assiégeants vomit sur la place des torrents de feu. Deux divisions,
sous le général Coleville, s'acheminèrent directement vers les
brèches, tandis que la division Picton, avec des échelles, se portait
à droite pour essayer d'escalader le château par un endroit dont on
avait reconnu la faiblesse, et que la division Leith, tournant à
gauche, allait tenter une autre escalade à l'extrémité sud-ouest,
jusque-là négligée par les Anglais. Ainsi vingt mille hommes environ
marchaient à l'assaut, masse énorme d'assaillants rarement employée
jusqu'alors dans les siéges. Les deux colonnes commandées par le
général Coleville arrivèrent jusqu'au bord du fossé, sautèrent dedans,
et coururent ensuite aux brèches. Un cri général de nos soldats
signala leur apparition; on les laissa venir, puis, quand elles eurent
commencé à gravir les décombres, un feu de mousqueterie à bout portant
les accueillit de face, la mitraille les prit en flanc, et les fit
rouler pêle-mêle sur la brèche. Tandis que la queue des colonnes
voulait en soutenir la tête, une autre épreuve leur était réservée. Le
lieutenant du génie Mailhet, descendu dans le fossé au milieu de cette
affreuse mêlée, et attendant la mèche à la main l'instant propice,
mit le feu au long chapelet de bombes et de barils d'artifice disposé
au pied de la contrescarpe. Alors commença sur les derrières des
colonnes d'assaut, et sur les pas de celles qui les soutenaient, une
suite d'explosions formidables, qui, se succédant de seconde en
seconde, lançaient tour à tour la mitraille, les éclats de bombe, et
des torrents d'une lumière sinistre. De moment en moment cette lumière
meurtrière jaillissait de l'obscurité, était remplacée par les
ténèbres, puis jaillissait de nouveau, et chaque fois la mort s'en
échappait sous mille formes. Malheureusement l'intrépide Mailhet fut
lui-même frappé d'un éclat de bombe. Les deux divisions anglaises
envoyées aux trois brèches finirent, malgré leur bravoure, par céder à
la violence de la résistance, et par perdre leur impulsion sous le feu
incessant de mousqueterie et de mitraille qui les accablait. Déjà près
de trois mille Anglais avaient succombé, et lord Wellington allait
ordonner la retraite, lorsque sur d'autres points la scène changea. À
la droite de l'attaque, le général Picton, avec une rare intrépidité,
avait fait appliquer les échelles contre l'un des flancs du château.
Des Hessois étaient préposés à sa garde. Soit surprise, trouble, ou
infidélité, ils laissèrent envahir le précieux réduit confié à leur
courage et à leur loyauté et un officier anglais, se jetant aussitôt
sur les portes qui donnaient dans la ville, se hâta de les fermer,
afin de s'établir solidement dans le château avant que les Français
eussent le temps d'y accourir. Le gouverneur Philippon, que plusieurs
fois on avait trompé par de faux cris d'alarme, et qui conservait sa
réserve pour un danger extrême, refusa d'abord de croire à la nouvelle
de l'envahissement du château. Convaincu, mais trop tard, de la
réalité du fait, il se décida à y envoyer quatre cents hommes.
Ceux-ci, accueillis par un feu meurtrier, furent arrêtés devant la
première porte. Ils se présentèrent à la seconde, et firent de vains
efforts pour la forcer. Dans le désir de s'ouvrir l'entrée du château
et d'en expulser les Anglais, on s'empressa d'aller chercher une
partie des forces qui défendaient les fronts du sud-ouest, négligés
jusqu'ici par l'ennemi, et paraissant peu menacés. On les dégarnit
donc pour tâcher de reconquérir le château. Alors la division Leith,
qui méditait une escalade de ce côté, trouvant le rempart abandonné,
et posant une multitude d'échelles, parvint, grâce au peu de hauteur
du mur, à le franchir. À peine entrée, elle courut le long du rempart,
afin de prendre à revers les troupes qui jusqu'ici avaient défendu
victorieusement les trois brèches. À son aspect, le poste qui gardait
le front le plus voisin fondit sur elle à la baïonnette, et l'arrêta.
Mais bientôt, revenant en masse, elle reprit l'avantage sur nos
soldats trop peu nombreux, et elle se répandit de tous côtés dans la
ville. Alors une indicible confusion s'introduisit dans les rangs de
la garnison héroïque qui disputait à l'ennemi les restes de Badajoz.
