En attendant les renforts qu'il avait sollicités, et qui pouvaient lui

être envoyés de la Navarre, le maréchal employa le mois de novembre à

resserrer la ville de Valence, en se portant sur les bords du

Guadalaviar. Il fit avancer à gauche la division Habert jusqu'au Grao,

port de Valence, et ordonna la construction de trois redoutes fermées

pour servir d'appui à cette division. Il fit enlever au centre le

faubourg de Serranos, malgré une vive résistance des Espagnols, qui le

défendirent pied à pied. Ce faubourg était séparé de la ville même par

le Guadalaviar. On s'introduisit par la sape et la mine dans trois

gros couvents qui le dominaient, et dès cet instant on put s'en

rendre maître. En remontant vers la droite le long du Guadalaviar, on

s'empara des villages qui étaient sur la rive gauche du fleuve, celle

que nous occupions, et on s'y fortifia. On avait ainsi créé une longue

ligne de circonvallation depuis la mer jusqu'au-dessus de Valence, et

il ne restait plus pour envelopper la ville complétement qu'à franchir

le Guadalaviar devant le général Blake, à forcer les canaux qui

sillonnaient la plaine, et à enfermer l'armée de secours dans la ville

elle-même. Le maréchal retardait cette opération, qui n'était pas la

dernière, puisqu'il fallait ensuite enlever le camp retranché et la

vieille enceinte, jusqu'à l'arrivée des secours qu'on lui avait

promis, et qu'on lui annonçait comme très-prochains.

[En marge: Extrême empressement de Napoléon à envoyer des secours au

maréchal Suchet.]

Napoléon, en effet, en apprenant la bataille de Sagonte, crut voir

toutes les affaires de l'Espagne concentrées autour de Valence, et le

destin de la Péninsule attaché en quelque sorte à la prise de cette

importante cité. Il est certain que la conquête de cette ville, qui

depuis plusieurs années avait résisté à toutes nos attaques, succédant

à celle de Tarragone, devait produire dans la Péninsule un grand effet

moral, presque aussi grand que celui qu'aurait pu y causer la conquête

de Cadix, pas comparable toutefois à celui qui serait résulté de

l'occupation de Lisbonne, puisque cette dernière supposait la ruine

des Anglais eux-mêmes. Napoléon voulut donc que tout fût subordonné,

presque sacrifié à cet objet important.

[En marge: Ordre à toutes les armées françaises en Espagne de

concourir à la prise de Valence.]

Par dépêche du 20 novembre, il prescrivit au général Reille de quitter

sur-le-champ la Navarre, quelque urgent qu'il fût d'y tenir tête à

Mina, et d'entrer en Aragon avec les deux divisions de la réserve qui

étaient sous ses ordres; au général Caffarelli de remplacer en Navarre

le général Reille pour y poursuivre Mina à outrance; au général

Dorsenne de suppléer en Biscaye le général Caffarelli; à Joseph de se

priver d'une division pour la faire avancer sur Cuenca; à Marmont,

tout éloigné qu'il était de Valence, de détacher sous le général

Montbrun une division d'infanterie et une de cavalerie qui devaient se

joindre par Cuenca à celle qu'aurait expédiée Joseph; enfin au

maréchal Soult de porter un corps jusqu'à Murcie. Il écrivit à tous,

ce qui était vrai, mais fort exagéré, que les Anglais avaient un

nombre immense de malades, 18 mille, disait-il, qu'ils étaient

incapables de rien entreprendre, qu'on pouvait donc sans danger

dégarnir les Castilles, l'Estrémadure et l'Andalousie; que Valence

était actuellement le seul point important, que Valence prise, un

grand nombre de troupes deviendraient disponibles, et qu'on pourrait

plus tard reporter de l'est à l'ouest, pour agir vigoureusement contre

les Anglais, la masse de forces qu'en ce moment on faisait affluer

vers cette ville.

[Date en marge: Déc. 1811.]

[En marge: Immense et regrettable concours de forces vers Valence.]

