penchant que Napoléon. Mais des 40 mille hommes valides qu'il
possédait, sur 60 mille d'effectif nominal, il avait perdu 4 à 5 mille
hommes, tant au siége de Tarragone que dans les opérations
subséquentes, et des 35 mille restants il lui fallait en détacher 12
ou 13 mille au moins pour garder l'Aragon et la basse Catalogne. Il ne
pouvait donc marcher qu'avec 22 ou 23 mille hommes, et c'était bien
peu pour faire la conquête de Valence. Il s'était avancé déjà une
première fois jusqu'aux portes de cette grande cité, et il avait pu
juger des difficultés de l'entreprise, car il fallait enlever chemin
faisant Peniscola, Oropesa, Sagonte, puis occuper de vive force
Valence elle-même, Valence défendue par toute l'armée des Valenciens,
par celle des insurgés de Murcie, et même par l'armée de Blake, qui se
composait des deux divisions Zayas et Lardizabal, amenées des bords de
l'Albuera à Grenade le mois précédent. Toutefois, quelles que fussent
les difficultés, le maréchal Suchet prit son parti, laissa une
division entre Lerida, Tarragone et Tortose, aux ordres du général
Frère, pour garder la basse Catalogne, une autre sur l'Èbre aux ordres
du général Musnier pour garder l'Aragon, et marcha avec 22 mille
hommes sur Valence. Suivant sa coutume, il apporta la plus active
sollicitude à organiser sur ses derrières le service des vivres et des
munitions de guerre. Tortose, aux bouches de l'Èbre, fut encore son
grand dépôt. Il y avait rassemblé, après réparation, le parc de siége
qui avait servi à Tarragone; il y avait formé de vastes magasins, que
quatorze gros bateaux bien escortés, allant et revenant sans cesse de
Mequinenza à Tortose par l'Èbre, approvisionnaient en excellents blés
de l'Aragon. C'était là qu'on devait venir prendre les munitions de
guerre et de bouche en suivant la route qui longe la mer de Tortose à
Valence. Quant à la viande, chaque régiment devait la transporter à sa
suite en menant avec lui un troupeau de moutons.
[En marge: Départ du maréchal Suchet pour Valence le 15 septembre
1811.]
Ces précautions prises, le maréchal Suchet partit le 15 septembre 1811
pour Valence, marchant sur trois colonnes. Avec la principale des
trois, composée de la division d'infanterie Habert, de la brigade
Robert, de la cavalerie et de l'artillerie, il suivit la grande route
de Tortose à Valence. La division italienne Palombini prit à droite
par les montagnes de Morella à San Mateo, la division française
Harispe plus à droite encore, à travers les montagnes de Teruel. Elles
devaient, après avoir balayé ces diverses routes, opérer leur jonction
en avant de Murviedro, à l'entrée de la belle plaine qui porte le nom
de Huerta de Valence.
[En marge: L'armée d'Aragon évite les forts de Peniscola et
d'Oropesa.]
L'armée ne rencontra d'obstacle sérieux nulle part, et chassa devant
elle tous les coureurs qui infestaient le pays. La colonne principale,
suivant la grande route de Tortose, avait seule des difficultés à
vaincre, c'étaient les forts de Peniscola et d'Oropesa, commandant à
la fois le bord de la mer et la chaussée. Quant au fort de Peniscola,
comme il formait saillie sur la mer, et se trouvait à quelque distance
de la route, on se borna à rejeter dans son enceinte la garnison qui
avait essayé d'en sortir, et on passa outre, en laissant un
détachement pour occuper le passage. Il n'en pouvait être de même
devant Oropesa, qui battait à la fois la rade et le chemin. Afin de
l'éviter on fit un détour de deux à trois lieues, qui était difficile
pour l'artillerie de campagne, et absolument impossible pour
l'artillerie de siége. Mais comme on avait laissé cette dernière à
Tortose, avec le projet de la faire venir lorsqu'on serait en
possession de la plaine de Valence, on résolut de continuer la marche,
sauf à renvoyer ensuite quelques bataillons sur Oropesa, afin d'ouvrir
la grande route au parc de siége.
[En marge: Arrivée dans la plaine de Valence.]
[En marge: Aspect de cette plaine.]
[En marge: Nécessité d'assiéger Sagonte avant de se porter sur
Valence.]
