Le 21 juin au matin, moment où l'on se réjouissait à Badajoz d'avoir

été délivré par les deux maréchaux réunis, une scène épouvantable se

préparait sous les murs de Tarragone. À un signal donné, toutes les

batteries tant anciennes que nouvelles commencèrent à tirer, et la

place y répondit par un feu des plus vigoureux. La plus rude bataille

n'agite pas l'air par des bruits plus terribles que ceux qui, dans un

pareil instant, retentissent devant une place assiégée. La principale

de nos batteries fut bouleversée par l'explosion de son magasin à

poudre. Le colonel Ricci fut presque enseveli sous les terres, mais

promptement dégagé, il fit rétablir la batterie et recommencer le feu.

L'infanterie, impatiente de monter à l'assaut, pressait de ses cris

l'artillerie, qui tâchait de satisfaire à ses voeux en redoublant

d'activité et de dévouement.

[En marge: Préparatifs de l'assaut contre la ville basse.]

Le soir trois brèches furent jugées praticables, l'une au bastion des

Chanoines, l'autre au bastion Saint-Charles, la troisième au-dessus

des deux premières, au fort Royal. Le général Suchet et les officiers

qui l'aidaient de leurs conseils étaient décidés à risquer dans un

assaut général le sort du siége, et à succomber, ou à emporter la

ville basse, qui une fois prise assurait la conquête de la ville

haute. Le général Suchet donna le commandement de l'assaut au général

Palombini, de service à la tranchée ce jour-là, et mit sous ses ordres

1500 grenadiers et voltigeurs avec des sapeurs munis d'échelles. Le

général Montmarie, soit pour servir de réserve, soit pour résister à

une sortie de la place, se tenait un peu à gauche avec le 5e léger et

le 116e de ligne. Plus à gauche encore, deux bataillons du 7e de ligne

appuyaient le général Montmarie lui-même. Il était convenu que l'Olivo

jetterait une masse de projectiles sur les deux villes, et que, vers

la face opposée, le général Harispe les menacerait avec toute sa

division. De leur côté les Espagnols avaient placé dans la ville basse

le général Sarfield avec leurs soldats les meilleurs. Au degré de

fureur où l'on était arrivé de part et d'autre, on avait renoncé à la

coutume de recourir aux sommations avant de livrer l'assaut.

[En marge: Assaut donné aux bastions des Chanoines et de

Saint-Charles, et conquête de la ville basse après un combat

meurtrier.]

Le soir à sept heures, le ciel resplendissant encore de lumière, trois

colonnes s'élancent à la fois sur les trois brèches. La première,

composée d'hommes d'élite des 116e, 117e et 121e, sous les ordres du

colonel du génie Bouvier, se porte vers la brèche du bastion des

Chanoines, et tâche de l'enlever malgré les Espagnols, qui lui

opposent tantôt des feux à bout portant, tantôt leurs baïonnettes.

Après une lutte des plus vives, elle parvient jusqu'au sommet de la

brèche, repousse les Espagnols, en est repoussée à son tour, mais

revient à la charge, et se soutient en combattant avec acharnement.

Une centaine de grenadiers, lancés contre une lunette située à droite,

emportent cet ouvrage, et courent ensuite vers le bastion des

Chanoines pour soutenir la troupe du colonel Bouvier. Pendant ce

temps, une seconde colonne, sous le chef de bataillon polonais

Fondzelski, composée d'hommes d'élite pris dans les 1er et 5e léger,

et dans le 42e de ligne, après s'être précipitée sur le bastion

Saint-Charles, y rencontre une résistance opiniâtre. Mais, appuyée par

une troisième colonne que commande le colonel Bourgeois, elle se

soutient sur la brèche et finit par en demeurer maîtresse. Le chef de

bataillon Fondzelski poursuit alors les Espagnols à travers la basse

ville, enlève les coupures des rues, et se bat de maison en maison,

pendant que la colonne Bourgeois, qui le suit, prend à gauche, va

tendre la main à la colonne Bouvier et l'aider à conquérir le bastion

des Chanoines. Grâce à ce secours ce bastion est enfin emporté, et les

deux troupes réunies se jettent sur le château royal. Elles en

escaladent la brèche et y pénètrent. Les Espagnols s'y défendent à

outrance et se font tuer jusqu'au dernier.