Ces ordres, exprimés avec une extrême précision[16], et des formes de

commandement très-impérieuses, adressés d'ailleurs à des lieutenants

qui, par exception, se prêtaient assez volontiers à secourir leurs

voisins, furent mieux exécutés que de coutume, et par une sorte de

fatalité attachée aux affaires d'Espagne, cette ponctualité à obéir

était obtenue la seule fois où elle n'eût pas été désirable, car le

général Reille aurait suffi pour mettre le maréchal Suchet en mesure

de remplir sa tâche, et les forces qu'on allait inutilement déplacer

devaient bientôt faire faute ailleurs. Quoi qu'il en soit, le général

Reille, qui avait déjà fait avancer la division Severoli en Aragon

pour contenir les bandes, y entra lui-même avec une division

française, et marcha à la tête de ces deux divisions sur Valence par

la route de Teruel. Le général Caffarelli le remplaça en Navarre.

Joseph, qui tenait beaucoup à la conquête de Valence, se priva sans

hésiter d'une partie de l'armée du centre, et dirigea sur Cuenca la

division Darmagnac. Le maréchal Marmont, qui s'ennuyait de son

inaction sur le Tage, et qui aurait voulu marcher lui-même sur

Valence, n'étant pas autorisé à s'y rendre en personne, y envoya non

sans regret le général Montbrun avec deux divisions, une d'infanterie

et une de cavalerie. Le maréchal Soult répondit qu'il ne pouvait guère

du fond de l'Andalousie aider le maréchal Suchet dans le royaume de

Valence, et il avait raison. Il agit en conséquence, et n'envoya rien.

[Note 16: Je parle en ayant sous les yeux les lettres qui

émanaient de Napoléon lui-même, ce qui depuis un an n'était

pas fréquent, car il avait chargé le prince Berthier de la

correspondance avec l'Espagne.]

[En marge: Arrivée du général Reille avec deux divisions sous les murs

de Valence.]

L'heureux maréchal Suchet vit arriver successivement plus de secours

qu'il n'en avait demandé, et vers les derniers jours de décembre il

apprit que le général Reille, officier aussi intelligent que

vigoureux, approchait de Ségorbe avec la division italienne Severoli,

et avec une division française composée des plus beaux régiments de

l'ancienne armée de Naples. C'était une force de 14 à 15 mille hommes

et de 40 bouches à feu. Après avoir lui-même passé ces troupes en

revue à Ségorbe le 24 décembre, il revint sous les murs de Valence, et

résolut de franchir immédiatement le Guadalaviar pour compléter

l'investissement de cette ville avant que le général Blake pût en

sortir, ou y attirer, s'il n'en sortait pas, une nouvelle division du

général Freyre, qu'on disait près de paraître en ces lieux. Il fixa au

26 décembre l'exécution de ce projet, ce qui devait permettre au

général Reille d'occuper à temps la rive gauche du fleuve qu'on allait

abandonner, et même de seconder la fin de l'opération.

[En marge: Passage du Guadalaviar et investissement complet de

Valence.]

Le 26 décembre, en effet, tandis qu'une partie de la division Habert

masquait le faubourg de Serranos, le reste de cette division, se

portant à gauche, passait le fleuve vers son embouchure, venait se

ployer autour de Valence, qu'elle enveloppait du côté de la mer, et

prenait position vis-à-vis d'une hauteur appelée le mont Olivete. Au

centre et un peu au-dessus de Valence, les Italiens de la division

Palombini, entrant dans l'eau jusqu'à la ceinture, traversaient le

Guadalaviar à gué, et, sous le feu le plus vif, attaquaient le village

de Mislata, fortement défendu, et surtout protégé par un canal

profond, plus difficile à franchir que le fleuve lui-même. Ce canal

était celui que les habitants appellent _Acequia de Favara_. Pour

seconder ce mouvement et envelopper complétement Valence, le général

Harispe, avec sa division, avait franchi le Guadalaviar au-dessus du

village de Manissès, point où sont établies les prises d'eau qui

servent à détourner le cours du Guadalaviar, pour le répandre en

mille canaux dans la plaine de Valence. Le maréchal Suchet avait

calculé que le général Harispe évitant ainsi l'obstacle des canaux

pourrait plus rapidement tourner Valence, et venir en opérer

l'investissement au sud.

Le mouvement du général Harispe fut un peu retardé parce qu'il

attendait l'arrivée du général Reille, ne voulant pas laisser sans

appui les troupes peu nombreuses demeurées à la gauche du Guadalaviar.

