[En marge: Deux siéges soutenus en quelques mois.]

Après avoir soutenu un premier siége du 22 avril au 16 mai, époque de

la bataille d'Albuera, et avoir pendant ce temps arrêté par un feu

toujours supérieur les approches de l'ennemi, qui avait perdu mille

hommes sans réussir à faire brèche; après avoir été investie de

nouveau à la suite de la bataille d'Albuera sans avoir pu recevoir ni

un homme ni un sac de grain, cette brave garnison avait été, à partir

du 20 mai, assiégée par une armée de 40 mille hommes, et cette fois

attaquée à outrance. Le chef de bataillon du génie Lamare, qui

dirigeait les travaux de la défense, avait eu soin de rétablir et de

compléter les ouvrages du fort de Pardaleras (voir la carte nº 52), de

le fermer à la gorge, et en outre de pratiquer des galeries de mines

en avant des fronts que les Français avaient choisis pour le point de

leur attaque lorsqu'ils firent la conquête de Badajoz.

[En marge: Assauts victorieusement repoussés.]

Les Anglais avertis n'avaient osé porter leurs efforts de ce côté, et

ils les avaient dirigés à l'est contre le château, et au nord contre

le fort de Saint-Christoval, situé, comme on l'a dit, sur la rive

droite de la Guadiana. Les eaux du Rivillas, retenues par un barrage,

étaient devenues un puissant moyen de défense pour le château.

Malheureusement il était construit sur une saillie de terrain, et

montrait ses flancs à découvert à l'artillerie anglaise. Celle-ci, le

battant sans relâche avec plus de vingt bouches à feu, avait

complétement démoli ses hautes tours et son revêtement extérieur; mais

les terres en cette partie ayant une grande consistance, avaient

conservé leur escarpement, et la garnison déblayant le pied des

brèches sous un feu continuel de mitraille, de grenades et d'obus, les

avait rendues impraticables. De plus, le commandant Lamare avait élevé

un retranchement intérieur en arrière de la brèche, avait disposé sur

les flancs une artillerie chargée à mitraille, tandis que le général

Philippon, posté en cet endroit avec ses meilleures troupes, attendait

les assaillants pour les recevoir avec la pointe de ses baïonnettes. À

cette vue, les Anglais avaient changé leur plan et tourné toute leur

fureur contre le fort de Saint-Christoval, de l'autre côté de la

Guadiana. Attaquant ce fort par le bastion de droite, ils y avaient

ouvert deux larges brèches, et étaient résolus de les assaillir avant

même d'avoir conduit leurs approches jusqu'au bord du fossé. Cent

cinquante hommes d'infanterie et quelques soldats d'artillerie et du

génie défendaient, sous le capitaine Chauvin du 88e, le bastion

menacé. Les assiégés, après avoir comme au château déblayé

courageusement le pied de leurs murailles sous le feu ennemi, avaient

en outre hérissé le fond du fossé d'obstacles de tout genre, disposé

une ligne de bombes au sommet de chaque brèche, braqué sur les flancs

plusieurs bouches à feu chargées à mitraille, et rangé par derrière

une ligne de grenadiers pourvus de trois fusils chacun. Dans la nuit

du 6 juin, sept ou huit cents Anglais, sortant hardiment de leurs

tranchées, et parcourant à découvert quelques centaines de mètres,

s'étaient portés au bord du fossé, avaient été obligés de sauter

dedans, la contrescarpe n'ayant pas été démolie, et avaient ensuite

essayé d'escalader la brèche. Mais le feu de la mousqueterie les

accueillant de front, celui de la mitraille les prenant en flanc, les

bombes roulant dans leurs jambes, ils n'avaient pas tenu devant tant

d'obstacles, et s'étaient enfuis en laissant trois cents hommes morts

ou blessés dans les fossés du fort de Saint-Christoval.

