance et d'aveuglement. Désolé de
n'être pas écouté à Paris, M. de Lauriston insistait pour l'être à
Saint-Pétersbourg, s'attachant à montrer l'inutilité et le danger
d'une nouvelle lutte avec Napoléon (ce dont on était parfaitement
convaincu), et répétant qu'avec quelques jours encore de ce silence
guindé et maladroit, on finirait, les uns ou les autres, par se
trouver au bord d'un abîme. Il demandait instamment, avec la dignité
d'une conviction honnête, qu'on envoyât à Paris des instructions au
prince Kourakin, afin d'amener sur tous les points en litige une
explication satisfaisante, car, redisait-il sans cesse, rien de ce qui
semblait diviser les deux puissances ne valait la peine d'une guerre.
Les cabinets de Berlin et de Vienne agissaient dans le même sens, l'un
de bonne foi, l'autre par prudence. La Prusse voyait dans une nouvelle
conflagration européenne, à laquelle elle serait forcée de prendre
part, de nouveaux hasards, et le sage roi Frédéric-Guillaume n'était
pas de ceux qui pensaient que quand on se trouvait mal, il fallait
remuer, au risque d'être plus mal encore. D'ailleurs l'obligation de
se mettre du côté de Napoléon, si la guerre éclatait, blessait son
sentiment germanique, qui, pour être contenu, n'en était pas moins
sincère. Il souhaitait donc la paix avec ardeur, et il avait fait
parvenir à Saint-Pétersbourg de vives sollicitations, proposé même ses
bons offices, démarches qui avaient été accueillies avec dédain,
blessé qu'on était en Russie de ne pas avoir la Prusse avec soi.
L'Autriche, bien qu'elle pressentît qu'une nouvelle lutte de la France
et de la Russie lui fournirait l'occasion de rétablir ses affaires aux
dépens de l'une ou de l'autre, n'en craignait pas moins la guerre,
surtout depuis qu'elle prévoyait la nécessité d'être l'alliée de la
France, et ne cessait par ce motif de préconiser la paix à
Saint-Pétersbourg. Elle avait offert son intervention, qui avait été
tout aussi mal accueillie que celle de la Prusse. La Russie,
importunée à la longue d'instances qui semblaient supposer que la paix
dépendait d'elle, avait répondu aux ministres des deux puissances:
Conseillez la paix à d'autres, puisque vous y tenez tant,
conseillez-la surtout à ceux qui veulent la guerre, et m'obligent
malgré moi à la préparer[19].--
[Note 19: Je parle d'après les dépêches prussiennes et
autrichiennes elles-mêmes.]
[En marge: La Russie finit par adopter l'idée d'envoyer M. de
Nesselrode à Paris, afin d'amener une explication complète sur tous
les points.]
À force d'entendre répéter qu'on devrait bien s'expliquer avant de
s'égorger, que le prince Kourakin, usé auprès de Napoléon, plus propre
à la représentation qu'aux affaires, ne suffisait pas pour apaiser la
querelle, on avait fini à Saint-Pétersbourg par tourner les yeux sur
un homme très-propre à rétablir la bonne intelligence si elle pouvait
être rétablie, sur M. de Nesselrode, secrétaire principal de la
légation de Paris, fort jeune alors, mais déjà fort remarqué, esprit
fin, clairvoyant et sage, inspirant dès cette époque grande confiance
à Alexandre, pris au sérieux par Napoléon beaucoup plus que le prince
Kourakin, et actuellement en congé à Saint-Pétersbourg. On lui avait
entendu dire depuis son retour de Paris que, si on le voulait bien,
tout pourrait s'arranger; que Napoléon n'était pas aussi passionné
pour la guerre qu'on le croyait généralement, qu'avec lui il fallait
s'expliquer directement, parler clair et net, et qu'en s'y prenant de
la sorte on pouvait avoir satisfaction, et arriver à un accommodement
honorable. On avait donc songé à M. de Nesselrode, et on était tenté
de l'envoyer à Paris avec des instructions et des pouvoirs pour
traiter toutes les questions récemment soulevées, et envenimées bien
moins par ce qu'on avait dit que par ce qu'on avait omis de dire. M.