Sans cet appui en effet le général Blake, qu'on allait bloquer sur la

rive droite, aurait pu se sauver par la rive gauche, en passant sur le

corps des faibles détachements qu'il y aurait trouvés. Dès qu'on vit

paraître la tête des troupes du général Reille, qui arrivaient

exténuées de fatigue, le général Harispe poussa en avant, enleva

Manissès, tomba sur les derrières de Mislata, dégagea les Italiens qui

soutenaient un combat des plus pénibles, leur facilita l'occupation

des positions disputées, descendit ensuite au sud de Valence, et

acheva vers la fin du jour l'investissement de cette ville. Pendant ce

mouvement circulaire autour de Valence, le général Mahy à la tête des

insurgés de Murcie, le partisan Villa-Campa avec sa division,

s'étaient retirés sur le Xucar et sur Alcira, ne voulant pas être

enfermés dans Valence, et jugeant avec raison que c'était bien assez

du général Blake pour la défendre, si elle pouvait être défendue, et

beaucoup trop pour rendre les armes si elle devait finir par

capituler. Le général en chef envoya les dragons à la poursuite des

troupes en retraite, mais on ne put que leur enlever quelques hommes

et précipiter leur fuite.

[Date en marge: Janv. 1812.]

[En marge: Fatigue des esprits à Valence, et dispositions à se

rendre.]

Cette opération heureusement exécutée nous coûta environ 400 hommes

tués ou blessés, et la plupart Italiens, car il n'y avait eu de forte

résistance qu'à Mislata. Elle complétait l'investissement de Valence,

et nous donnait l'assurance, en prenant la place, de prendre en outre

le général Blake avec environ 20 mille hommes. Certainement si la

population valencienne, qui n'était pas de moins de 60 mille âmes,

secondée par 20 mille hommes de troupes régulières, ayant des vivres,

des défenses nombreuses et bien entendues, avait été animée encore des

sentiments qui l'enflammaient en 1808 et en 1809, elle aurait pu

résister longtemps, et nous faire payer cher sa soumission. Mais les

hommes exaltés et sanguinaires qui avaient égorgé les Français en 1808

étaient ou calmés, ou dispersés, ou terrifiés. Trois ans de guerre

civile et étrangère, de courses lointaines tantôt en Murcie, tantôt en

Catalogne, avaient fatigué la population active et ardente, et usé ses

passions. Valence en était au même point que Saragosse, au même point

que beaucoup d'autres parties de l'Espagne. Moyennant qu'on désarmât

ceux qui avaient pris le goût et l'habitude des armes, ou qui les

gardaient par amour du pillage, le reste, lassé d'une tyrannie

insupportable exercée alternativement par tous les partis, était prêt

à se soumettre à un vainqueur clément, réputé honnête, et apportant

plutôt le repos que l'esclavage. Le souvenir des massacres commis sur

les Français en 1808, qui eût été un motif de résister à outrance à un

assiégeant impitoyable, était au contraire une raison de se rendre le

plus tôt possible à un ennemi dont on connaissait la douceur, et

qu'il ne fallait pas obliger à se montrer plus sévère qu'il n'était

disposé à l'être.

[En marge: Ouverture de la tranchée au sud et à l'ouest de Valence.]

Ces sentiments, agissant sur l'armée elle-même du général Blake,

empêchaient que d'aucun côté ne naquit la résolution de détruire

Valence, comme on avait détruit Saragosse, plutôt que de la livrer à

l'ennemi. Le maréchal Suchet était informé de cette disposition des

esprits, et il voulait hâter les approches autant que possible, afin

d'amener la reddition, car la concentration de forces qu'il avait

obtenue ne lui était que très-passagèrement assurée. En conséquence,

il résolut de commencer les travaux sur deux points de l'enceinte qui

présentaient des circonstances favorables à l'attaque. Dans les

premiers jours de janvier 1812, le colonel du génie Henri, qui s'était

signalé dans tous les siéges mémorables de l'Aragon et de la

Catalogne, ouvrit la tranchée vers le sud de la ville, devant une

saillie formée par la ligne des ouvrages extérieurs, et au sud-ouest

devant le faubourg Saint-Vincent. En quelques jours les travaux furent

poussés jusqu'au pied du retranchement, mais on y perdit le colonel

Henri, justement regretté de l'armée pour son courage et ses talents.

Le général Blake ne voyant autour de lui rien de préparé pour une

défense à outrance, abandonna la ligne des retranchements extérieurs,

et se retira dans l'enceinte elle-même.