Sur ces entrefaites, le général Sarfield, accouru à la tête d'une

réserve, se précipite avec fureur sur la colonne Fondzelski, laquelle

avait déjà envahi la moitié de la basse ville. Cette colonne,

conformément aux instructions qu'elle avait reçues, se réfugie alors

dans les maisons, et s'y défend opiniâtrément en attendant qu'on

vienne à son secours. Heureusement le colonel Robert du 117e, avec

l'aide de camp du général en chef, M. de Rigny, qui amène une réserve

des 5e léger, 42e, 115e, 121e de ligne, soutient la colonne Fondzelski,

repousse les soldats de Sarfield, passe par les armes ou jette dans la

mer une partie d'entre eux, refoule les autres vers les portes de la

ville basse, et ne s'arrête que devant la muraille de la ville haute.

Quelques-uns de nos soldats s'y font tuer à force d'audace.

[En marge: Résultat du dernier assaut.]

L'assaut, commencé à sept heures, était fini à huit. Nous avions en

notre possession près d'une centaine de bouches à feu, une immense

quantité de munitions, peu de prisonniers vivants, mais beaucoup de

blessés et de morts, les bastions Saint-Charles et des Chanoines, le

fort Royal, toute la basse ville, le port et les batteries qui le

fermaient. Sans perdre de temps, on commença à tirer sur l'escadre

anglaise, qui mit aussitôt à la voile en nous saluant de ses feux.

Après ce rude combat on s'occupa de compter les pertes. Nous avions eu

à combattre 5 mille Espagnols. Nous leur avions tué environ 1300

hommes, et nous n'avions pu en prendre que 200, blessés pour la

plupart. Ils nous avaient mis 500 hommes hors de combat. On brûla 1400

cadavres tant français qu'espagnols.

[En marge: Danger d'une attaque du dehors contre nos lignes.]

[En marge: Précautions du général Suchet contre ce genre de danger.]

Nous avions déjà livré quatre assauts meurtriers, et ce n'était pas le

dernier que devait nous coûter le siége de Tarragone, exemple

extraordinaire d'héroïsme dans la défense et dans l'attaque. Il

fallait absolument en finir, car la flotte anglaise ayant remonté une

seconde fois du midi au nord les côtes de Catalogne, avait apporté au

général Campo-Verde un nouveau détachement espagnol, et de plus un

corps de deux mille Anglais. Il restait encore au moins douze mille

hommes dans la ville haute avec une immense artillerie, et une sortie

du dedans, concertée avec une attaque du dehors, pouvait à tout

instant nous surprendre. Le 24, en effet, une grande agitation se

manifesta dans la garnison, et des coureurs de cavalerie se montrèrent

dans la direction de Barcelone. Le général en chef posta le général

Harispe, sur lequel il se reposait volontiers des missions les plus

difficiles, en avant de Tarragone, sur la route de Barcelone, avec

deux divisions et toute la cavalerie de l'armée. Il se tint lui-même

entre la place, où l'on accélérait les travaux d'approche, et les

troupes du général Harispe, prêt à se porter au point où son secours

serait le plus nécessaire, et passa ces derniers jours entre la

tranchée et ses camps extérieurs.

[En marge: Attaque de la ville haute.]

[En marge: Ouverture de la brèche dans les murs de la ville haute, et

préparatifs de l'assaut décisif.]

