été délivré par les deux maréchaux réunis, une scène épouvantable se
préparait sous les murs de Tarragone. À un signal donné, toutes les
batteries tant anciennes que nouvelles commencèrent à tirer, et la
place y répondit par un feu des plus vigoureux. La plus rude bataille
n'agite pas l'air par des bruits plus terribles que ceux qui, dans un
pareil instant, retentissent devant une place assiégée. La principale
de nos batteries fut bouleversée par l'explosion de son magasin à
poudre. Le colonel Ricci fut presque enseveli sous les terres, mais
promptement dégagé, il fit rétablir la batterie et recommencer le feu.
L'infanterie, impatiente de monter à l'assaut, pressait de ses cris
l'artillerie, qui tâchait de satisfaire à ses voeux en redoublant
d'activité et de dévouement.
[En marge: Préparatifs de l'assaut contre la ville basse.]
Le soir trois brèches furent jugées praticables, l'une au bastion des
Chanoines, l'autre au bastion Saint-Charles, la troisième au-dessus
des deux premières, au fort Royal. Le général Suchet et les officiers
qui l'aidaient de leurs conseils étaient décidés à risquer dans un
assaut général le sort du siége, et à succomber, ou à emporter la
ville basse, qui une fois prise assurait la conquête de la ville
haute. Le général Suchet donna le commandement de l'assaut au général
Palombini, de service à la tranchée ce jour-là, et mit sous ses ordres
1500 grenadiers et voltigeurs avec des sapeurs munis d'échelles. Le
général Montmarie, soit pour servir de réserve, soit pour résister à
une sortie de la place, se tenait un peu à gauche avec le 5e léger et
le 116e de ligne. Plus à gauche encore, deux bataillons du 7e de ligne
appuyaient le général Montmarie lui-même. Il était convenu que l'Olivo
jetterait une masse de projectiles sur les deux villes, et que, vers
la face opposée, le général Harispe les menacerait avec toute sa
division. De leur côté les Espagnols avaient placé dans la ville basse
le général Sarfield avec leurs soldats les meilleurs. Au degré de
fureur où l'on était arrivé de part et d'autre, on avait renoncé à la
coutume de recourir aux sommations avant de livrer l'assaut.
[En marge: Assaut donné aux bastions des Chanoines et de
Saint-Charles, et conquête de la ville basse après un combat
meurtrier.]
Le soir à sept heures, le ciel resplendissant encore de lumière, trois
colonnes s'élancent à la fois sur les trois brèches. La première,
composée d'hommes d'élite des 116e, 117e et 121e, sous les ordres du
colonel du génie Bouvier, se porte vers la brèche du bastion des
Chanoines, et tâche de l'enlever malgré les Espagnols, qui lui
opposent tantôt des feux à bout portant, tantôt leurs baïonnettes.
Après une lutte des plus vives, elle parvient jusqu'au sommet de la
brèche, repousse les Espagnols, en est repoussée à son tour, mais
revient à la charge, et se soutient en combattant avec acharnement.
Une centaine de grenadiers, lancés contre une lunette située à droite,
emportent cet ouvrage, et courent ensuite vers le bastion des
Chanoines pour soutenir la troupe du colonel Bouvier. Pendant ce
temps, une seconde colonne, sous le chef de bataillon polonais
Fondzelski, composée d'hommes d'élite pris dans les 1er et 5e léger,
et dans le 42e de ligne, après s'être précipitée sur le bastion
Saint-Charles, y rencontre une résistance opiniâtre. Mais, appuyée par
une troisième colonne que commande le colonel Bourgeois, elle se
soutient sur la brèche et finit par en demeurer maîtresse. Le chef de
bataillon Fondzelski poursuit alors les Espagnols à travers la basse
ville, enlève les coupures des rues, et se bat de maison en maison,
pendant que la colonne Bourgeois, qui le suit, prend à gauche, va
tendre la main à la colonne Bouvier et l'aider à conquérir le bastion
des Chanoines. Grâce à ce secours ce bastion est enfin emporté, et les
deux troupes réunies se jettent sur le château royal. Elles en
escaladent la brèche et y pénètrent. Les Espagnols s'y défendent à
outrance et se font tuer jusqu'au dernier.