de Nesselrode se montrait flatté, à son âge, d'une si haute mission,
et disposé à tout faire pour en assurer le succès. Malheureusement ce
qui le flattait inspirait une fâcheuse jalousie à M. de Romanzoff,
fort intéressé pourtant à prévenir la guerre, mais prenant ombrage des
progrès du jeune diplomate et de la confiance qu'Alexandre semblait
lui témoigner. Il opposait donc certaines objections à cette mission,
bien que du reste il fût prêt à beaucoup de sacrifices pour maintenir
la paix, et même l'alliance avec la France. Une objection de M. de
Romanzoff, qui touchait Alexandre à cause de la susceptibilité russe,
c'était de paraître implorer la paix par l'envoi d'un diplomate ayant
mission spéciale de la négocier, surtout quand on n'était pas les
premiers auteurs des mesures justement considérées comme
provocatrices.
[En marge: Un succès sur les Turcs facilite aux Russes l'envoi à Paris
d'un messager de paix.]
[En marge: Vraisemblance d'un arrangement prochain entre la Russie et
la Porte.]
Toutefois un événement heureux pour les Russes, survenu récemment en
Turquie, fournit une occasion qu'on résolut de saisir pour envoyer M.
de Nesselrode à Paris, sans se donner une apparence de faiblesse. Le
général Kutusof, chargé en ce moment de diriger la guerre, avait mis à
profit l'incurie des Turcs, qui après avoir repris Rutschuk étaient
demeurés inactifs, les avait attirés près de Nicopolis en feignant d'y
vouloir passer le Danube, puis l'avait franchi près de Rutschuk, avait
surpris le camp du vizir, dispersé une partie de ses troupes, et
tenait le reste étroitement bloqué dans une île du fleuve. Ce succès,
qui semblait devoir contraindre la Porte à traiter, avait causé une
grande joie à Saint-Pétersbourg, où il avait été connu en novembre
1811. Sur-le-champ on avait autorisé le général Kutusof à ouvrir une
négociation, et à proposer la paix en se désistant des premières
prétentions russes. Ainsi on ne demandait plus les provinces du
Danube, c'est-à-dire la Bessarabie, la Moldavie et la Valachie, mais
la Bessarabie et la Moldavie seulement, cette dernière jusqu'au
Sereth, une sorte d'indépendance pour la Valachie et la Servie, un
petit territoire du côté du Caucase, à l'embouchure du Phase, et une
somme de vingt millions de piastres à titre d'indemnité de guerre. Des
pourparlers s'étaient engagés sur ces bases à Giurgewo, et un
armistice de plusieurs mois avait été convenu. À chaque instant on
espérait à Saint-Pétersbourg voir arriver un courrier qui annoncerait
la conclusion de la paix.
Ces résultats, quoiqu'ils fussent moins brillants que ceux qu'avait
rêvés Alexandre, car il s'était flatté, outre la Finlande, d'ajouter
du même coup à son empire la Bessarabie, la Moldavie et la Valachie,
étaient déjà fort beaux, et la seule acquisition de la Finlande et de
la Bessarabie signalait d'une manière bien assez éclatante les débuts
d'un règne qui promettait d'être fort long encore. Mais ces résultats
lui convenaient bien davantage sous un autre rapport, c'était de
pouvoir envoyer M. de Nesselrode à Paris sans qu'on criât à la
faiblesse dans les salons de Saint-Pétersbourg. Maître de toutes ses
forces par la fin de la guerre sur le Danube, il paraissait autant
donner la paix que la recevoir, sans compter qu'il était en mesure de
l'obtenir bien meilleure.
[En marge: Alexandre prépare lui-même les instructions de M. de
Nesselrode.]
On prépara donc les instructions de M. de Nesselrode. Alexandre prit
la peine de les rédiger lui-même, et autorisa M. de Lauriston à
annoncer le prochain départ du nouveau plénipotentiaire. On donna un
grade de plus à M. de Nesselrode dans la diplomatie russe, afin qu'il
se présentât revêtu de tous les signes de la confiance impériale. On
attendait impatiemment un dernier courrier des bords du Danube, pour
faire partir M. de Nesselrode juste au moment où la fin de la guerre
de Turquie serait connue, et pour avoir en traitant tout à la fois
plus de dignité et plus de force.
