On voit tout de suite quelle situation à la fois singulière et

périlleuse avait produite cette précipitation à tout porter sur

Valence, suivie de cette autre précipitation à tout reporter vers la

Castille, afin de préparer le départ des troupes destinées à la

Russie. Il aurait fallu que les Anglais fussent ou bien indolents, ou

bien mal informés, pour laisser passer de telles occasions sans en

profiter. Lord Wellington, quoique peu fertile en combinaisons

ingénieuses et hardies, était néanmoins attentif aux occasions que la

fortune lui présentait. Il ne les créait pas, mais il les saisissait,

et en général cela suffit, car celles que la fortune offre sont

toujours les plus sûres, tandis qu'on ne les crée jamais soi-même

qu'au prix de beaucoup de hasards et de périls.

[En marge: Sa résolution de profiter du concours de toutes nos forces

vers Valence pour enlever Ciudad-Rodrigo.]

[En marge: Opportunité de ce dessein.]

Nous avons déjà expliqué comment, obligé de faire quelque chose, et

n'ayant rien de mieux à tenter que la conquête de Ciudad-Rodrigo ou de

Badajoz, lord Wellington était aux aguets sur une route bien frayée,

prêt à se jeter sur l'une de ces deux places, dès qu'il croirait avoir

devant lui vingt ou vingt-cinq jours pour en faire le siége. Or le

concours de toutes les forces des Français vers Valence, qu'il savait

être devenu un sujet de souci pour la cour de Madrid[17], était une

conjoncture qui lui assurait certainement les vingt-cinq jours dont il

avait besoin. Avant que le maréchal Marmont fût averti, avant que ce

maréchal eût rappelé le général Montbrun, et qu'il eût pu mettre toute

son armée en mouvement, avant que le général Caffarelli pût revenir

de la Navarre pour renforcer l'armée de Portugal, et que toutes ces

réunions amenassent quarante mille hommes sous les murs de

Ciudad-Rodrigo, lord Wellington avait certainement le temps d'attaquer

et d'enlever cette place. Ajoutez qu'il y était tout transporté, qu'il

n'en avait pas quitté les environs depuis le ravitaillement opéré par

le maréchal Marmont et le général Dorsenne, qu'il avait employé son

temps à guérir ses malades, à réunir sans bruit son parc de grosse

artillerie, qu'en un mot il n'avait aucune opération préalable à

exécuter, et que le lendemain de sa première marche il pouvait

commencer le siége objet de son ambition. Il résolut donc de

l'entreprendre sans perdre un seul instant.

[Note 17: Ici encore je ne suppose rien, et je parle d'après

les dépêches de lord Wellington.]

[En marge: Échauffourée d'Arroyo del Molinos.]