La brave garnison ayant eu à peine cinq ou six blessés, était dans

l'enthousiasme, et ne demandait qu'à recommencer. La population,

cruellement traitée par le feu de l'ennemi, et ayant presque fini par

s'attacher aux Français, dont le triomphe pouvait seul la sauver des

horreurs d'une prise d'assaut, était remplie d'admiration. Confus et

irrités, les Anglais s'étaient vengés en accablant les jours suivants

la cité infortunée de projectiles incendiaires, et en essayant

d'élargir avec un puissant renfort d'artillerie les brèches du fort de

Saint-Christoval. Le 9 juin, en effet, ils avaient tenté de nouveau,

et avec une égale bravoure, d'assaillir les deux brèches. Deux cents

hommes du 21e, sous le capitaine Joudiou et le sergent d'artillerie

Brette, les défendaient, et on avait pris les mêmes précautions pour

en rendre l'abord presque impossible. Au milieu de la nuit, les

Anglais s'étaient élancés de leurs tranchées dans les fossés, et

avaient escaladé les décombres des murailles. Mais nos grenadiers, les

renversant à coups de fusil au pied des brèches, et fondant ensuite

sur eux à la baïonnette, en avaient fait un affreux carnage. Quelques

centaines d'Anglais avaient encore payé de leur vie cette tentative

infructueuse.

[En marge: L'approche de l'armée de secours décide lord Wellington à

s'éloigner.]

Il n'y avait plus de danger qui pût intimider cette garnison exaltée.

Malheureusement les vivres lui manquaient, elle était exténuée de

fatigues et de privations, et on craignait qu'elle ne succombât sous

le besoin, si elle ne succombait sous les coups de l'ennemi. Mais

l'approche d'une armée de secours, qui n'avait pu lui être connue,

l'avait été de lord Wellington, toujours exactement informé de nos

mouvements, et le 10 juin, apprenant la marche du général Reynier sur

le Tage, le général anglais s'était résolu à lever le siége, et avait

commencé à s'éloigner de la place. Une raison contribuait surtout à le

décider à ce sacrifice. On avait épuisé les munitions de guerre

amassées à Elvas, et il fallait sans perdre de temps employer tout ce

qu'on avait de moyens de transport pour aller en chercher à vingt-cinq

lieues, c'est-à-dire à Abrantès, principal dépôt de l'armée

britannique.

Lord Wellington, fort dépité d'avoir inutilement perdu deux mille

hommes de ses meilleures troupes sous Badajoz, et d'avoir deux fois

échoué devant cette place défendue par une poignée de Français, leva

successivement tous ses camps les 13 et 14 juin, se retira le 17 sur

la Caya, et vint s'adosser aux montagnes de Portalègre, dans une

position défensive bien choisie, comme il avait coutume de le faire en

présence des impétueux soldats de l'armée française.

[En marge: Joie de la garnison de Badajoz deux fois triomphante.]

La brave garnison en voyant disparaître l'un après l'autre les camps

de l'ennemi, se douta de ce qui se passait, et bientôt elle apprit

avec des transports de joie partagés par la population, que, grâce à

sa bravoure et aux secours qui lui arrivaient, elle allait sortir

triomphante de ce second siége comme du premier. En effet, le maréchal

Marmont, après avoir perdu quelques jours devant le Tage par

l'insuffisance de ses moyens de passage, car on n'avait pu lui envoyer

de Madrid qu'une partie de ce qu'il avait demandé, franchit le fleuve,

traversa les montagnes de Truxillo, et le 18 juin entra dans Merida.

Le même jour, il opéra sa jonction avec le maréchal Soult. Ce dernier

le remercia avec beaucoup d'effusion du secours qu'il venait d'en

recevoir, et sans lequel il aurait eu le déshonneur de se voir enlever

Badajoz, seul et périlleux trophée de deux années de guerre en

Andalousie.

[En marge: Réunion des maréchaux Soult et Marmont, et leur entrée dans

Badajoz.]

