Des événements plus graves, mais ceux-ci fort glorieux pour nos armes,

quoique infructueux pour notre puissance, se passaient en Catalogne et

en Aragon à l'armée du général Suchet. On se rappelle sans doute avec

quelle précision et quelle vigueur le général Suchet avait conduit les

siéges de Lerida, de Mequinenza, de Tortose, dont le succès, venant

après la prise de Girone, terminait presque la conquête de l'Aragon et

de la Catalogne. Toutefois il restait Tarragone, la plus importante

des places de cette contrée, puisqu'elle joignait à sa force propre,

qui était grande, l'appui de la mer et des flottes anglaises. Elle

servait, comme on l'a vu, de soutien, d'asile, de magasin, d'arsenal

inépuisable à l'armée insurrectionnelle de Catalogne. Il était donc

urgent de l'assiéger et de la prendre. Le général Suchet avait fait

dans ce but d'immenses préparatifs. Il avait rassemblé des

approvisionnements considérables à Lerida, et un superbe parc de

grosse artillerie à Tortose, avec un attelage de 1500 chevaux,

ressource bien précieuse en Espagne, surtout dans ces provinces

desséchées où les fourrages étaient plus rares qu'ailleurs. Toutes ces

choses le général Suchet avait pu se les procurer sans ruiner le pays,

grâce au repos dont il faisait jouir sa province, grâce au système des

contributions régulières qu'il avait substitué à celui des enlèvements

à main armée.

Outre les magasins de grains réunis en Aragon et dans la partie de la

Catalogne qui lui avait été adjugée, il avait formé des parcs de

bestiaux, soit en achetant des boeufs et en les payant comptant aux

habitants des Pyrénées, soit en conservant avec soin les moutons

enlevés aux insurgés de Soria et de Calatayud. Son matériel bien

préparé, il avait distribué ses troupes de manière à ne pas laisser

l'Aragon exposé à l'ennemi pendant qu'il irait en basse Catalogne

essayer de conquérir Tarragone. Napoléon, en détachant de la Catalogne

la partie extrême de cette province pour la joindre à l'Aragon et

l'attribuer au général Suchet, lui avait donné en même temps 16 à 17

mille hommes de l'armée de Catalogne, et les avait remplacés dans

celle-ci par l'une des trois divisions du corps de réserve. Dans ces

16 ou 17 mille hommes se trouvaient le 7e de ligne, servant avec

gloire en Espagne depuis plusieurs années, le 16e de ligne, l'un des

régiments qui s'étaient immortalisés à Essling sous le général

Molitor, et enfin les Italiens du général Pino, troupe devenue

excellente, et aussi brave que disciplinée. Avec ce renfort, le

général Suchet comptait environ 40 mille soldats présents sous les

armes. Il en laissa 20 mille à la garde de l'Aragon, et en destina 20

mille au grand siége qu'il allait entreprendre. L'utilité de recouvrer

Figuères ne le détourna point de son objet, et pensant que Napoléon

pourvoirait directement avec des moyens tirés de France à la reprise

de cette forteresse, il marcha en deux colonnes sur Tarragone. L'une,

sous le général Harispe, y descendit de Lerida, l'autre, sous le

général Habert, y remonta de Tortose. Celle-ci escortait l'équipage de

siége. Toutes deux refoulèrent l'ennemi dans les ouvrages de la place.

Tarragone présentait, outre une garnison à peu près égale en nombre à

l'armée assiégeante, un site et des ouvrages formidables.

[En marge: Description de Tarragone.]

Tarragone, bâtie sur un rocher, d'un côté baignée par la Méditerranée,

de l'autre par le ruisseau du Francoli, qui passait sous ses murs pour

se rendre à la mer, se divisait en ville haute et ville basse. (Voir

la carte nº 52.) La ville haute était entourée de vieilles murailles

romaines et d'ouvrages modernes d'un grand relief. La ville basse,

située au pied de la ville haute, sur les terrains plats qu'arrose le

Francoli, et au bord de la mer, était défendue par une enceinte

bastionnée, régulièrement et puissamment fortifiée. Au-dessus de

l'amphithéâtre formé par les deux villes, on voyait un fort, dit de

l'Olivo, bâti sur un rocher, dominant tous les environs de ses feux,

et communiquant avec la ville par un aqueduc. Quatre cents pièces de

gros calibre garnissaient ces trois étages de fortifications. Dix-huit

mille hommes de troupes excellentes, avec un bon gouverneur, le

général de Contréras, en formaient la garnison, qu'une population

fanatique et dévouée était résolue à seconder de toutes ses forces. La

flotte anglaise pouvait sans cesse renouveler le matériel de la place

soit en munitions, soit en vivres, et y remplacer les hommes morts ou

fatigués par d'autres amenés de Catalogne et de Valence. Jamais siége

ne s'était donc offert sous un aspect plus effrayant.