Les défenseurs des brèches, pris à revers, furent obligés de se rendre
ou de s'enfuir. Le gouverneur, le commandant du génie et l'état-major,
après avoir fait tout ce qu'on pouvait attendre d'eux, essayèrent, en
courant au pont de la Guadiana, de se retirer avec quelques débris de
la garnison dans le fort de Saint-Christoval, pour s'y défendre
encore. Mais ils furent tués ou pris. Après une si prodigieuse
résistance, il ne leur restait plus qu'à se soumettre au vainqueur.
[En marge: Reddition de Badajoz après une résistance héroïque.]
Le lendemain ils furent conduits au camp de lord Wellington, qui tout
en les accueillant avec courtoisie, refusa cependant d'écouter leurs
instances en faveur de la malheureuse ville de Badajoz. Ce n'était
certainement pas à nous à solliciter pour les Espagnols, et aux
Anglais à les punir de notre résistance; mais lord Wellington, après
avoir reçu poliment nos officiers, livra sans pitié la ville de
Badajoz au pillage. Il ne fallait pas moins aux troupes qui avaient si
vaillamment monté à l'assaut!
Le siége de Badajoz nous avait coûté environ 1500 morts ou blessés, et
3 mille prisonniers; mais il avait coûté à lord Wellington plus de 6
mille hommes hors de combat, c'est-à-dire beaucoup plus qu'aucune de
ses batailles. L'assaut seul lui en avait fait perdre 3 mille, triste
compensation pour notre double malheur! Lord Wellington n'en avait pas
moins atteint son but; la pensée qu'il avait eue d'employer les
quelques jours que nos mouvements décousus lui laisseraient pour
enlever tour à tour Ciudad-Rodrigo et Badajoz, n'en était pas moins
accomplie! Ciudad-Rodrigo et Badajoz nous étaient ravis, le Portugal
nous était fermé, et l'Espagne était désormais ouverte aux Anglais!
[En marge: Tardive et inutile arrivée du maréchal Soult à Llerena avec
un corps de vingt-quatre mille hommes.]
Le maréchal Soult, en apprenant le danger de Badajoz, qu'on lui avait
signalé bien des fois, avait tardivement quitté les lignes de Cadix,
où il était occupé à jeter sur la rade des bombes de peu d'effet, et
s'était enfin mis en marche pour venir au secours de la place
assiégée. Il amenait avec lui vingt-quatre mille hommes, seule troupe
active dont il lui fût permis de disposer en s'obstinant à conserver
Grenade et Séville, et il accourait à Llerena dans l'espérance d'y
trouver, comme l'été précédent, le maréchal Marmont avec trente mille
hommes. Vaine espérance! le maréchal Marmont n'y était pas! La
nouvelle du désastre de Badajoz jeta le maréchal Soult dans une
véritable consternation, car le seul trophée de sa campagne
d'Andalousie lui avait dès lors échappé, et lord Wellington, s'il
était tenté d'opérer par l'Estrémadure et l'Andalousie en avait
d'avance toutes les portes ouvertes.
[En marge: Vaine démonstration du maréchal Marmont contre la province
de Beïra.]
Le maréchal Marmont, de son côté, n'était pas demeuré oisif. Fixé en
Vieille-Castille par les ordres formels de Napoléon, il avait eu
recours, en apprenant l'extrémité à laquelle était réduite la ville de
Badajoz, à la manoeuvre qui lui avait été prescrite. Il avait passé
l'Agueda avec cinq divisions, n'en pouvant amener davantage; il avait
dispersé les bandes qui infestaient le pays, refoulé les détachements
de troupes anglaises qui gardaient la frontière du Portugal, et puis
s'était arrêté par crainte de manquer de vivres, et par la conviction
aussi qu'il faisait quelque chose de parfaitement inutile. Toutefois
sa manoeuvre n'était pas absolument restée sans effet, car à la
nouvelle de son apparition, lord Wellington, qui aurait pu être tenté
de se jeter sur le maréchal Soult, qu'il savait réduit à vingt-quatre
mille hommes, avait sur-le-champ suspendu sa marche, et repris la
route du nord du Portugal.