Le 20 septembre, les trois colonnes se trouvèrent réunies aux
environs de Castellon de la Plana. Le 21 elles rencontrèrent quelques
centaines d'Espagnols au passage du Minjarès, torrent qui descend des
montagnes à la mer. Les dragons les dispersèrent, et le 22 on arriva à
l'entrée de cette magnifique plaine demi-circulaire de Valence, dont
le pourtour est formé par de belles montagnes, dont le milieu,
traversé de nombreux canaux, semé de palmiers, d'oliviers, d'orangers,
est couvert de riches cultures, et dont le diamètre est formé par une
mer étincelante, au bord de laquelle Valence s'élève avec ses nombreux
clochers. En y entrant par le nord (l'armée, en effet, descendait du
nord au midi), le premier obstacle qui s'offrait était la ville de
Murviedro, ville ouverte, mais bâtie au pied du rocher où jadis
existait l'antique Sagonte, et où restait une forteresse, composée
d'un mélange de constructions romaines, arabes, espagnoles. Trois
mille hommes avec des vivres et des munitions occupaient cette
forteresse, et on ne pouvait guère les laisser sur ses derrières en
allant attaquer Valence, défendue par toute une armée. Le général
Blake venait effectivement de rejoindre les Valenciens avec les deux
divisions Zayas et Lardizabal.
Le 23, le maréchal Suchet fit enlever Murviedro par la division
Habert, ce qui ne fut pas très-difficile, bien que la garnison de
Sagonte fût descendue de son repaire pour tâcher de sauver la ville
située à ses pieds. On se rendit maître de Murviedro, et, malgré le
feu très-vif de la forteresse, on s'établit dans les maisons qui lui
faisaient face, on les barricada, on les crénela, et on força ainsi de
toute part la garnison à se renfermer dans son réduit; mais on ne
pouvait guère l'y aller chercher, car il était presque inaccessible.
[Date en marge: Octob. 1811.]
[En marge: Difficultés que présente le site le Sagonte.]
[En marge: Inutile et meurtrière tentative pour enlever Sagonte par
escalade.]
Après examen attentif de cette forteresse, si incommode pour l'armée,
on reconnut qu'elle était inabordable de tous les côtés, un seul
excepté, celui de l'ouest, par où elle se rattachait aux montagnes qui
forment l'enceinte de la plaine de Valence. De ce côté, une pente
assez douce conduisait aux premiers ouvrages. Ces ouvrages
consistaient en une tour haute et solide, qui barrait le rocher étroit
et allongé sur lequel la forteresse était construite, et qui se
reliait par de fortes murailles aux autres tours composant l'enceinte.
S'avancer par des approches régulières sur ce terrain entièrement nu,
consistant en un roc très-dur, où l'on ne pouvait se couvrir que par
des sacs à terre, et où l'on devait avoir la plus grande peine à
hisser la grosse artillerie, parut trop long et trop meurtrier. On
avait une extrême confiance dans les troupes qui avaient livré tant
d'assauts extraordinaires, et on résolut de brusquer l'attaque au
moyen de l'escalade. Le 28 septembre, au milieu de la nuit, deux
colonnes de trois cents hommes d'élite, armées d'échelles, soutenues
par des réserves, s'approchèrent de la forteresse en choisissant le
côté qui semblait le plus facile à escalader. Par une rencontre
singulière, la garnison avait fait choix de cette même nuit pour
exécuter une sortie. On la repoussa vigoureusement, mais elle était en
éveil, et ce n'était plus le cas d'essayer de la surprendre.
Malheureusement les colonnes d'assaut étaient en mouvement, remplies
d'une ardeur difficile à contenir, et au milieu de la confusion d'une
sortie repoussée, il fut impossible de leur faire parvenir un
contre-ordre. La première planta ses échelles et tenta audacieusement
de s'élever jusqu'au sommet des murs. Mais les échelles n'atteignaient
pas à la hauteur nécessaire; le nombre n'en était pas assez grand, et
de plus la tentative était connue de l'ennemi, de façon qu'au point où
chaque échelle aboutissait, il y avait des hommes furieux, tirant à
bout portant, et renversant à coups de pique ou de hache les
assaillants assez hardis pour essayer de franchir les murs. L'escalade
fut donc impossible. La seconde colonne s'étant obstinée à renouveler
l'attaque, fut repoussée de même, et cette tentative hasardeuse,
imaginée pour économiser le temps et le sang, nous coûta environ trois
cents hommes, morts ou blessés, sans aucun résultat utile.