[En marge: Entrée triomphante du maréchal Suchet dans Valence.]

Le maréchal Suchet, discernant parfaitement cet état de choses, se

porta aussitôt sous les murs de la place, et y disposa une batterie de

mortiers pour accélérer la fin d'une résistance mourante; mais s'il

cherchait à effrayer la population, il était loin de vouloir détruire

une cité dont les richesses allaient devenir la principale ressource

de son armée. Après quelques bombes qui causèrent plus de peur que de

mal, il somma le général Blake. Celui-ci fit une réponse négative,

mais équivoque. On bombarda encore sans interrompre les pourparlers.

Enfin le 9 janvier 1812 l'armée du général Blake se rendit prisonnière

de guerre, au nombre de 18 mille hommes. Le maréchal Suchet fit dans

Valence une entrée triomphante, juste prix de combinaisons sagement

conçues, fortement exécutées, et heureusement secondées par les

circonstances. La population accueillit avec calme, presque avec

satisfaction, un chef dont l'Aragon vantait le bon gouvernement, et ne

fut pas fâchée de voir finir une guerre affreuse, qui, dans

l'ignorance où l'on était alors de l'avenir, ne semblait plus

présenter d'avantage que pour les Anglais, aussi odieux aux Espagnols

que les Français eux-mêmes.

[En marge: Le maréchal Suchet se hâte de rétablir l'ordre dans

l'administration de Valence.]

Le maréchal Suchet se hâta d'introduire dans l'administration du

royaume de Valence le même ordre qu'il avait fait régner dans celle de

l'Aragon, afin d'assurer à son armée cette continuation de bien-être

qui permettait d'en tirer de si grands services. La population était

disposée soit à Valence, soit dans les villes voisines, à se prêter à

l'action de son autorité, et il pouvait se promettre une soumission

aussi complète que celle qu'il avait obtenue en Aragon. Toutefois il

fallait qu'il conservât assez de troupes pour tenir en respect la

partie turbulente de la population, qui déjà s'était jetée dans les

montagnes, et se préparait à profiter de l'éparpillement de nos

forces, nécessairement amené par l'extension de l'occupation, pour

essayer de troubler Murcie, Cuenca, l'Aragon, la basse Catalogne. Ici

les événements ne dépendaient plus de lui, mais d'une autorité bien

supérieure à la sienne, et qui seule était en position de tirer du

dernier succès les utiles conséquences qu'on pouvait en attendre.

[En marge: Ce qu'il aurait fallu pour tirer d'utiles conséquences de

la conquête de Valence.]

La prise de Valence, succédant à celle de Tarragone, était sans

contredit un fait heureux et éclatant, capable d'exercer sur la

Péninsule une influence morale considérable, mais à certaines

conditions, c'est que, loin de diminuer les forces, on les

proportionnerait à l'extension de notre occupation; c'est que la

précipitation avec laquelle on en avait porté une si grande quantité à

l'est, et qui laissait le champ libre aux Anglais vers l'ouest, serait

promptement réparée; c'est qu'on ne donnerait pas à ceux-ci le temps

d'en profiter, et qu'on saisirait au contraire ce moment pour agir

contre eux avec une extrême vigueur. Si, en effet, on augmentait assez

l'armée du nord pour qu'elle pût non-seulement contenir les bandes,

mais couvrir Ciudad-Rodrigo, si on augmentait assez l'armée de

Portugal pour qu'elle pût envahir soit le Beïra, soit l'Alentejo, ou

au moins arrêter lord Wellington, si enfin on renforçait assez l'armée

d'Andalousie pour qu'elle pût prendre Cadix, et ajouter l'éclat de

cette conquête à celui de la conquête de Valence, alors une moitié de

l'armée d'Andalousie jointe à l'armée tout entière de Portugal, et à

un détachement de l'armée du nord, pouvait ramener les Anglais sur

Lisbonne, et les bloquer dans leurs lignes jusqu'au moment où l'on

tenterait un effort suprême pour les y forcer. Malheureusement il

était difficile que ces conditions fussent remplies dans la situation

présente, avec le mouvement qui portait toutes choses sur la Vistule

au lieu de les porter sur le Tage. Napoléon venait tout à coup de

prescrire qu'aussitôt Valence prise, le général Reille rentrât en

Aragon avec ses deux divisions, pour y rendre au général Caffarelli la

liberté de rentrer en Castille, et à la garde impériale la liberté de

rentrer en France. Aussi à peine était-on dans Valence, que le général

Reille rebroussa chemin, et que le maréchal Suchet se trouva réduit à

ses seules forces, ce qui suffisait pour gouverner paisiblement

Valence, mais ne suffisait certainement pas pour agir au loin, pour

agir surtout jusqu'à Murcie et jusqu'à Grenade. Il profita toutefois

des troupes qui rétrogradaient pour se débarrasser de ses prisonniers,

et les diriger sur la France.

