Le 6 avril en effet, vers neuf heures du soir, l'artillerie des

assiégeants vomit sur la place des torrents de feu. Deux divisions,

sous le général Coleville, s'acheminèrent directement vers les

brèches, tandis que la division Picton, avec des échelles, se portait

à droite pour essayer d'escalader le château par un endroit dont on

avait reconnu la faiblesse, et que la division Leith, tournant à

gauche, allait tenter une autre escalade à l'extrémité sud-ouest,

jusque-là négligée par les Anglais. Ainsi vingt mille hommes environ

marchaient à l'assaut, masse énorme d'assaillants rarement employée

jusqu'alors dans les siéges. Les deux colonnes commandées par le

général Coleville arrivèrent jusqu'au bord du fossé, sautèrent dedans,

et coururent ensuite aux brèches. Un cri général de nos soldats

signala leur apparition; on les laissa venir, puis, quand elles eurent

commencé à gravir les décombres, un feu de mousqueterie à bout portant

les accueillit de face, la mitraille les prit en flanc, et les fit

rouler pêle-mêle sur la brèche. Tandis que la queue des colonnes

voulait en soutenir la tête, une autre épreuve leur était réservée. Le

lieutenant du génie Mailhet, descendu dans le fossé au milieu de cette

affreuse mêlée, et attendant la mèche à la main l'instant propice,

mit le feu au long chapelet de bombes et de barils d'artifice disposé

au pied de la contrescarpe. Alors commença sur les derrières des

colonnes d'assaut, et sur les pas de celles qui les soutenaient, une

suite d'explosions formidables, qui, se succédant de seconde en

seconde, lançaient tour à tour la mitraille, les éclats de bombe, et

des torrents d'une lumière sinistre. De moment en moment cette lumière

meurtrière jaillissait de l'obscurité, était remplacée par les

ténèbres, puis jaillissait de nouveau, et chaque fois la mort s'en

échappait sous mille formes. Malheureusement l'intrépide Mailhet fut

lui-même frappé d'un éclat de bombe. Les deux divisions anglaises

envoyées aux trois brèches finirent, malgré leur bravoure, par céder à

la violence de la résistance, et par perdre leur impulsion sous le feu

incessant de mousqueterie et de mitraille qui les accablait. Déjà près

de trois mille Anglais avaient succombé, et lord Wellington allait

ordonner la retraite, lorsque sur d'autres points la scène changea. À

la droite de l'attaque, le général Picton, avec une rare intrépidité,

avait fait appliquer les échelles contre l'un des flancs du château.

Des Hessois étaient préposés à sa garde. Soit surprise, trouble, ou

infidélité, ils laissèrent envahir le précieux réduit confié à leur

courage et à leur loyauté et un officier anglais, se jetant aussitôt

sur les portes qui donnaient dans la ville, se hâta de les fermer,

afin de s'établir solidement dans le château avant que les Français

eussent le temps d'y accourir. Le gouverneur Philippon, que plusieurs

fois on avait trompé par de faux cris d'alarme, et qui conservait sa

réserve pour un danger extrême, refusa d'abord de croire à la nouvelle

de l'envahissement du château. Convaincu, mais trop tard, de la

réalité du fait, il se décida à y envoyer quatre cents hommes.

Ceux-ci, accueillis par un feu meurtrier, furent arrêtés devant la

première porte. Ils se présentèrent à la seconde, et firent de vains

efforts pour la forcer. Dans le désir de s'ouvrir l'entrée du château

et d'en expulser les Anglais, on s'empressa d'aller chercher une

partie des forces qui défendaient les fronts du sud-ouest, négligés

jusqu'ici par l'ennemi, et paraissant peu menacés. On les dégarnit

donc pour tâcher de reconquérir le château. Alors la division Leith,

qui méditait une escalade de ce côté, trouvant le rempart abandonné,

et posant une multitude d'échelles, parvint, grâce au peu de hauteur

du mur, à le franchir. À peine entrée, elle courut le long du rempart,

afin de prendre à revers les troupes qui jusqu'ici avaient défendu

victorieusement les trois brèches. À son aspect, le poste qui gardait

le front le plus voisin fondit sur elle à la baïonnette, et l'arrêta.