[En marge: Nécessité de recourir à un siége en règle pour s'emparer de
Sagonte.]
Fort affligé de cet échec, le maréchal Suchet se vit dès lors
contraint de revenir aux voies ordinaires. Un siége en règle
paraissait indispensable pour venir à bout du rocher de Sagonte. On se
demandait s'il ne vaudrait pas mieux masquer cet obstacle par un
simple détachement et marcher sur Valence. Mais le maréchal ayant déjà
négligé Peniscola et Oropesa, n'osa pas laisser sur ses derrières un
troisième poste fermé, contenant une garnison de trois mille hommes,
et il voulut s'en rendre maître avant de pousser plus loin ses
opérations.
[En marge: Prise du fort d'Oropesa, afin d'ouvrir la route au parc de
l'artillerie de siége.]
Il fallait faire venir de Tortose la grosse artillerie de siége, et
pour cela prendre Oropesa, qui interceptait complétement la route. En
conséquence, il fut ordonné au général Compère de se porter avec les
Napolitains au nombre de 1500 hommes devant Oropesa, et au convoi de
la grosse artillerie de s'y acheminer de Tortose. Les premières pièces
arrivées devaient être employées à ouvrir la route en renversant les
murs d'Oropesa. Les Napolitains, dirigés par des soldats du génie
français, commencèrent les travaux d'approche, et les conduisirent
avec beaucoup d'ardeur et d'intrépidité. Le 9 octobre, ils purent
établir la batterie de brèche, l'armer avec quelques grosses pièces,
et se frayer une entrée dans la principale tour d'Oropesa. La petite
garnison qui la défendait ne voulut point braver les chances de
l'assaut, et se rendit le 10 octobre. On y trouva quelques munitions,
on y établit un poste, et on put amener sans obstacle jusqu'au camp,
sous Murviedro, le parc de la grosse artillerie.
[En marge: Difficulté des approches devant Sagonte.]
Les généraux Valée et Rogniat, revenus à l'armée, de laquelle ils
s'étaient un moment éloignés par congé, arrêtèrent le plan d'attaque
contre la forteresse de Sagonte. Ils décidèrent qu'on attaquerait par
l'ouest, c'est-à-dire par les pentes qui rattachaient le rocher de
Sagonte aux montagnes. Il fallait creuser la tranchée dans un terrain
très-dur, souvent dans le roc nu, en y employant la mine, et cheminer
vers un groupe de murailles et de tours élevées, qui avaient un tel
commandement, que de leur sommet on plongeait dans nos tranchées, et
on nous mettait hors de combat trente à quarante hommes par jour. De
plus, il fallait tout porter à cette hauteur, jusqu'aux déblais qui
remplissaient nos sacs à terre, ce qui nous empêchait de donner à nos
épaulements l'épaisseur désirable, autre inconvénient grave, car ils
ne présentaient qu'un abri fort insuffisant. Pendant qu'on se livrait
à ces pénibles travaux, les chefs de bandes qui infestaient les
montagnes de Teruel, de Calatayud, de Cuenca, situées entre la
province d'Aragon et celle de Valence, étaient devenus plus actifs que
jamais, attaquaient nos postes, enlevaient nos troupeaux, et on ne
pouvait plus différer d'envoyer des colonnes sur les derrières pour
réprimer leur audace.
[En marge: Courageux efforts des Espagnols pour empêcher
l'établissement de la batterie de brèche.]
Impatiente de triompher du fâcheux obstacle qui l'arrêtait, l'armée
voulait qu'on lui permît l'assaut dès qu'il serait possible. On ne
demandait pas mieux, mais l'établissement des batteries sous le feu
continuel des Espagnols avait coûté des peines infinies et des pertes
sensibles, et on ne put battre en brèche que le 17 octobre. Notre
artillerie, habilement dirigée, détruisit les premiers revêtements.
Mais dans l'épaisseur des murailles se trouvaient d'anciennes
maçonneries dures comme le roc, et au-dessus les Espagnols, animés
d'une énergie que nous leur avions à peine vue à Tarragone, restant à
découvert sous le feu de la batterie de brèche, ajustaient nos
canonniers, les renversaient homme par homme, et ralentissaient ainsi
nos efforts.
