Il s'était fait précéder par le général Godinot, menant avec lui un

détachement qui comprenait trois beaux régiments d'infanterie, les 12e

léger, 55e et 58e de ligne, et le 27e de dragons. Ce détachement

devait chasser les insurgés de Jaen et de Baeza, pendant que le corps

principal se porterait directement sur Grenade. Les insurgés, quoique

nombreux, ne tinrent pas plus cette fois qu'ils ne tenaient

ordinairement en rase campagne, et abandonnèrent successivement Jaen

et Baeza pour retourner dans le royaume de Murcie. Le maréchal entra

dans Grenade, y rallia une partie du 4e corps, et le 8 août quitta

cette ville pour continuer son mouvement. Les insurgés de Murcie

s'étaient dans cet intervalle réunis aux généraux Blake et

Ballesteros, qui étaient venus sur les vaisseaux anglais des bouches

de la Guadiana jusqu'à Almérie, et avaient pris une forte position à

la Venta de Baul. Ils s'élevaient tous ensemble à environ 20 mille

hommes. La position escarpée et presque inaccessible qu'ils

occupaient, présentait un obstacle difficile à emporter, et nous y

perdîmes d'abord quelques hommes en attaques infructueuses. Mais le

général Godinot, qui avait repoussé de Jaen les insurgés de Murcie et

les menait battant devant lui, s'avançait pour la tourner; et à peine

le vit-on paraître sur la gauche du maréchal Soult, que les Espagnols

se retirèrent pêle-mêle dans la province de Murcie. Une fois en

retraite, ils ne tinrent nulle part, et jonchèrent les routes de

soldats dispersés que la cavalerie du général Latour-Maubourg prit ou

sabra en très-grand nombre. La prompte et entière dispersion de ce

corps donnait la garantie, non pas de ne plus le revoir, mais de ne

pas l'avoir sur les bras pendant quelques mois. Le maréchal Soult,

après avoir rétabli à Grenade une partie des troupes de l'ancien 4e

corps, et envoyé des renforts à Ronda, sous le général Leval, rentra

dans Séville, pour s'y occuper enfin du siége de Cadix, et du matériel

qui manquait encore pour l'exécution de ce siége.

[En marge: Complète inaction pendant le mois d'août.]

Tout le reste du mois d'août se passa dans une inaction presque

complète, le maréchal Soult faisant un peu reposer ses troupes, qui de

80 mille hommes se trouvaient réduites par les fatigues et le feu à 40

mille au plus, et disputant à Joseph divers détachements que l'armée

du centre réclamait de l'armée d'Andalousie; le maréchal Marmont

campant toujours sur le Tage vers Almaraz, et se querellant aussi avec

Joseph pour les fourrages de son armée qu'il prétendait porter jusqu'à

Tolède; Joseph ne cessant de crier misère, demandant qu'à défaut du

quart des contributions dû par les généraux, et constamment refusé,

Napoléon lui envoyât un million de plus par mois, et pour toute

consolation ayant obtenu que son ami le maréchal Jourdan lui fût rendu

comme chef d'état-major; le maréchal Suchet, maître chez lui, et

n'ayant à disputer avec personne, préparant en silence l'expédition de

Valence, que Napoléon lui avait ordonnée comme la suite nécessaire de

la conquête de Tarragone; enfin le général Baraguey-d'Hilliers, chargé

spécialement du blocus de Figuères, refoulant dans cette forteresse

les Espagnols qui cherchaient à s'en échapper, les obligeant à se

rendre prisonniers de guerre, et à expier ainsi la surprise de cette

place frontière.

[En marge: Grands projets de lord Wellington pour la campagne

d'automne.]

[En marge: Résolution de reprendre Ciudad-Rodrigo et Badajoz, et

motifs de cette résolution.]

