être envoyés de la Navarre, le maréchal employa le mois de novembre à
resserrer la ville de Valence, en se portant sur les bords du
Guadalaviar. Il fit avancer à gauche la division Habert jusqu'au Grao,
port de Valence, et ordonna la construction de trois redoutes fermées
pour servir d'appui à cette division. Il fit enlever au centre le
faubourg de Serranos, malgré une vive résistance des Espagnols, qui le
défendirent pied à pied. Ce faubourg était séparé de la ville même par
le Guadalaviar. On s'introduisit par la sape et la mine dans trois
gros couvents qui le dominaient, et dès cet instant on put s'en
rendre maître. En remontant vers la droite le long du Guadalaviar, on
s'empara des villages qui étaient sur la rive gauche du fleuve, celle
que nous occupions, et on s'y fortifia. On avait ainsi créé une longue
ligne de circonvallation depuis la mer jusqu'au-dessus de Valence, et
il ne restait plus pour envelopper la ville complétement qu'à franchir
le Guadalaviar devant le général Blake, à forcer les canaux qui
sillonnaient la plaine, et à enfermer l'armée de secours dans la ville
elle-même. Le maréchal retardait cette opération, qui n'était pas la
dernière, puisqu'il fallait ensuite enlever le camp retranché et la
vieille enceinte, jusqu'à l'arrivée des secours qu'on lui avait
promis, et qu'on lui annonçait comme très-prochains.
[En marge: Extrême empressement de Napoléon à envoyer des secours au
maréchal Suchet.]
Napoléon, en effet, en apprenant la bataille de Sagonte, crut voir
toutes les affaires de l'Espagne concentrées autour de Valence, et le
destin de la Péninsule attaché en quelque sorte à la prise de cette
importante cité. Il est certain que la conquête de cette ville, qui
depuis plusieurs années avait résisté à toutes nos attaques, succédant
à celle de Tarragone, devait produire dans la Péninsule un grand effet
moral, presque aussi grand que celui qu'aurait pu y causer la conquête
de Cadix, pas comparable toutefois à celui qui serait résulté de
l'occupation de Lisbonne, puisque cette dernière supposait la ruine
des Anglais eux-mêmes. Napoléon voulut donc que tout fût subordonné,
presque sacrifié à cet objet important.
[En marge: Ordre à toutes les armées françaises en Espagne de
concourir à la prise de Valence.]
Par dépêche du 20 novembre, il prescrivit au général Reille de quitter
sur-le-champ la Navarre, quelque urgent qu'il fût d'y tenir tête à
Mina, et d'entrer en Aragon avec les deux divisions de la réserve qui
étaient sous ses ordres; au général Caffarelli de remplacer en Navarre
le général Reille pour y poursuivre Mina à outrance; au général
Dorsenne de suppléer en Biscaye le général Caffarelli; à Joseph de se
priver d'une division pour la faire avancer sur Cuenca; à Marmont,
tout éloigné qu'il était de Valence, de détacher sous le général
Montbrun une division d'infanterie et une de cavalerie qui devaient se
joindre par Cuenca à celle qu'aurait expédiée Joseph; enfin au
maréchal Soult de porter un corps jusqu'à Murcie. Il écrivit à tous,
ce qui était vrai, mais fort exagéré, que les Anglais avaient un
nombre immense de malades, 18 mille, disait-il, qu'ils étaient
incapables de rien entreprendre, qu'on pouvait donc sans danger
dégarnir les Castilles, l'Estrémadure et l'Andalousie; que Valence
était actuellement le seul point important, que Valence prise, un
grand nombre de troupes deviendraient disponibles, et qu'on pourrait
plus tard reporter de l'est à l'ouest, pour agir vigoureusement contre
les Anglais, la masse de forces qu'en ce moment on faisait affluer
vers cette ville.
[Date en marge: Déc. 1811.]
[En marge: Immense et regrettable concours de forces vers Valence.]