Avant même la cruelle surprise qu'il nous ménageait en punition de nos

fautes, il nous avait déjà causé un désagrément des plus amers,

c'était l'échauffourée essuyée par la division Girard près d'Arroyo

del Molinos. On a vu que le maréchal Soult avait laissé le général

Drouet à Merida pour observer l'Estrémadure. Le général Drouet ne

commandait plus le 9e corps, qu'on avait dissous et réparti entre les

divisions de l'armée d'Andalousie, il commandait le 5e, devenu vacant

par le retour du maréchal Mortier en France. Le maréchal Soult l'avait

autorisé à étendre jusqu'aux environs de Caceres la levée des

contributions, et le général Girard, placé à la tête de l'une des

divisions de ce corps, officier très-énergique mais peu vigilant,

s'était avancé jusqu'à la ville même de Caceres, dans le bassin du

Tage, tandis que le corps auquel il appartenait se trouvait à Merida

sur la Guadiana. Il était fort imprudent de l'envoyer si loin, et à

lui tout aussi imprudent de ne pas se garder mieux dans une position

si hasardée. Le général anglais Hill était près de là vers

Port-Alègre. Excité par lord Wellington à ne pas demeurer inactif, il

saisit avec empressement l'occasion qui s'offrait, et qui était des

plus belles, car il n'avait qu'à remonter à petit bruit le bassin du

Tage pour couper au trop confiant général Girard sa ligne de

communication avec la Guadiana. C'est ce qu'il fit, et le 27 octobre

au soir il arriva très-près des derrières du général Girard. On avait

prévenu celui-ci du danger dont il était menacé; mais avec la

brusquerie du courage imprévoyant, il avait répondu au général Briche

qui l'avertissait: _Vous ne voyez partout que des Anglais!_--réponse

des plus offensantes, et des moins méritées pour le brave général qui

l'avait reçue. Le général Girard cependant, reconnaissant la nécessité

de rebrousser chemin, avait déjà remis en marche l'une de ses deux

brigades, et avec la seconde il attendait le 28 au matin près d'Arroyo

del Molinos l'alcade de Caceres, qui avait promis d'apporter les mille

onces auxquelles cette ville était imposée, lorsqu'il fut convaincu,

mais trop tard, de son injustice envers le général Briche. Enveloppé

par plus de 10 mille hommes, dont 6 mille Anglais et 4 mille

Portugais, il tâcha de racheter son imprévoyance par sa vaillance, et

parvint à se faire jour, mais en sacrifiant un bataillon

d'arrière-garde composé de compagnies d'élite, et ayant à sa tête un

officier qui s'était déjà très-bien conduit à l'Albuera, le

commandant Voirol. Ce bataillon, entouré de toutes parts, se défendit

avec une bravoure héroïque, mais fut accablé et pris tout entier.

Cette cruelle échauffourée nous coûta près de deux mille hommes, tués,

blessés ou prisonniers, et fut pour les Anglais un vrai sujet de joie,

parce qu'elle leur fournissait un fait remarquable pour remplir de

quelque chose la longue lacune de l'été, et pour occuper par un récit

flatteur l'opinion publique d'Angleterre, qui en était restée aux

assauts repoussés de Badajoz et au dernier ravitaillement de

Ciudad-Rodrigo par les Français. Le général Girard fut renvoyé par le

général Drouet au maréchal Soult, par le maréchal Soult à l'Empereur,

afin de rendre compte de sa conduite, et ses chefs, pour être justes,

après l'avoir accusé d'imprévoyance, auraient dû s'accuser eux-mêmes

d'une imprévoyance au moins égale.

[En marge: Négligence du général Dorsenne à l'égard de

Ciudad-Rodrigo.]

Malheureusement il devait bientôt nous arriver pis encore, toujours

par ce même défaut de vigilance, si fréquent dans toute guerre, mais

plus fréquent dans celle d'Espagne que dans aucune autre, à cause de

la variété infinie des accidents, et surtout de l'extrême division du

commandement. Ciudad-Rodrigo, dont nous venons de dire que lord

Wellington méditait le siége pendant la convergence de nos forces vers

Valence, allait en fournir un nouveau et bien triste exemple. Cette

place, située entre l'armée du Nord et l'armée de Portugal, s'était

trouvée remise à la responsabilité de deux chefs, c'est-à-dire

d'aucun, le maréchal Marmont et le général Dorsenne. Pourtant ce

dernier, auquel avait été imposé le soin d'approvisionner la garnison

de Ciudad-Rodrigo (mesure ordonnée pour diminuer les charges de

l'armée de Portugal), aurait dû s'en occuper plus particulièrement.

Mais, très-capable de commander une division en rase campagne, le

général Dorsenne n'entendait rien à la défense des places, et avait

confié au général Barrié, qui n'y entendait guère davantage, la garde

de Ciudad-Rodrigo. Il lui avait donné 1800 hommes pour occuper une

place dans laquelle il en aurait fallu au moins cinq mille pour se

défendre avec succès. Les Français n'avaient mis que vingt-quatre

jours à la prendre contre six mille Espagnols, pourvus de tout, et

aussi braves que fanatiques. Combien de temps pourraient s'y maintenir

1800 Français, n'ayant aucun des moyens dont avaient disposé les

Espagnols, et se regardant comme sacrifiés d'avance par la négligence

de leurs chefs? Le général Dorsenne s'était à peine adressé cette

question, et se rappelant d'avoir quelques mois auparavant apporté des

vivres à Ciudad-Rodrigo en compagnie du maréchal Marmont, n'y pensait

plus, ou presque plus.

[En marge: Insuffisance des moyens de défense de cette place vainement

signalée par le général Barrié.]

