périlleuse avait produite cette précipitation à tout porter sur
Valence, suivie de cette autre précipitation à tout reporter vers la
Castille, afin de préparer le départ des troupes destinées à la
Russie. Il aurait fallu que les Anglais fussent ou bien indolents, ou
bien mal informés, pour laisser passer de telles occasions sans en
profiter. Lord Wellington, quoique peu fertile en combinaisons
ingénieuses et hardies, était néanmoins attentif aux occasions que la
fortune lui présentait. Il ne les créait pas, mais il les saisissait,
et en général cela suffit, car celles que la fortune offre sont
toujours les plus sûres, tandis qu'on ne les crée jamais soi-même
qu'au prix de beaucoup de hasards et de périls.
[En marge: Sa résolution de profiter du concours de toutes nos forces
vers Valence pour enlever Ciudad-Rodrigo.]
[En marge: Opportunité de ce dessein.]
Nous avons déjà expliqué comment, obligé de faire quelque chose, et
n'ayant rien de mieux à tenter que la conquête de Ciudad-Rodrigo ou de
Badajoz, lord Wellington était aux aguets sur une route bien frayée,
prêt à se jeter sur l'une de ces deux places, dès qu'il croirait avoir
devant lui vingt ou vingt-cinq jours pour en faire le siége. Or le
concours de toutes les forces des Français vers Valence, qu'il savait
être devenu un sujet de souci pour la cour de Madrid[17], était une
conjoncture qui lui assurait certainement les vingt-cinq jours dont il
avait besoin. Avant que le maréchal Marmont fût averti, avant que ce
maréchal eût rappelé le général Montbrun, et qu'il eût pu mettre toute
son armée en mouvement, avant que le général Caffarelli pût revenir
de la Navarre pour renforcer l'armée de Portugal, et que toutes ces
réunions amenassent quarante mille hommes sous les murs de
Ciudad-Rodrigo, lord Wellington avait certainement le temps d'attaquer
et d'enlever cette place. Ajoutez qu'il y était tout transporté, qu'il
n'en avait pas quitté les environs depuis le ravitaillement opéré par
le maréchal Marmont et le général Dorsenne, qu'il avait employé son
temps à guérir ses malades, à réunir sans bruit son parc de grosse
artillerie, qu'en un mot il n'avait aucune opération préalable à
exécuter, et que le lendemain de sa première marche il pouvait
commencer le siége objet de son ambition. Il résolut donc de
l'entreprendre sans perdre un seul instant.
[Note 17: Ici encore je ne suppose rien, et je parle d'après
les dépêches de lord Wellington.]
[En marge: Échauffourée d'Arroyo del Molinos.]
Avant même la cruelle surprise qu'il nous ménageait en punition de nos
fautes, il nous avait déjà causé un désagrément des plus amers,
c'était l'échauffourée essuyée par la division Girard près d'Arroyo
del Molinos. On a vu que le maréchal Soult avait laissé le général
Drouet à Merida pour observer l'Estrémadure. Le général Drouet ne
commandait plus le 9e corps, qu'on avait dissous et réparti entre les
divisions de l'armée d'Andalousie, il commandait le 5e, devenu vacant
par le retour du maréchal Mortier en France. Le maréchal Soult l'avait
autorisé à étendre jusqu'aux environs de Caceres la levée des
contributions, et le général Girard, placé à la tête de l'une des
divisions de ce corps, officier très-énergique mais peu vigilant,
s'était avancé jusqu'à la ville même de Caceres, dans le bassin du
Tage, tandis que le corps auquel il appartenait se trouvait à Merida
sur la Guadiana. Il était fort imprudent de l'envoyer si loin, et à
lui tout aussi imprudent de ne pas se garder mieux dans une position
si hasardée. Le général anglais Hill était près de là vers
Port-Alègre. Excité par lord Wellington à ne pas demeurer inactif, il
saisit avec empressement l'occasion qui s'offrait, et qui était des
plus belles, car il n'avait qu'à remonter à petit bruit le bassin du
Tage pour couper au trop confiant général Girard sa ligne de
communication avec la Guadiana. C'est ce qu'il fit, et le 27 octobre
au soir il arriva très-près des derrières du général Girard. On avait
prévenu celui-ci du danger dont il était menacé; mais avec la
brusquerie du courage imprévoyant, il avait répondu au général Briche
qui l'avertissait: _Vous ne voyez partout que des Anglais!_--réponse
des plus offensantes, et des moins méritées pour le brave général qui
l'avait reçue. Le général Girard cependant, reconnaissant la nécessité
de rebrousser chemin, avait déjà remis en marche l'une de ses deux
brigades, et avec la seconde il attendait le 28 au matin près d'Arroyo
del Molinos l'alcade de Caceres, qui avait promis d'apporter les mille
onces auxquelles cette ville était imposée, lorsqu'il fut convaincu,
mais trop tard, de son injustice envers le général Briche. Enveloppé
par plus de 10 mille hommes, dont 6 mille Anglais et 4 mille
Portugais, il tâcha de racheter son imprévoyance par sa vaillance, et
parvint à se faire jour, mais en sacrifiant un bataillon
d'arrière-garde composé de compagnies d'élite, et ayant à sa tête un
officier qui s'était déjà très-bien conduit à l'Albuera, le
commandant Voirol. Ce bataillon, entouré de toutes parts, se défendit
avec une bravoure héroïque, mais fut accablé et pris tout entier.