[En marge: Difficultés que présente le siége de cette place.]

De quelque façon qu'on abordât Tarragone, on la trouvait également

difficile à attaquer. Au sud et à l'est, le long de la mer, on

rencontrait l'escarpement du rocher, une suite de lunettes bien

construites qui reliaient l'enceinte des deux villes à la mer, et en

outre les flottes anglaises. En se transportant au nord, on avait

devant soi non plus l'escarpement du rocher, parce que sur ce point le

site de la place se liait aux montagnes de la Catalogne, et qu'on

pouvait y arriver de plain-pied en suivant les hauteurs, mais un sol

pierreux et aride, et le fort de l'Olivo, qui à lui seul exigeait un

véritable siége. Enfin, en redescendant par l'ouest au sud, on se

trouvait devant les deux villes construites l'une au-dessus de

l'autre, devant deux étages de fortifications, dans les terrains bas

et marécageux du Francoli, avec le grave inconvénient des canonnières

anglaises à sa droite. Tous les abords étaient donc extrêmement

difficiles de quelque côté qu'on s'y prît, et obligeaient à un long

siége, que les Catalans et les Valenciens amenés et soutenus par les

Anglais ne pouvaient manquer de troubler par de fréquentes

apparitions.

[En marge: Plan d'attaque.]

Tant de difficultés ne rebutèrent point le général Suchet, qui

regardait Tarragone comme le gage le plus certain de la sécurité de la

Catalogne et de l'Aragon, et comme la clef de Valence. Ses deux

principaux lieutenants, dont nous avons déjà parlé, partageaient son

opinion, et étaient prêts à le seconder de tous leurs efforts;

c'étaient le général du génie Rogniat, esprit peu juste, mais sagace,

opiniâtre, profond dans son art, et le général d'artillerie Valée,

esprit exact, fin, élevé, joignant au coup d'oeil du champ de bataille

la prévoyance administrative indispensable aux officiers de son arme.

Après avoir conféré avec eux, le général Suchet résolut d'attaquer la

place par deux côtés à la fois, par le sud-ouest d'abord, c'est-à-dire

par les terrains bas du Francoli, bordant la ville basse, qu'il était

nécessaire de prendre avant de songer à attaquer la ville haute, et

par le nord, c'est-à-dire par le fort de l'Olivo, qu'il fallait

conquérir absolument si on voulait triompher de tout cet ensemble

d'ouvrages.

[En marge: Attaque du fort de l'Olivo.]

Tandis que l'on commençait les travaux d'approche devant la ville

basse, deux des plus braves régiments de l'armée, les 7e et 16e de

ligne, sous un jeune général de très-grande espérance, le général

Salme, entreprirent l'attaque de l'Olivo. Ils ouvrirent la tranchée

devant ce fort dans la nuit du 21 au 22 mai. Il fallait cheminer sur

des hauteurs arides, dans un sol pierreux, sans abri contre la

fraîcheur des nuits, contre la chaleur des jours, contre les feux de

la place. Il y avait en avant de l'Olivo un ouvrage qui gênait nos

tranchées, et qui en passant dans nos mains devait leur servir

d'appui. Nos soldats s'y précipitèrent à la baïonnette et

l'enlevèrent. Mais les Espagnols, qui avaient l'orgueil d'être

invincibles dans la défense des places, et qui justifiaient cet

orgueil, reparurent au nombre de 800, poussant des cris furieux, et

conduits par d'intrépides officiers qui vinrent planter leur drapeau

jusqu'au pied de l'ouvrage qu'il s'agissait de reconquérir. Les

soldats du 7e et du 16e abattirent ces braves officiers à coups de

fusil, et puis, fondant sur l'audacieuse colonne qui voulait leur

ravir leur conquête, la ramenèrent la baïonnette dans les reins jusque

sous les murs de l'Olivo.

[En marge: Configuration de l'Olivo.]