Napoléon en voyant tomber coup sur coup les deux places qui avaient
coûté tant de sang et d'efforts, et qui étaient les principaux
obstacles placés sur la route des Anglais soit au nord, soit au midi,
fut aussi affligé qu'irrité, et s'en prit à tout le monde, au maréchal
Soult qui avec 80 mille hommes ne faisait rien, disait-il, au maréchal
Marmont qui n'avait pas su modifier des ordres donnés à trois cents
lieues du théâtre de la guerre. Ces reproches n'étaient que
très-incomplétement mérités. Le maréchal Soult n'avait guère en ce
moment plus de 50 mille hommes disponibles, et n'aurait pu s'opposer
sérieusement aux entreprises des Anglais qu'en sacrifiant Grenade. Son
tort véritable avait été de laisser inutilement le corps du général
Drouet en Estrémadure, où ce corps ne pouvait rien, et de ne l'avoir
pas tout simplement ramené à lui, en laissant dix mille hommes et
quelque cavalerie dans Badajoz, avec un approvisionnement suffisant en
vivres et en poudre. Badajoz aurait ainsi tenu plusieurs mois, et
donné le temps de venir à son secours. Quant au maréchal Marmont,
l'ordre de rester en Vieille-Castille, de ne pas descendre en
Estrémadure, et de n'aller au secours de Badajoz que par une diversion
opérée dans la province de Beïra, était si précis, qu'aucun général,
quelque hardi qu'il fût, n'aurait osé y manquer.
[En marge: À quelles conditions le maréchal Marmont aurait pu
concourir efficacement à sauver Ciudad-Rodrigo et Badajoz.]
La position que ce maréchal avait prise dans l'origine, celle
d'Almaraz sur le Tage, était la seule convenable, la seule qui lui eût
permis de se porter tour à tour au secours de Ciudad-Rodrigo ou de
Badajoz. Si en effet on lui avait accordé un renfort de vingt mille
hommes qu'il aurait placés à Salamanque, il aurait pu marcher sur
Badajoz avec les 30 mille qu'il avait sur le Tage, et réuni à l'armée
d'Andalousie, il aurait présenté 55 mille combattants à lord
Wellington, ce qui eût suffi pour sauver Badajoz. Si au contraire le
danger avait été au nord, il aurait pu repasser le Guadarrama, et, y
trouvant les 20 mille hommes établis à Salamanque, il en aurait encore
présenté 50 mille à lord Wellington sous les murs de Ciudad-Rodrigo,
et déjoué ainsi toutes ses tentatives. En lui refusant un renfort de
vingt mille hommes et en le fixant en Vieille-Castille, Napoléon avait
rendu presque inévitable la chute de Badajoz. Certainement la pensée
d'une diversion dirigée de Salamanque sur le Beïra était juste, comme
toute pensée de Napoléon sur la guerre devait l'être, et le résultat
venait de le prouver, puisqu'elle avait ramené lord Wellington vers le
nord du Portugal le lendemain de la prise de Badajoz: mais elle
l'avait ramené le lendemain, et non la veille! Cette pensée était
juste, mais de cette justesse générale qui dans l'exécution ne suffit
pas, car sans une précision rigoureuse dans le calcul des distances,
des temps et des forces, les pensées les plus justes deviennent ou
chimériques ou funestes. Sans doute si Badajoz avait contenu dix mille
hommes de garnison, de la poudre et des vivres en quantité suffisante,
si le duc de Raguse avait eu cinquante mille hommes, ou à lui, ou
empruntés à l'armée du général Caffarelli placée sous ses ordres, s'il
avait eu de plus des magasins toujours approvisionnés, et que dans
ces conditions il eût sérieusement marché sur Coimbre, lord Wellington
aurait infailliblement lâché prise une seconde fois, et abandonné le
siége de Badajoz. Mais Badajoz ayant à peine de quoi se défendre, et
le duc de Raguse ne pouvant avec les moyens dont il disposait faire
qu'une vaine menace, il était impossible par une simple démonstration
sur le Beïra de détourner de son but un esprit aussi sensé et aussi
ferme que celui de lord Wellington.
[En marge: Résumé des événements d'Espagne pendant les années 1810 et
1811, et causes véritables de nos revers.]