Mais bientôt, revenant en masse, elle reprit l'avantage sur nos

soldats trop peu nombreux, et elle se répandit de tous côtés dans la

ville. Alors une indicible confusion s'introduisit dans les rangs de

la garnison héroïque qui disputait à l'ennemi les restes de Badajoz.

Les défenseurs des brèches, pris à revers, furent obligés de se rendre

ou de s'enfuir. Le gouverneur, le commandant du génie et l'état-major,

après avoir fait tout ce qu'on pouvait attendre d'eux, essayèrent, en

courant au pont de la Guadiana, de se retirer avec quelques débris de

la garnison dans le fort de Saint-Christoval, pour s'y défendre

encore. Mais ils furent tués ou pris. Après une si prodigieuse

résistance, il ne leur restait plus qu'à se soumettre au vainqueur.

[En marge: Reddition de Badajoz après une résistance héroïque.]

Le lendemain ils furent conduits au camp de lord Wellington, qui tout

en les accueillant avec courtoisie, refusa cependant d'écouter leurs

instances en faveur de la malheureuse ville de Badajoz. Ce n'était

certainement pas à nous à solliciter pour les Espagnols, et aux

Anglais à les punir de notre résistance; mais lord Wellington, après

avoir reçu poliment nos officiers, livra sans pitié la ville de

Badajoz au pillage. Il ne fallait pas moins aux troupes qui avaient si

vaillamment monté à l'assaut!

Le siége de Badajoz nous avait coûté environ 1500 morts ou blessés, et

3 mille prisonniers; mais il avait coûté à lord Wellington plus de 6

mille hommes hors de combat, c'est-à-dire beaucoup plus qu'aucune de

ses batailles. L'assaut seul lui en avait fait perdre 3 mille, triste

compensation pour notre double malheur! Lord Wellington n'en avait pas

moins atteint son but; la pensée qu'il avait eue d'employer les

quelques jours que nos mouvements décousus lui laisseraient pour

enlever tour à tour Ciudad-Rodrigo et Badajoz, n'en était pas moins

accomplie! Ciudad-Rodrigo et Badajoz nous étaient ravis, le Portugal

nous était fermé, et l'Espagne était désormais ouverte aux Anglais!

[En marge: Tardive et inutile arrivée du maréchal Soult à Llerena avec

un corps de vingt-quatre mille hommes.]

Le maréchal Soult, en apprenant le danger de Badajoz, qu'on lui avait

signalé bien des fois, avait tardivement quitté les lignes de Cadix,

où il était occupé à jeter sur la rade des bombes de peu d'effet, et

s'était enfin mis en marche pour venir au secours de la place

assiégée. Il amenait avec lui vingt-quatre mille hommes, seule troupe

active dont il lui fût permis de disposer en s'obstinant à conserver

Grenade et Séville, et il accourait à Llerena dans l'espérance d'y

trouver, comme l'été précédent, le maréchal Marmont avec trente mille

hommes. Vaine espérance! le maréchal Marmont n'y était pas! La

nouvelle du désastre de Badajoz jeta le maréchal Soult dans une

véritable consternation, car le seul trophée de sa campagne

d'Andalousie lui avait dès lors échappé, et lord Wellington, s'il

était tenté d'opérer par l'Estrémadure et l'Andalousie en avait

d'avance toutes les portes ouvertes.

[En marge: Vaine démonstration du maréchal Marmont contre la province

de Beïra.]