[En marge: Ouverture de la brèche.]
[En marge: Nouvel insuccès de l'assaut tenté contre Sagonte.]
Enfin le 18 dans l'après-midi, la brèche, quoique présentant encore un
escarpement assez difficile à franchir, fut déclarée abordable, et on
ordonna l'assaut. Les Espagnols debout sur la brèche et au sommet de
la tour dans laquelle on l'avait pratiquée, étaient armés de fusils et
de haches, et poussaient des cris féroces. Le colonel Matis, avec 400
hommes d'élite pris dans les 5e léger, 114e, 117e de ligne, et dans
la division italienne, s'avança hardiment sous le feu le plus violent.
Malgré l'audace des assaillants, la brèche était si escarpée, la
fusillade si vive, que les soldats qui essayèrent de gravir ces
décombres furent abattus, et qu'il fallut y renoncer après une
nouvelle perte de 200 hommes morts ou blessés. Ainsi cette
malencontreuse citadelle de Sagonte, en tenant compte de la première
escalade manquée et des pertes essuyées pendant les travaux, nous
avait déjà coûté 7 à 800 hommes, sans aucun résultat. L'armée
valencienne, assistant du milieu de la plaine à ce spectacle, sentait
sa confiance dans ses propres murailles augmenter d'heure en heure, et
après avoir vu échouer les efforts du maréchal Moncey contre Valence
en 1808, ceux du général Suchet en 1810, se flattait qu'il en serait
de même de cette nouvelle tentative.
[En marge: Le maréchal Suchet voudrait sortir d'embarras par une
bataille livrée à l'armée valencienne.]
C'était sur cette armée, si remplie de contentement, que le maréchal
Suchet songeait à faire tomber sa vengeance; c'était en allant la
battre à outrance qu'il espérait réparer les échecs que venait de lui
faire éprouver la garnison si obstinée de Sagonte. Il se disait en
effet que s'il parvenait à vaincre l'armée valencienne en rase
campagne, il découragerait la garnison de Sagonte, et peut-être même
prendrait Sagonte et Valence à la fois, par la seule puissance des
effets moraux. Mais il n'aurait pas voulu pour rencontrer l'armée
ennemie s'éloigner trop de Sagonte, et s'approcher trop de Valence, et
il tâchait de découvrir un terrain où il pourrait la joindre, lorsque
le général Blake vint lui-même lui offrir l'occasion qu'il cherchait à
faire naître.
[En marge: Le général Blake vient lui-même offrir la bataille au
maréchal Suchet.]
La garnison de Sagonte, si elle nous avait causé des pertes, en avait
éprouvé aussi; elle était au terme de ses forces morales, désirait
vivement qu'on la secourût, et le demandait en communiquant par des
signaux avec les vaisseaux qui croisaient le long du rivage. Le
général Blake n'avait pas moins de 30 mille hommes à mettre en ligne,
parmi lesquels figuraient les deux divisions Zayas et Lardizabal, les
meilleures de l'Espagne. Il avait été rejoint en outre par les
Murciens sous le général Mahy, et par le brave partisan Villa-Campa.
Il s'avança donc au milieu de la plaine, s'éloignant de Valence et
s'approchant de Sagonte avec l'attitude d'un général disposé à livrer
bataille. Le maréchal Suchet en conçut une vive joie, et fit aussitôt
ses préparatifs de combat. Les deux armées se trouvèrent en présence
le 25 octobre au matin.
[En marge: Bataille de Sagonte livrée le 25 octobre 1814.]
[En marge: Disposition des deux armées.]
Le général Blake rangea à sa droite, au delà d'un ravin dit du
Picador, et le long de la mer, la division Zayas, que la flottille
espagnole devait appuyer de son feu; au centre, la division
Lardizabal, soutenue par toute la cavalerie espagnole sous les ordres
du général Caro; à sa gauche, la division valencienne Miranda, celle
du partisan Villa-Campa, et enfin, au delà même de sa gauche, avec
intention de nous tourner par les montagnes, les troupes de Mahy. Il
devait avoir, comme nous venons de le dire, environ 30 mille soldats,
aussi bons que l'Espagne pouvait alors les fournir. Le surplus était
resté à la garde de Valence.