Cependant le général Barrié, qui s'était rendu compte de la situation,

n'avait pas manqué, dès la fin de décembre, de faire part au

commandant de l'armée du nord des mouvements de l'ennemi, lesquels,

bien que soigneusement cachés, étaient néanmoins très-sensibles,

d'annoncer que ses vivres finiraient en février, que sa garnison était

tout à fait insuffisante, et qu'il succomberait bientôt s'il était

sérieusement attaqué. Ces avis furent reçus comme ceux du général

Briche au général Girard, comme importunités d'officiers qui se

plaignent toujours, et demandent plus qu'il ne leur faut, plus qu'on

ne peut leur donner. En tout temps on se modèle sur le chef, et

Napoléon, par calcul ou illusion, traitant souvent ses généraux de la

sorte, il n'y avait pas alors de médiocre officier qui n'en fît autant

à l'égard de ses subordonnés.

La place fut donc livrée à elle-même avec 1800 hommes de garnison,

réduits à 1500 par les maladies, la désertion et les batailleries

quotidiennes contre les coureurs espagnols du dehors. On avait réparé

la brèche par laquelle les Français étaient entrés, mais en pierre

sèche, faute de matériaux pour la réparer autrement. Sur le mamelon

appelé le grand Teso, d'où étaient partis les cheminements du maréchal

Ney, on avait construit une redoute de force insignifiante, et on

avait occupé les couvents extérieurs de Saint-François et de

Santa-Cruz avec tout au plus 200 hommes, ce qui réduisait à 1300 la

garnison chargée de garder l'enceinte. (Voir la carte nº 52.).

[En marge: Arrivée de lord Wellington sous les murs de

Ciudad-Rodrigo.]

Lord Wellington, après avoir amené avec beaucoup de secret son parc de

siége près de la frontière, la franchit le 8 janvier 1812, espérant

qu'avant le retour des troupes envoyées à Valence par l'armée de

Portugal, en Navarre par l'armée du nord, il aurait emporté une place

aussi dépourvue de moyens de défense que paraissait l'être en ce

moment Ciudad-Rodrigo. Pour en être plus sûr il résolut de brusquer

toutes les attaques, ce que la faiblesse de la garnison devait rendre

peu périlleux.

[En marge: Brusque enlèvement des ouvrages extérieurs.]

Ayant dès le 8 passé l'Agueda et investi la place, il voulut le soir

même enlever la lunette établie sur le grand Teso. Armée de trois

bouches à feu, gardée par cinquante hommes, elle ne pouvait pas

opposer grande résistance, et, en effet, le malheureux détachement qui

la défendait, assailli brusquement, fut pris ou tué. Immédiatement

après, lord Wellington, qui n'avait pas moins de 40 mille hommes,

commença les travaux avec une quantité immense de bras, et enveloppa

de ses tranchées la place tout entière, du couvent de Santa-Cruz à

celui de Saint-François. Battre la partie des murailles où les

Français avaient déjà fait brèche était la marche indiquée, et les

cheminements furent dirigés de ce côté. Comme les couvents de

Santa-Cruz et de Saint-François prenaient en flanc les tranchées

anglaises, on résolut de s'en rendre maître à force d'hommes. Ce

n'était pas difficile, car il n'y avait guère qu'une cinquantaine de

nos soldats dans l'un et cent cinquante dans l'autre. Lord Wellington

fit enlever celui de Santa-Cruz dans la nuit du 13 au 14, et les

cinquante hommes qui l'occupaient, insuffisants pour s'y maintenir, se

retirèrent après s'être comportés de leur mieux. Le général Barrié fit

une sortie pour reprendre le poste, le reprit effectivement, mais fut

obligé de l'évacuer de nouveau devant la multitude des assaillants. Le

couvent de Saint-François importait davantage à l'ennemi, car il

incommodait de ses feux la gauche des tranchées anglaises, par

laquelle lord Wellington voulait entreprendre une seconde attaque. Les

cent cinquante hommes qui gardaient ce couvent, assaillis par des

forces écrasantes, menacés d'être coupés de la ville, se retirèrent

après avoir encloué leurs canons. Une plus grande expérience de la

défense des places aurait appris au général Barrié que vouloir

conserver des postes détachés avec si peu de monde, c'était

compromettre des hommes inutilement. Du reste, il aurait su ce qu'il

ignorait, qu'il n'aurait pas pu faire beaucoup mieux avec les forces

dont il disposait, et il faut ajouter aussi qu'en se renfermant dans

la place, pour s'y borner à la défense de l'enceinte, il n'aurait pas

fort allongé la résistance.