Ces ordres, exprimés avec une extrême précision[16], et des formes de
commandement très-impérieuses, adressés d'ailleurs à des lieutenants
qui, par exception, se prêtaient assez volontiers à secourir leurs
voisins, furent mieux exécutés que de coutume, et par une sorte de
fatalité attachée aux affaires d'Espagne, cette ponctualité à obéir
était obtenue la seule fois où elle n'eût pas été désirable, car le
général Reille aurait suffi pour mettre le maréchal Suchet en mesure
de remplir sa tâche, et les forces qu'on allait inutilement déplacer
devaient bientôt faire faute ailleurs. Quoi qu'il en soit, le général
Reille, qui avait déjà fait avancer la division Severoli en Aragon
pour contenir les bandes, y entra lui-même avec une division
française, et marcha à la tête de ces deux divisions sur Valence par
la route de Teruel. Le général Caffarelli le remplaça en Navarre.
Joseph, qui tenait beaucoup à la conquête de Valence, se priva sans
hésiter d'une partie de l'armée du centre, et dirigea sur Cuenca la
division Darmagnac. Le maréchal Marmont, qui s'ennuyait de son
inaction sur le Tage, et qui aurait voulu marcher lui-même sur
Valence, n'étant pas autorisé à s'y rendre en personne, y envoya non
sans regret le général Montbrun avec deux divisions, une d'infanterie
et une de cavalerie. Le maréchal Soult répondit qu'il ne pouvait guère
du fond de l'Andalousie aider le maréchal Suchet dans le royaume de
Valence, et il avait raison. Il agit en conséquence, et n'envoya rien.
[Note 16: Je parle en ayant sous les yeux les lettres qui
émanaient de Napoléon lui-même, ce qui depuis un an n'était
pas fréquent, car il avait chargé le prince Berthier de la
correspondance avec l'Espagne.]
[En marge: Arrivée du général Reille avec deux divisions sous les murs
de Valence.]
L'heureux maréchal Suchet vit arriver successivement plus de secours
qu'il n'en avait demandé, et vers les derniers jours de décembre il
apprit que le général Reille, officier aussi intelligent que
vigoureux, approchait de Ségorbe avec la division italienne Severoli,
et avec une division française composée des plus beaux régiments de
l'ancienne armée de Naples. C'était une force de 14 à 15 mille hommes
et de 40 bouches à feu. Après avoir lui-même passé ces troupes en
revue à Ségorbe le 24 décembre, il revint sous les murs de Valence, et
résolut de franchir immédiatement le Guadalaviar pour compléter
l'investissement de cette ville avant que le général Blake pût en
sortir, ou y attirer, s'il n'en sortait pas, une nouvelle division du
général Freyre, qu'on disait près de paraître en ces lieux. Il fixa au
26 décembre l'exécution de ce projet, ce qui devait permettre au
général Reille d'occuper à temps la rive gauche du fleuve qu'on allait
abandonner, et même de seconder la fin de l'opération.
[En marge: Passage du Guadalaviar et investissement complet de
Valence.]
Le 26 décembre, en effet, tandis qu'une partie de la division Habert
masquait le faubourg de Serranos, le reste de cette division, se
portant à gauche, passait le fleuve vers son embouchure, venait se
ployer autour de Valence, qu'elle enveloppait du côté de la mer, et
prenait position vis-à-vis d'une hauteur appelée le mont Olivete. Au
centre et un peu au-dessus de Valence, les Italiens de la division
Palombini, entrant dans l'eau jusqu'à la ceinture, traversaient le
Guadalaviar à gué, et, sous le feu le plus vif, attaquaient le village
de Mislata, fortement défendu, et surtout protégé par un canal
profond, plus difficile à franchir que le fleuve lui-même. Ce canal
était celui que les habitants appellent _Acequia de Favara_. Pour
seconder ce mouvement et envelopper complétement Valence, le général
Harispe, avec sa division, avait franchi le Guadalaviar au-dessus du
village de Manissès, point où sont établies les prises d'eau qui
servent à détourner le cours du Guadalaviar, pour le répandre en
mille canaux dans la plaine de Valence. Le maréchal Suchet avait
calculé que le général Harispe évitant ainsi l'obstacle des canaux
pourrait plus rapidement tourner Valence, et venir en opérer
l'investissement au sud.
Le mouvement du général Harispe fut un peu retardé parce qu'il
attendait l'arrivée du général Reille, ne voulant pas laisser sans
appui les troupes peu nombreuses demeurées à la gauche du Guadalaviar.