On informa de ces dispositions les diverses cours du continent, et
notamment celles de Prusse et d'Autriche. M. de Lauriston en écrivit à
Paris avec la satisfaction visible d'un bon citoyen, plus charmé
d'avoir bien fait que certain d'être approuvé, car il était évident à
son langage qu'il doutait fort de plaire à sa cour en travaillant avec
tant de zèle au maintien de la paix.
[En marge: Napoléon vivement contrarié par la nouvelle d'une mission
pacifique.]
[En marge: Il croit que la Russie, sûre d'en finir avec les Turcs,
veut lui dicter la loi.]
[En marge: Plan de dissimulation qui l'empêche de laisser éclater sa
colère.]
[En marge: Profonds motifs du plan de dissimulation conçu par
Napoléon.]
[En marge: Il veut être arrivé sur la Vistule avec ses armées avant
que les Russes aient eu le temps de détruire les ressources contenues
en Pologne et en Vieille-Prusse.]
La nouvelle du départ de M. de Nesselrode, mandée plusieurs fois,
n'arriva cependant à Paris avec tous les caractères de la certitude
que vers le milieu de décembre. Elle déconcerta fort Napoléon, et le
contraria par plus d'un motif. Il avait déjà eu connaissance des
échecs des Turcs, qui, disait-il, _s'étaient conduits comme des
brutes_, et il regardait la fin de la guerre de Turquie comme le
commencement de la guerre avec la France. Il avait toujours supposé en
effet que les Russes n'attendaient que cette occasion pour se
retourner contre lui, et le placer entre des conditions inacceptables
ou la guerre, alternative à l'égard de laquelle son choix était fait
d'avance. La nouvelle du voyage de M. de Nesselrode ne lui laissa plus
de doute. Il en conclut que la Russie tenait la guerre de Turquie pour
à peu près terminée, et qu'elle se hâtait d'en profiter pour lui
dicter des conditions. Il y avait là de quoi l'irriter profondément,
et le pousser même à un éclat, comme il n'y était que trop enclin,
s'il n'avait conçu un vaste plan, qui exigeait de sa part la plus
profonde dissimulation. Il voulait, en protestant toujours de son
désir de la paix, en répétant qu'il n'armait que par pure précaution,
arriver successivement à l'Oder, puis à la Vistule, avant que les
Russes eussent franchi le Niémen, afin de sauver les immenses
ressources en grains et fourrages qui se trouvaient dans la Pologne et
la Vieille-Prusse, ressources que les Russes ne manqueraient pas de
détruire si on leur en laissait le temps, car ils se vantaient tout
haut d'être prêts à faire de leurs provinces un désert, comme les
Anglais en avaient fait un du Portugal. Or, plus loin commencerait ce
désert, moins grande serait la masse de ce qu'on aurait à porter avec
soi. C'est pourquoi Napoléon, après s'être assuré de Dantzig, songeait
en ce moment à s'assurer de la navigation du Frische-Haff par ses
négociations avec la Prusse, afin de passer par eau de Dantzig à
Koenigsberg, puis de Koenigsberg à Tilsit. Ce n'est qu'à partir du
Niémen qu'il entendait se servir de transports par terre, et, se
flattant de porter avec lui des vivres jusqu'à une distance de deux
cents lieues, il croyait pouvoir s'avancer assez pour enfoncer le fer
au coeur même de la Russie. Tout ce plan allait être déjoué si les
Russes le prévenaient, et si, fondant à l'improviste sur la
Vieille-Prusse et la Pologne, ils en faisaient un désert, en brûlaient
les greniers, en prenaient le bétail pour l'emmener avec eux. Il
fallait donc petit à petit, sans éclat, sans rupture, arriver à la
Vistule, puis à la Prégel avant l'ennemi; il fallait aussi, et cela
n'importait pas moins, retarder les hostilités jusqu'à l'été de 1812,
car la condition des immenses transports que Napoléon avait préparés
c'était la réunion et l'entretien d'une grande quantité de chevaux.