Le maréchal Marmont, de son côté, n'était pas demeuré oisif. Fixé en

Vieille-Castille par les ordres formels de Napoléon, il avait eu

recours, en apprenant l'extrémité à laquelle était réduite la ville de

Badajoz, à la manoeuvre qui lui avait été prescrite. Il avait passé

l'Agueda avec cinq divisions, n'en pouvant amener davantage; il avait

dispersé les bandes qui infestaient le pays, refoulé les détachements

de troupes anglaises qui gardaient la frontière du Portugal, et puis

s'était arrêté par crainte de manquer de vivres, et par la conviction

aussi qu'il faisait quelque chose de parfaitement inutile. Toutefois

sa manoeuvre n'était pas absolument restée sans effet, car à la

nouvelle de son apparition, lord Wellington, qui aurait pu être tenté

de se jeter sur le maréchal Soult, qu'il savait réduit à vingt-quatre

mille hommes, avait sur-le-champ suspendu sa marche, et repris la

route du nord du Portugal.

Napoléon en voyant tomber coup sur coup les deux places qui avaient

coûté tant de sang et d'efforts, et qui étaient les principaux

obstacles placés sur la route des Anglais soit au nord, soit au midi,

fut aussi affligé qu'irrité, et s'en prit à tout le monde, au maréchal

Soult qui avec 80 mille hommes ne faisait rien, disait-il, au maréchal

Marmont qui n'avait pas su modifier des ordres donnés à trois cents

lieues du théâtre de la guerre. Ces reproches n'étaient que

très-incomplétement mérités. Le maréchal Soult n'avait guère en ce

moment plus de 50 mille hommes disponibles, et n'aurait pu s'opposer

sérieusement aux entreprises des Anglais qu'en sacrifiant Grenade. Son

tort véritable avait été de laisser inutilement le corps du général

Drouet en Estrémadure, où ce corps ne pouvait rien, et de ne l'avoir

pas tout simplement ramené à lui, en laissant dix mille hommes et

quelque cavalerie dans Badajoz, avec un approvisionnement suffisant en

vivres et en poudre. Badajoz aurait ainsi tenu plusieurs mois, et

donné le temps de venir à son secours. Quant au maréchal Marmont,

l'ordre de rester en Vieille-Castille, de ne pas descendre en

Estrémadure, et de n'aller au secours de Badajoz que par une diversion

opérée dans la province de Beïra, était si précis, qu'aucun général,

quelque hardi qu'il fût, n'aurait osé y manquer.

[En marge: À quelles conditions le maréchal Marmont aurait pu

concourir efficacement à sauver Ciudad-Rodrigo et Badajoz.]