Sur ces entrefaites, le général Sarfield, accouru à la tête d'une
réserve, se précipite avec fureur sur la colonne Fondzelski, laquelle
avait déjà envahi la moitié de la basse ville. Cette colonne,
conformément aux instructions qu'elle avait reçues, se réfugie alors
dans les maisons, et s'y défend opiniâtrément en attendant qu'on
vienne à son secours. Heureusement le colonel Robert du 117e, avec
l'aide de camp du général en chef, M. de Rigny, qui amène une réserve
des 5e léger, 42e, 115e, 121e de ligne, soutient la colonne Fondzelski,
repousse les soldats de Sarfield, passe par les armes ou jette dans la
mer une partie d'entre eux, refoule les autres vers les portes de la
ville basse, et ne s'arrête que devant la muraille de la ville haute.
Quelques-uns de nos soldats s'y font tuer à force d'audace.
[En marge: Résultat du dernier assaut.]
L'assaut, commencé à sept heures, était fini à huit. Nous avions en
notre possession près d'une centaine de bouches à feu, une immense
quantité de munitions, peu de prisonniers vivants, mais beaucoup de
blessés et de morts, les bastions Saint-Charles et des Chanoines, le
fort Royal, toute la basse ville, le port et les batteries qui le
fermaient. Sans perdre de temps, on commença à tirer sur l'escadre
anglaise, qui mit aussitôt à la voile en nous saluant de ses feux.
Après ce rude combat on s'occupa de compter les pertes. Nous avions eu
à combattre 5 mille Espagnols. Nous leur avions tué environ 1300
hommes, et nous n'avions pu en prendre que 200, blessés pour la
plupart. Ils nous avaient mis 500 hommes hors de combat. On brûla 1400
cadavres tant français qu'espagnols.
[En marge: Danger d'une attaque du dehors contre nos lignes.]
[En marge: Précautions du général Suchet contre ce genre de danger.]
Nous avions déjà livré quatre assauts meurtriers, et ce n'était pas le
dernier que devait nous coûter le siége de Tarragone, exemple
extraordinaire d'héroïsme dans la défense et dans l'attaque. Il
fallait absolument en finir, car la flotte anglaise ayant remonté une
seconde fois du midi au nord les côtes de Catalogne, avait apporté au
général Campo-Verde un nouveau détachement espagnol, et de plus un
corps de deux mille Anglais. Il restait encore au moins douze mille
hommes dans la ville haute avec une immense artillerie, et une sortie
du dedans, concertée avec une attaque du dehors, pouvait à tout
instant nous surprendre. Le 24, en effet, une grande agitation se
manifesta dans la garnison, et des coureurs de cavalerie se montrèrent
dans la direction de Barcelone. Le général en chef posta le général
Harispe, sur lequel il se reposait volontiers des missions les plus
difficiles, en avant de Tarragone, sur la route de Barcelone, avec
deux divisions et toute la cavalerie de l'armée. Il se tint lui-même
entre la place, où l'on accélérait les travaux d'approche, et les
troupes du général Harispe, prêt à se porter au point où son secours
serait le plus nécessaire, et passa ces derniers jours entre la
tranchée et ses camps extérieurs.
[En marge: Attaque de la ville haute.]
[En marge: Ouverture de la brèche dans les murs de la ville haute, et
préparatifs de l'assaut décisif.]