Durant ces mois d'inaction, lord Wellington arrêtait ses projets pour

la reprise des opérations en septembre, et ses projets n'étaient pas

moins que la conquête de Ciudad-Rodrigo et de Badajoz. En effet,

depuis qu'il avait réussi à délivrer le Portugal de la présence des

Français, il n'avait pas mieux à faire que de prendre ou la place de

Ciudad-Rodrigo ou celle de Badajoz, et toutes les deux s'il pouvait,

car elles étaient les clefs de l'Espagne, l'une au nord, l'autre au

midi. Maître de ces places, il empêchait les Français d'envahir le

Beïra ou l'Alentejo, et il lui était facile à la première occasion

d'envahir la Castille ou l'Andalousie. Les prendre était donc le moyen

de fermer sa porte, et de tenir toujours ouverte celle d'autrui. Il

avait un second motif d'en agir ainsi, c'était de faire enfin quelque

chose, car depuis six mois que le Portugal était reconquis il n'avait

ajouté aucun acte marquant à ses précédents exploits. On avait

beaucoup vanté ses opérations en Angleterre, et avec raison, mais

peut-être au delà de la juste mesure, ce qui ne manque jamais

d'arriver lorsqu'on a trop fait attendre à un personnage quelconque la

justice qui lui est due. L'opinion, avec sa mobilité ordinaire, porte

tout à coup aux nues celui qu'elle ne daignait même pas distinguer.

Restait d'ailleurs l'opposition, qui en partie de bonne foi, en partie

par hostilité systématique, était prête à redire que, sans doute, on

avait pu conserver le Portugal pour un temps du moins, mais qu'on

n'irait pas au delà, qu'on soutenait dans la Péninsule une guerre

ruineuse, sans résultat probable, sans résultat qui valût la terrible

chance à laquelle on demeurait constamment exposé, celle d'être un

jour jeté à la mer par les Français. Il ne fallait pas une longue

inaction, une longue privation de nouvelles significatives, pour

ramener à cette manière de penser grand nombre de gens sages qui

l'avaient sincèrement partagée; il ne fallait pas surtout beaucoup

d'événements comme la dernière levée du siége de Badajoz. Lord

Wellington était donc par une infinité de raisons, les unes

militaires, les autres politiques, obligé de se signaler par quelque

acte nouveau, et dès lors de prendre ou Badajoz ou Ciudad-Rodrigo,

deux obstacles qui lui rendaient impossible toute opération ultérieure

de quelque importance.

[En marge: Difficultés et avantages de la position de lord

Wellington.]

[En marge: Les conditions dans lesquelles le général anglais fait la

guerre bien plus avantageuses que celles dans lesquelles il est permis

aux généraux français de la faire.]

Mais ce n'était pas une tâche facile, car s'il se portait devant

Badajoz, il était à présumer qu'il y trouverait encore le maréchal

Soult et le maréchal Marmont réunis; s'il se portait devant

Ciudad-Rodrigo, il devait y trouver le maréchal Marmont renforcé de

tout ce qu'on aurait pu rassembler des armées du centre et du nord.