La position que ce maréchal avait prise dans l'origine, celle

d'Almaraz sur le Tage, était la seule convenable, la seule qui lui eût

permis de se porter tour à tour au secours de Ciudad-Rodrigo ou de

Badajoz. Si en effet on lui avait accordé un renfort de vingt mille

hommes qu'il aurait placés à Salamanque, il aurait pu marcher sur

Badajoz avec les 30 mille qu'il avait sur le Tage, et réuni à l'armée

d'Andalousie, il aurait présenté 55 mille combattants à lord

Wellington, ce qui eût suffi pour sauver Badajoz. Si au contraire le

danger avait été au nord, il aurait pu repasser le Guadarrama, et, y

trouvant les 20 mille hommes établis à Salamanque, il en aurait encore

présenté 50 mille à lord Wellington sous les murs de Ciudad-Rodrigo,

et déjoué ainsi toutes ses tentatives. En lui refusant un renfort de

vingt mille hommes et en le fixant en Vieille-Castille, Napoléon avait

rendu presque inévitable la chute de Badajoz. Certainement la pensée

d'une diversion dirigée de Salamanque sur le Beïra était juste, comme

toute pensée de Napoléon sur la guerre devait l'être, et le résultat

venait de le prouver, puisqu'elle avait ramené lord Wellington vers le

nord du Portugal le lendemain de la prise de Badajoz: mais elle

l'avait ramené le lendemain, et non la veille! Cette pensée était

juste, mais de cette justesse générale qui dans l'exécution ne suffit

pas, car sans une précision rigoureuse dans le calcul des distances,

des temps et des forces, les pensées les plus justes deviennent ou

chimériques ou funestes. Sans doute si Badajoz avait contenu dix mille

hommes de garnison, de la poudre et des vivres en quantité suffisante,

si le duc de Raguse avait eu cinquante mille hommes, ou à lui, ou

empruntés à l'armée du général Caffarelli placée sous ses ordres, s'il

avait eu de plus des magasins toujours approvisionnés, et que dans

ces conditions il eût sérieusement marché sur Coimbre, lord Wellington

aurait infailliblement lâché prise une seconde fois, et abandonné le

siége de Badajoz. Mais Badajoz ayant à peine de quoi se défendre, et

le duc de Raguse ne pouvant avec les moyens dont il disposait faire

qu'une vaine menace, il était impossible par une simple démonstration

sur le Beïra de détourner de son but un esprit aussi sensé et aussi

ferme que celui de lord Wellington.

[En marge: Résumé des événements d'Espagne pendant les années 1810 et

1811, et causes véritables de nos revers.]

Ainsi en 1811 comme en 1810 toutes les combinaisons avaient avorté en

Espagne, tous les renforts envoyés étaient demeurés impuissants! Avant

de retracer des événements plus tristes encore que ceux dont on vient

de lire le récit, résumons ce qui s'était passé dans la Péninsule

depuis deux années. On a vu déjà dans le quarantième livre de cette

histoire, comment avait échoué la campagne de 1810; comment à cette

époque, avec la sage pensée d'employer en Espagne toutes ses forces

disponibles afin d'y résoudre la question européenne qu'il y avait

lui-même transportée, comment aussi, avec la sage pensée de diriger

son principal effort contre les Anglais, Napoléon s'était laissé

détourner de son but par les instances de Joseph et du maréchal Soult,

et avait consenti à la fatale expédition d'Andalousie, laquelle avait

amené la dispersion des quatre-vingt mille hommes les plus aguerris

qu'il y eût alors dans la Péninsule: on a vu comment Masséna, envoyé à

Lisbonne avec 70 mille hommes, réduits à 50 mille par les

circonstances locales, avait trouvé devant Torrès-Védras un obstacle

presque insurmontable, que toutefois il aurait pu surmonter avec un

secours de vingt-cinq mille hommes venant de l'Andalousie, avec un

secours pareil venant de la Castille; comment le maréchal Soult

n'avait ni pu ni voulu lui prêter ce secours, comment le général

Drouet ne l'avait pas pu davantage, comment Napoléon, emporté avec une

mobilité désastreuse vers d'autres desseins, lui avait refusé les

cinquante mille hommes qui auraient tout décidé, et comment enfin une

campagne qui aurait dû porter le coup mortel à l'armée anglaise

n'avait été que malheureuse pour nous, et avait inutilement consommé

les 150 mille hommes envoyés après la paix de Vienne! Ces récits

affligeants sont sans doute présents à la mémoire de ceux qui ont lu

cette histoire! Les récits de la fin de 1811 ne sont ni moins

affligeants ni moins significatifs, comme on a pu s'en convaincre dans

ce livre.