Le 20 juin les deux maréchaux, comptant cinquante et quelques mille

hommes, firent leur entrée dans Badajoz, félicitèrent l'héroïque

garnison qui avait si vaillamment défendu la place confiée à son

courage, lui distribuèrent des récompenses bien méritées, et

portèrent leurs avant-postes fort près des Anglais, qui à la vue de

l'armée combinée se renfermèrent soigneusement dans leur camp. Si

cette belle armée, qui, excepté celle du maréchal Davout, n'avait pas

d'égale en Europe, car elle était composée des anciens soldats

d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, et venait d'ajouter à ses longues

campagnes trois années des plus formidables épreuves en Espagne; si

cette belle armée, malheureuse uniquement par la faute de ses chefs,

eût été commandée par un seul maréchal au lieu de l'être par deux, et

que ce maréchal eût été Masséna, elle n'aurait pas manqué d'aller

chercher les Anglais, et de faire expier à lord Wellington tant de

succès, dus sans doute à son incontestable mérite, mais dus aussi aux

erreurs et aux passions de ses adversaires. Mais le maréchal Soult,

heureux d'avoir échappé à la confusion de voir tomber Badajoz sous ses

yeux, n'était pas disposé à braver de nouveaux hasards. Le maréchal

Marmont éprouvait pour son collègue une incurable défiance[15], et peu

de penchant à concourir avec lui à une action commune. Regardant

d'ailleurs comme un succès la marche qu'il venait d'exécuter, il ne

voulait pas compromettre ce succès en s'exposant aux chances d'une

bataille décisive. Il n'y avait alors dans l'armée française que

Masséna en qui la vue de l'ennemi allumât cet ardent patriotisme

militaire, qui s'oublie lui-même pour ne songer qu'à succomber, ou à

écraser l'adversaire placé devant lui.

[Note 15: Les Mémoires manuscrits du maréchal Marmont,

destinés à paraître un jour, donneront à ce sujet des

détails que nous croyons inutile de reproduire ici.]

[En marge: Faute des deux maréchaux de n'avoir pas profité des

cinquante mille hommes dont ils pouvaient disposer, pour livrer

bataille à lord Wellington.]

[En marge: Soins du maréchal Marmont à remplir les magasins de

Badajoz.]

Les deux maréchaux commirent donc la faute, l'une des plus graves de

cette époque, de demeurer avec 50 mille hommes devant 40 mille

ennemis, parmi lesquels on ne comptait pas 25 mille Anglais, sans

aller les combattre. Ils passèrent quelques jours autour de Badajoz

afin de pourvoir aux besoins de la place, de renforcer sa garnison, de

réparer les brèches faites à ses murs, et de remplir ses magasins

restés absolument vides. Le maréchal Marmont, remarquant même qu'on ne

s'occupait pas assez activement de ce dernier soin dans l'armée du

maréchal Soult, obligea ses régiments à moissonner le blé qui était

mûr, et à transporter les grains recueillis dans l'intérieur de

Badajoz. Déjà beaucoup d'habitants s'étaient éloignés lors du premier

siége. À la veille du second d'autres avaient suivi cet exemple. La

crainte d'un troisième siége en fit fuir encore un certain nombre, et

la plus grande partie de la ville se trouva ainsi déserte. Ce n'eût

pas été un mal, si la portion qui restait n'avait été la plus pauvre,

la moins capable de se nourrir, et la plus difficile à contenir. Au

surplus, si le troisième siége était probable, il n'était pas prochain

d'après toutes les vraisemblances, et la garnison renforcée avait le

temps de prendre ses précautions, et de se préparer à soutenir une

nouvelle épreuve.

[En marge: Conflit qui menace d'éclater entre les maréchaux Soult et

Marmont.]

[En marge: Le maréchal Soult voudrait attirer le maréchal Marmont en

Estrémadure, et lui faire prendre la position qu'il avait lui-même

longtemps occupée à Llerena.]