Ce fort présentait une large surface sans profondeur. C'était une

ligne de bastions bâtis sur le roc, avec fossés creusés également dans

le roc, ayant par derrière un mur crénelé qui communiquait par une

poterne avec la place. En dedans se trouvait un réduit plus élevé que

le fort lui-même, et pouvant opposer une seconde résistance à

l'assaillant victorieux. Les Espagnols avaient 1200 hommes de garnison

et 50 pièces de gros calibre dans ces ouvrages redoutables, et de plus

la faculté de recevoir des renforts de la ville, qui elle-même en

pouvait recevoir sans fin par ses communications maritimes.

[En marge: Difficulté des cheminements.]

[En marge: Sortie repoussée à la suite de laquelle est tué le général

Salme.]

On travailla plusieurs jours sous un feu continuel et en faisant des

pertes sensibles, car chaque soir on comptait de 50 à 60 morts ou

blessés dans les deux braves régiments qui avaient obtenu l'honneur

de ce premier siége. On s'avançait en zigzag sur une crête qui se

rattachait à l'Olivo, et on cheminait au moyen de sacs à terre, car il

n'était guère possible de creuser la roche dure sur laquelle on

travaillait. Enfin, voulant abréger ces approches meurtrières, on se

hâta d'établir la batterie de brèche à très-petite distance du fort,

et elle fut prête à recevoir l'artillerie le 27 au soir. L'emploi des

chevaux étant impossible sur ce terrain, les hommes s'attelèrent aux

pièces et les traînèrent sous une horrible mitraille, qui en abattait

un grand nombre sans ralentir l'ardeur des autres. L'ennemi ayant

discerné, malgré la nuit, ce que faisaient ces groupes sur lesquels il

tirait, voulut les empêcher plus directement d'arriver à leurs fins,

et essaya sur eux une brusque sortie. Le jeune et vaillant général

Salme, avec une réserve du 7e, marcha aux Espagnols, et au moment où

il poussait le cri _En avant!_ fut renversé par un biscaïen. Il expira

sur le coup. Il était adoré des soldats, et le méritait par son

courage et son esprit. Ils voulurent le venger, fondirent sur les

Espagnols, qu'ils poursuivirent à la baïonnette jusqu'au bord des

fossés de l'Olivo, et ne revinrent que ramenés par la mitraille et par

l'évidente impossibilité de l'escalade.

Pendant ce temps, les pièces de 24 avaient été mises en batterie, et

le lendemain, à la pointe du jour, le feu commença sur le bastion de

droite faisant face à notre gauche.

[En marge: Établissement de la batterie de brèche.]

À la distance où l'on était parvenu, les effets de l'artillerie

étaient terribles de part et d'autre. En peu d'heures la brèche fut

ouverte, mais l'ennemi bouleversa plusieurs fois nos épaulements, et,

au milieu de nos sacs à terre renversés, un intrépide officier

d'artillerie, le chef d'escadron Duchand, fit réparer sans cesse sous

les projectiles ennemis les désordres causés à notre batterie. Le

lendemain 29 on continua à battre en brèche toute la journée, et on

résolut de donner l'assaut, quel que fût le résultat obtenu par notre

artillerie, car il n'y avait pas moins de quinze jours qu'on était

devant Tarragone, et si un seul ouvrage coûtait autant de temps et

d'hommes, il fallait désespérer de venir à bout de la place elle-même.

Quoique ayant déjà essuyé des pertes considérables, les 7e et 16e de

ligne n'auraient pas abandonné à d'autres l'honneur d'emporter

d'assaut le fort dont ils avaient exécuté les approches. Une colonne

du 7e, forte de 300 hommes, sous le chef de bataillon Miocque, devait

se porter directement sur la brèche; une seconde de même force,

composée de soldats du 16e, sous le commandant Revel, devait tourner

par notre gauche, aborder la droite du fort, et essayer d'y pénétrer

par la gorge. Le général Harispe était prêt à appuyer ces deux

colonnes avec des réserves. Toute l'armée avait reçu l'ordre d'être

sous les armes et de simuler une attaque générale.

Au milieu de la nuit, en effet, le signal est donné et l'action

commence. Autour des deux villes, nos tirailleurs ouvrent un feu

très-vif, comme si on allait se jeter sur l'enceinte elle-même. Les

assiégés inquiets répondent de toutes leurs batteries sans savoir sur

qui. La flotte anglaise se joint à eux, tirant au hasard le long du

rivage. Les Espagnols, pour s'éclairer sur le danger qui les menace,

jettent des centaines de pots à feu, et mêlent leurs cris de fureur

aux hourras prolongés de nos soldats.

[En marge: Attaque et prise du fort de l'Olivo.]