[En marge: Napoléon qui voulait pendant tout l'hiver encore laisser en

Espagne sa garde, les Polonais et diverses autres troupes, les

rappelle dès le mois de décembre.]

Napoléon, qui avait d'abord voulu, après la prise de Valence, faire

refluer vers les Anglais une masse décisive de forces, et laisser par

ce motif sa garde en Castille tout l'hiver au moins, Napoléon n'y

songeait plus, pressé qu'il était, par certaines circonstances que

nous aurons à raconter bientôt, de porter ses armées sur la Vistule;

et il s'était décidé à rappeler sur-le-champ sa garde, les Polonais,

les cadres d'un certain nombre de quatrièmes bataillons, et une partie

des dragons.

Il venait effectivement, dans les derniers jours de décembre, de

redemander sa jeune garde au général Dorsenne, ce qui entraînait une

diminution de douze mille hommes au moins, de redemander au maréchal

Suchet et au maréchal Soult les régiments de la Vistule, ce qui

comportait une nouvelle diminution de sept à huit mille Polonais,

soldats excellents, diminution fâcheuse surtout pour le maréchal

Suchet, qui restait avec quinze mille hommes dans le royaume de

Valence. Il venait en outre de rappeler les quatrièmes bataillons qui

avaient composé le 9e corps, et qui presque tous appartenaient aux

régiments de l'armée d'Andalousie. Il avait prescrit que l'effectif de

ces quatrièmes bataillons fût versé dans les trois premiers, et que

les cadres rentrassent à Bayonne, où l'on devait former une réserve en

les remplissant de conscrits. Mais ce départ allait produire encore

une réduction immédiate de deux à trois mille hommes regrettables par

leur qualité. Enfin Napoléon venait de rappeler douze régiments de

dragons, sur les vingt-quatre employés en Espagne. Il est vrai que

c'était avec des précautions infinies, car il n'y avait

d'immédiatement rappelés que quatre régiments entiers de dragons, et

pour les huit autres, on ne devait retirer les escadrons que

successivement, et à mesure qu'ils perdraient leur effectif. Ainsi on

allait commencer par faire revenir le troisième escadron, en versant

ce qui lui restait d'hommes dans les deux premiers, et en ne retirant

que le cadre lui-même; puis agir de même pour le second, et ainsi de

suite, en laissant toujours les soldats, et ne ramenant que les

officiers et sous-officiers. De la sorte on devait peu diminuer en

Espagne l'effectif réel de la cavalerie, car l'expérience avait prouvé

la presque impossibilité d'y entretenir en bon état vingt-quatre

régiments de cavalerie, surtout à cause de la consommation de chevaux,

et il valait mieux dans l'intérêt du service douze régiments tenus au

complet, que vingt-quatre presque toujours incomplets, ne comptant

souvent que trente à quarante hommes montés par escadron.

[En marge: Napoléon, ne songeant plus à une marche sur Lisbonne, et

soucieux surtout de garantir le nord de le Péninsule contre les

Anglais, ramène le maréchal Marmont du Tage sur le Douro.]