La tranchée avait été ouverte sur une sorte de plateau légèrement
incliné qui sert de base à la ville haute, et se trouve au niveau des
toits de la ville basse. Notre première et unique parallèle embrassait
presque tout le front de la ville haute, composé en cette partie de
quatre bastions, et avait pour but principal l'établissement de deux
batteries de brèche dirigées contre le bastion Saint-Paul, le dernier
à gauche. Ce bastion couvrait l'angle formé par la face ouest que nous
attaquions, et par la face nord contre laquelle on méditait une
escalade. On pressait vivement les travaux afin d'ouvrir promptement
la brèche, car on n'espérait pas que cette garnison exaltée, après
avoir essuyé quatre assauts, voulût s'épargner le dernier, qui pouvait
cependant l'exposer à être passée au fil de l'épée. Un de nos
parlementaires s'étant présenté hors de nos tranchées en agitant un
mouchoir blanc, n'avait reçu que des injures pour toute réponse. Un
rapport de déserteur annonçant une attaque du dehors pour le 29, le
général en chef disposa tout pour livrer le dernier assaut le 28 juin
au soir. On accéléra la construction de la batterie de brèche, qui fut
complétement armée dans la nuit du 27 au 28, les troupes s'attelant
avec enthousiasme aux pièces, qu'on avait la plus grande peine à
hisser sur ce terrain escarpé. Le 28 juin, qui devait être le dernier
jour de ce siége mémorable, on ouvrit le feu dès l'aurore avec une
sorte d'anxiété, car il était urgent d'avoir rendu la brèche
praticable dans la journée même. Trois cents bons tireurs, postés sur
les parties saillantes du terrain, tiraient sur les embrasures de
l'ennemi pour démonter son artillerie, et les Espagnols eux-mêmes, se
montrant hardiment sur la brèche, tiraient de leur côté sur nos
canonniers. Rien ne pouvait ébranler ces derniers. Dès qu'ils
tombaient ils étaient remplacés par d'autres, lesquels continuaient
avec le même dévouement l'oeuvre de démolition destinée à nous ouvrir
les murs de Tarragone. Enfin vers le milieu du jour la brèche parut
s'élargir à vue d'oeil et s'abaisser en quelque sorte sous nos
boulets, qui, en accumulant les décombres, rendaient la pente moins
rapide. Nos soldats, venus de tous les points, assistaient avidement à
ce spectacle, tandis que la garnison espagnole, du haut de ses
remparts, nous provoquait par des cris et des injures.
[En marge: Formation des colonnes d'attaque.]
[En marge: Terrible assaut livré à la ville haute.]
[En marge: Succès de l'assaut livré à la ville haute, et conquête
définitive de Tarragone.]
Vers les cinq heures du soir à peu près, le général Suchet voulut
livrer l'assaut, afin d'éviter un combat de nuit, si, comme on
l'annonçait, nous trouvions la grande rue de la Rambla, qui coupe
transversalement la haute ville de Tarragone, barricadée et défendue.
Le général Habert, celui qui avait emporté la ville de Lerida, devait
commander l'assaut. Quinze cents hommes en deux détachements pris
parmi les compagnies d'élite des 1er et 5e léger, des 14e, 42e, 114e,
115e, 116e, 117e, 121e de ligne, et du premier régiment polonais de la
Vistule, furent mis sous ses ordres. Une seconde colonne à peu près
d'égale force, prise dans les régiments français et italiens présents
au siége, fut rangée sous les ordres du général Ficatier, et tenue en
réserve. À gauche et sur la face nord faisant angle avec la face ouest
que nous attaquions, le général Montmarie devait, à la tête des 116e
et 117e, essayer d'enlever par escalade la porte du Rosaire,
très-voisine du bastion battu en brèche, et répondant à l'extrémité
même de la Rambla. Ces dispositions terminées à cinq heures et demie,
le général en chef donne le signal, et la première colonne s'élançant
au pas de course franchit un certain espace à découvert, se détourne
pour éviter des aloès croissant au pied du rempart, puis reprend sa
marche directe vers la brèche, et commence à la gravir sous un feu
effroyable. Les plus hardis combattants parmi les Espagnols, armés de
fusils, de piques, de haches, poussant des cris furieux, attendent les
assaillants sur le sommet de la brèche. Sur ce terrain mouvant, sous
la fusillade à bout portant, sous les coups de piques et de