Sans cet appui en effet le général Blake, qu'on allait bloquer sur la
rive droite, aurait pu se sauver par la rive gauche, en passant sur le
corps des faibles détachements qu'il y aurait trouvés. Dès qu'on vit
paraître la tête des troupes du général Reille, qui arrivaient
exténuées de fatigue, le général Harispe poussa en avant, enleva
Manissès, tomba sur les derrières de Mislata, dégagea les Italiens qui
soutenaient un combat des plus pénibles, leur facilita l'occupation
des positions disputées, descendit ensuite au sud de Valence, et
acheva vers la fin du jour l'investissement de cette ville. Pendant ce
mouvement circulaire autour de Valence, le général Mahy à la tête des
insurgés de Murcie, le partisan Villa-Campa avec sa division,
s'étaient retirés sur le Xucar et sur Alcira, ne voulant pas être
enfermés dans Valence, et jugeant avec raison que c'était bien assez
du général Blake pour la défendre, si elle pouvait être défendue, et
beaucoup trop pour rendre les armes si elle devait finir par
capituler. Le général en chef envoya les dragons à la poursuite des
troupes en retraite, mais on ne put que leur enlever quelques hommes
et précipiter leur fuite.
[Date en marge: Janv. 1812.]
[En marge: Fatigue des esprits à Valence, et dispositions à se
rendre.]
Cette opération heureusement exécutée nous coûta environ 400 hommes
tués ou blessés, et la plupart Italiens, car il n'y avait eu de forte
résistance qu'à Mislata. Elle complétait l'investissement de Valence,
et nous donnait l'assurance, en prenant la place, de prendre en outre
le général Blake avec environ 20 mille hommes. Certainement si la
population valencienne, qui n'était pas de moins de 60 mille âmes,
secondée par 20 mille hommes de troupes régulières, ayant des vivres,
des défenses nombreuses et bien entendues, avait été animée encore des
sentiments qui l'enflammaient en 1808 et en 1809, elle aurait pu
résister longtemps, et nous faire payer cher sa soumission. Mais les
hommes exaltés et sanguinaires qui avaient égorgé les Français en 1808
étaient ou calmés, ou dispersés, ou terrifiés. Trois ans de guerre
civile et étrangère, de courses lointaines tantôt en Murcie, tantôt en
Catalogne, avaient fatigué la population active et ardente, et usé ses
passions. Valence en était au même point que Saragosse, au même point
que beaucoup d'autres parties de l'Espagne. Moyennant qu'on désarmât
ceux qui avaient pris le goût et l'habitude des armes, ou qui les
gardaient par amour du pillage, le reste, lassé d'une tyrannie
insupportable exercée alternativement par tous les partis, était prêt
à se soumettre à un vainqueur clément, réputé honnête, et apportant
plutôt le repos que l'esclavage. Le souvenir des massacres commis sur
les Français en 1808, qui eût été un motif de résister à outrance à un
assiégeant impitoyable, était au contraire une raison de se rendre le
plus tôt possible à un ennemi dont on connaissait la douceur, et
qu'il ne fallait pas obliger à se montrer plus sévère qu'il n'était
disposé à l'être.
[En marge: Ouverture de la tranchée au sud et à l'ouest de Valence.]
Ces sentiments, agissant sur l'armée elle-même du général Blake,
empêchaient que d'aucun côté ne naquit la résolution de détruire
Valence, comme on avait détruit Saragosse, plutôt que de la livrer à
l'ennemi. Le maréchal Suchet était informé de cette disposition des
esprits, et il voulait hâter les approches autant que possible, afin
d'amener la reddition, car la concentration de forces qu'il avait
obtenue ne lui était que très-passagèrement assurée. En conséquence,
il résolut de commencer les travaux sur deux points de l'enceinte qui
présentaient des circonstances favorables à l'attaque. Dans les
premiers jours de janvier 1812, le colonel du génie Henri, qui s'était
signalé dans tous les siéges mémorables de l'Aragon et de la
Catalogne, ouvrit la tranchée vers le sud de la ville, devant une
saillie formée par la ligne des ouvrages extérieurs, et au sud-ouest
devant le faubourg Saint-Vincent. En quelques jours les travaux furent
poussés jusqu'au pied du retranchement, mais on y perdit le colonel
Henri, justement regretté de l'armée pour son courage et ses talents.
Le général Blake ne voyant autour de lui rien de préparé pour une
défense à outrance, abandonna la ligne des retranchements extérieurs,
et se retira dans l'enceinte elle-même.
[En marge: Entrée triomphante du maréchal Suchet dans Valence.]