La tranchée avait été ouverte sur une sorte de plateau légèrement

incliné qui sert de base à la ville haute, et se trouve au niveau des

toits de la ville basse. Notre première et unique parallèle embrassait

presque tout le front de la ville haute, composé en cette partie de

quatre bastions, et avait pour but principal l'établissement de deux

batteries de brèche dirigées contre le bastion Saint-Paul, le dernier

à gauche. Ce bastion couvrait l'angle formé par la face ouest que nous

attaquions, et par la face nord contre laquelle on méditait une

escalade. On pressait vivement les travaux afin d'ouvrir promptement

la brèche, car on n'espérait pas que cette garnison exaltée, après

avoir essuyé quatre assauts, voulût s'épargner le dernier, qui pouvait

cependant l'exposer à être passée au fil de l'épée. Un de nos

parlementaires s'étant présenté hors de nos tranchées en agitant un

mouchoir blanc, n'avait reçu que des injures pour toute réponse. Un

rapport de déserteur annonçant une attaque du dehors pour le 29, le

général en chef disposa tout pour livrer le dernier assaut le 28 juin

au soir. On accéléra la construction de la batterie de brèche, qui fut

complétement armée dans la nuit du 27 au 28, les troupes s'attelant

avec enthousiasme aux pièces, qu'on avait la plus grande peine à

hisser sur ce terrain escarpé. Le 28 juin, qui devait être le dernier

jour de ce siége mémorable, on ouvrit le feu dès l'aurore avec une

sorte d'anxiété, car il était urgent d'avoir rendu la brèche

praticable dans la journée même. Trois cents bons tireurs, postés sur

les parties saillantes du terrain, tiraient sur les embrasures de

l'ennemi pour démonter son artillerie, et les Espagnols eux-mêmes, se

montrant hardiment sur la brèche, tiraient de leur côté sur nos

canonniers. Rien ne pouvait ébranler ces derniers. Dès qu'ils

tombaient ils étaient remplacés par d'autres, lesquels continuaient

avec le même dévouement l'oeuvre de démolition destinée à nous ouvrir

les murs de Tarragone. Enfin vers le milieu du jour la brèche parut

s'élargir à vue d'oeil et s'abaisser en quelque sorte sous nos

boulets, qui, en accumulant les décombres, rendaient la pente moins

rapide. Nos soldats, venus de tous les points, assistaient avidement à

ce spectacle, tandis que la garnison espagnole, du haut de ses

remparts, nous provoquait par des cris et des injures.

[En marge: Formation des colonnes d'attaque.]

[En marge: Terrible assaut livré à la ville haute.]

[En marge: Succès de l'assaut livré à la ville haute, et conquête

définitive de Tarragone.]

Vers les cinq heures du soir à peu près, le général Suchet voulut

livrer l'assaut, afin d'éviter un combat de nuit, si, comme on

l'annonçait, nous trouvions la grande rue de la Rambla, qui coupe

transversalement la haute ville de Tarragone, barricadée et défendue.

