Toutes ces allégations étaient vraies à quelques erreurs près, qui

devaient servir de prétexte à Napoléon pour refuser les demandes les

plus fondées. Qu'on fût arrivé à un moment favorable pour soumettre

l'Espagne épuisée, que les Anglais expulsés elle dût perdre

l'espérance, et que la fatigue se joignant à l'espérance perdue, à la

discipline rétablie, aux dévastations supprimées, elle dût être

subjuguée en assez peu de temps, ce qui se passait en Aragon et même

autour de Madrid en était la preuve. Qu'avec quelques millions on pût

créer une administration dévouée, une armée espagnole fidèle et bonne

pour la police intérieure, ce qu'on voyait à Madrid autorisait à

l'espérer; que sans même déplacer Napoléon, ce qui était difficile, on

pût suppléer à sa présence par un chef d'état-major habile et ferme,

tel que le général Suchet, par exemple; qu'en donnant à celui-ci une

autorité absolue sur tous les généraux, des troupes suffisantes et de

l'argent, il parvînt à conquérir Cadix et à pacifier l'Espagne, comme

il réussit bientôt à conquérir Tarragone et à pacifier Valence; que

laissant en dehors de sa direction une seule opération, celle

d'expulser les Anglais, on la confiât à Masséna, qu'on procurât à

celui-ci une armée de cent mille hommes et des moyens de transport

suffisants, nul doute que le sage Suchet, l'énergique Masséna, ne se

fussent entendus, et que le génie réuni des deux n'eût terminé la

guerre cruelle qui, mal conduite, allait devenir le gouffre où irait

bientôt s'abîmer la fortune de Napoléon et de la France. Mais c'était

une erreur à Joseph de croire qu'il fallait donner des millions et non

pas des milliers d'hommes, car il fallait donner l'un et l'autre;

c'était une illusion à lui de croire qu'il pût commander, et qu'il pût

n'avoir qu'un complaisant pour chef d'état-major, car il lui aurait

fallu subir un vrai chef d'armée, un chef comme le général Suchet,

ayant l'art de mêler la guerre sagement dirigée à l'administration

habile, à la politique conciliante; il lui aurait fallu enfin subir un

Vendôme, c'est-à-dire Masséna, faisant la guerre aux Anglais pour les

expulser, tandis que Suchet la ferait aux Espagnols non pour les

expulser, mais pour les soumettre et les ramener.

[En marge: Railleries et sévérités de Napoléon en réponse aux demandes

de Joseph.]