[En marge: Attaque de l'enceinte par la brèche que les Français

avaient pratiquée.]

Tous les ouvrages extérieurs étant enlevés, lord Wellington dirigea

vingt-six bouches à feu sur la vieille brèche, et en quelques heures

les pierres sans ciment s'écroulèrent avec une facilité effrayante.

L'assaut devint praticable. Les assiégés, ici comme à Badajoz,

profitant de l'habitude qu'avaient les Anglais de battre en brèche

avant d'avoir détruit la contrescarpe, essayèrent courageusement de

déblayer le pied des murailles. Mais peu nombreux, mal couverts par la

contrescarpe et le glacis, ils furent bientôt chassés par le feu

ennemi, et l'artillerie anglaise put, en accumulant les décombres au

pied de la brèche, en refaire le talus. Lord Wellington avait appris à

Badajoz quelle entreprise c'était que de donner l'assaut à des places

défendues par des Français, et il avait senti que pour en venir à bout

il fallait une seconde attaque, non pas feinte mais sérieuse, afin de

diviser l'attention des assiégés, et de les troubler par deux assauts

livrés en même temps. Il fit donc établir une nouvelle batterie de

brèche à gauche de ses tranchées, vers le couvent de Saint-François,

et grâce au matériel dont il disposait il put faire battre l'enceinte

à outrance. L'artillerie de la place, bien servie, contraria beaucoup

ces nouveaux travaux, mais ne put rien contre le grand nombre des

travailleurs, et bientôt sur ce second point, la brèche, quoique moins

large, fut jugée praticable.

[En marge: Préparatifs du général Barrié pour résister à l'assaut.]

Le général Barrié, décidé à mourir les armes à la main, avait employé

les moyens ordinaires de l'art pour résister à l'assaut. Il avait fait

élever un double retranchement en arrière des brèches, placé sur leurs

flancs des pièces de canon à mitraille, sur leur sommet des bombes

qu'on devait rouler à la main, et des troupes d'élite par derrière.

N'ayant plus qu'un millier d'hommes pour se défendre, ayant deux

brèches à garder, et tout le pourtour de la place à surveiller, il lui

restait pour unique réserve contre une colonne qui aurait forcé

l'enceinte, environ une centaine d'hommes. Néanmoins, sommé par le

général anglais, il répondit en homme d'honneur, qu'il mourrait sur le

rempart, et ne capitulerait point. La réponse était méritoire, car

dans l'état auquel il était réduit, les règles de la défense des

places, même entendues honorablement, lui auraient permis de traiter.

[En marge: Enlèvement de Ciudad-Rodrigo par suite d'un double assaut.]

Dans la nuit du 18 au 19 janvier lord Wellington lança deux colonnes

d'assaut sur l'enceinte, et disposa des réserves pour les soutenir. La

colonne dirigée sur la grande brèche à droite, après avoir couru à

découvert jusqu'au bord du fossé, après s'y être précipitée, essaya de

gravir les décombres de la muraille, et fut plusieurs fois arrêtée par

la mitraille, par les grenades, et par une fusillade à bout portant.

Le général Barrié, qui était à cet endroit, parce que c'était le plus

menacé, put se flatter un moment de réussir. Appelé par des cris à la

petite brèche, il crut qu'elle était emportée, y courut avec sa

réserve, reconnut que c'était une fausse alarme, et retourna à la

grande. Mais la seconde colonne anglaise, après avoir été repoussée de

la petite brèche, y revint en forces, vainquit le poste de voltigeurs

qui la défendait, et pénétra dans la ville. Cette fois le général

Barrié, supposant que c'était encore une fausse alerte, n'accourut pas

assez tôt, et sa colonne qui défendait la grande brèche, prise à

revers, fut obligée de mettre bas les armes. La garnison et son

commandant avaient poussé la résistance au dernier terme; on ne

pouvait leur reprocher que quelques fautes de métier, et il faut

ajouter que même en les évitant ils n'auraient pas sauvé la place. La

ville, quoique alliée, fut pillée, lord Wellington étant obligé de

concéder cet acte de barbarie à l'esprit de ses troupes. Nous

respectons profondément la nation anglaise et sa vaillante armée, mais

il nous sera permis de faire remarquer qu'on n'a pas besoin d'un tel

stimulant auprès des soldats français.