Or, si on employait leurs forces à porter de quoi les nourrir
eux-mêmes, autant valait ne pas s'en embarrasser, car il ne resterait
rien pour les hommes. Si en effet les six mille voitures attelées
devaient charrier de l'avoine et non du blé, ce n'était pas la peine
de traîner avec soi un si vaste attirail. Pour en être dispensé, il
fallait ne commencer la guerre qu'en juin. La terre se couvrait alors
dans le Nord de fourrages et de moissons, et en donnant aux chevaux de
la cavalerie, de l'artillerie et du train, dont le nombre passait déjà
cent mille, et devait s'élever bientôt à cent cinquante mille, les
moissons des Russes à manger en herbe, on était assuré de faire vivre
sur le sol de l'ennemi les nombreux animaux qu'on amènerait à sa
suite. Il fallait donc ces animaux pour nourrir les hommes, et la
belle saison pour nourrir ces animaux. Les Russes auraient beau mettre
le feu à leurs champs, ils ne brûleraient pas les herbes. Ajoutez
qu'avec les immenses préparatifs qu'il avait à terminer, bien qu'il
s'y fût pris deux ans à l'avance, Napoléon savait par expérience que
deux mois de plus n'étaient pas à dédaigner; que les Russes ayant pour
arme la destruction, et lui la création des moyens, le temps n'était
pas un élément nécessaire pour eux, tandis qu'il était indispensable
pour lui.
[En marge: Par ce motif, Napoléon ne veut pas d'une explication
catégorique après laquelle les Russes ne pourraient plus concevoir de
doutes sur l'imminence d'une guerre prochaine.]
Par ces motifs profonds, il fallait se glisser en quelque sorte
jusqu'à la Vistule, et gagner non-seulement du terrain, mais du temps,
sans provoquer une rupture. Pour réussir dans un tel dessein il n'y
avait rien de mieux que cet état de querelle obscure, indécise, où
l'on se répétait indéfiniment: Vous armez... Et vous aussi... C'est
vous qui avez commencé... Non, ce n'est pas nous, c'est vous... Nous
ne voulons pas la guerre... Nous ne la voulons pas non plus..... et
autres propos semblables fort insignifiants en apparence, mais fort
calculés de la part de celui qui, avec ces ennuyeux reproches,
occupait des mois entiers, gagnait de décembre à janvier, de janvier à
février, et espérait gagner encore jusqu'en juin 1812. Or une
explication claire et catégorique devait faire cesser une situation si
utile aux desseins de Napoléon, et l'arrivée de M. de Nesselrode, en
provoquant cette explication, ne lui convenait aucunement[20]. Quelque
adresse qu'il pût y mettre, quelque empire qu'il sût prendre sur
lui-même lorsqu'il s'y appliquait, il était impossible qu'avec un
homme aussi pénétrant que M. de Nesselrode, il ne fût pas bientôt
amené à un éclaircissement complet, à une solution par oui ou par non,
après laquelle il n'y aurait plus qu'à marcher tout de suite les uns
contre les autres. Or il lui importait, comme on vient de le voir,
qu'on arrivât, les Français sur la Prégel, les Russes sur le Niémen,
avant de s'être déclaré la guerre, et en se répétant sans cesse qu'il
fallait s'expliquer, sans pourtant s'expliquer jamais.
[Note 20: Dans une matière aussi grave, pas plus du reste
que dans une qui le serait moins, je ne voudrais rien
supposer. Mais les lettres les plus précises de Napoléon aux
trois ou quatre hommes investis de sa confiance, le prince
Eugène, le maréchal Davout, M. de Cessac, M. de Lauriston
lui-même, ne laissent aucun doute sur la réalité de ce
calcul. Nous en citerons plus tard des preuves matérielles
et irréfragables.]
[Date en marge: Janv. 1812.]
[En marge: Napoléon s'y prend de manière à empêcher la mission de M.
de Nesselrode, et à mettre ses armées en mouvement sans provoquer une
rupture immédiate.]