Le maréchal Suchet, discernant parfaitement cet état de choses, se
porta aussitôt sous les murs de la place, et y disposa une batterie de
mortiers pour accélérer la fin d'une résistance mourante; mais s'il
cherchait à effrayer la population, il était loin de vouloir détruire
une cité dont les richesses allaient devenir la principale ressource
de son armée. Après quelques bombes qui causèrent plus de peur que de
mal, il somma le général Blake. Celui-ci fit une réponse négative,
mais équivoque. On bombarda encore sans interrompre les pourparlers.
Enfin le 9 janvier 1812 l'armée du général Blake se rendit prisonnière
de guerre, au nombre de 18 mille hommes. Le maréchal Suchet fit dans
Valence une entrée triomphante, juste prix de combinaisons sagement
conçues, fortement exécutées, et heureusement secondées par les
circonstances. La population accueillit avec calme, presque avec
satisfaction, un chef dont l'Aragon vantait le bon gouvernement, et ne
fut pas fâchée de voir finir une guerre affreuse, qui, dans
l'ignorance où l'on était alors de l'avenir, ne semblait plus
présenter d'avantage que pour les Anglais, aussi odieux aux Espagnols
que les Français eux-mêmes.
[En marge: Le maréchal Suchet se hâte de rétablir l'ordre dans
l'administration de Valence.]
Le maréchal Suchet se hâta d'introduire dans l'administration du
royaume de Valence le même ordre qu'il avait fait régner dans celle de
l'Aragon, afin d'assurer à son armée cette continuation de bien-être
qui permettait d'en tirer de si grands services. La population était
disposée soit à Valence, soit dans les villes voisines, à se prêter à
l'action de son autorité, et il pouvait se promettre une soumission
aussi complète que celle qu'il avait obtenue en Aragon. Toutefois il
fallait qu'il conservât assez de troupes pour tenir en respect la
partie turbulente de la population, qui déjà s'était jetée dans les
montagnes, et se préparait à profiter de l'éparpillement de nos
forces, nécessairement amené par l'extension de l'occupation, pour
essayer de troubler Murcie, Cuenca, l'Aragon, la basse Catalogne. Ici
les événements ne dépendaient plus de lui, mais d'une autorité bien
supérieure à la sienne, et qui seule était en position de tirer du
dernier succès les utiles conséquences qu'on pouvait en attendre.
[En marge: Ce qu'il aurait fallu pour tirer d'utiles conséquences de
la conquête de Valence.]
La prise de Valence, succédant à celle de Tarragone, était sans
contredit un fait heureux et éclatant, capable d'exercer sur la
Péninsule une influence morale considérable, mais à certaines
conditions, c'est que, loin de diminuer les forces, on les
proportionnerait à l'extension de notre occupation; c'est que la
précipitation avec laquelle on en avait porté une si grande quantité à
l'est, et qui laissait le champ libre aux Anglais vers l'ouest, serait
promptement réparée; c'est qu'on ne donnerait pas à ceux-ci le temps
d'en profiter, et qu'on saisirait au contraire ce moment pour agir
contre eux avec une extrême vigueur. Si, en effet, on augmentait assez
l'armée du nord pour qu'elle pût non-seulement contenir les bandes,
mais couvrir Ciudad-Rodrigo, si on augmentait assez l'armée de
Portugal pour qu'elle pût envahir soit le Beïra, soit l'Alentejo, ou
au moins arrêter lord Wellington, si enfin on renforçait assez l'armée
d'Andalousie pour qu'elle pût prendre Cadix, et ajouter l'éclat de
cette conquête à celui de la conquête de Valence, alors une moitié de
l'armée d'Andalousie jointe à l'armée tout entière de Portugal, et à
un détachement de l'armée du nord, pouvait ramener les Anglais sur
Lisbonne, et les bloquer dans leurs lignes jusqu'au moment où l'on
tenterait un effort suprême pour les y forcer. Malheureusement il
était difficile que ces conditions fussent remplies dans la situation
présente, avec le mouvement qui portait toutes choses sur la Vistule
au lieu de les porter sur le Tage. Napoléon venait tout à coup de
prescrire qu'aussitôt Valence prise, le général Reille rentrât en
Aragon avec ses deux divisions, pour y rendre au général Caffarelli la
liberté de rentrer en Castille, et à la garde impériale la liberté de
rentrer en France. Aussi à peine était-on dans Valence, que le général
Reille rebroussa chemin, et que le maréchal Suchet se trouva réduit à
ses seules forces, ce qui suffisait pour gouverner paisiblement
Valence, mais ne suffisait certainement pas pour agir au loin, pour
agir surtout jusqu'à Murcie et jusqu'à Grenade. Il profita toutefois
des troupes qui rétrogradaient pour se débarrasser de ses prisonniers,
et les diriger sur la France.