Pendant ce tumulte, calculé de notre part, les deux colonnes d'assaut

s'élancent hors des tranchées, et font soixante ou quatre-vingts pas à

découvert sous les feux de l'Olivo. Elles arrivent au bord du fossé

taillé dans le roc, s'y précipitent, et tandis que la colonne du

commandant Miocque armée de ses échelles court droit à la brèche qui

n'était qu'imparfaitement praticable, l'autre, celle du commandant

Revel, tourne à gauche afin d'assaillir le fort par la gorge. Dans ce

moment achevaient d'entrer douze cents Espagnols, envoyés par la place

au secours de l'Olivo, et la porte du fort venait de se refermer sur

eux. Le capitaine du génie Papigny, à la tête de 30 sapeurs, attaque

la porte à coups de hache. Elle résiste, et il se saisit d'une échelle

pour passer par-dessus. Mais il tombe frappé d'une balle, et expire en

prononçant le nom de sa mère. Le commandant de la colonne Revel,

profitant de ce qu'en cet endroit, qui regarde vers la place, il n'y a

pas de fossé, fait appliquer les échelles contre l'escarpement. Les

sapeurs et les grenadiers escaladent le mur, sautent dans le fort, et

ouvrent la porte à la colonne, qui entre baïonnette baissée. En ce

même moment, la colonne Miocque, dirigée contre la brèche, et ne la

trouvant pas praticable, se sert de ses échelles. Celles-ci étant trop

courtes, le sergent de mineurs Meunier prête ses fortes épaules aux

voltigeurs, qui, montant dessus, pénètrent dans le fort et donnent la

main à leurs camarades. Mais ce moyen étant trop lent et trop

meurtrier, une partie de cette même colonne cherche une autre voie

pour pénétrer. Heureusement l'officier du génie Vacani a découvert

tout à fait à notre gauche une issue, c'est l'extrémité de l'aqueduc

amenant l'eau dans l'Olivo, laquelle n'est fermée que par des

palissades. Il les renverse avec quelques sapeurs, et procure ce

nouveau passage à nos soldats impatients d'entrer. Les deux colonnes

Revel et Miocque ayant pénétré par ces diverses issues, fondent sur

les Espagnols, qui abandonnent le fort et se retirent dans le réduit.

On les suit en soutenant contre eux un horrible combat corps à corps,

soit à la baïonnette, soit à coups de fusil. Les Espagnols, ne voyant

presque pas de salut, se défendent avec désespoir, et comme ils sont

deux fois plus nombreux que nous, et que l'escarpement du réduit

seconde leur résistance, ils nous disputent l'Olivo de manière à

rendre le succès incertain. Mais le brave général Harispe, après avoir

failli être écrasé par une bombe, accourt avec ses réserves. Cinq

cents Italiens, sous les chefs de bataillon Marcogna et Sacchini,

raniment par leur présence l'ardeur et la confiance des assaillants.

Tous ensemble escaladent le réduit, et, transportés de fureur, passent

au fil de l'épée les défenseurs opiniâtres de l'Olivo. Le général

Suchet et ses officiers, arrivés à temps, sauvent encore un millier

d'hommes; mais neuf cents Espagnols environ ont déjà succombé dans ce

terrible combat. Des cris de victoire apprennent aux assiégés et aux

assiégeants cet important triomphe.

[En marge: Vaine tentative du général Suchet pour agir sur la garnison

au moyen de la douceur.]

On trouva dans l'Olivo une cinquantaine de bouches à feu avec beaucoup

de cartouches, et sur-le-champ on se mit à l'oeuvre pour retourner les

défenses du fort contre la place, pour empêcher les Espagnols de le

reprendre, et pour rendre utile aux assiégeants une artillerie qui

leur était naguère si dommageable. Rassuré sur le résultat du siége

par le succès qu'il venait d'obtenir, mais effrayé des pertes que ce

succès même faisait présager, le général Suchet voulut profiter de

l'effet moral produit sur les deux armées, pour tenter la garnison par

des paroles conciliantes, et par la proposition d'une trêve dont le

prétexte serait d'enterrer les morts. La garnison, étonnée de notre

audace, mais se souciant peu d'avoir perdu deux mille hommes, ne

répondit que par des accents de dédain et de colère aux ouvertures du

général Suchet, et il fallut se résigner à ne rien obtenir que par la

force. La saison rendant la terre dure et difficile à excaver et les

exhalaisons dangereuses, on dut brûler les morts au lieu de les

enterrer. Malheureusement le nombre en était déjà considérable.