Il forma donc la résolution de donner sur-le-champ ses derniers ordres
militaires, et en même temps il s'y prit de la manière la plus
convenable pour empêcher M. de Nesselrode de venir à Paris, en se
gardant toutefois de blesser la Russie, et de la pousser à une rupture
immédiate. Il voyait le prince Kourakin fort souvent; il savait, car
le bruit en était déjà répandu dans toute l'Europe, que l'envoi de M.
de Nesselrode à Paris était prochain, et il n'en dit mot au prince,
silence tout à fait inexplicable s'il n'était improbateur de la
mission projetée. Il ne s'en tint pas là: s'expliquant sur ce sujet
avec le ministre de Prusse, qui devait nécessairement recueillir ses
paroles et les mander à Berlin, d'où le désir d'être utile à la cause
de la paix pourrait bien les faire arriver jusqu'à Saint-Pétersbourg,
il ne dit rien précisément qui ressemblât à l'intention de ne pas
recevoir M. de Nesselrode, mais il se montra froid, retenu, presque
mécontent, parut désapprouver l'éclat donné à cette espèce de mission
extraordinaire, car c'était, selon lui, engager l'amour-propre des
deux puissances, les rendre plus difficiles, plus attentives à ne
rien concéder de trop. À cette désapprobation indirecte de la mission
de M. de Nesselrode, il joignit, dans une occasion assez importante,
une froideur marquée pour la légation russe. Le premier de l'an, jour
consacré aux réceptions, c'est à peine s'il adressa la parole au
prince Kourakin, qui, fort attentif aux petites choses, ne manqua pas
de le remarquer, et en conclut que la mission de M. de Nesselrode ou
venant trop tard, ou ne plaisant pas, n'avait pas chance de réussir.
Ce qu'il y eut de plus grave encore, ce fut le bruit des ordres donnés
par Napoléon, bruit toujours suffisant, si petit qu'il soit, pour
frapper l'oreille d'un ambassadeur quelque peu informé. Napoléon avait
recommandé la discrétion la plus absolue, mais tant de gens devaient
être dans la confidence, quelques-uns de ses ordres étaient si
difficiles à cacher par leur nature et leur gravité, que le mystère,
possible pour le gros du public, ne l'était pas pour une diplomatie
qui payait fort bien les trahisons. En effet M. de Czernicheff, aide
de camp de l'empereur Alexandre, souvent en mission à Paris, avait
acheté un commis qui lui livrait les secrets les plus importants du
ministère de la guerre. Par ces diverses causes, le prince Kourakin
parvint à savoir tout ce que Napoléon avait ordonné, et ce qu'il avait
ordonné ne pouvait laisser aucun doute sur la résolution irrévocable
d'hostilités prochaines.
[En marge: Levée de la conscription de 1812.]
[En marge: Réunion des contingents allemands, et rappel des troupes
d'Espagne destinées à la Russie.]
D'abord il avait prescrit à M. de Cessac, devenu ministre de
l'administration de la guerre, de préparer le sénatus-consulte pour la
levée de la conscription de 1812, mesure nécessairement
très-significative, puisque les cadres ayant déjà reçu la
conscription de 1811 tout entière, étaient suffisamment remplis pour
un armement de pure précaution. Napoléon avait ensuite demandé aux
gouvernements allemands de fournir leur contingent complet, et l'avait
exigé non pas seulement des principaux d'entre eux, comme la Bavière,
la Saxe ou le Wurtemberg, capables de garder un secret, mais de tous
les petits princes, auxquels on ne pouvait s'adresser sans que le fait
fût bientôt divulgué. Il avait écrit en chiffres aux maréchaux Suchet
et Soult de lui envoyer sur-le-champ les régiments dits de la Vistule,
régiments excellents dont il voulait se servir en Pologne. Il avait
donné des ordres pour le retour immédiat de la jeune garde, cantonnée
en Castille, et pour celui des dragons, destinés à rentrer en France
un escadron après l'autre. C'est ce qui explique comment en Espagne,
après avoir tout fait converger sur Valence, avec la pensée de tout
faire refluer ensuite sur le Portugal, il avait concentré soudainement
les forces disponibles du côté de la Castille, au lieu de les
concentrer du côté du Portugal, de manière que les Anglais, ayant
profité du mouvement vers Valence pour prendre Ciudad-Rodrigo, avaient
profité bientôt après du mouvement vers la Castille pour prendre
Badajoz.
[En marge: Départ d'une partie de la garde impériale.]
[En marge: Ordre secret de départ adressé à l'armée d'Italie.]
[En marge: Succession de tous les mouvements de troupes profondément
calculée.]