[En marge: Napoléon qui voulait pendant tout l'hiver encore laisser en
Espagne sa garde, les Polonais et diverses autres troupes, les
rappelle dès le mois de décembre.]
Napoléon, qui avait d'abord voulu, après la prise de Valence, faire
refluer vers les Anglais une masse décisive de forces, et laisser par
ce motif sa garde en Castille tout l'hiver au moins, Napoléon n'y
songeait plus, pressé qu'il était, par certaines circonstances que
nous aurons à raconter bientôt, de porter ses armées sur la Vistule;
et il s'était décidé à rappeler sur-le-champ sa garde, les Polonais,
les cadres d'un certain nombre de quatrièmes bataillons, et une partie
des dragons.
Il venait effectivement, dans les derniers jours de décembre, de
redemander sa jeune garde au général Dorsenne, ce qui entraînait une
diminution de douze mille hommes au moins, de redemander au maréchal
Suchet et au maréchal Soult les régiments de la Vistule, ce qui
comportait une nouvelle diminution de sept à huit mille Polonais,
soldats excellents, diminution fâcheuse surtout pour le maréchal
Suchet, qui restait avec quinze mille hommes dans le royaume de
Valence. Il venait en outre de rappeler les quatrièmes bataillons qui
avaient composé le 9e corps, et qui presque tous appartenaient aux
régiments de l'armée d'Andalousie. Il avait prescrit que l'effectif de
ces quatrièmes bataillons fût versé dans les trois premiers, et que
les cadres rentrassent à Bayonne, où l'on devait former une réserve en
les remplissant de conscrits. Mais ce départ allait produire encore
une réduction immédiate de deux à trois mille hommes regrettables par
leur qualité. Enfin Napoléon venait de rappeler douze régiments de
dragons, sur les vingt-quatre employés en Espagne. Il est vrai que
c'était avec des précautions infinies, car il n'y avait
d'immédiatement rappelés que quatre régiments entiers de dragons, et
pour les huit autres, on ne devait retirer les escadrons que
successivement, et à mesure qu'ils perdraient leur effectif. Ainsi on
allait commencer par faire revenir le troisième escadron, en versant
ce qui lui restait d'hommes dans les deux premiers, et en ne retirant
que le cadre lui-même; puis agir de même pour le second, et ainsi de
suite, en laissant toujours les soldats, et ne ramenant que les
officiers et sous-officiers. De la sorte on devait peu diminuer en
Espagne l'effectif réel de la cavalerie, car l'expérience avait prouvé
la presque impossibilité d'y entretenir en bon état vingt-quatre
régiments de cavalerie, surtout à cause de la consommation de chevaux,
et il valait mieux dans l'intérêt du service douze régiments tenus au
complet, que vingt-quatre presque toujours incomplets, ne comptant
souvent que trente à quarante hommes montés par escadron.
[En marge: Napoléon, ne songeant plus à une marche sur Lisbonne, et
soucieux surtout de garantir le nord de le Péninsule contre les
Anglais, ramène le maréchal Marmont du Tage sur le Douro.]