Ainsi en 1811 comme en 1810 toutes les combinaisons avaient avorté en
Espagne, tous les renforts envoyés étaient demeurés impuissants! Avant
de retracer des événements plus tristes encore que ceux dont on vient
de lire le récit, résumons ce qui s'était passé dans la Péninsule
depuis deux années. On a vu déjà dans le quarantième livre de cette
histoire, comment avait échoué la campagne de 1810; comment à cette
époque, avec la sage pensée d'employer en Espagne toutes ses forces
disponibles afin d'y résoudre la question européenne qu'il y avait
lui-même transportée, comment aussi, avec la sage pensée de diriger
son principal effort contre les Anglais, Napoléon s'était laissé
détourner de son but par les instances de Joseph et du maréchal Soult,
et avait consenti à la fatale expédition d'Andalousie, laquelle avait
amené la dispersion des quatre-vingt mille hommes les plus aguerris
qu'il y eût alors dans la Péninsule: on a vu comment Masséna, envoyé à
Lisbonne avec 70 mille hommes, réduits à 50 mille par les
circonstances locales, avait trouvé devant Torrès-Védras un obstacle
presque insurmontable, que toutefois il aurait pu surmonter avec un
secours de vingt-cinq mille hommes venant de l'Andalousie, avec un
secours pareil venant de la Castille; comment le maréchal Soult
n'avait ni pu ni voulu lui prêter ce secours, comment le général
Drouet ne l'avait pas pu davantage, comment Napoléon, emporté avec une
mobilité désastreuse vers d'autres desseins, lui avait refusé les
cinquante mille hommes qui auraient tout décidé, et comment enfin une
campagne qui aurait dû porter le coup mortel à l'armée anglaise
n'avait été que malheureuse pour nous, et avait inutilement consommé
les 150 mille hommes envoyés après la paix de Vienne! Ces récits
affligeants sont sans doute présents à la mémoire de ceux qui ont lu
cette histoire! Les récits de la fin de 1811 ne sont ni moins
affligeants ni moins significatifs, comme on a pu s'en convaincre dans
ce livre.
Puisque dès le milieu de 1811 Napoléon était résolu à porter ses
armées et sa personne au Nord, c'est-à-dire en Russie, il aurait dû au
Midi, c'est-à-dire en Espagne, se contenter d'une défensive imposante,
jusqu'à ce qu'il eût tout terminé lui-même entre la Vistule et le
Borysthène, si toutefois il pouvait terminer quelque chose dans ces
régions! En laissant le maréchal Suchet en Aragon et en Catalogne,
sans lui accorder de nouvelles forces, mais sans lui imposer aucune
tâche nouvelle, ce maréchal, surtout après la conquête de Tarragone,
serait resté maître paisible et incontesté de ces provinces; en
laissant le maréchal Soult à Séville, le maréchal Marmont sur le Tage,
sans les obliger à aucun déplacement de forces vers Valence, avec
l'ordre à l'un et à l'autre de courir au premier danger sur Badajoz,
comme ils l'avaient déjà fait avec tant de succès; en donnant de plus
au maréchal Marmont la faculté d'attirer à lui l'armée du nord, et en
lui attribuant exclusivement la plus grande partie de la réserve, il
est probable qu'on eût déjoué longtemps les efforts des Anglais contre
Badajoz et Ciudad-Rodrigo, et réduit lord Wellington, pendant un an
peut-être, à une inaction embarrassante pour lui devant l'opinion
exigeante de son pays. Mais ne voulant renoncer à rien, et, tout en
préparant l'expédition gigantesque de Russie, aspirant à pousser
vivement les affaires d'Espagne, se flattant de les avancer beaucoup
dans l'automne et l'hiver de 1811, Napoléon renouvela en ordonnant
l'expédition de Valence la faute qu'il avait commise en permettant
l'expédition d'Andalousie: il condamna le maréchal Suchet à s'étendre
sans le renforcer, et tandis que pour un moment il faisait converger
vers lui toutes les forces disponibles, lord Wellington aux aguets
enleva Ciudad-Rodrigo, et nous ferma le Beïra en s'ouvrant la
Castille. Le maréchal Marmont courut bien à Ciudad-Rodrigo, mais
obligé de ramener à lui ses forces dispersées jusqu'aux environs
d'Alicante, il arriva trop tard, et cet unique trophée de la campagne
de Portugal nous fut ravi. Il restait Badajoz, trophée unique aussi de
la campagne d'Andalousie. La même cause devait nous le faire perdre.
Napoléon obligé plus tôt qu'il ne l'avait d'abord supposé, de rappeler
d'Espagne sa garde, les Polonais, les dragons, les quatrièmes
bataillons, et attirant tout au nord de la Péninsule afin de pouvoir
tout attirer au nord de l'Europe, ramena Marmont du Tage sur le
Douro, l'y fixa, et découvrit ainsi Badajoz, que lord Wellington,
toujours aux aguets, enleva comme Ciudad-Rodrigo, en profitant du vide
laissé devant cette place par nos faux mouvements. Ainsi pour prendre
Valence, qui nous affaiblissait en nous forçant à nous étendre, on
perdit Badajoz et Ciudad-Rodrigo, seul fruit de deux campagnes
difficiles, seul obstacle sérieux qu'on pût opposer à une marche
offensive des Anglais! Tel était, tel devait être le résultat de cette
manière d'ordonner de loin, d'ordonner en pensant à autre chose, et en
ne consacrant à chaque objet que la moitié des ressources et de
l'attention qu'il aurait fallu pour réussir!