Dans les deux cas, il courait le risque de rencontrer des forces trop

considérables pour oser exécuter un grand siége devant elles, car,

suivant son usage, il ne voulait combattre qu'à coup sûr, c'est-à-dire

dans des positions défensives presque invincibles, et avec une

supériorité numérique qui, s'ajoutant au bon choix des lieux, rendît

le résultat aussi certain qu'il peut l'être à la guerre. Toutefois,

s'il était condamné à rencontrer soit au midi, soit au nord, des

concentrations de forces supérieures à l'armée dont il disposait, lord

Wellington avait aussi de son côté d'incontestables avantages. La

route qu'il s'était créée en dedans des frontières du Portugal, du

nord au midi, route qu'il avait déjà parcourue tant de fois, et qui

descendait de Guarda sur Espinhal, d'Espinhal sur Abrantès, d'Abrantès

sur Elvas (voir la carte nº 53), avait été frayée avec soin, jalonnée

de nombreux magasins, et pourvue de ponts sur le Mondego et sur le

Tage. Il s'y faisait suivre de six mille mulets espagnols chargés de

vivres; il y commandait seul, ne dépendait de personne, était obéi dès

qu'il donnait un ordre, et pour le donner à propos avait l'immense

avantage, auquel il attribuait lui-même une partie de ses succès,

d'être exactement informé par les Espagnols de tous les mouvements de

ses adversaires. Les généraux français, au contraire, étaient

indépendants les uns des autres, placés à de grandes distances,

divisés, dépourvus de tout, informés de rien, et c'était miracle de

les trouver réunis une fois, dans un but commun, avec le matériel

nécessaire à une opération de quelque importance. Pour que le maréchal

Soult reçût le secours du maréchal Marmont, il fallait que celui-ci,

oubliant les ressentiments de l'armée de Portugal, vînt précipitamment

à son aide, qu'il le voulût et qu'il le pût, qu'il eût notamment un

pont et des vivres à Almaraz. Pour que le maréchal Marmont pût

protéger Ciudad-Rodrigo en temps utile, il fallait que le commandant

de l'armée du nord voulût bien l'y aider, que, dans cette vue, il

consentît à suspendre la poursuite des bandes, à rassembler douze ou

quinze mille hommes sur un seul point, à négliger ainsi la plupart des

autres, et à préparer dans cette prévision de vastes magasins à

Salamanque; ou bien que l'armée du centre, qui avait à peine de quoi

garder Tolède, Madrid, Guadalaxara, négligeât l'un de ces postes si

importants pour le salut d'un poste qui ne lui était pas confié, et

qu'enfin ces divers généraux marchassent sans jalousie les uns des

autres sur Ciudad-Rodrigo. Et voulussent-ils tout cela, le

pussent-ils, il fallait qu'ils connussent à temps les mouvements de

l'ennemi qui motiveraient ces concentrations de forces. Napoléon leur

avait bien recommandé de se secourir réciproquement, mais ne pouvant

prévoir les cas, il ne le leur avait prescrit que d'une manière

générale, et on a déjà vu comment ils exécutaient même les ordres les

plus précis, donnés pour un cas déterminé et urgent. Il n'était donc

pas impossible à lord Wellington en conduisant ses préparatifs avec

secret, et en dérobant adroitement ses mouvements, de trouver

vingt-cinq ou trente jours pour entreprendre un grand siége, et pour

l'achever avant que les Français fussent arrivés au secours de la

place assiégée. C'était sur cette chance que lord Wellington fondait

ses plans d'opérations pour l'automne de 1811, et pour l'hiver de 1811

à 1812.

[En marge: Motifs de lord Wellington pour diriger d'abord ses vues sur

Ciudad-Rodrigo.]

Dans le moment, ses soldats étant un peu rebutés par la résistance de

Badajoz, il voulut changer le but offert à leurs efforts, et songea

par ce motif à se porter sur Ciudad-Rodrigo. Il avait fait d'ailleurs

la remarque fort judicieuse que le maréchal Marmont, en remontant de

Naval-Moral à Salamanque pour secourir Ciudad-Rodrigo, avait moins de

chances d'être rallié par des forces suffisantes qu'en descendant en

Estrémadure pour secourir Badajoz, car dans ce dernier cas il était

toujours assuré d'y trouver le maréchal Soult, disposant de beaucoup

plus de moyens que le maréchal Bessières en Castille, et ayant à

défendre Badajoz un intérêt personnel de premier ordre. Il valait donc

mieux tenter une entreprise sur Ciudad-Rodrigo que sur Badajoz:

seulement il existait de ce côté une difficulté, c'était de n'avoir

pas un parc de siége, et pas de lieu fermé pour le mettre à l'abri, ce

qui faisait que lord Wellington ne se consolait pas d'avoir vu Alméida

détruit sous ses yeux par les Français. Au contraire, pour l'attaque

de Badajoz il possédait deux vastes magasins fermés, Abrantès d'abord,

où la marine anglaise avait transporté par eau un immense matériel, et

puis Elvas, où l'on se rendait d'Abrantès par une belle route de

terre, et où l'on pouvait mettre en sûreté tout l'attirail d'un grand

siége.

[En marge: Envoi secret d'un équipage de siége dans les environs de

Ciudad-Rodrigo.]

Néanmoins, ne se laissant pas décourager par cette difficulté, lord

Wellington avait fait transporter secrètement dans le voisinage de

Ciudad-Rodrigo un parc de grosse artillerie, l'avait fait voyager une

pièce après l'autre, et avait eu ensuite la précaution de le cacher

dans plusieurs villages. Il avait en outre amené successivement toutes

ses divisions dans le haut Beïra, sauf celle du général Hill restée en

observation sur la Guadiana, et avait campé ses troupes derrière

l'Agueda, laissant au partisan don Julian le soin d'affamer

Ciudad-Rodrigo par des courses incessantes à travers les campagnes

voisines.