baïonnettes, nos soldats tombent, se relèvent, combattent corps à
corps, et tantôt avancent, tantôt reculent sous la double impulsion
qui par devant les repousse, par derrière les soutient et les porte en
avant. Un moment ils sont près de céder à la fureur patriotique des
Espagnols, lorsque, sur un nouveau signal du général en chef, une
seconde colonne s'élance, conduite par le général Habert, par le
colonel Pepe, par le chef de bataillon Ceroni, et par tous les aides
de camp du général Suchet, MM. de Saint-Joseph, de Rigny, d'Aramon,
Meyer, Desaix, Ricard, Auvray. À eux s'était joint un sergent italien
nommé Bianchini, lequel, pour récompense de ses prodiges de valeur à
l'attaque de l'Olivo, avait demandé et obtenu l'honneur de marcher en
tête au dernier assaut de Tarragone. Ce renfort imprime une nouvelle
et forte impulsion à notre première colonne, la soulève jusqu'au
sommet de la brèche, et y parvient avec elle. Le brave Bianchini,
après avoir reçu plusieurs coups de feu, avance encore, et tombe. Le
jeune d'Aramon est renversé d'une blessure à la cuisse. Enfin on se
fait jour à travers la masse des défenseurs, on pénètre dans la ville,
et on se jette les uns à droite, les autres à gauche, pour tourner par
le chemin de ronde les rues barricadées, notamment celle de la
Rambla. Le général en chef fait entrer aussitôt la réserve du général
Ficatier pour ce second combat, qui peut être très-meurtrier et
très-chanceux, car la garnison, forte encore de dix à douze mille
hommes, a résolu de se défendre jusqu'à la mort. Pendant ce temps, le
général Montmarie s'avance vers la porte du Rosaire avec les 116e et
117e de ligne, enlève les palissades du chemin couvert, et se jette
dans le fossé sous une fusillade meurtrière. Il veut appliquer les
échelles contre la porte, mais il la trouve murée et barricadée. Une
corde à noeuds, suspendue à l'une des embrasures, et servant aux
Espagnols pour y monter, est alors découverte par nos voltigeurs qui
s'en saisissent, et grimpent les uns à la suite des autres, tandis que
les deux régiments restés dans le fossé essuient le feu des murailles.
Mais à peine quelques-uns de nos hardis voltigeurs ont-ils pénétré de
la sorte dans la place, que les Espagnols se ruent sur eux pour les
accabler. Ils vont succomber, quand l'officier du génie Vacani, entré
dans la ville avec un détachement de sapeurs à la suite des premières
colonnes, ouvre à coups de hache la porte du Rosaire, et donne accès
aux troupes du général Montmarie. Celui-ci s'élance alors dans
l'intérieur de la ville haute, et attaque la Rambla avec les troupes
des généraux Habert et Ficatier. Nos soldats exaspérés n'écoutent plus
rien, et immolent à coups de baïonnette tout ce qu'ils rencontrent.
Acharnés contre une troupe ennemie qui s'enfuit vers la cathédrale,
ils la poursuivent vers cet édifice auquel on arrive par une
soixantaine de marches, gravissent ces marches sous un feu meurtrier,
pénètrent dans l'église, et tuent sans rémission les malheureux qui
les avaient ainsi fusillés. Toutefois, trouvant dans cette cathédrale
quelques centaines de blessés, ils s'arrêtent et les épargnent. En ce
moment huit mille hommes, seul reste vivant de la garnison, sortis par
la porte de Barcelone, cherchent à se sauver du côté de la mer. On les
pousse sur le général Harispe, qui, leur barrant le chemin, les oblige
à livrer leurs armes. À partir de cet instant, la ville haute comme la
ville basse, comme le Francoli et l'Olivo, sont en notre pouvoir.
[En marge: Résultats matériels du siége de Tarragone.]
Tel fut cet horrible assaut, le plus furieux peut-être qu'on eût
jamais livré, du moins jusqu'à cette époque. Les brèches étaient
couvertes de cadavres français, mais la ville était jonchée en bien
plus grand nombre de cadavres espagnols. Un désordre incroyable
régnait dans ces rues enflammées, où de temps en temps quelques
Espagnols fanatisés se faisaient tuer, pour avoir la satisfaction
d'égorger encore quelques Français. Nos soldats cédant à un sentiment
commun à toutes les troupes qui ont pris une ville d'assaut,
considéraient Tarragone comme leur propriété, et s'étaient répandus
dans les maisons, où ils commettaient plus de dégât que de pillage.