Cette cruelle échauffourée nous coûta près de deux mille hommes, tués,
blessés ou prisonniers, et fut pour les Anglais un vrai sujet de joie,
parce qu'elle leur fournissait un fait remarquable pour remplir de
quelque chose la longue lacune de l'été, et pour occuper par un récit
flatteur l'opinion publique d'Angleterre, qui en était restée aux
assauts repoussés de Badajoz et au dernier ravitaillement de
Ciudad-Rodrigo par les Français. Le général Girard fut renvoyé par le
général Drouet au maréchal Soult, par le maréchal Soult à l'Empereur,
afin de rendre compte de sa conduite, et ses chefs, pour être justes,
après l'avoir accusé d'imprévoyance, auraient dû s'accuser eux-mêmes
d'une imprévoyance au moins égale.
[En marge: Négligence du général Dorsenne à l'égard de
Ciudad-Rodrigo.]
Malheureusement il devait bientôt nous arriver pis encore, toujours
par ce même défaut de vigilance, si fréquent dans toute guerre, mais
plus fréquent dans celle d'Espagne que dans aucune autre, à cause de
la variété infinie des accidents, et surtout de l'extrême division du
commandement. Ciudad-Rodrigo, dont nous venons de dire que lord
Wellington méditait le siége pendant la convergence de nos forces vers
Valence, allait en fournir un nouveau et bien triste exemple. Cette
place, située entre l'armée du Nord et l'armée de Portugal, s'était
trouvée remise à la responsabilité de deux chefs, c'est-à-dire
d'aucun, le maréchal Marmont et le général Dorsenne. Pourtant ce
dernier, auquel avait été imposé le soin d'approvisionner la garnison
de Ciudad-Rodrigo (mesure ordonnée pour diminuer les charges de
l'armée de Portugal), aurait dû s'en occuper plus particulièrement.
Mais, très-capable de commander une division en rase campagne, le
général Dorsenne n'entendait rien à la défense des places, et avait
confié au général Barrié, qui n'y entendait guère davantage, la garde
de Ciudad-Rodrigo. Il lui avait donné 1800 hommes pour occuper une
place dans laquelle il en aurait fallu au moins cinq mille pour se
défendre avec succès. Les Français n'avaient mis que vingt-quatre
jours à la prendre contre six mille Espagnols, pourvus de tout, et
aussi braves que fanatiques. Combien de temps pourraient s'y maintenir
1800 Français, n'ayant aucun des moyens dont avaient disposé les
Espagnols, et se regardant comme sacrifiés d'avance par la négligence
de leurs chefs? Le général Dorsenne s'était à peine adressé cette
question, et se rappelant d'avoir quelques mois auparavant apporté des
vivres à Ciudad-Rodrigo en compagnie du maréchal Marmont, n'y pensait
plus, ou presque plus.
[En marge: Insuffisance des moyens de défense de cette place vainement
signalée par le général Barrié.]