Puisque dès le milieu de 1811 Napoléon était résolu à porter ses

armées et sa personne au Nord, c'est-à-dire en Russie, il aurait dû au

Midi, c'est-à-dire en Espagne, se contenter d'une défensive imposante,

jusqu'à ce qu'il eût tout terminé lui-même entre la Vistule et le

Borysthène, si toutefois il pouvait terminer quelque chose dans ces

régions! En laissant le maréchal Suchet en Aragon et en Catalogne,

sans lui accorder de nouvelles forces, mais sans lui imposer aucune

tâche nouvelle, ce maréchal, surtout après la conquête de Tarragone,

serait resté maître paisible et incontesté de ces provinces; en

laissant le maréchal Soult à Séville, le maréchal Marmont sur le Tage,

sans les obliger à aucun déplacement de forces vers Valence, avec

l'ordre à l'un et à l'autre de courir au premier danger sur Badajoz,

comme ils l'avaient déjà fait avec tant de succès; en donnant de plus

au maréchal Marmont la faculté d'attirer à lui l'armée du nord, et en

lui attribuant exclusivement la plus grande partie de la réserve, il

est probable qu'on eût déjoué longtemps les efforts des Anglais contre

Badajoz et Ciudad-Rodrigo, et réduit lord Wellington, pendant un an

peut-être, à une inaction embarrassante pour lui devant l'opinion

exigeante de son pays. Mais ne voulant renoncer à rien, et, tout en

préparant l'expédition gigantesque de Russie, aspirant à pousser

vivement les affaires d'Espagne, se flattant de les avancer beaucoup

dans l'automne et l'hiver de 1811, Napoléon renouvela en ordonnant

l'expédition de Valence la faute qu'il avait commise en permettant

l'expédition d'Andalousie: il condamna le maréchal Suchet à s'étendre

sans le renforcer, et tandis que pour un moment il faisait converger

vers lui toutes les forces disponibles, lord Wellington aux aguets

enleva Ciudad-Rodrigo, et nous ferma le Beïra en s'ouvrant la

Castille. Le maréchal Marmont courut bien à Ciudad-Rodrigo, mais

obligé de ramener à lui ses forces dispersées jusqu'aux environs

d'Alicante, il arriva trop tard, et cet unique trophée de la campagne

de Portugal nous fut ravi. Il restait Badajoz, trophée unique aussi de

la campagne d'Andalousie. La même cause devait nous le faire perdre.

Napoléon obligé plus tôt qu'il ne l'avait d'abord supposé, de rappeler

d'Espagne sa garde, les Polonais, les dragons, les quatrièmes

bataillons, et attirant tout au nord de la Péninsule afin de pouvoir

tout attirer au nord de l'Europe, ramena Marmont du Tage sur le

Douro, l'y fixa, et découvrit ainsi Badajoz, que lord Wellington,

toujours aux aguets, enleva comme Ciudad-Rodrigo, en profitant du vide

laissé devant cette place par nos faux mouvements. Ainsi pour prendre

Valence, qui nous affaiblissait en nous forçant à nous étendre, on

perdit Badajoz et Ciudad-Rodrigo, seul fruit de deux campagnes

difficiles, seul obstacle sérieux qu'on pût opposer à une marche

offensive des Anglais! Tel était, tel devait être le résultat de cette

manière d'ordonner de loin, d'ordonner en pensant à autre chose, et en

ne consacrant à chaque objet que la moitié des ressources et de

l'attention qu'il aurait fallu pour réussir!

[En marge: Dans quel état restaient les affaires d'Espagne au moment

de la guerre de Russie.]