Mais le général Suchet et ses officiers courant après eux pour leur
persuader que c'était là un usage extrême et barbare du droit de la
guerre, n'eurent pas de peine à les ramener, surtout depuis que le
combat avait cessé, et que la fusillade ne les enivrait plus de
fureur. Peu à peu on rétablit l'ordre, on éteignit les flammes, et on
put commencer à compter les trophées, ainsi que les pertes. On avait
pris plus de 300 bouches à feu, une quantité infinie de fusils, de
projectiles, de munitions de toute espèce, une vingtaine de drapeaux,
dix mille prisonniers, et en tête le gouverneur de Contréras lui-même,
que le général Suchet traita avec les plus grands égards, quoique le
dernier assaut eût été un acte de désespoir inutile, qui aurait pu
être épargné à l'armée espagnole comme à l'armée française. Mais il
faut honorer le patriotisme, quelque emporté qu'il puisse être. Outre
les dix mille prisonniers, la garnison n'avait pas perdu moins de six
à sept mille hommes par le fer et le feu. Ce dernier assaut surtout
avait été des plus meurtriers. Quant à nous, nos pertes ne laissaient
pas d'être très-considérables. Nous n'avions pas eu moins de 4,300
hommes hors de combat, dont mille à douze cents morts, et quinze ou
dix-huit cents incapables de jamais rentrer dans les rangs, tant ils
étaient mutilés. Nous avions perdu environ vingt officiers du génie,
car ce corps, admirable en France, avait prodigué le courage autant
que l'intelligence dans ce siége mémorable, qui avait duré près de
deux mois, et pendant lequel nous avions ouvert neuf brèches, opéré
quatre descentes de fossé, livré cinq assauts, dont trois, ceux de
l'Olivo, de la ville basse et de la ville haute, étaient au rang des
plus furieux qu'on eût jamais vus.
[Date en marge: Juillet 1811.]
[En marge: Résultats moraux et politiques de la prise de Tarragone.]
[En marge: Prise du Mont-Serrat.]
[En marge: Le général Suchet retourne à Saragosse; il y trouve le
bâton de maréchal.]
La prise de Tarragone était un exploit de la plus haute importance: il
ôtait à l'insurrection catalane son principal appui, il la séparait de
l'insurrection valencienne, et devait produire dans toute la Péninsule
un immense effet moral, dont on aurait pu tirer un grand parti si
tout avait été prêt en ce moment pour accabler les Espagnols par un
vaste concours de forces. Malheureusement il n'en était rien, et avec
la préoccupation exclusive qui emportait l'esprit de Napoléon vers
d'autres desseins, ce grand siége devait avoir pour unique résultat de
nous ouvrir le chemin de Valence. Le général Suchet avait ordre de
faire sauter Tarragone, car Napoléon, avec raison, voulait réduire à
Tortose seule les places occupées dans cette partie de l'Espagne, et
ne consentait même à conserver Tortose qu'à cause des bouches de
l'Èbre. Mais Suchet ayant reconnu, d'accord avec le général Rogniat,
qu'en se bornant à conserver la ville haute on pourrait l'occuper avec
un millier d'hommes, fit sauter les ouvrages de la ville basse, laissa
dans la ville haute une garnison bien pourvue de munitions et de
vivres, tâcha de rassurer et de ramener les habitants, déposa son parc
de siége et ses munitions à Tortose, renvoya ses principaux
détachements vers les postes d'où il les avait tirés, afin de réprimer
les bandes redevenues audacieuses pendant le siége, et, avec une
brigade d'infanterie, courut après le marquis de Campo-Verde, pour
disperser son corps avant qu'il se fût rembarqué. Quoiqu'il le
poursuivît avec une grande activité, il ne put l'atteindre. Il trouva
à Villa-Nova un millier de blessés provenant du siége de Tarragone,
évacués par mer sur cette place, et formant le complément de la
garnison de 18 mille hommes dont 10 mille avaient été pris, et 6 à 7
mille tués. Il s'achemina ensuite par la route de Barcelone sur les
traces du marquis de Campo-Verde. Celui-ci ayant essuyé une espèce de
sédition de la part des Valenciens, qui voulaient être ramenés chez
eux, avait été obligé de s'en séparer, et de les embarquer à Mataro
sur la flotte anglaise. Le général Suchet, avec le général
Maurice-Mathieu, qui était sorti de Barcelone, parvint à Mataro au
moment même où l'embarquement s'achevait. Il s'attacha dès lors à
suivre Campo-Verde et à prendre le célèbre couvent du Mont-Serrat, que
ses troupes enlevèrent peu après avec une incroyable audace. Il rendit
ainsi tous les services qu'il put à l'armée de Catalogne, toujours
absorbée par le blocus de Figuères et par le ravitaillement périodique
de Barcelone, puis rentra à Saragosse pour mettre ordre aux affaires
de son gouvernement. Il y trouva le bâton de maréchal, juste prix de
ses services; car si les mémorables siéges de l'Aragon et de la
Catalogne, les plus beaux qu'on eût exécutés depuis Vauban, étaient
dus en grande partie aux officiers du génie et aux braves soldats de
l'armée d'Aragon, ils étaient dus pour une bonne partie aussi à la
sagesse militaire du général en chef, et à la profonde habileté de son
administration.