Cependant le général Barrié, qui s'était rendu compte de la situation,
n'avait pas manqué, dès la fin de décembre, de faire part au
commandant de l'armée du nord des mouvements de l'ennemi, lesquels,
bien que soigneusement cachés, étaient néanmoins très-sensibles,
d'annoncer que ses vivres finiraient en février, que sa garnison était
tout à fait insuffisante, et qu'il succomberait bientôt s'il était
sérieusement attaqué. Ces avis furent reçus comme ceux du général
Briche au général Girard, comme importunités d'officiers qui se
plaignent toujours, et demandent plus qu'il ne leur faut, plus qu'on
ne peut leur donner. En tout temps on se modèle sur le chef, et
Napoléon, par calcul ou illusion, traitant souvent ses généraux de la
sorte, il n'y avait pas alors de médiocre officier qui n'en fît autant
à l'égard de ses subordonnés.
La place fut donc livrée à elle-même avec 1800 hommes de garnison,
réduits à 1500 par les maladies, la désertion et les batailleries
quotidiennes contre les coureurs espagnols du dehors. On avait réparé
la brèche par laquelle les Français étaient entrés, mais en pierre
sèche, faute de matériaux pour la réparer autrement. Sur le mamelon
appelé le grand Teso, d'où étaient partis les cheminements du maréchal
Ney, on avait construit une redoute de force insignifiante, et on
avait occupé les couvents extérieurs de Saint-François et de
Santa-Cruz avec tout au plus 200 hommes, ce qui réduisait à 1300 la
garnison chargée de garder l'enceinte. (Voir la carte nº 52.).
[En marge: Arrivée de lord Wellington sous les murs de
Ciudad-Rodrigo.]
Lord Wellington, après avoir amené avec beaucoup de secret son parc de
siége près de la frontière, la franchit le 8 janvier 1812, espérant
qu'avant le retour des troupes envoyées à Valence par l'armée de
Portugal, en Navarre par l'armée du nord, il aurait emporté une place
aussi dépourvue de moyens de défense que paraissait l'être en ce
moment Ciudad-Rodrigo. Pour en être plus sûr il résolut de brusquer
toutes les attaques, ce que la faiblesse de la garnison devait rendre
peu périlleux.
[En marge: Brusque enlèvement des ouvrages extérieurs.]
Ayant dès le 8 passé l'Agueda et investi la place, il voulut le soir
même enlever la lunette établie sur le grand Teso. Armée de trois
bouches à feu, gardée par cinquante hommes, elle ne pouvait pas
opposer grande résistance, et, en effet, le malheureux détachement qui
la défendait, assailli brusquement, fut pris ou tué. Immédiatement
après, lord Wellington, qui n'avait pas moins de 40 mille hommes,
commença les travaux avec une quantité immense de bras, et enveloppa
de ses tranchées la place tout entière, du couvent de Santa-Cruz à
celui de Saint-François. Battre la partie des murailles où les
Français avaient déjà fait brèche était la marche indiquée, et les
cheminements furent dirigés de ce côté. Comme les couvents de
Santa-Cruz et de Saint-François prenaient en flanc les tranchées
anglaises, on résolut de s'en rendre maître à force d'hommes. Ce
n'était pas difficile, car il n'y avait guère qu'une cinquantaine de
nos soldats dans l'un et cent cinquante dans l'autre. Lord Wellington
fit enlever celui de Santa-Cruz dans la nuit du 13 au 14, et les
cinquante hommes qui l'occupaient, insuffisants pour s'y maintenir, se
retirèrent après s'être comportés de leur mieux. Le général Barrié fit
une sortie pour reprendre le poste, le reprit effectivement, mais fut
obligé de l'évacuer de nouveau devant la multitude des assaillants. Le
couvent de Saint-François importait davantage à l'ennemi, car il
incommodait de ses feux la gauche des tranchées anglaises, par
laquelle lord Wellington voulait entreprendre une seconde attaque. Les
cent cinquante hommes qui gardaient ce couvent, assaillis par des
forces écrasantes, menacés d'être coupés de la ville, se retirèrent
après avoir encloué leurs canons. Une plus grande expérience de la
défense des places aurait appris au général Barrié que vouloir
conserver des postes détachés avec si peu de monde, c'était
compromettre des hommes inutilement. Du reste, il aurait su ce qu'il
ignorait, qu'il n'aurait pas pu faire beaucoup mieux avec les forces
dont il disposait, et il faut ajouter aussi qu'en se renfermant dans
la place, pour s'y borner à la défense de l'enceinte, il n'aurait pas
fort allongé la résistance.