Toutes ces fautes commises, voici où en restait l'Espagne. Le général

Suchet demeurait à Valence tout juste avec le moyen de contenir le

pays, mais sans aucun moyen d'agir à la moindre distance; le maréchal

Soult se trouvait en flèche au milieu de l'Andalousie, avec une force

insuffisante pour prendre Cadix, et dans l'impuissance de livrer

bataille aux Anglais, si ceux-ci, après la prise de Badajoz, voulaient

marcher sur lui, ce qui au surplus n'était pas très-probable; enfin le

maréchal Marmont au nord, où véritablement les Anglais voulaient

frapper un coup décisif, soit sur Madrid, soit sur la ligne de

communication des armées françaises, le maréchal Marmont, privé de

Ciudad-Rodrigo, pouvait, si Joseph, si le général Caffarelli le

renforçaient à propos, réunir 40 mille hommes contre lord Wellington,

qui en avait 60 mille. Voilà où en était l'Espagne après y avoir

envoyé 150 mille hommes de renfort en 1810, 40 mille hommes de bonnes

troupes et 20 mille de conscrits en 1811, indépendamment de plus de

400 mille entrés dans la Péninsule de 1808 à 1810! De ces 600 mille

hommes il n'en survivait pas 300 mille, lesquels pouvaient fournir

tout au plus 170 mille soldats en état de servir activement; il faut

ajouter enfin que dans ces 170 mille soldats, 40 mille au plus, si on

manoeuvrait bien, étaient prêts à couvrir Madrid et Valladolid,

c'est-à-dire la capitale et notre ligne de communication!

[En marge: Napoléon, avant de partir pour la Russie, confère à Joseph

le commandement de toutes les armées agissant dans la Péninsule.]

[En marge: Inefficacité de cette mesure.]

[En marge: Mémoire du maréchal Jourdan sur la situation des affaires

d'Espagne au commencement de l'année 1812.]

Napoléon, au moment de s'éloigner de Paris, ayant appris par de

nombreuses expériences la difficulté d'ordonner à propos en ordonnant

de loin, prit le parti de conférer à Joseph le commandement de toutes

les armées servant en Espagne, sans lui prescrire toutefois la seule

conduite qui aurait pu tout sauver, celle de laisser le maréchal

Suchet à Valence, puisqu'il y était, mais de replier l'armée

d'Andalousie sur le Tage, de l'y réunir dans une même main à l'armée

de Portugal, d'établir ces deux armées, présentant ensemble une force

compacte de 80 mille hommes, dans une position bien choisie, d'où

elles auraient pu au premier danger se porter sur Madrid ou sur

Valladolid, suivant la marche adoptée par les Anglais. Mais Napoléon

se contenta de donner à tous l'ordre d'obéir à Joseph, sans savoir

comment le maréchal Suchet, habitué à se gouverner seul chez lui, et à

s'y gouverner très-bien, comment le maréchal Soult, résolu à régner

exclusivement en Andalousie, comment le maréchal Marmont, n'ayant pas

cessé d'être en contestation avec la cour de Madrid pour les intérêts

de l'armée de Portugal, pourraient ou voudraient se comporter à

l'égard de cette autorité de Joseph, si longtemps déniée, raillée,

déconsidérée par Napoléon lui-même, et proclamée au dernier moment

comme une sorte de remède extrême, dans lequel il fallait avoir tout à

coup une confiance que jamais il n'avait inspirée. Le maréchal

Jourdan, appelé à être le chef d'état-major de Joseph, composa sur

cette situation un mémoire plein de sens et de raison qui révélait

tous les inconvénients que nous venons de signaler, et qui fut expédié

à Paris. Avant de dire comment il y fut répondu par Napoléon, et, ce

qui est plus grave, par les événements eux-mêmes, il faut nous

reporter au Nord, vers cet autre abîme où Napoléon, entraîné par son

fougueux génie, allait s'enfoncer avec sa fortune, et malheureusement

avec celle de la France.

FIN DU LIVRE QUARANTE-DEUXIÈME.

LIVRE QUARANTE-TROISIÈME.

PASSAGE DU NIÉMEN.