[En marge: Ouverture de la tranchée contre l'enceinte de la ville

basse.]

Maître de l'Olivo, on commença les travaux d'approche devant la ville

basse. Les cheminements partaient des bords du Francoli, et

s'avançaient de l'ouest à l'est, ayant à gauche l'Olivo qui loin de

nous envoyer ses feux les dirigeait contre les Espagnols, et à droite

la mer qui exigeait de grandes précautions à cause de la flotte

anglaise. On éleva en effet le long du rivage une suite de redoutes,

qu'on arma d'une très-grosse artillerie pour tenir les Anglais à

distance, et éloigner surtout leurs chaloupes canonnières. On avait

ouvert la tranchée à 130 toises de l'enceinte, qui, en cette partie,

formait un saillant propre à l'attaque. Elle présentait de ce côté

deux bastions fort rapprochés l'un de l'autre, celui des Chanoines à

notre gauche, et celui de Saint-Charles à notre droite. Ce dernier se

liait avec le mur du port et le quai d'embarquement. La masse de feux

à essuyer n'était donc pas très-inquiétante, car on n'en pouvait

recevoir que des deux bastions vers lesquels on cheminait. Il est vrai

qu'au-dessus et un peu en arrière de ces bastions se trouvait le fort

Royal, ouvrage très-élevé, et qu'à notre droite, le long de la mer, se

trouvait aussi un autre petit fort, portant le nom de Francoli parce

qu'il était situé à l'embouchure de ce ruisseau. Ce dernier ouvrage se

rattachait à la place par une muraille bastionnée. Il fut décidé que

tout en continuant les approches contre les deux bastions des

Chanoines et de Saint-Charles, on dirigerait une batterie de brèche

contre le fort du Francoli pour l'emporter d'assaut.

[En marge: Attaque et prise du fort du Francoli, situé au bord de la

mer.]

Vingt-cinq pièces de canon ayant été distribuées entre plusieurs

batteries qui tiraient à la fois sur la place et sur le fort du

Francoli, celui-ci, malgré un feu très-vif de l'ennemi, fut

promptement battu en brèche et accessible à l'audace de nos colonnes

d'assaut. Quoiqu'il eût escarpe et contrescarpe en maçonnerie, plus

des fossés pleins d'eau, on résolut de l'enlever sur-le-champ, et le

respectable Saint-Cyr Nugues, chef d'état-major du général Suchet,

conduisant trois petites colonnes d'infanterie, l'assaillit dans la

nuit du 7 au 8 juin. Nos fantassins se jetèrent dans les fossés, ayant

de l'eau jusqu'à la poitrine, et gravirent la brèche sous un feu

très-vif. Les Espagnols résistèrent d'abord avec leur opiniâtreté

ordinaire, mais l'ouvrage ne tenant à la ville que par une

communication étroite et longue adossée à la mer, ils craignirent

d'être coupés, et s'enfuirent vers la place. On les poursuivit en

criant: _En ville! en ville!_ dans l'espoir de terminer le siége par

un coup de main, mais on dut s'arrêter devant un feu épouvantable et

des ouvrages tellement imposants que toute surprise était impossible.

Le colonel Saint-Cyr Nugues ramena ses soldats dans le fort du

Francoli, se hâta ensuite de s'y établir, de reporter les terres des

parapets vers la place afin de se mettre à couvert, et de tourner

contre la rade l'artillerie qu'on venait de conquérir.

[En marge: Commencement des travaux contre l'enceinte de la ville

basse.]

C'était, le deuxième ouvrage emporté d'assaut. Mais il y en avait bien

d'autres encore à enlever par le même moyen. Il restait une lunette,

dite du Prince, adossée à la mer, et occupant le milieu du mur qui

reliait le Francoli à la place. On y fit brèche, et le 16 on la prit à

la suite d'un nouvel assaut qui fut long et meurtrier. Dès ce moment

il ne restait plus d'obstacle intermédiaire à vaincre pour aborder les

deux bastions de Saint-Charles et des Chanoines, qui se présentaient à

nous comme la tête du taureau. L'un à droite, celui de Saint-Charles,

s'appuyait, avons-nous dit, à la mer, et couvrait le mur du port;

l'autre à gauche, couvrait l'angle que la face ouest de l'enceinte

formait avec sa face nord. Au-dessus se dressait le fort Royal à

quatre bastions. Si les feux de l'ennemi n'embrassaient pas un grand

espace en largeur, ils étaient très-redoutables par leur hauteur, et

cette attaque devait nous coûter beaucoup de monde, soit pour les

approches, soit pour le service des batteries, soit pour l'assaut

lui-même, qui ne pouvait manquer de rencontrer une résistance

énergique, puisque de son succès dépendait le sort de la ville basse

et du port lui-même.