Le général Habert, celui qui avait emporté la ville de Lerida, devait

commander l'assaut. Quinze cents hommes en deux détachements pris

parmi les compagnies d'élite des 1er et 5e léger, des 14e, 42e, 114e,

115e, 116e, 117e, 121e de ligne, et du premier régiment polonais de la

Vistule, furent mis sous ses ordres. Une seconde colonne à peu près

d'égale force, prise dans les régiments français et italiens présents

au siége, fut rangée sous les ordres du général Ficatier, et tenue en

réserve. À gauche et sur la face nord faisant angle avec la face ouest

que nous attaquions, le général Montmarie devait, à la tête des 116e

et 117e, essayer d'enlever par escalade la porte du Rosaire,

très-voisine du bastion battu en brèche, et répondant à l'extrémité

même de la Rambla. Ces dispositions terminées à cinq heures et demie,

le général en chef donne le signal, et la première colonne s'élançant

au pas de course franchit un certain espace à découvert, se détourne

pour éviter des aloès croissant au pied du rempart, puis reprend sa

marche directe vers la brèche, et commence à la gravir sous un feu

effroyable. Les plus hardis combattants parmi les Espagnols, armés de

fusils, de piques, de haches, poussant des cris furieux, attendent les

assaillants sur le sommet de la brèche. Sur ce terrain mouvant, sous

la fusillade à bout portant, sous les coups de piques et de

baïonnettes, nos soldats tombent, se relèvent, combattent corps à

corps, et tantôt avancent, tantôt reculent sous la double impulsion

qui par devant les repousse, par derrière les soutient et les porte en

avant. Un moment ils sont près de céder à la fureur patriotique des

Espagnols, lorsque, sur un nouveau signal du général en chef, une

seconde colonne s'élance, conduite par le général Habert, par le

colonel Pepe, par le chef de bataillon Ceroni, et par tous les aides

de camp du général Suchet, MM. de Saint-Joseph, de Rigny, d'Aramon,

Meyer, Desaix, Ricard, Auvray. À eux s'était joint un sergent italien

nommé Bianchini, lequel, pour récompense de ses prodiges de valeur à

l'attaque de l'Olivo, avait demandé et obtenu l'honneur de marcher en

tête au dernier assaut de Tarragone. Ce renfort imprime une nouvelle

et forte impulsion à notre première colonne, la soulève jusqu'au

sommet de la brèche, et y parvient avec elle. Le brave Bianchini,

après avoir reçu plusieurs coups de feu, avance encore, et tombe. Le

jeune d'Aramon est renversé d'une blessure à la cuisse. Enfin on se

fait jour à travers la masse des défenseurs, on pénètre dans la ville,

et on se jette les uns à droite, les autres à gauche, pour tourner par

le chemin de ronde les rues barricadées, notamment celle de la

Rambla. Le général en chef fait entrer aussitôt la réserve du général

Ficatier pour ce second combat, qui peut être très-meurtrier et

très-chanceux, car la garnison, forte encore de dix à douze mille

hommes, a résolu de se défendre jusqu'à la mort. Pendant ce temps, le

général Montmarie s'avance vers la porte du Rosaire avec les 116e et

117e de ligne, enlève les palissades du chemin couvert, et se jette

dans le fossé sous une fusillade meurtrière. Il veut appliquer les

échelles contre la porte, mais il la trouve murée et barricadée. Une

corde à noeuds, suspendue à l'une des embrasures, et servant aux

Espagnols pour y monter, est alors découverte par nos voltigeurs qui

s'en saisissent, et grimpent les uns à la suite des autres, tandis que

les deux régiments restés dans le fossé essuient le feu des murailles.

Mais à peine quelques-uns de nos hardis voltigeurs ont-ils pénétré de

la sorte dans la place, que les Espagnols se ruent sur eux pour les

accabler. Ils vont succomber, quand l'officier du génie Vacani, entré

dans la ville avec un détachement de sapeurs à la suite des premières

colonnes, ouvre à coups de hache la porte du Rosaire, et donne accès

aux troupes du général Montmarie. Celui-ci s'élance alors dans

l'intérieur de la ville haute, et attaque la Rambla avec les troupes

des généraux Habert et Ficatier. Nos soldats exaspérés n'écoutent plus

rien, et immolent à coups de baïonnette tout ce qu'ils rencontrent.

Acharnés contre une troupe ennemie qui s'enfuit vers la cathédrale,

ils la poursuivent vers cet édifice auquel on arrive par une

soixantaine de marches, gravissent ces marches sous un feu meurtrier,

pénètrent dans l'église, et tuent sans rémission les malheureux qui

les avaient ainsi fusillés. Toutefois, trouvant dans cette cathédrale

quelques centaines de blessés, ils s'arrêtent et les épargnent. En ce

moment huit mille hommes, seul reste vivant de la garnison, sortis par

la porte de Barcelone, cherchent à se sauver du côté de la mer. On les

pousse sur le général Harispe, qui, leur barrant le chemin, les oblige

à livrer leurs armes. À partir de cet instant, la ville haute comme la

ville basse, comme le Francoli et l'Olivo, sont en notre pouvoir.

[En marge: Résultats matériels du siége de Tarragone.]

Tel fut cet horrible assaut, le plus furieux peut-être qu'on eût

jamais livré, du moins jusqu'à cette époque. Les brèches étaient

couvertes de cadavres français, mais la ville était jonchée en bien

plus grand nombre de cadavres espagnols. Un désordre incroyable

régnait dans ces rues enflammées, où de temps en temps quelques

Espagnols fanatisés se faisaient tuer, pour avoir la satisfaction

d'égorger encore quelques Français. Nos soldats cédant à un sentiment

commun à toutes les troupes qui ont pris une ville d'assaut,

considéraient Tarragone comme leur propriété, et s'étaient répandus

dans les maisons, où ils commettaient plus de dégât que de pillage.