[En marge: Attaque de l'enceinte par la brèche que les Français
avaient pratiquée.]
Tous les ouvrages extérieurs étant enlevés, lord Wellington dirigea
vingt-six bouches à feu sur la vieille brèche, et en quelques heures
les pierres sans ciment s'écroulèrent avec une facilité effrayante.
L'assaut devint praticable. Les assiégés, ici comme à Badajoz,
profitant de l'habitude qu'avaient les Anglais de battre en brèche
avant d'avoir détruit la contrescarpe, essayèrent courageusement de
déblayer le pied des murailles. Mais peu nombreux, mal couverts par la
contrescarpe et le glacis, ils furent bientôt chassés par le feu
ennemi, et l'artillerie anglaise put, en accumulant les décombres au
pied de la brèche, en refaire le talus. Lord Wellington avait appris à
Badajoz quelle entreprise c'était que de donner l'assaut à des places
défendues par des Français, et il avait senti que pour en venir à bout
il fallait une seconde attaque, non pas feinte mais sérieuse, afin de
diviser l'attention des assiégés, et de les troubler par deux assauts
livrés en même temps. Il fit donc établir une nouvelle batterie de
brèche à gauche de ses tranchées, vers le couvent de Saint-François,
et grâce au matériel dont il disposait il put faire battre l'enceinte
à outrance. L'artillerie de la place, bien servie, contraria beaucoup
ces nouveaux travaux, mais ne put rien contre le grand nombre des
travailleurs, et bientôt sur ce second point, la brèche, quoique moins
large, fut jugée praticable.
[En marge: Préparatifs du général Barrié pour résister à l'assaut.]
Le général Barrié, décidé à mourir les armes à la main, avait employé
les moyens ordinaires de l'art pour résister à l'assaut. Il avait fait
élever un double retranchement en arrière des brèches, placé sur leurs
flancs des pièces de canon à mitraille, sur leur sommet des bombes
qu'on devait rouler à la main, et des troupes d'élite par derrière.
N'ayant plus qu'un millier d'hommes pour se défendre, ayant deux
brèches à garder, et tout le pourtour de la place à surveiller, il lui
restait pour unique réserve contre une colonne qui aurait forcé
l'enceinte, environ une centaine d'hommes. Néanmoins, sommé par le
général anglais, il répondit en homme d'honneur, qu'il mourrait sur le
rempart, et ne capitulerait point. La réponse était méritoire, car
dans l'état auquel il était réduit, les règles de la défense des
places, même entendues honorablement, lui auraient permis de traiter.
[En marge: Enlèvement de Ciudad-Rodrigo par suite d'un double assaut.]
Dans la nuit du 18 au 19 janvier lord Wellington lança deux colonnes
d'assaut sur l'enceinte, et disposa des réserves pour les soutenir. La
colonne dirigée sur la grande brèche à droite, après avoir couru à
découvert jusqu'au bord du fossé, après s'y être précipitée, essaya de
gravir les décombres de la muraille, et fut plusieurs fois arrêtée par
la mitraille, par les grenades, et par une fusillade à bout portant.
Le général Barrié, qui était à cet endroit, parce que c'était le plus
menacé, put se flatter un moment de réussir. Appelé par des cris à la
petite brèche, il crut qu'elle était emportée, y courut avec sa
réserve, reconnut que c'était une fausse alarme, et retourna à la
grande. Mais la seconde colonne anglaise, après avoir été repoussée de
la petite brèche, y revint en forces, vainquit le poste de voltigeurs
qui la défendait, et pénétra dans la ville. Cette fois le général
Barrié, supposant que c'était encore une fausse alerte, n'accourut pas
assez tôt, et sa colonne qui défendait la grande brèche, prise à
revers, fut obligée de mettre bas les armes. La garnison et son
commandant avaient poussé la résistance au dernier terme; on ne
pouvait leur reprocher que quelques fautes de métier, et il faut
ajouter que même en les évitant ils n'auraient pas sauvé la place. La
ville, quoique alliée, fut pillée, lord Wellington étant obligé de
concéder cet acte de barbarie à l'esprit de ses troupes. Nous
respectons profondément la nation anglaise et sa vaillante armée, mais
il nous sera permis de faire remarquer qu'on n'a pas besoin d'un tel
stimulant auprès des soldats français.