Le général Suchet désirait vivement accélérer le siége, car, outre les

pertes quotidiennes, qui en une vingtaine de jours s'élevaient déjà à

2,500 hommes, il voyait les difficultés se multiplier au dedans et au

dehors de la place. La flotte anglaise, escortant un immense convoi,

avait amené à la garnison 2 mille hommes de renfort, des vivres, des

munitions, et un brave officier, le général Sarfield, chargé de

défendre la ville basse. Elle avait ensuite débarqué sur la route de

Barcelone la division valencienne, forte de 6 mille hommes, laquelle

devait se joindre au général Campo-Verde, chef de l'armée catalane.

Celui-ci, à la tête de quinze mille hommes, tenait la campagne dans

l'espérance ou de surprendre nos convois, ou de se jeter sur nos

tranchées, par un mouvement concerté avec la garnison et la flotte.

[En marge: Le général Suchet dégarnit la frontière de l'Aragon du côté

de Teruel et de Calatayud, pour se renforcer devant Tarragone.]

Le général Harispe établi avec deux divisions, une française, une

italienne, sur la route de Barcelone, avait l'oeil sur les attaques

qui pouvaient venir de ce côté. Le général Habert posté avec une

division française sur les bords du Francoli, gardait la route de

Tortose par laquelle nous arrivaient nos convois d'artillerie, et

celle de Reus par laquelle nous arrivaient nos convois de vivres. Le

reste des troupes était employé aux travaux du siége. Les précautions

étaient donc prises contre une attaque extérieure et intérieure, et le

général Suchet comptait sur la valeur de ses soldats pour résister en

même temps à l'ennemi du dedans et du dehors. Mais nos postes,

échelonnés sur la route de nos convois, avaient tous les jours des

combats acharnés à soutenir contre les détachements de Campo-Verde, et

celui-ci se vantait d'avoir reçu de nombreux renforts, et d'être à la

veille d'en recevoir de plus considérables encore. Au risque

d'affaiblir sa ligne de défense du côté des insurgés de Teruel et de

Calatayud commandés par Villa-Campa, le général Suchet résolut

d'appeler à lui le général Abbé avec une brigade. Le sort de la

contrée dépendant du siége de Tarragone, il fallait tout sacrifier à

cet objet essentiel.

[En marge: Batteries de brèche dirigées contre les bastions des

Chanoines et de Saint-Charles, et contre le fort Royal.]

Excité par de pareilles raisons, et secondé par un dévouement sans

bornes de la part des troupes, le général Suchet ne perdait ni un jour

ni une heure. De la première parallèle on avait passé à la seconde, et

on avait disposé une suite de batteries qui, embrassant dans leur

vaste circuit les bastions des Chanoines et de Saint-Charles, devaient

faire brèche à l'un et à l'autre, et au fort Royal lui-même. Le

général, par un assaut simultané et énergique, voulait enlever la

basse ville et toutes ses défenses. Après ce grand effort, il se

flattait d'avoir presque achevé la difficile conquête de Tarragone.

Quarante-quatre pièces de siége mises en batterie entretenaient le feu

pendant que l'on continuait le travail des tranchées, et trouvaient du

reste une énergique réponse dans l'artillerie de la place, qui de ce

côté était au moins double de la nôtre. Aussi nos épaulements

étaient-ils continuellement renversés, et on voyait nos braves

artilleurs, impassibles au milieu du bouleversement de leurs

batteries, relever sans cesse leurs ouvrages, souvent même tirer à

découvert avec un sang-froid et une précision admirables. L'infanterie

mettait à les seconder un zèle digne de leur dévouement.

[En marge: Descente du fossé en face des fronts attaqués.]

Le 18, on termina la troisième parallèle. On descendit en galerie

souterraine dans les fossés des deux bastions, on renversa la

contrescarpe, on perfectionna ensuite les débouchés par lesquels les

colonnes d'assaut devaient se répandre dans les fossés, et de là

s'élancer sur les brèches. On s'occupa même, au moyen de nouvelles

batteries, d'élargir les brèches et d'en abaisser la pente.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 13 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 20 / 42 段