Le général Suchet n'en comptait que 17 ou 18 mille, obligé qu'il était
de laisser quelque monde devant Sagonte; mais ces 17 ou 18 mille
hommes rachetaient amplement par leur valeur l'infériorité de leur
nombre. Vers sa gauche et vers la mer, il plaça la division Habert en
face de la division Zayas; vers le centre il opposa la division
Harispe, la division italienne Palombini, le 4e de hussards, le 13e de
cuirassiers, le 24e de dragons à la division Lardizabal; vers sa
droite enfin, au débouché des montagnes, il chargea les brigades
Robert et Chlopiski, les dragons italiens Napoléon de tenir tête aux
troupes de Miranda, de Villa-Campa et de Mahy, qui menaçaient de nous
couper la route de Tortose, notre seule ligne de retraite. Nos
compagnies du génie, avec l'infanterie napolitaine, devaient continuer
de battre les tours de Sagonte pendant la bataille.
[En marge: Engagement violent dès la pointe du jour.]
[En marge: Mamelon vivement disputé au centre de la ligne.]
[En marge: L'armée espagnole coupée par le centre.]
Dès la pointe du jour, en effet, les troupes employées au siége
commencèrent leur canonnade, pendant que l'armée du général Blake,
s'ébranlant sur toute la ligne, marchait au-devant de la nôtre. Le
maréchal Suchet parcourait en ce moment le champ de bataille avec un
escadron du 4e de hussards, lorsqu'il aperçut au centre les Espagnols
de Lardizabal s'avançant avec ordre et assurance sur un mamelon qui
pouvait servir d'appui à toute notre ligne. À cette vue il prescrivit
à la division Harispe de s'y porter en toute hâte, et comme les
Espagnols avaient de l'avance sur nous, il lança contre eux ses
hussards pour ralentir leur mouvement. Les hussards, quoique chargeant
avec ardeur, furent ramenés par les Espagnols, qui montèrent bravement
sur le mamelon et s'y établirent. Le général Harispe, arrivant quand
le mamelon était déjà occupé, n'en fut aucunement embarrassé. Il y
marcha à la tête du 7e de ligne formé en colonnes par bataillon, et
laissa en réserve le 116e de ligne avec le 3e de la Vistule. Les
Espagnols firent un feu extrêmement vif, et soutinrent le choc avec
plus de fermeté que de coutume. Mais le 7e de ligne les aborda à la
baïonnette et les culbuta. La division Harispe se déploya ensuite tout
entière devant la division Lardizabal, qui s'était arrêtée tandis que
les deux ailes de l'armée espagnole continuaient à gagner du terrain.
Le maréchal Suchet résolut sur-le-champ de profiter de cette situation
pour couper l'armée espagnole par le centre; il fit donc avancer la
division Harispe, et modéra au contraire le mouvement de la division
Habert à sa gauche, des brigades Robert et Chlopiski à sa droite.
Pendant que ces ordres s'exécutaient, le chef d'escadron d'artillerie
Duchand ayant porté avec beaucoup d'audace l'artillerie de la division
Harispe en avant, afin de tirer à mitraille sur l'infanterie
Lardizabal, fut chargé par toute la cavalerie du général Caro. Les
hussards qui voulurent le soutenir furent eux-mêmes ramenés, et
plusieurs de nos pièces tombèrent au pouvoir des Espagnols, qui peu
habitués à nous en prendre, se mirent à pousser des cris de joie. Au
même instant toute l'infanterie Lardizabal marcha sur nous avec une
extrême confiance. Mais le 116e envoyé à sa rencontre arrêta par son
aplomb la cavalerie du général Caro; puis le brave 13e de cuirassiers,
lancé à toute bride par le général Boussard sur l'infanterie
espagnole, la rompit et la sabra. Dès ce moment le centre de
l'ennemi, percé par le milieu, fut obligé de battre en retraite.
Non-seulement on reprit l'artillerie française, mais on enleva une
partie de l'artillerie espagnole, et on ramassa beaucoup de
prisonniers, notamment le général Caro lui-même.
Bientôt les deux ailes de l'armée, retenues d'abord, puis reportées en
avant par le maréchal Suchet, qui venait d'être blessé à l'épaule sans
quitter le champ de bataille, se trouvèrent en ligne avec le centre.