Malgré ces adroites combinaisons, les nouvelles mesures allaient
néanmoins enlever à l'Espagne plus de vingt-cinq mille hommes, et des
meilleurs. Ce n'est pas encore tout: Napoléon, ne songeant plus à la
marche combinée de deux armées sur Lisbonne, s'avançant l'une par le
Beïra, l'autre par l'Alentejo, mais songeant surtout à se garder
contre un mouvement offensif des Anglais en Castille, qui eût mis en
péril notre ligne de communication, Napoléon venait, au moment même on
l'on prenait Valence, de changer la destination du maréchal Marmont,
et de le ramener des bords du Tage aux bords du Douro, et pour cela de
lui faire repasser le Guadarrama. Il lui avait ordonné de quitter
Almaraz, et d'aller s'établir à Salamanque avec les six divisions de
l'armée de Portugal, auxquelles il en avait ajouté une septième, celle
du général Souham, qui était l'une des quatre de la réserve. La
division Bonnet devait former la huitième, mais en restant jusqu'à
nouvel ordre dans les Asturies. Le maréchal Marmont en avait donc sept
pour la Castille. Le général Caffarelli, revenu de la Navarre qu'il
avait momentanément occupée pendant le mouvement du général Reille sur
Valence, avait succédé au général Dorsenne dans le commandement de
l'armée du nord. Il devait recevoir pour remplacer la garde une des
quatre divisions de la réserve, et avait ordre de fournir au moins
douze mille hommes au maréchal Marmont, en cas d'une opération
offensive de la part des Anglais. Joseph devait lui en prêter quatre
mille de l'armée du centre. Napoléon supposant ce maréchal fort de
cinquante à soixante mille hommes par suite de ces combinaisons, le
chargeait de tenir tête aux Anglais, de protéger contre eux notre
ligne de communication, et en même temps de couvrir Madrid s'ils
essayaient de s'y porter, ainsi qu'ils l'avaient fait à l'époque de la
bataille de Talavera. Enfin comme c'était le départ de la garde qui
déterminait le nouvel emplacement assigné à l'armée de Portugal, il
était prescrit au maréchal Marmont de se conformer sur-le-champ aux
instructions qu'il venait de recevoir.
[En marge: Embarras du maréchal Marmont tenant à l'envoi du général
Montbrun sur Valence.]
Mais, au moment où lui parvenaient ces ordres (premiers jours de
janvier 1812), le maréchal Marmont se trouvait dans le plus grand
embarras pour y obéir, car, dans l'extrême précipitation qui avait
présidé à la concentration des forces vers Valence, on lui avait
enjoint de détacher du côté de cette ville le général Montbrun avec
deux divisions, l'une d'infanterie, l'autre de cavalerie. Or le
général Montbrun, au lieu de s'arrêter à Cuenca, comme la division
Darmagnac envoyée par Joseph, et d'attendre qu'on eût besoin de lui
pour aller au delà, avait agi tout autrement. Profitant de sa liberté
et de la saison qui rendait les courses faciles en Espagne, il s'était
avancé jusqu'aux portes mêmes d'Alicante, qui, prêtes à s'ouvrir
devant le maréchal Suchet, s'étaient fermées devant lui.
[En marge: Obéissance du maréchal Marmont et son établissement sur le
Douro, aux environs de Salamanque.]
Le général Montbrun pouvait avoir commis une faute, faute bien
excusable avec son caractère, et bien légère en comparaison de ses
grands services, mais qu'il eût tort ou non, il n'en était pas moins à
quatre-vingts ou cent lieues d'Almaraz, et tandis qu'avec un tiers de
l'armée de Portugal il était si loin, c'était chose difficile pour le
maréchal Marmont de quitter le Tage avec les deux autres tiers, et de
mettre ainsi de nouvelles distances entre lui et son principal
lieutenant. Toutefois, le maréchal Marmont, quoiqu'il fût capable de
juger le mérite des ordres qu'il recevait, les exécutait parce qu'il
était obéissant, et moins animé que la plupart de ses camarades de
passions personnelles. De plus, il avait reçu l'avis que les Anglais,
repoussés de Ciudad-Rodrigo à la fin de septembre précédent,
préparaient une nouvelle tentative contre cette place, et il se mit en
mouvement pour reporter son établissement des bords du Tage aux bords
du Douro, et pour ramener son quartier général de Naval-Moral à
Salamanque. Afin de parer aux inconvénients de cette étrange
situation, il n'achemina d'abord que ses hôpitaux, son matériel et
deux divisions, et il laissa deux divisions sur le Tage pour donner la
main au général Montbrun. Poussant même la prévoyance plus loin qu'on
ne le fait communément, il prépara à Salamanque un second matériel
d'artillerie pour les troupes qu'il laissait sur le Tage, afin
qu'elles pussent, dans un cas pressant, le rejoindre par des routes
fort courtes, mais impraticables à l'artillerie. Ces troupes avaient
ordre, si leur arrivée était urgente, d'abandonner leurs canons et de
n'amener que les attelages.
[En marge: Lord Wellington aux aguets pour profiter de nos faux
mouvements.]