La place, attaquée le 8 janvier, avait donc succombé le 18 au soir,
c'est-à-dire qu'elle avait été prise en dix jours. Un pareil résultat
pouvait paraître extraordinaire; mais le délabrement des
fortifications, l'insuffisance de la garnison, le grand nombre des
assiégeants, et, il faut le dire, la prodigalité avec laquelle lord
Wellington avait dépensé les hommes, lui qui prenait tant de soin de
les ménager en rase campagne, expliquaient la promptitude de ce
succès. Ce siége ne lui avait pas coûté moins de 13 à 1400 soldats,
morts ou blessés, et quelques-uns de ses officiers les plus
distingués, notamment le brave et hardi Crawfurd, commandant de la
division légère. Les Anglais n'ayant pas de troupes spéciales du
génie, et leurs ingénieurs, quoique fort intelligents, étant peu
versés dans l'art profond de Vauban, brusquaient les approches,
négligeaient l'établissement au bord du fossé, laissaient subsister la
contrescarpe, et ensuite livraient les assauts à coups d'hommes. Ce
système, après avoir échoué devant Badajoz, n'avait triomphé devant
Ciudad-Rodrigo qu'au moyen de plusieurs attaques simultanées, manière
de procéder qui exige une armée considérable, d'immenses sacrifices
d'hommes, beaucoup d'énergie enfin, et qui peut échouer aussi devant
des garnisons nombreuses et résolues[18].
[Note 18: Nous n'exprimons ici que l'avis de lord Wellington
lui-même sur la manière de procéder des ingénieurs anglais.]
[En marge: Surprise et chagrin des généraux français en apprenant la
prompte reddition de Ciudad-Rodrigo.]
[En marge: Injustice envers le général Barrié.]
Quoi qu'il en soit de cette question purement technique, la
promptitude de la prise de Ciudad-Rodrigo fut un coup de foudre pour
les commandants des armées du nord et de Portugal, et pour
l'état-major de Madrid. Ce dernier dut être le moins surpris, car il
avait blâmé la convergence de toutes les forces disponibles vers
Valence, dont lord Wellington venait de si bien profiter. Le plus
affligé fut le maréchal Marmont. Au moment où il avait appris,
c'est-à-dire vers le 10 janvier, le commencement du siége de
Ciudad-Rodrigo, il était occupé à se transporter des bords du Tage aux
bords du Douro; comptant sur une défense d'au moins vingt jours, il
espérait avant cette époque avoir réuni cinq de ses divisions,
peut-être six sur sept, et avoir obtenu encore de l'armée du nord
douze ou quinze mille hommes de troupes auxiliaires, ce qui lui aurait
permis de marcher avec plus de quarante mille soldats au secours de la
place assiégée. Mais la négligence du général Dorsenne, chargé de
pourvoir à la sûreté de Ciudad-Rodrigo, avait fort abrégé la durée de
la résistance possible, et il faut ajouter que le maréchal Marmont
lui-même, en prenant vingt jours pour secourir la place, bien qu'il ne
dépassât point dans ce calcul la limite d'une défense ordinaire,
n'avait pas assez songé aux accidents qui déjouent souvent les
prévisions les mieux fondées. Néanmoins, quoique fort généreux de
caractère, le maréchal Marmont se mit à dire que le général Barrié
était un misérable, qui n'avait pas su défendre le poste qu'on lui
avait confié; le général Dorsenne s'en tira de même, et, comme il
arrive trop souvent, les plus coupables s'en prirent à celui qui
l'était le moins, qui ne l'était même pas du tout en cette
circonstance, car résister à la menace de l'assaut, le recevoir, et ne
se rendre qu'à l'assaillant victorieux, est le dernier terme des
obligations imposées aux commandants des places.
[En marge: Conséquences possibles de la chute de Ciudad-Rodrigo.]
Du reste, on conçoit le désespoir des généraux des armées du nord et
de Portugal, car la Vieille-Castille se trouvait désormais découverte,
et notre ligne de communication demeurait exposée aux tentatives d'une
armée solide, que nous n'avions pas encore véritablement battue, et
qui commençait à sortir de sa circonspection accoutumée. Que
servirait à l'avenir, si les Anglais pouvaient percer jusqu'à
Valladolid, d'occuper Valence, Séville, Badajoz?