[En marge: Dans quel état restaient les affaires d'Espagne au moment
de la guerre de Russie.]
Toutes ces fautes commises, voici où en restait l'Espagne. Le général
Suchet demeurait à Valence tout juste avec le moyen de contenir le
pays, mais sans aucun moyen d'agir à la moindre distance; le maréchal
Soult se trouvait en flèche au milieu de l'Andalousie, avec une force
insuffisante pour prendre Cadix, et dans l'impuissance de livrer
bataille aux Anglais, si ceux-ci, après la prise de Badajoz, voulaient
marcher sur lui, ce qui au surplus n'était pas très-probable; enfin le
maréchal Marmont au nord, où véritablement les Anglais voulaient
frapper un coup décisif, soit sur Madrid, soit sur la ligne de
communication des armées françaises, le maréchal Marmont, privé de
Ciudad-Rodrigo, pouvait, si Joseph, si le général Caffarelli le
renforçaient à propos, réunir 40 mille hommes contre lord Wellington,
qui en avait 60 mille. Voilà où en était l'Espagne après y avoir
envoyé 150 mille hommes de renfort en 1810, 40 mille hommes de bonnes
troupes et 20 mille de conscrits en 1811, indépendamment de plus de
400 mille entrés dans la Péninsule de 1808 à 1810! De ces 600 mille
hommes il n'en survivait pas 300 mille, lesquels pouvaient fournir
tout au plus 170 mille soldats en état de servir activement; il faut
ajouter enfin que dans ces 170 mille soldats, 40 mille au plus, si on
manoeuvrait bien, étaient prêts à couvrir Madrid et Valladolid,
c'est-à-dire la capitale et notre ligne de communication!
[En marge: Napoléon, avant de partir pour la Russie, confère à Joseph
le commandement de toutes les armées agissant dans la Péninsule.]
[En marge: Inefficacité de cette mesure.]
[En marge: Mémoire du maréchal Jourdan sur la situation des affaires
d'Espagne au commencement de l'année 1812.]
Napoléon, au moment de s'éloigner de Paris, ayant appris par de
nombreuses expériences la difficulté d'ordonner à propos en ordonnant
de loin, prit le parti de conférer à Joseph le commandement de toutes
les armées servant en Espagne, sans lui prescrire toutefois la seule
conduite qui aurait pu tout sauver, celle de laisser le maréchal
Suchet à Valence, puisqu'il y était, mais de replier l'armée
d'Andalousie sur le Tage, de l'y réunir dans une même main à l'armée
de Portugal, d'établir ces deux armées, présentant ensemble une force
compacte de 80 mille hommes, dans une position bien choisie, d'où
elles auraient pu au premier danger se porter sur Madrid ou sur
Valladolid, suivant la marche adoptée par les Anglais. Mais Napoléon
se contenta de donner à tous l'ordre d'obéir à Joseph, sans savoir
comment le maréchal Suchet, habitué à se gouverner seul chez lui, et à
s'y gouverner très-bien, comment le maréchal Soult, résolu à régner
exclusivement en Andalousie, comment le maréchal Marmont, n'ayant pas
cessé d'être en contestation avec la cour de Madrid pour les intérêts
de l'armée de Portugal, pourraient ou voudraient se comporter à
l'égard de cette autorité de Joseph, si longtemps déniée, raillée,
déconsidérée par Napoléon lui-même, et proclamée au dernier moment
comme une sorte de remède extrême, dans lequel il fallait avoir tout à
coup une confiance que jamais il n'avait inspirée. Le maréchal
Jourdan, appelé à être le chef d'état-major de Joseph, composa sur
cette situation un mémoire plein de sens et de raison qui révélait
tous les inconvénients que nous venons de signaler, et qui fut expédié
à Paris. Avant de dire comment il y fut répondu par Napoléon, et, ce
qui est plus grave, par les événements eux-mêmes, il faut nous
reporter au Nord, vers cet autre abîme où Napoléon, entraîné par son
fougueux génie, allait s'enfoncer avec sa fortune, et malheureusement
avec celle de la France.
FIN DU LIVRE QUARANTE-DEUXIÈME.