Mais le général Suchet et ses officiers courant après eux pour leur

persuader que c'était là un usage extrême et barbare du droit de la

guerre, n'eurent pas de peine à les ramener, surtout depuis que le

combat avait cessé, et que la fusillade ne les enivrait plus de

fureur. Peu à peu on rétablit l'ordre, on éteignit les flammes, et on

put commencer à compter les trophées, ainsi que les pertes. On avait

pris plus de 300 bouches à feu, une quantité infinie de fusils, de

projectiles, de munitions de toute espèce, une vingtaine de drapeaux,

dix mille prisonniers, et en tête le gouverneur de Contréras lui-même,

que le général Suchet traita avec les plus grands égards, quoique le

dernier assaut eût été un acte de désespoir inutile, qui aurait pu

être épargné à l'armée espagnole comme à l'armée française. Mais il

faut honorer le patriotisme, quelque emporté qu'il puisse être. Outre

les dix mille prisonniers, la garnison n'avait pas perdu moins de six

à sept mille hommes par le fer et le feu. Ce dernier assaut surtout

avait été des plus meurtriers. Quant à nous, nos pertes ne laissaient

pas d'être très-considérables. Nous n'avions pas eu moins de 4,300

hommes hors de combat, dont mille à douze cents morts, et quinze ou

dix-huit cents incapables de jamais rentrer dans les rangs, tant ils

étaient mutilés. Nous avions perdu environ vingt officiers du génie,

car ce corps, admirable en France, avait prodigué le courage autant

que l'intelligence dans ce siége mémorable, qui avait duré près de

deux mois, et pendant lequel nous avions ouvert neuf brèches, opéré

quatre descentes de fossé, livré cinq assauts, dont trois, ceux de

l'Olivo, de la ville basse et de la ville haute, étaient au rang des

plus furieux qu'on eût jamais vus.

[Date en marge: Juillet 1811.]

[En marge: Résultats moraux et politiques de la prise de Tarragone.]

[En marge: Prise du Mont-Serrat.]

[En marge: Le général Suchet retourne à Saragosse; il y trouve le

bâton de maréchal.]