Suite des événements du Nord. -- Un succès des Russes sur le

Danube, écartant toute apparence de faiblesse de leur part,

dispose l'empereur Alexandre à envoyer M. de Nesselrode à Paris,

afin d'arranger à l'amiable les différends survenus avec la

France. -- À cette nouvelle, Napoléon, ne voulant pas de cette

mission pacifique, traite le prince Kourakin avec une extrême

froideur, et montre à l'égard de la mission de M. de Nesselrode

des dispositions qui obligent la Russie à y renoncer. -- Derniers

et vastes préparatifs de guerre. -- Immensité et distribution des

forces réunies par Napoléon. -- Mouvement de toutes ses armées

s'ébranlant sur une ligne qui s'étend des Alpes aux bouches du

Rhin, et s'avance sur la Vistule. -- Ses précautions pour arriver

insensiblement jusqu'au Niémen sans provoquer les Russes à

envahir la Pologne et la Vieille-Prusse. -- Ordre donné à M. de

Lauriston de tenir un langage pacifique, et envoi de M. de

Czernicheff pour persuader à l'empereur Alexandre qu'il s'agit

uniquement d'une négociation appuyée par une démonstration armée.

-- Alliances politiques de Napoléon. -- Traités de coopération

avec la Prusse et l'Autriche. -- Négociations pour nouer une

alliance avec la Suède et avec la Porte. -- Efforts pour amener

une guerre de l'Amérique avec l'Angleterre, et probabilité d'y

réussir. -- Dernières dispositions de Napoléon avant de quitter

Paris. -- Situation intérieure de l'Empire; disette, finances,

état des esprits. -- Situation à Saint-Pétersbourg. -- Accueil

fait par Alexandre à la mission de M. de Czernicheff. -- Éclairé

par les mouvements de l'armée française, par les traités

d'alliance conclus avec la Prusse et l'Autriche, l'empereur

Alexandre se décide à partir pour son quartier général, en

affirmant toujours qu'il est prêt à négocier. -- En apprenant ce

départ, Napoléon ordonne un nouveau mouvement à ses troupes,

envoie M. de Narbonne à Wilna pour atténuer l'effet que ce

mouvement doit produire, et quitte Paris le 9 mai 1812,

accompagné de l'Impératrice et de toute sa cour. -- Arrivée de

Napoléon à Dresde. -- Réunion dans cette capitale de presque tous

les souverains du continent. -- Spectacle prodigieux de

puissance. -- Napoléon, averti que le prince Kourakin a demandé

ses passe-ports, charge M. de Lauriston d'une nouvelle démarche

auprès de l'empereur Alexandre, afin de prévenir des hostilités

prématurées. -- Fausses espérances à l'égard de la Suède et de la

Turquie. -- Vues relativement à la Pologne. -- Chances de sa

reconstitution. -- Envoi de M. de Pradt comme ambassadeur de

France à Varsovie. -- Retour de M. de Narbonne à Dresde, après

avoir rempli sa mission à Wilna. -- Résultat de cette mission. --

Le mois de mai étant écoulé, Napoléon quitte Dresde pour se

rendre à son quartier général. -- Horribles souffrances des

peuples foulés par nos troupes. -- Napoléon à Thorn. -- Immense

attirail de l'armée, et développement excessif des états-majors.

-- Mesures de Napoléon pour y porter remède. -- Son accueil au

maréchal Davout et au roi Murat. -- Son séjour à Dantzig. --

Vaste système de navigation intérieure pour transporter nos

convois jusqu'au milieu de la Lithuanie. -- Arrivée à

Koenigsberg. -- Rupture définitive avec Bernadotte sur des

nouvelles reçues de Suède. -- Déclaration de guerre à la Russie

fondée sur un faux prétexte. -- Plan de campagne. -- Arrivée au

bord du Niémen. -- Passage de ce fleuve le 24 juin. -- Contraste

des projets de Napoléon en 1810, avec ses entreprises en 1812. --

Funestes pressentiments.

[Date en marge: Déc. 1811.]

[En marge: Ce qui s'était passé depuis le mois de novembre dernier

dans les relations de la France avec la Russie.]

[En marge: Louables efforts de M. de Lauriston pour amener un

rapprochement entre la Russie et la France.]

[En marge: Instances de l'Autriche et de la Prusse en faveur de la

paix, poussées jusqu'à importuner la Russie, qui sent qu'elle n'y peut

rien.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 13 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 27 / 42 段