LIVRE QUARANTE-TROISIÈME.
PASSAGE DU NIÉMEN.
Suite des événements du Nord. -- Un succès des Russes sur le
Danube, écartant toute apparence de faiblesse de leur part,
dispose l'empereur Alexandre à envoyer M. de Nesselrode à Paris,
afin d'arranger à l'amiable les différends survenus avec la
France. -- À cette nouvelle, Napoléon, ne voulant pas de cette
mission pacifique, traite le prince Kourakin avec une extrême
froideur, et montre à l'égard de la mission de M. de Nesselrode
des dispositions qui obligent la Russie à y renoncer. -- Derniers
et vastes préparatifs de guerre. -- Immensité et distribution des
forces réunies par Napoléon. -- Mouvement de toutes ses armées
s'ébranlant sur une ligne qui s'étend des Alpes aux bouches du
Rhin, et s'avance sur la Vistule. -- Ses précautions pour arriver
insensiblement jusqu'au Niémen sans provoquer les Russes à
envahir la Pologne et la Vieille-Prusse. -- Ordre donné à M. de
Lauriston de tenir un langage pacifique, et envoi de M. de
Czernicheff pour persuader à l'empereur Alexandre qu'il s'agit
uniquement d'une négociation appuyée par une démonstration armée.
-- Alliances politiques de Napoléon. -- Traités de coopération
avec la Prusse et l'Autriche. -- Négociations pour nouer une
alliance avec la Suède et avec la Porte. -- Efforts pour amener
une guerre de l'Amérique avec l'Angleterre, et probabilité d'y
réussir. -- Dernières dispositions de Napoléon avant de quitter
Paris. -- Situation intérieure de l'Empire; disette, finances,
état des esprits. -- Situation à Saint-Pétersbourg. -- Accueil
fait par Alexandre à la mission de M. de Czernicheff. -- Éclairé
par les mouvements de l'armée française, par les traités
d'alliance conclus avec la Prusse et l'Autriche, l'empereur
Alexandre se décide à partir pour son quartier général, en
affirmant toujours qu'il est prêt à négocier. -- En apprenant ce
départ, Napoléon ordonne un nouveau mouvement à ses troupes,
envoie M. de Narbonne à Wilna pour atténuer l'effet que ce
mouvement doit produire, et quitte Paris le 9 mai 1812,
accompagné de l'Impératrice et de toute sa cour. -- Arrivée de
Napoléon à Dresde. -- Réunion dans cette capitale de presque tous
les souverains du continent. -- Spectacle prodigieux de
puissance. -- Napoléon, averti que le prince Kourakin a demandé
ses passe-ports, charge M. de Lauriston d'une nouvelle démarche
auprès de l'empereur Alexandre, afin de prévenir des hostilités
prématurées. -- Fausses espérances à l'égard de la Suède et de la
Turquie. -- Vues relativement à la Pologne. -- Chances de sa
reconstitution. -- Envoi de M. de Pradt comme ambassadeur de
France à Varsovie. -- Retour de M. de Narbonne à Dresde, après
avoir rempli sa mission à Wilna. -- Résultat de cette mission. --
Le mois de mai étant écoulé, Napoléon quitte Dresde pour se
rendre à son quartier général. -- Horribles souffrances des
peuples foulés par nos troupes. -- Napoléon à Thorn. -- Immense
attirail de l'armée, et développement excessif des états-majors.
-- Mesures de Napoléon pour y porter remède. -- Son accueil au
maréchal Davout et au roi Murat. -- Son séjour à Dantzig. --
Vaste système de navigation intérieure pour transporter nos
convois jusqu'au milieu de la Lithuanie. -- Arrivée à
Koenigsberg. -- Rupture définitive avec Bernadotte sur des
nouvelles reçues de Suède. -- Déclaration de guerre à la Russie
fondée sur un faux prétexte. -- Plan de campagne. -- Arrivée au
bord du Niémen. -- Passage de ce fleuve le 24 juin. -- Contraste
des projets de Napoléon en 1810, avec ses entreprises en 1812. --
Funestes pressentiments.
[Date en marge: Déc. 1811.]
[En marge: Ce qui s'était passé depuis le mois de novembre dernier
dans les relations de la France avec la Russie.]
[En marge: Louables efforts de M. de Lauriston pour amener un
rapprochement entre la Russie et la France.]
[En marge: Instances de l'Autriche et de la Prusse en faveur de la
paix, poussées jusqu'à importuner la Russie, qui sent qu'elle n'y peut
rien.]