Indépendamment de ces ordres, Napoléon achemina vers le Rhin, non les
détachements de la garde qui étaient à Paris même, ce qui eût produit
trop de sensation, mais ceux qui stationnaient dans les environs,
tels, par exemple, que les régiments de la garde hollandaise. Il
pressa de nouveau les achats de chevaux en Allemagne, lesquels, à son
gré, ne s'exécutaient pas assez vite, et mit en marche les bataillons
d'équipages dont l'organisation était achevée, en leur donnant à
porter des souliers, des eaux-de-vie, et en général des objets
d'équipement. Enfin il expédia un premier ordre de mouvement à l'armée
d'Italie. Cette armée ayant à traverser la Lombardie, le Tyrol, la
Bavière, la Saxe, pour se trouver en ligne sur la Vistule avec l'armée
du maréchal Davout, devait être en mouvement au moins un mois avant
les autres, si on voulait qu'elle ne fût pas en retard. Cependant,
comme de toutes les mesures qu'il avait à prendre celle-ci était la
plus frappante, car on ne pouvait déplacer l'armée d'Italie,
l'arracher à ses cantonnements pour lui faire parcourir une moitié de
l'Europe, sans un parti bien arrêté à l'égard de la guerre, il
s'attacha à bien garder son secret, et écrivit directement au prince
Eugène en ayant soin d'éviter l'intermédiaire des bureaux. Il
enjoignit à ce prince de disposer ses divisions à Brescia, Vérone et
Trieste pour le milieu de janvier, afin qu'elles fussent prêtes à
marcher vers la fin du même mois avec tout leur matériel. Quoiqu'il
les demandât en janvier, il n'y comptait qu'en février, sachant, avec
sa grande expérience, que ce n'est pas trop que de concéder un mois
aux retards inévitables. Il avait le projet de faire partir les
troupes d'Italie vers la fin de février, et de n'ébranler celles du
maréchal Davout que dans le courant de mars, sauf à porter rapidement
celles-ci sur la Vistule, si la nouvelle du mouvement de l'armée
d'Italie amenait les Russes sur le Niémen. Sinon il se proposait de
pousser lentement ses colonnes sur la Vistule, où il ne désirait pas
les avoir avant la mi-avril, de les porter ensuite à la mi-mai sur la
Prégel, et à la mi-juin sur le Niémen. En mettant ainsi trois mois à
les mouvoir de l'Elbe au Niémen, les hommes, les chevaux devaient
arriver sans s'être fatigués, et parvenir sur le théâtre de la guerre
au complet de leur effectif et de leur équipement.
[En marge: Les dernières mesures prises par Napoléon et un courrier du
prince Kourakin achèvent de détruire tous les doutes de la cour de
Russie sur l'imminence de la guerre.]
De toutes ces mesures, la légation russe n'ignora que le départ de
l'armée d'Italie, dont le prince Eugène avait seul la confidence, et
le rappel des Polonais d'Espagne demandé par dépêches chiffrées aux
maréchaux Soult et Suchet. Mais elle connut toutes les autres, et
c'était assez pour dissiper les derniers doutes, s'il avait pu en
rester encore sur la résolution de commencer la guerre dans la
présente année 1812. Le prince Kourakin en effet n'en conserva plus
aucun dès les premiers jours de janvier. Le silence évidemment
volontaire gardé avec lui sur la mission de M. de Nesselrode, la
froideur tout à fait inusitée qu'on lui avait montrée, et qui
contrastait avec les prévenances dont il était ordinairement l'objet,
enfin toutes les dispositions dont les bruits publics suffisaient pour
acquérir la connaissance, équivalaient à la démonstration la plus
complète. Aussi le prince Kourakin expédia-t-il le 13 janvier un
courrier extraordinaire, pour faire part à sa cour de tout ce qu'il
avait appris et observé lui-même, et lui déclarer qu'à son avis la
guerre était résolue, et qu'il fallait se préparer sur-le-champ à la
soutenir. Il demandait même des ordres pour les cas extrêmes, pour
celui par exemple où il se verrait obligé de quitter Paris. Peut-être
sa grande sensibilité aux froideurs de la cour avait-elle donné plus
de vivacité à ses convictions, mais si son déplaisir personnel l'avait
porté à dire que la guerre était résolue, ce déplaisir n'avait servi
qu'à l'éclairer, car il est bien vrai qu'en ce moment elle l'était
irrévocablement.
[En marge: Consternation et ferme résolution de la cour de Russie.]