[En marge: Ouvrages de défense élevés autour de Salamanque pour
suppléer à Ciudad-Rodrigo.]
Le maréchal Marmont, rempli de vigilance pour ce qui le concernait
directement, sentit le danger de cette position, et, voyant
Ciudad-Rodrigo perdu, s'empressa d'y suppléer par des travaux de
défense à Salamanque, qui était devenue la capitale de son
commandement, et qui devait être plus tard le théâtre d'une sanglante
bataille. Il déploya beaucoup d'activité et d'intelligence dans le
choix des ouvrages à construire, se servit de trois gros couvents
situés autour de Salamanque, pour suppléer aux fortifications
régulières dont cette ville était dépourvue, et y établit une sorte de
camp retranché qu'une troupe résolue pouvait défendre assez longtemps.
Il s'occupa ensuite de se créer des magasins et des hôpitaux,
d'installer son armée le mieux possible, genre de soin dont il avait
contracté le goût, et en partie le talent, à l'école de Napoléon.
[En marge: Inquiétudes du maréchal Marmont sur sa position, et envoi
d'un officier de confiance pour en faire part à Napoléon.]
Les troupes du général Montbrun étaient enfin revenues, mais le
maréchal Marmont, quoiqu'il eût à sa disposition sept belles divisions
d'infanterie et deux de cavalerie, n'était pas tranquille en
considérant l'étendue de sa tâche. Il ne comptait guère que sur 44
mille hommes d'infanterie, et il ne lui en fallait pas moins de dix
mille pour garder le pont d'Almaraz sur le Tage, les cols de Bañols et
de Péralès sur le Guadarrama, Zamora sur le Douro, Léon et Astorga
vers les Asturies. Il ne lui restait donc que 34 mille fantassins
réunis, et en ajoutant sa cavalerie et son artillerie, 40 mille
combattants au plus. Or l'armée anglo-portugaise pouvait aujourd'hui
mettre 60 mille hommes en ligne, dont moitié Anglais, et moitié
Portugais bons soldats. Il n'était pas sage de lutter même avec 50
mille hommes contre une pareille armée, à moins qu'on ne les eût tous
sous la main, bien vêtus, bien armés, bien nourris, et non détachés
pour quantité de services accessoires, comme il le faut dans un pays
où l'on a la population entière contre soi. Quant au secours de 4
mille hommes tiré des troupes du centre, le maréchal Marmont le
regardait avec raison comme une chimère dans la situation de Madrid.
Il ne comptait pas davantage sur les 12 mille hommes du général
Caffarelli, qui avait remplacé le général Dorsenne, et qui devait
trouver dans l'état des provinces du nord bien des raisons plausibles
pour faire attendre, pour refuser même son contingent. Il ne dormait
donc pas tranquille en songeant à tous les dangers qui pouvaient
fondre sur lui. Il y avait une autre partie de sa tâche qui ne
l'effrayait pas moins, c'était la défense de Badajoz. Un secret
pressentiment qui faisait honneur à son esprit, lui disait que lord
Wellington était bien capable, après avoir surpris Ciudad-Rodrigo,
d'aller surprendre Badajoz, et il se demandait comment il ferait pour
quitter la Castille, la laisser presque découverte, et voler à la
défense de Badajoz à quinze marches au moins de Salamanque. Au milieu
de ces perplexités, il envoya un aide de camp de confiance à Paris
pour exposer tous ces dangers à Napoléon, et pour dire que la seule
manière d'y parer était à ses yeux de réunir en un seul commandement
les armées du nord, du centre et de Portugal. Assuré alors d'être
obéi, et en distribuant bien ses forces d'avoir toujours cinquante ou
soixante mille hommes sous la main, il croyait être en état de
résister aux Anglais. Quoique ce fût un commandement bien considérable
pour lui, et qu'il n'eût ni la réputation ni les services qui auraient
pu justifier une telle prétention, pourtant ce qu'il proposait valait
mieux que la division actuelle des forces, et peut-être aurait prévenu
bien des malheurs. À défaut de cette concentration du commandement, le
maréchal Marmont demandait à servir ailleurs.
[En marge: Refus de Napoléon de tenir compte des craintes du maréchal
Marmont.]