La place, attaquée le 8 janvier, avait donc succombé le 18 au soir,

c'est-à-dire qu'elle avait été prise en dix jours. Un pareil résultat

pouvait paraître extraordinaire; mais le délabrement des

fortifications, l'insuffisance de la garnison, le grand nombre des

assiégeants, et, il faut le dire, la prodigalité avec laquelle lord

Wellington avait dépensé les hommes, lui qui prenait tant de soin de

les ménager en rase campagne, expliquaient la promptitude de ce

succès. Ce siége ne lui avait pas coûté moins de 13 à 1400 soldats,

morts ou blessés, et quelques-uns de ses officiers les plus

distingués, notamment le brave et hardi Crawfurd, commandant de la

division légère. Les Anglais n'ayant pas de troupes spéciales du

génie, et leurs ingénieurs, quoique fort intelligents, étant peu

versés dans l'art profond de Vauban, brusquaient les approches,

négligeaient l'établissement au bord du fossé, laissaient subsister la

contrescarpe, et ensuite livraient les assauts à coups d'hommes. Ce

système, après avoir échoué devant Badajoz, n'avait triomphé devant

Ciudad-Rodrigo qu'au moyen de plusieurs attaques simultanées, manière

de procéder qui exige une armée considérable, d'immenses sacrifices

d'hommes, beaucoup d'énergie enfin, et qui peut échouer aussi devant

des garnisons nombreuses et résolues[18].

[Note 18: Nous n'exprimons ici que l'avis de lord Wellington

lui-même sur la manière de procéder des ingénieurs anglais.]

[En marge: Surprise et chagrin des généraux français en apprenant la

prompte reddition de Ciudad-Rodrigo.]

[En marge: Injustice envers le général Barrié.]

Quoi qu'il en soit de cette question purement technique, la

promptitude de la prise de Ciudad-Rodrigo fut un coup de foudre pour

les commandants des armées du nord et de Portugal, et pour

l'état-major de Madrid. Ce dernier dut être le moins surpris, car il

avait blâmé la convergence de toutes les forces disponibles vers

Valence, dont lord Wellington venait de si bien profiter. Le plus

affligé fut le maréchal Marmont. Au moment où il avait appris,

c'est-à-dire vers le 10 janvier, le commencement du siége de

Ciudad-Rodrigo, il était occupé à se transporter des bords du Tage aux

bords du Douro; comptant sur une défense d'au moins vingt jours, il

espérait avant cette époque avoir réuni cinq de ses divisions,

peut-être six sur sept, et avoir obtenu encore de l'armée du nord

douze ou quinze mille hommes de troupes auxiliaires, ce qui lui aurait

permis de marcher avec plus de quarante mille soldats au secours de la

place assiégée. Mais la négligence du général Dorsenne, chargé de

pourvoir à la sûreté de Ciudad-Rodrigo, avait fort abrégé la durée de

la résistance possible, et il faut ajouter que le maréchal Marmont

lui-même, en prenant vingt jours pour secourir la place, bien qu'il ne

dépassât point dans ce calcul la limite d'une défense ordinaire,

n'avait pas assez songé aux accidents qui déjouent souvent les

prévisions les mieux fondées. Néanmoins, quoique fort généreux de

caractère, le maréchal Marmont se mit à dire que le général Barrié

était un misérable, qui n'avait pas su défendre le poste qu'on lui

avait confié; le général Dorsenne s'en tira de même, et, comme il

arrive trop souvent, les plus coupables s'en prirent à celui qui

l'était le moins, qui ne l'était même pas du tout en cette

circonstance, car résister à la menace de l'assaut, le recevoir, et ne

se rendre qu'à l'assaillant victorieux, est le dernier terme des

obligations imposées aux commandants des places.

[En marge: Conséquences possibles de la chute de Ciudad-Rodrigo.]

Du reste, on conçoit le désespoir des généraux des armées du nord et

de Portugal, car la Vieille-Castille se trouvait désormais découverte,

et notre ligne de communication demeurait exposée aux tentatives d'une

armée solide, que nous n'avions pas encore véritablement battue, et

qui commençait à sortir de sa circonspection accoutumée. Que

servirait à l'avenir, si les Anglais pouvaient percer jusqu'à

Valladolid, d'occuper Valence, Séville, Badajoz?