La prise de Tarragone était un exploit de la plus haute importance: il

ôtait à l'insurrection catalane son principal appui, il la séparait de

l'insurrection valencienne, et devait produire dans toute la Péninsule

un immense effet moral, dont on aurait pu tirer un grand parti si

tout avait été prêt en ce moment pour accabler les Espagnols par un

vaste concours de forces. Malheureusement il n'en était rien, et avec

la préoccupation exclusive qui emportait l'esprit de Napoléon vers

d'autres desseins, ce grand siége devait avoir pour unique résultat de

nous ouvrir le chemin de Valence. Le général Suchet avait ordre de

faire sauter Tarragone, car Napoléon, avec raison, voulait réduire à

Tortose seule les places occupées dans cette partie de l'Espagne, et

ne consentait même à conserver Tortose qu'à cause des bouches de

l'Èbre. Mais Suchet ayant reconnu, d'accord avec le général Rogniat,

qu'en se bornant à conserver la ville haute on pourrait l'occuper avec

un millier d'hommes, fit sauter les ouvrages de la ville basse, laissa

dans la ville haute une garnison bien pourvue de munitions et de

vivres, tâcha de rassurer et de ramener les habitants, déposa son parc

de siége et ses munitions à Tortose, renvoya ses principaux

détachements vers les postes d'où il les avait tirés, afin de réprimer

les bandes redevenues audacieuses pendant le siége, et, avec une

brigade d'infanterie, courut après le marquis de Campo-Verde, pour

disperser son corps avant qu'il se fût rembarqué. Quoiqu'il le

poursuivît avec une grande activité, il ne put l'atteindre. Il trouva

à Villa-Nova un millier de blessés provenant du siége de Tarragone,

évacués par mer sur cette place, et formant le complément de la

garnison de 18 mille hommes dont 10 mille avaient été pris, et 6 à 7

mille tués. Il s'achemina ensuite par la route de Barcelone sur les

traces du marquis de Campo-Verde. Celui-ci ayant essuyé une espèce de

sédition de la part des Valenciens, qui voulaient être ramenés chez

eux, avait été obligé de s'en séparer, et de les embarquer à Mataro

sur la flotte anglaise. Le général Suchet, avec le général

Maurice-Mathieu, qui était sorti de Barcelone, parvint à Mataro au

moment même où l'embarquement s'achevait. Il s'attacha dès lors à

suivre Campo-Verde et à prendre le célèbre couvent du Mont-Serrat, que

ses troupes enlevèrent peu après avec une incroyable audace. Il rendit

ainsi tous les services qu'il put à l'armée de Catalogne, toujours

absorbée par le blocus de Figuères et par le ravitaillement périodique

de Barcelone, puis rentra à Saragosse pour mettre ordre aux affaires

de son gouvernement. Il y trouva le bâton de maréchal, juste prix de

ses services; car si les mémorables siéges de l'Aragon et de la

Catalogne, les plus beaux qu'on eût exécutés depuis Vauban, étaient

dus en grande partie aux officiers du génie et aux braves soldats de

l'armée d'Aragon, ils étaient dus pour une bonne partie aussi à la

sagesse militaire du général en chef, et à la profonde habileté de son

administration.

[Date en marge: Août 1811.]

[En marge: Inaction forcée pendant les mois d'été en Espagne.]

[En marge: Malgré cette inaction, l'audace des insurgés de

l'Andalousie oblige le maréchal Soult à marcher contre eux.]

[En marge: Marche du maréchal Soult sur Grenade et Murcie.]

Les mois de juillet, d'août, et quelquefois de septembre, ne pouvaient

être en Espagne que des mois d'inaction. Les Anglais étaient, pendant

ces mois brûlants, incapables de se mouvoir; nos soldats eux-mêmes,

plus agiles, plus habitués aux privations, avaient cependant besoin

qu'on leur permît de se reposer un peu de leurs marches incessantes,

et il n'y avait pas jusqu'aux Espagnols qui ne sentissent dans cette

saison s'affaiblir leur penchant à courir la campagne, ne fût-ce que

pour faire la moisson. Toutefois, en Andalousie, le maréchal Soult

avait par son séjour forcé à Llerena laissé tant d'affaires en

souffrance, qu'il avait été obligé d'employer activement ces mois

ordinairement consacrés au repos. Deux divisions espagnoles qui sous

le général Blake avaient contribué à la bataille d'Albuera, s'étaient

détachées de lord Wellington pour aller inquiéter Séville. Mais au

lieu de marcher directement à ce but, qui valait la peine d'une telle

diversion, elles s'étaient rendues dans le comté de Niebla, vers

l'embouchure de la Guadiana. Le maréchal Soult les avait fait suivre

par une de ses divisions, et avec le reste s'était rendu à Séville,

pour donner aux affaires de son gouvernement les soins qu'elles

réclamaient. Il avait trouvé les insurgés des montagnes de Ronda

toujours fort actifs, occupés à mettre le siége devant la ville même

de Ronda, et ceux de Murcie, après avoir forcé le 4e corps à se

renfermer dans Grenade, osant se porter jusqu'à Baeza et Jaen, tout

près des défilés de la Caroline, dans une position où ils pouvaient

intercepter les communications de l'Andalousie avec Madrid. Il fallait

donc marcher à la fois sur Ronda, sur Jaen, Baeza et Grenade, pour

réprimer l'audace de ces divers rassemblements. Le maréchal Soult,

profitant du départ du maréchal Victor et du général Sébastiani, avait

supprimé l'organisation en corps d'armée, mauvaise partout où Napoléon

n'était pas, avait persisté à ne laisser qu'une douzaine de mille

hommes devant Cadix, les artilleurs et les marins compris, puis

rappelant le détachement qui avait été envoyé dans le comté de Niebla,

et dont la présence avait suffi pour obliger les deux divisions du

général Blake à se rembarquer, s'était dirigé avec ce qu'il avait pu

réunir de troupes vers le royaume de Grenade.

[En marge: Dispersion des insurgés de Murcie.]

[En marge: Retour du maréchal Soult à Séville, et entrée de ses

troupes en quartiers d'été.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 13 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 21 / 42 段