Les deux maréchaux étaient à peine réunis depuis quelques jours qu'une

collision faillit éclater entre eux. Il y avait longtemps que le

maréchal Soult était absent de l'Andalousie. Parti de Séville pour

venir livrer la bataille d'Albuera, s'étant opiniâtré depuis, et avec

raison, à demeurer en position à Llerena, d'où il avait réussi à

amener une concentration de forces en Estrémadure, il aurait bien

voulu attirer définitivement l'armée de Portugal dans le cercle

ordinaire de ses opérations, lui laisser la garde de Badajoz, se

décharger ainsi sur elle de cette partie difficile de sa tâche, et

consacrer enfin toutes ses forces au siége de Cadix, si fâcheusement

négligé pour celui de Badajoz. Ce voeu était naturel, mais en se

plaçant au point de vue plus élevé de l'ensemble des choses, il

n'était point raisonnable, car l'armée de Portugal avait pour

résidence nécessaire Salamanque, pour conquête à conserver

Ciudad-Rodrigo, pour tâche essentielle la défense contre les Anglais

de la Vieille-Castille, qui était la base d'opération de toutes les

armées françaises. Elle était encore dans son rôle, mais dans la

partie extrême de son rôle, lorsque suivant les Anglais du nord au

midi, elle venait leur disputer Badajoz; mais exiger qu'elle s'établît

d'une manière permanente en Estrémadure, c'était lui faire abandonner

le principal pour l'accessoire. En effet, tandis qu'elle eût gardé

Badajoz et que le maréchal Soult eût enfin assiégé Cadix, lord

Wellington n'aurait pas manqué de venir prendre Ciudad-Rodrigo (ce

qu'il put faire plus tard par suite d'une faute assez semblable à

celle que l'on conseillait en ce moment) et de couper ensuite en se

portant à Valladolid toutes les communications des Français. Il faut

ajouter que confiner l'armée de Portugal à Badajoz en l'y laissant

seule, c'était la condamner à l'impuissance dans laquelle s'était

trouvé le maréchal Soult à Llerena, et à la confusion de voir prendre

Badajoz sous ses yeux. Réduite à trente mille hommes, comme elle

l'était actuellement, elle ne pouvait rien, et elle n'avait chance de

remonter de cet effectif à celui de quarante ou quarante-cinq mille

combattants, qu'en revenant au nord, et en se mettant en mesure de

rallier tous ses hommes malades, blessés ou fatigués, qu'elle avait

laissés à Salamanque. Il n'était donc ni raisonnable ni juste d'exiger

d'elle qu'elle se fixât à Badajoz ou dans les environs.

[En marge: Le maréchal Marmont croit voir dans la proposition du

maréchal Soult une perfidie qui n'y était pas, et répond avec beaucoup

d'aigreur.]

Le maréchal Soult, pressé par les lettres qu'il recevait de Séville,

s'étant présenté un matin au quartier du maréchal Marmont pour lui

faire part de ses embarras et de ses désirs, le jeta dans un grand

étonnement et dans une excessive défiance. Laisser le maréchal Marmont

seul à Badajoz, c'était l'exposer au danger d'être assailli par plus

de 40 mille ennemis tandis qu'il n'aurait que 30 mille hommes à leur

opposer. C'était satisfaire le voeu le plus ardent de lord Wellington,

qui attendait sur la Caya que l'un des deux maréchaux fût abandonné

par l'autre pour l'accabler. Le maréchal Marmont, dont l'esprit était

fort prévenu contre le caractère de son collègue, crut voir dans cette

proposition, outre une ingratitude inouïe, le désir perfide d'exposer

l'armée de Portugal à un désastre, et conçut de cette intention,

très-gratuitement supposée, un profond ressentiment. Il s'exagérait

beaucoup les torts de son collègue, et, comme il arrive souvent, lui

prêtait des calculs que ce collègue ne faisait pas. Le maréchal Soult,

en effet, ne songeait pas à compromettre l'armée de Portugal, car il

se fût compromis lui-même, mais il voulait se décharger sur elle de

la plus ingrate partie de sa tâche, quoi qu'il pût en advenir, et

ensuite aller vaquer au soin de ses propres affaires. Le maréchal

Marmont lui répondit avec une extrême aigreur que s'il voulait

s'éloigner de sa personne en laissant à Badajoz le gros de l'armée

d'Andalousie, rien ne serait plus facile, car il resterait, lui

maréchal Marmont, pour commander les deux armées réunies, que sinon il

partirait sur-le-champ, et ne reviendrait sur la Guadiana que

lorsqu'il serait assuré d'y trouver une force assez considérable pour

que réuni à elle il pût battre les Anglais. Après avoir dit cela au

maréchal Soult, il le lui écrivit en termes secs et péremptoires, et

fit ses préparatifs de départ.