[Date en marge: Sept. 1811.]

[En marge: Le maréchal Marmont se doutant des projets de lord

Wellington, et sachant que Ciudad-Rodrigo manque de vivres, concerte

une opération avec le général Dorsenne pour ravitailler cette place.]

Vers la fin d'août et le commencement de septembre, le maréchal

Marmont, mieux informé cette fois que nous ne l'étions ordinairement

des mouvements de l'ennemi, avait appris le déplacement de l'armée

anglaise, et reçu du général Reynaud, commandant de Ciudad-Rodrigo,

l'avis que la place allait être réduite aux dernières extrémités, que

la garnison, déjà mise à la demi-ration, n'aurait de la viande que

jusqu'au 15 septembre, du pain que jusqu'au 25, et que, passé ce

terme, elle serait contrainte de se rendre. Après un avis pareil, il

n'y avait pas de temps à perdre. Le soin de ravitailler Ciudad-Rodrigo

regardait à cette époque l'armée de Portugal. Le maréchal Marmont se

concerta avec le général Dorsenne, qui venait de remplacer le duc

d'Istrie rappelé à Paris, et il fut convenu que ce général préparerait

un fort convoi de vivres aux environs de Salamanque, qu'il s'y

porterait avec une partie de ses troupes, que de son côté le maréchal

Marmont quitterait les bords du Tage, repasserait le Guadarrama par le

col de Baños ou de Péralès, et descendrait sur Salamanque, pour

concourir au ravitaillement de Ciudad-Rodrigo, au risque de tout ce

qui pourrait en arriver.

Ces conventions, très-bien entendues, furent exactement observées. Le

maréchal Marmont concentra ses divisions, et leur fit franchir

successivement le Guadarrama. Il eût voulu les amener toutes six vers

Ciudad-Rodrigo, ce qui lui aurait procuré plus de 30 mille hommes, son

corps ayant rallié une partie de ses malades et de ses blessés. Mais

il aurait fallu pour cela que Joseph lui envoyât une division de

l'armée du centre, afin de garder l'établissement de l'armée de

Portugal entre le Tiétar et le Tage, chose que ce prince n'aurait pu

faire qu'en se gênant beaucoup, et en découvrant la capitale du côté

de Guadalaxara ou de la Manche. Joseph ne l'osant pas, le maréchal

Marmont fut obligé de laisser sur le Tage, à la garde de ses ponts et

de ses dépôts, une division tout entière, et il choisit pour lui

confier ce soin celle qui avait été mise sur la route de Truxillo en

observation vers l'Estrémadure. Il passa le Guadarrama avec les cinq

autres, et fut rendu dans le commencement de septembre aux environs de

Salamanque avec 26 mille combattants. De son côté, le général Dorsenne

se porta sur Astorga avec 15 mille hommes d'excellentes troupes,

comprenant la jeune garde et l'une des divisions de la réserve

récemment entrée dans la Péninsule. La cavalerie surtout était

superbe. Il rencontra chemin faisant un nombre à peu près égal

d'insurgés galiciens commandés par le général espagnol Abadia, les

poussa devant lui jusqu'à Villafranca, leur prit ou leur tua quelques

hommes, et ensuite se rabattit à gauche sur Zamora et Salamanque.

[En marge: Réunion du maréchal Marmont et du général Dorsenne à la

tête de 40 mille hommes.]

Le 20 septembre, les deux armées du nord et de Portugal se réunirent.

Elles étaient l'une et l'autre en très-bon état, parfaitement

reposées, pourvues du matériel nécessaire, et comptaient six mille

hommes au moins de la meilleure cavalerie. Leur effectif total

dépassait quarante mille hommes. L'armée anglaise, ordinairement si

bien renseignée, ne s'attendait pas à une si prompte et si grande

concentration de forces. Elle était presque aussi nombreuse que

l'armée française; mais dévorée de maladies, nullement préparée à une

bataille, dispersée dans des cantonnements éloignés, au point que la

division légère Crawfurd se trouvait en avant de l'Agueda occupée au

blocus de Ciudad, tandis que le gros de l'armée était fort au delà de

cette rivière. L'effectif total de lord Wellington ne comprenait

d'ailleurs que 25 mille hommes de troupes anglaises; le reste se

composait de Portugais.