Malgré ces adroites combinaisons, les nouvelles mesures allaient

néanmoins enlever à l'Espagne plus de vingt-cinq mille hommes, et des

meilleurs. Ce n'est pas encore tout: Napoléon, ne songeant plus à la

marche combinée de deux armées sur Lisbonne, s'avançant l'une par le

Beïra, l'autre par l'Alentejo, mais songeant surtout à se garder

contre un mouvement offensif des Anglais en Castille, qui eût mis en

péril notre ligne de communication, Napoléon venait, au moment même on

l'on prenait Valence, de changer la destination du maréchal Marmont,

et de le ramener des bords du Tage aux bords du Douro, et pour cela de

lui faire repasser le Guadarrama. Il lui avait ordonné de quitter

Almaraz, et d'aller s'établir à Salamanque avec les six divisions de

l'armée de Portugal, auxquelles il en avait ajouté une septième, celle

du général Souham, qui était l'une des quatre de la réserve. La

division Bonnet devait former la huitième, mais en restant jusqu'à

nouvel ordre dans les Asturies. Le maréchal Marmont en avait donc sept

pour la Castille. Le général Caffarelli, revenu de la Navarre qu'il

avait momentanément occupée pendant le mouvement du général Reille sur

Valence, avait succédé au général Dorsenne dans le commandement de

l'armée du nord. Il devait recevoir pour remplacer la garde une des

quatre divisions de la réserve, et avait ordre de fournir au moins

douze mille hommes au maréchal Marmont, en cas d'une opération

offensive de la part des Anglais. Joseph devait lui en prêter quatre

mille de l'armée du centre. Napoléon supposant ce maréchal fort de

cinquante à soixante mille hommes par suite de ces combinaisons, le

chargeait de tenir tête aux Anglais, de protéger contre eux notre

ligne de communication, et en même temps de couvrir Madrid s'ils

essayaient de s'y porter, ainsi qu'ils l'avaient fait à l'époque de la

bataille de Talavera. Enfin comme c'était le départ de la garde qui

déterminait le nouvel emplacement assigné à l'armée de Portugal, il

était prescrit au maréchal Marmont de se conformer sur-le-champ aux

instructions qu'il venait de recevoir.

[En marge: Embarras du maréchal Marmont tenant à l'envoi du général

Montbrun sur Valence.]

Mais, au moment où lui parvenaient ces ordres (premiers jours de

janvier 1812), le maréchal Marmont se trouvait dans le plus grand

embarras pour y obéir, car, dans l'extrême précipitation qui avait

présidé à la concentration des forces vers Valence, on lui avait

enjoint de détacher du côté de cette ville le général Montbrun avec

deux divisions, l'une d'infanterie, l'autre de cavalerie. Or le

général Montbrun, au lieu de s'arrêter à Cuenca, comme la division

Darmagnac envoyée par Joseph, et d'attendre qu'on eût besoin de lui

pour aller au delà, avait agi tout autrement. Profitant de sa liberté

et de la saison qui rendait les courses faciles en Espagne, il s'était

avancé jusqu'aux portes mêmes d'Alicante, qui, prêtes à s'ouvrir

devant le maréchal Suchet, s'étaient fermées devant lui.

[En marge: Obéissance du maréchal Marmont et son établissement sur le

Douro, aux environs de Salamanque.]

Le général Montbrun pouvait avoir commis une faute, faute bien

excusable avec son caractère, et bien légère en comparaison de ses

grands services, mais qu'il eût tort ou non, il n'en était pas moins à

quatre-vingts ou cent lieues d'Almaraz, et tandis qu'avec un tiers de

l'armée de Portugal il était si loin, c'était chose difficile pour le

maréchal Marmont de quitter le Tage avec les deux autres tiers, et de

mettre ainsi de nouvelles distances entre lui et son principal

lieutenant. Toutefois, le maréchal Marmont, quoiqu'il fût capable de

juger le mérite des ordres qu'il recevait, les exécutait parce qu'il

était obéissant, et moins animé que la plupart de ses camarades de

passions personnelles. De plus, il avait reçu l'avis que les Anglais,

repoussés de Ciudad-Rodrigo à la fin de septembre précédent,

préparaient une nouvelle tentative contre cette place, et il se mit en

mouvement pour reporter son établissement des bords du Tage aux bords

du Douro, et pour ramener son quartier général de Naval-Moral à

Salamanque. Afin de parer aux inconvénients de cette étrange

situation, il n'achemina d'abord que ses hôpitaux, son matériel et

deux divisions, et il laissa deux divisions sur le Tage pour donner la

main au général Montbrun. Poussant même la prévoyance plus loin qu'on

ne le fait communément, il prépara à Salamanque un second matériel

d'artillerie pour les troupes qu'il laissait sur le Tage, afin

qu'elles pussent, dans un cas pressant, le rejoindre par des routes

fort courtes, mais impraticables à l'artillerie. Ces troupes avaient

ordre, si leur arrivée était urgente, d'abandonner leurs canons et de

n'amener que les attelages.

[En marge: Lord Wellington aux aguets pour profiter de nos faux

mouvements.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 13 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 24 / 42 段