Le général Habert opposé à la division Zayas la poussa du premier choc
sur le village de Pouzol, la rejeta ensuite sur les hauteurs de Puig,
qu'il emporta à la baïonnette; tandis que le colonel Delort, liant la
gauche avec le centre, chargeait à la tête du 24e de dragons les
restes de l'infanterie de Lardizabal. À droite les généraux Robert et
Chlopiski repoussèrent les troupes de Mahy, que les dragons italiens
de Napoléon achevèrent de mettre en déroute par une charge vigoureuse.
[En marge: Heureux résultat de la victoire de Sagonte.]
Culbutés ainsi sur tous les points, les Espagnols se retirèrent en
désordre, laissant dans nos mains douze bouches à feu, 4,700
prisonniers, un millier de morts et quatre drapeaux. Cette lutte, plus
vive que ne l'étaient ordinairement les combats en rase campagne
contre les Espagnols, nous avait coûté environ 700 hommes, morts ou
blessés. Le plus important résultat, c'était d'avoir abattu le moral
de l'armée valencienne, d'avoir découragé la garnison de Sagonte, et
détruit l'orgueilleuse confiance que les habitants de Valence
mettaient dans leurs murailles.
[En marge: Reddition de la forteresse de Sagonte.]
Le maréchal, après avoir recueilli les trophées de cette journée, fit
sommer la garnison de Sagonte, à qui la défaite de l'armée espagnole
ôtait toute espérance d'être secourue. Elle consentit en effet à
capituler, et nous livra 2,500 prisonniers, reste de la garnison de 3
mille hommes qui, dans l'origine de la défense, occupait la
forteresse. Ce premier résultat de la bataille de Sagonte causa une
vive satisfaction au maréchal Suchet, qui se voyait ainsi maître de la
plaine de Valence par le solide point d'appui qu'il venait d'y
acquérir, et qui avait de plus dans la ville de Murviedro un abri
assuré pour son artillerie de siége, ses malades et ses munitions.
Possédant en outre sur la grande route de Tortose le fort d'Oropesa,
qui seul avait action sur la chaussée, celui de Peniscola n'en ayant
que sur la mer, il était parfaitement assuré de sa ligne de
communication jusqu'à l'Èbre.
[Date en marge: Nov. 1811.]
[En marge: Le maréchal Suchet envoie une colonne sur ses derrières
pour escorter ses prisonniers, disperser les bandes, et faire arriver
à Paris une demande de secours.]
Toutefois il lui tardait de se débarrasser de ses prisonniers, qui, au
nombre de sept à huit mille, l'incommodaient beaucoup; il n'était pas
moins pressé de dégager ses derrières, car les bandes avaient profité
de son absence pour assaillir le cercle entier des frontières de
l'Aragon. L'Empecinado et Duran, remplaçant Villa-Campa, avaient forcé
la garnison de Calatayud; Mina sortant de la Navarre, quoique
poursuivi par plusieurs colonnes, avait enlevé jusqu'à un bataillon
entier d'Italiens; et les Catalans, reprenant le Mont-Serrat, avaient
rendu très-difficile la position de la division Frère, chargée de
veiller sur Lerida, Tarragone et Tortose. Le maréchal ordonna divers
mouvements sur ses derrières, achemina ses prisonniers sous l'escorte
d'une forte brigade vers les Pyrénées, et dépêcha courriers sur
courriers à Paris pour faire connaître la situation où il se trouvait,
et le besoin qu'il éprouvait d'être promptement secouru.
[En marge: Défenses nombreuses élevées autour de Valence, et
impossibilité de les surmonter avec les forces dont disposait le
maréchal Suchet.]
Il lui restait à passer le Guadalaviar, petit fleuve torrentueux au
bord duquel Valence est bâtie, à investir cette vaste cité qui était
occupée par une armée nombreuse, et qui, indépendamment de sa vieille
enceinte, était encore protégée par une ligne continue de
retranchements en terre, tous hérissés d'artillerie, et formant un
vaste camp retranché. À ces défenses s'ajoutaient la multitude de
canaux d'irrigation, larges, profonds, pleins d'eau courante, qui
faisaient la richesse de Valence pendant la paix, et sa sûreté pendant
la guerre. C'étaient là des obstacles difficiles à surmonter, et
contre lesquels les 17 mille hommes que conservait le maréchal, après
l'envoi de la brigade chargée d'escorter les prisonniers, n'étaient
pas une force suffisante.
[En marge: Investissement de Valence en attendant l'arrivée des
renforts demandés.]