[Date en marge: Août 1811.]
[En marge: Inaction forcée pendant les mois d'été en Espagne.]
[En marge: Malgré cette inaction, l'audace des insurgés de
l'Andalousie oblige le maréchal Soult à marcher contre eux.]
[En marge: Marche du maréchal Soult sur Grenade et Murcie.]
Les mois de juillet, d'août, et quelquefois de septembre, ne pouvaient
être en Espagne que des mois d'inaction. Les Anglais étaient, pendant
ces mois brûlants, incapables de se mouvoir; nos soldats eux-mêmes,
plus agiles, plus habitués aux privations, avaient cependant besoin
qu'on leur permît de se reposer un peu de leurs marches incessantes,
et il n'y avait pas jusqu'aux Espagnols qui ne sentissent dans cette
saison s'affaiblir leur penchant à courir la campagne, ne fût-ce que
pour faire la moisson. Toutefois, en Andalousie, le maréchal Soult
avait par son séjour forcé à Llerena laissé tant d'affaires en
souffrance, qu'il avait été obligé d'employer activement ces mois
ordinairement consacrés au repos. Deux divisions espagnoles qui sous
le général Blake avaient contribué à la bataille d'Albuera, s'étaient
détachées de lord Wellington pour aller inquiéter Séville. Mais au
lieu de marcher directement à ce but, qui valait la peine d'une telle
diversion, elles s'étaient rendues dans le comté de Niebla, vers
l'embouchure de la Guadiana. Le maréchal Soult les avait fait suivre
par une de ses divisions, et avec le reste s'était rendu à Séville,
pour donner aux affaires de son gouvernement les soins qu'elles
réclamaient. Il avait trouvé les insurgés des montagnes de Ronda
toujours fort actifs, occupés à mettre le siége devant la ville même
de Ronda, et ceux de Murcie, après avoir forcé le 4e corps à se
renfermer dans Grenade, osant se porter jusqu'à Baeza et Jaen, tout
près des défilés de la Caroline, dans une position où ils pouvaient
intercepter les communications de l'Andalousie avec Madrid. Il fallait
donc marcher à la fois sur Ronda, sur Jaen, Baeza et Grenade, pour
réprimer l'audace de ces divers rassemblements. Le maréchal Soult,
profitant du départ du maréchal Victor et du général Sébastiani, avait
supprimé l'organisation en corps d'armée, mauvaise partout où Napoléon
n'était pas, avait persisté à ne laisser qu'une douzaine de mille
hommes devant Cadix, les artilleurs et les marins compris, puis
rappelant le détachement qui avait été envoyé dans le comté de Niebla,
et dont la présence avait suffi pour obliger les deux divisions du
général Blake à se rembarquer, s'était dirigé avec ce qu'il avait pu
réunir de troupes vers le royaume de Grenade.
[En marge: Dispersion des insurgés de Murcie.]
[En marge: Retour du maréchal Soult à Séville, et entrée de ses
troupes en quartiers d'été.]