Puisqu'ils ne demeuraient pas réunis pour combattre les Anglais, les

deux maréchaux n'avaient pas mieux à faire que de mettre Badajoz dans

un état de défense respectable, puis d'aller, chacun de leur côté,

s'occuper de leurs devoirs essentiels. En effet, la présence du

maréchal Soult en Andalousie était indispensable, et il n'y aurait eu

qu'une grande bataille gagnée sur les Anglais qui eût pu l'excuser de

n'y pas être. Le nord de la Péninsule exigeait aussi que le maréchal

Marmont s'en rapprochât. En conséquence le maréchal Soult quitta

Badajoz le 27 juin, avec une forte partie de son armée pour se rendre

à Séville; seulement il laissa le général Drouet d'Erlon avec deux

divisions et quelque cavalerie pour servir de corps d'observation

autour de Badajoz. C'était une faute, car ce corps, inutile si les

Anglais s'éloignaient, insuffisant s'ils restaient, ne pouvait

qu'être compromis, comme le résultat ne tarda pas à le prouver, et il

eût bien mieux valu se borner à laisser dans Badajoz une garnison de

dix mille hommes au lieu de cinq, avec des vivres proportionnés à ce

nombre, et emmener toute l'armée d'Andalousie. Badajoz eût été mieux

en état de se défendre, et le maréchal Soult plus capable de remplir

ailleurs la tâche qui lui était assignée.

[En marge: Séparation des deux maréchaux Soult et Marmont; le premier

se retire en Andalousie, le second sur le Tage.]

Quoiqu'il en soit, il partit de Badajoz pour Séville, et le maréchal

Marmont se mit en route pour remonter vers le Tage. Les Anglais,

fatigués de deux siéges infructueux, n'ayant pas le matériel

nécessaire pour en recommencer un troisième, comptant dans leur armée

beaucoup de malades qui avaient gagné au bord de la Guadiana les

fièvres de l'Estrémadure, s'établirent sur la Sierra de Portalègre,

ayant besoin, eux aussi, de quelque repos. Ils prirent leurs quartiers

d'été, équivalant dans ces pays brûlants à ce qu'on appelle dans le

Nord les quartiers d'hiver.

[En marge: Établissement du maréchal Marmont sur le Tage.]