[En marge: Les généraux français qui avaient une supériorité marquée

sur l'armée anglaise, ne marchent pas de manière à pouvoir profiter de

leurs avantages.]

Les généraux français, s'ils avaient mis quelque soin à se renseigner,

auraient dû connaître ces faits et en profiter pour frapper sur le

général anglais un coup décisif, que sa bonne fortune autant que sa

prudence lui avait fait éviter jusqu'ici. Informés ou non, ils

auraient dû penser qu'ils pouvaient à chaque instant rencontrer

l'armée anglaise elle-même, réunie ou dispersée, et que dans un cas il

fallait être prêt à la recevoir, et dans l'autre à l'accabler. Par

conséquent leur devoir était de marcher comme si à chaque instant ils

avaient été exposés à combattre. Mais ils n'en firent rien, et ils ne

se mirent pas même d'accord sur la résolution de livrer bataille, si

la nécessité ou seulement la convenance s'en présentait. Il fut

uniquement convenu que le général Dorsenne, se dirigeant par la droite

sur Ciudad-Rodrigo, y introduirait le convoi, et que le maréchal

Marmont, s'avançant par la gauche avec sa cavalerie, exécuterait sur

Fuente Guinaldo et Espeja une forte reconnaissance. L'infanterie de

l'armée de Portugal n'étant pas encore arrivée, le général Dorsenne

prêta au maréchal Marmont la division Thiébault pour qu'il pût en

disposer au besoin. On marcha donc avant que toute l'armée fût réunie

et en état de recevoir l'ennemi s'il venait à paraître. Il était peu

probable, à la vérité, que les Anglais voulussent combattre, car dans

ce moment leur position en avant de l'Agueda n'était pas bonne; mais

quelle que fût leur position actuelle, il ne fallait pas s'approcher

autant d'eux sans être soi-même en mesure de profiter des bonnes

chances, ou de parer aux mauvaises.

[En marge: Une belle occasion se présente de faire subir un grave

échec l'armée anglaise, mais les généraux français ne savent pas en

profiter.]

On marcha sur Ciudad-Rodrigo dans cette espèce de décousu, et le 23

septembre on eut la satisfaction d'y introduire sans coup férir un

gros convoi de vivres. Ce but atteint, les deux généraux français

avaient sans doute rempli leur principale mission, mais ils étaient

tentés de savoir ce qu'il en était de l'armée anglaise, et le maréchal

Marmont, se portant sur la gauche, résolut d'exécuter la

reconnaissance projetée. S'avançant avec sa cavalerie, que le brave

Montbrun commandait encore, il aperçut la division légère Crawfurd

partagée en deux brigades fort éloignées l'une de l'autre, et dans un

état tel qu'on aurait pu les détruire successivement, si on les eût

abordées avec une forte avant-garde. De plus, lord Wellington, avec

une armée mal rassemblée, privé de l'une de ses divisions, hors des

lieux choisis sur lesquels il aimait à combattre, aurait été

probablement vaincu s'il fût venu au secours des deux brigades de

Crawfurd, et une fois vaincu, détruit peut-être.

Par malheur, n'ayant que de la cavalerie, on ne put mettre autre chose

en avant. Le général Montbrun se jeta sur l'infanterie anglaise avec

sa vigueur accoutumée, la culbuta quoiqu'elle fût bien postée, lui

enleva quatre pièces de canon, mais ne les garda point, car, n'ayant

pas un seul bataillon, il ne put résister lorsque cette infanterie

ralliée revint sur lui. Le maréchal Marmont, présent à cette action,

demandait à grands cris la division Thiébault qui lui avait été

destinée; mais le général Dorsenne, personnage de caractère difficile

et fort préoccupé de lui-même, quoique du reste officier très-brave,

par mauvaise volonté, ou faute de temps, ne fit arriver cette division

que lorsqu'elle ne pouvait plus être utile. En effet, quand elle

parut, les deux brigades anglaises, ralliées et réunies, étaient déjà

hors d'atteinte.