[En marge: Ouvrages de défense élevés autour de Salamanque pour

suppléer à Ciudad-Rodrigo.]

Le maréchal Marmont, rempli de vigilance pour ce qui le concernait

directement, sentit le danger de cette position, et, voyant

Ciudad-Rodrigo perdu, s'empressa d'y suppléer par des travaux de

défense à Salamanque, qui était devenue la capitale de son

commandement, et qui devait être plus tard le théâtre d'une sanglante

bataille. Il déploya beaucoup d'activité et d'intelligence dans le

choix des ouvrages à construire, se servit de trois gros couvents

situés autour de Salamanque, pour suppléer aux fortifications

régulières dont cette ville était dépourvue, et y établit une sorte de

camp retranché qu'une troupe résolue pouvait défendre assez longtemps.

Il s'occupa ensuite de se créer des magasins et des hôpitaux,

d'installer son armée le mieux possible, genre de soin dont il avait

contracté le goût, et en partie le talent, à l'école de Napoléon.

[En marge: Inquiétudes du maréchal Marmont sur sa position, et envoi

d'un officier de confiance pour en faire part à Napoléon.]

Les troupes du général Montbrun étaient enfin revenues, mais le

maréchal Marmont, quoiqu'il eût à sa disposition sept belles divisions

d'infanterie et deux de cavalerie, n'était pas tranquille en

considérant l'étendue de sa tâche. Il ne comptait guère que sur 44

mille hommes d'infanterie, et il ne lui en fallait pas moins de dix

mille pour garder le pont d'Almaraz sur le Tage, les cols de Bañols et

de Péralès sur le Guadarrama, Zamora sur le Douro, Léon et Astorga

vers les Asturies. Il ne lui restait donc que 34 mille fantassins

réunis, et en ajoutant sa cavalerie et son artillerie, 40 mille

combattants au plus. Or l'armée anglo-portugaise pouvait aujourd'hui

mettre 60 mille hommes en ligne, dont moitié Anglais, et moitié

Portugais bons soldats. Il n'était pas sage de lutter même avec 50

mille hommes contre une pareille armée, à moins qu'on ne les eût tous

sous la main, bien vêtus, bien armés, bien nourris, et non détachés

pour quantité de services accessoires, comme il le faut dans un pays

où l'on a la population entière contre soi. Quant au secours de 4

mille hommes tiré des troupes du centre, le maréchal Marmont le

regardait avec raison comme une chimère dans la situation de Madrid.

Il ne comptait pas davantage sur les 12 mille hommes du général

Caffarelli, qui avait remplacé le général Dorsenne, et qui devait

trouver dans l'état des provinces du nord bien des raisons plausibles

pour faire attendre, pour refuser même son contingent. Il ne dormait

donc pas tranquille en songeant à tous les dangers qui pouvaient

fondre sur lui. Il y avait une autre partie de sa tâche qui ne

l'effrayait pas moins, c'était la défense de Badajoz. Un secret

pressentiment qui faisait honneur à son esprit, lui disait que lord

Wellington était bien capable, après avoir surpris Ciudad-Rodrigo,

d'aller surprendre Badajoz, et il se demandait comment il ferait pour

quitter la Castille, la laisser presque découverte, et voler à la

défense de Badajoz à quinze marches au moins de Salamanque. Au milieu

de ces perplexités, il envoya un aide de camp de confiance à Paris

pour exposer tous ces dangers à Napoléon, et pour dire que la seule

manière d'y parer était à ses yeux de réunir en un seul commandement

les armées du nord, du centre et de Portugal. Assuré alors d'être

obéi, et en distribuant bien ses forces d'avoir toujours cinquante ou

soixante mille hommes sous la main, il croyait être en état de

résister aux Anglais. Quoique ce fût un commandement bien considérable

pour lui, et qu'il n'eût ni la réputation ni les services qui auraient

pu justifier une telle prétention, pourtant ce qu'il proposait valait

mieux que la division actuelle des forces, et peut-être aurait prévenu

bien des malheurs. À défaut de cette concentration du commandement, le

maréchal Marmont demandait à servir ailleurs.

[En marge: Refus de Napoléon de tenir compte des craintes du maréchal

Marmont.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 13 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 25 / 42 段