Le maréchal Marmont, dont la mission comme général en chef de l'armée

de Portugal était de s'opposer aux entreprises des Anglais,

premièrement à celles qu'ils essayeraient au nord où était notre ligne

principale de communication, et secondement à celles qu'ils

tenteraient aussi vers le midi, choisit avec beaucoup de discernement

la position du Tage, entre Talavera et Alcantara, comme celle d'où il

lui serait plus facile de suffire à ses diverses obligations. En

effet, des bords du Tage il pouvait par le col de Baños venir en

quatre marches à Salamanque, y faire sa jonction avec l'armée du nord,

et de concert avec elle secourir Ciudad-Rodrigo. De cette même

position il pouvait par Truxillo descendre en aussi peu de temps sur

Merida et Badajoz, s'y joindre, comme il venait de le faire, à l'armée

d'Andalousie, et courir ainsi alternativement ou au secours de

Ciudad-Rodrigo, ou au secours de Badajoz, les deux portes par

lesquelles les Anglais avaient le moyen de pénétrer du Portugal en

Espagne. Cette détermination arrêtée, il choisit le pont d'Almaraz

comme le centre des communications qu'il devait garder. Il adopta pour

son quartier général le village de Naval-Moral, situé entre le Tage et

le Tiétar, et couvert par ces deux cours d'eau. Il commença par donner

la plus grande solidité possible au pont d'Almaraz, le pourvut de deux

fortes têtes de pont, et comme le plateau de l'Estrémadure vers le col

de Mirabele fournissait des positions dominantes d'où les ouvrages

d'Almaraz pouvaient être attaqués avec avantage, il construisit

plusieurs forts sur ces positions, et y mit de petites garnisons. Sur

le cours du Tiétar il établit également un pont et une tête de pont,

de manière à pouvoir déboucher aussi facilement de ce côté que de

l'autre sur l'ennemi à l'encontre duquel il faudrait aller. Ces

précautions prises, il cantonna l'une de ses divisions à Almaraz, et

disposa sa cavalerie légère en échelons sur la route de Truxillo, pour

battre l'Estrémadure, recueillir du pain, et avoir des nouvelles de

Badajoz. Il établit une autre de ses divisions à Naval-Moral afin de

garder son quartier général; il en tint deux à Plasencia, toujours

prêtes à passer les monts et à descendre sur Salamanque, et une au col

de Baños même, pour qu'elle fût plus prête encore à déboucher en

Vieille-Castille. Enfin il laissa la sixième sur ses derrières pour

qu'elle défendît contre les insurgés la riche province d'Avila. Après

avoir fait cette sage et intelligente distribution de ses forces, qui

lui permettait de se porter en Estrémadure ou en Castille avec une

égale rapidité, le maréchal Marmont se hâta de former ses magasins, de

réparer son matériel d'artillerie, de soigner ses malades et ses

blessés restés autour de Salamanque. Placé sur la limite de l'armée du

centre, et se trouvant en contestation avec elle sur la distance à

laquelle il pourrait étendre ses réquisitions de vivres, il se rendit

à Madrid afin de s'entendre avec Joseph, qu'il avait beaucoup connu,

et avec qui, par une fatalité particulière à l'Espagne, il eut

plusieurs altercations très-vives, bien que tous deux fussent

extrêmement doux, et au fond animés de dispositions bienveillantes

l'un pour l'autre.

[En marge: Ce qui se passe dans le nord de la Péninsule pendant le

séjour de l'armée de Portugal en Estrémadure.]

On n'a pas oublié que le maréchal Bessières avait fort redouté l'effet

que devait produire sur les provinces du nord l'éloignement de l'armée

de Portugal, et avait beaucoup insisté pour empêcher son départ. Les

Anglais, de leur côté, avaient conçu l'espérance de voir ces provinces

s'insurger dès que l'armée de Portugal cesserait d'être au milieu

d'elles. Ces craintes et ces espérances étaient sans fondement, et,

malgré les excitations de la régence de Cadix, les Castillans,

mécontents des guérillas presque autant que des Français, étaient

demeurés tranquilles. À la vérité les bandes avaient profité de

l'occasion pour tenter quelques entreprises. Le Marquesito avait

surpris Santander et exercé de grands ravages dans cette province. Les

insurgés de Léon avaient tracassé le général Seras. Le maréchal

Bessières, courant à eux avec quelques régiments de la jeune garde,

les avait dispersés. Craignant de ne pouvoir occuper à la fois Burgos,

Valladolid, Salamanque, Léon, Astorga, ce maréchal avait fait sauter

les ouvrages d'Astorga, et retiré le général Bonnet des Asturies.

Depuis trois ans le général Bonnet se maintenait dans ces difficiles

provinces avec autant de vigueur que d'habileté, et contenait même la

Galice, qui n'osait remuer de peur d'être prise à revers. C'était donc

une faute de le rappeler des Asturies, car c'était laisser aux

Asturiens et aux Galiciens la liberté de descendre en Castille.

Néanmoins, malgré ces difficultés, le maréchal Bessières était

parfaitement en mesure de maîtriser la Castille, et il venait

d'ailleurs d'être renforcé par la division Souham, l'une des trois qui

composaient le corps de réserve actuellement en marche vers les

frontières d'Espagne.

[En marge: Événements de la Catalogne et de l'Aragon.]

[En marge: Importance de Tarragone.]

[En marge: Préparatifs du siége de cette place.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 13 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 19 / 42 段