[En marge: Le résultat de la concentration des deux armées françaises

se réduit au ravitaillement de Ciudad-Rodrigo.]

Le lendemain toute l'infanterie de l'armée se trouvait en ligne, mais

les Anglais étaient en pleine retraite, et avaient assez d'avance pour

qu'il ne fût plus possible de les rejoindre, du moins en une seule

marche. Il devint évident que si on les eût abordés la veille en ordre

convenable, on aurait eu chance de les écraser. Les suivre, les

atteindre, les battre, eût encore été praticable, si on avait eu pour

trois ou quatre jours de vivres sur le dos des soldats. On ne les

avait pas. Il fallut donc rebrousser chemin avec l'unique satisfaction

d'avoir ravitaillé Ciudad-Rodrigo, et le regret amer d'avoir laissé

échapper l'armée anglaise dans un moment où l'on aurait pu l'accabler.

L'irréflexion chez le principal de nos deux généraux, le défaut de

concours chez l'autre, procurèrent ainsi à l'heureux Wellington une

bonne fortune de plus, le sauvèrent d'un immense péril, et nous

privèrent de l'occasion de détruire un mortel ennemi, occasion qui

s'était en vain présentée plus d'une fois. C'était une nouvelle preuve

après mille autres des inconvénients attachés au défaut d'unité dans

le commandement, et de l'impossibilité de suppléer à cette unité par

l'autorité de Napoléon exercée à la distance de Paris à Madrid.

[En marge: Projet de Napoléon d'employer activement l'automne et

l'hiver, afin de pouvoir au printemps retirer quelques-unes des

troupes qui sont en Espagne.]

[En marge: Ses motifs de placer la conquête de Valence au rang des

opérations les plus urgentes.]

Napoléon, comme on l'a vu, persistant à penser que la réserve,

récemment préparée, pourrait suffire aux besoins de la guerre

d'Espagne, moyennant qu'on employât bien l'automne et l'hiver, après

quoi il lui serait possible de retirer au printemps la garde

impériale, voulait que les opérations importantes commençassent en

septembre. La première de ces opérations était à ses yeux d'occuper

Valence, et c'est parce que la conquête de Tarragone était

l'acheminement vers celle de Valence, qu'il avait accueilli avec tant

de plaisir, et récompensé avec tant d'éclat, le dernier exploit du

maréchal Suchet. Il prescrivit donc à ce maréchal d'être en mouvement

au plus tard vers le 15 septembre, lui promettant dès qu'il serait en

marche un fort appui sur ses derrières, soit de la part du général

Decaen qui avait remplacé le maréchal Macdonald en Catalogne, et se

trouvait débarrassé de Figuères, soit de la part du général Reille,

commandant en Navarre, qui allait recevoir deux des divisions de la

réserve. Valence prise, Napoléon se flattait que le maréchal Suchet

étendrait son action jusqu'à Grenade, que l'armée d'Andalousie

pourrait dès lors se reporter presque tout entière vers l'Estrémadure,

que la moitié au moins de cette armée se réunissant à celle de

Portugal, ramenée à une force de 50 mille hommes par la rentrée des

blessés, des malades et des détachés, on pourrait pénétrer avec 70

mille hommes dans l'Alentejo, pendant que l'armée du nord, renforcée

de deux divisions de la réserve, descendrait de son côté sur le Tage

par la route qu'avait suivie Masséna, et irait faire sa jonction avec

ces 70 mille hommes. Napoléon ne désespérait pas de pousser alors

très-vivement les Anglais, et de les conduire bien près du précipice

qu'ils avaient derrière eux en s'obstinant à rester à Lisbonne. Il

espérait même, tout en prétendant à de si vastes résultats, pouvoir

retirer sa jeune garde, à condition toutefois de la remplacer au moyen

des quatrièmes bataillons de Drouet, reconduits à Bayonne, et remplis

là des conscrits de 1811 et 1812, ce qui devait compenser, du moins

sous le rapport du nombre, le départ des régiments de la garde. On va

juger par le résultat si ce grand génie pouvait lui-même, tout grand

qu'il était, se passer de voir les choses de près pour les apprécier

sainement.

[En marge: Préparatifs de l'expédition de Valence par le maréchal

Suchet.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 13 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 22 / 42 段