Il y avait donc beaucoup de vérité, un peu d'erreur dans le système de

Joseph, et cela suffisait pour que Napoléon recommençât ses

impitoyables railleries contre les prétentions de son frère[13]; pour

qu'il répétât, comme il l'avait dit tant de fois, que Joseph voulait

commander, qu'il se croyait général, qu'il s'imaginait que pour l'être

il suffisait de ne pas se montrer absolument dépourvu d'esprit, de

monter à cheval et de faire quelques signes de commandement; que cela

ne se passait pourtant pas de la sorte, qu'il pouvait en être ainsi de

beaucoup de stupides généraux placés à la tête des armées pour leur

honte et pour leur perte, mais qu'il n'en était pas de même des

généraux vraiment propres à conduire les hommes; qu'il fallait pour

commander joindre à une vaste et profonde intelligence, à un grand

caractère, un travail opiniâtre, une attention continue aux moindres

détails; qu'il avait, lui, ses états de troupes sur sa table, et les y

avait toujours; que c'étaient là ses lectures favorites; qu'il les

avait à portée de sa main en se couchant, et les feuilletait la nuit

quand il ne dormait pas; que grâce à ces aptitudes naturelles d'esprit

et de caractère, à cette application incessante, à une expérience

immense, il pouvait commander et être obéi, parce que ses soldats

avaient confiance en lui; mais que quant à Joseph, Dieu ne l'avait pas

fait général; qu'il était doux et spirituel, mais indolent; qu'il lui

fallait des plaisirs, et pas trop de travail; que les hommes

devinaient instinctivement ces dispositions, et que s'il lui confiait

la direction des armées françaises personne ne se croirait commandé

par un tel chef; que derrière lui on verrait toujours l'officier

chargé de le conseiller, et que personne n'obéirait, parce qu'on se

rirait du roi général, et qu'on jalouserait le général roi, exerçant

en réalité l'autorité suprême; qu'il ne pouvait donc pas lui accorder

au delà du commandement de l'armée du centre, étendant son action à

vingt ou trente lieues de Madrid; que pour de l'argent, il n'en avait

pas, que ses frères, régnant sur les pays les plus riches de l'Europe,

étaient sans cesse à lui en demander; que l'Espagne en avait assez

pour en fournir à tout le monde; que si Joseph savait administrer il

trouverait des ressources; qu'il avait bien su se procurer de l'argent

pour en donner à des favoris, pour bâtir des résidences royales, et

pour payer un luxe inutile dans l'état de ses affaires; que si

l'Espagne souffrait c'était un malheur auquel il n'y avait pas de

remède; que les soldats français souffraient aussi, et que la guerre

était la guerre; que si les Espagnols étaient las de souffrir, ils

n'avaient qu'à se soumettre; que ces prétentions de Joseph à la bonté,

à l'art de séduire les peuples, étaient ridicules; que son espoir de

faire avec des millions ce qu'on ne faisait pas avec des milliers

d'hommes ne l'était pas moins; que si on lui envoyait de l'argent et

lui retirait des troupes, cet argent serait bientôt mangé, et lui,

Joseph, avec sa cour, reconduit honteusement à Bayonne par quelques

bandes armées; qu'il fallait beaucoup de soldats, beaucoup de vigueur,

et de la terreur même, pour réduire les résistances de l'Espagne, que

la terreur amènerait la soumission, et que, la soumission venue, la

bonne administration, qu'on devait à tous les peuples, s'ensuivrait,

que l'Espagne rattachée par ces moyens à son nouveau roi, le temps

viendrait alors pour Joseph de se faire adorer, s'il y était aussi

habile qu'il le prétendait, etc.

[Note 13: Pas plus que de coutume, je n'imagine ici des

discours de fantaisie. Napoléon eut avec M. Roederer,

lorsque celui-ci revint de Madrid, des conversations

étincelantes d'esprit et de génie, dans lesquelles il dit

plus longuement et plus injurieusement tout ce que nous

allons rapporter. M. Roederer, qui écrivait chaque jour ce

qu'il voyait et entendait, a écrit ces conversations au

moment même où elles eurent lieu, et c'est en les

rapprochant, grâce à une communication que nous devons à sa

famille, des lettres de Napoléon, que nous pouvons rapporter

les pensées de celui-ci. On fit en outre écrire la plus

grande partie de ces choses à M. de Laforest, notre ministre

à Madrid.]

Napoléon, ne prenant que le côté ridicule des demandes de Joseph, n'y

répondait pas de bonne foi, car il était beaucoup trop clairvoyant

pour ne pas sentir ce qu'il y avait de vrai dans ce qu'on lui disait;

mais il ne pouvait plus changer de système, ni accorder à la guerre

d'Espagne ce qu'il s'était mis dans la nécessité de consacrer à la

guerre de Russie. Il voulait donc continuer à soutenir cette guerre

d'Espagne à peu près par les mêmes moyens, espérant qu'en exigeant

beaucoup des hommes ils feraient peut-être comme un cheval qu'on

force, et donneraient plus qu'à l'ordinaire; qu'avec moins de

ressources on réussirait plus lentement, mais qu'on réussirait

pourtant, et qu'en tout cas, si on ne réussissait pas, il réussirait,

lui, pour tout le monde, et que ses succès sur le Borysthène

suppléeraient à ceux qu'on n'aurait pas obtenus sur le Tage: pensée

funeste, née chez lui de l'éloignement des lieux sur lesquels il

raisonnait, et de l'étourdissement un peu volontaire de sa trop grande

fortune!

[En marge: Le voyage de Joseph à Paris n'amène que quelques palliatifs

insignifiants.]

Dans une pareille disposition, le voyage de Joseph, entrepris pour

persuader à Napoléon d'adopter une autre conduite en Espagne, ne

devait produire aucun résultat, et pouvait tout au plus amener

quelques palliatifs qui ne changeraient rien au fond des choses. Les

premières boutades passées, Napoléon, qui n'était dur que par moment,

qui d'ailleurs chérissait ses frères, accorda certains changements de

forme plutôt que de fond. Joseph fut toujours réduit au commandement

de l'armée du centre, mais il dut avoir sur toutes les provinces

l'autorité civile, judiciaire et politique. Il fut enjoint aux

généraux de le respecter comme roi, et comme souverain d'un pays dont

les provinces étaient temporairement occupées pour les besoins de la

guerre. Seulement, si Joseph avait la tentation, peu probable, de se

rendre auprès de l'une des armées de la Péninsule, le commandement lui

en serait immédiatement déféré. De plus, reconnaissant l'utilité

d'accroître son influence sur les provinces du Nord, à travers

lesquelles passait la ligne de communication avec la France, et où il

y avait beaucoup de gens fatigués de souffrir et disposés à se rendre,

Napoléon offrit à Joseph de remplacer le maréchal Bessières, duc

d'Istrie, par le maréchal Jourdan. La difficulté était d'amener ce

dernier à retourner en Espagne et à recevoir une mission de Napoléon,

dont il n'était pas aimé et qu'il n'aimait pas, et dont il repoussait

le système immodéré en toutes choses.

[En marge: Faible secours d'argent accordé à Joseph.]

Quant à l'argent, il aurait fallu à Joseph pour payer ses

fonctionnaires dans la capitale et les provinces du centre, pour

fournir à la dépense de sa maison et de sa garde espagnole, quatre

millions par mois, et cela sans prodigalité, car il ne lui restait

rien des papiers d'État qu'il avait eus à sa disposition au

commencement de son règne, et dont il avait consacré quelques parties

(d'ailleurs peu importantes) à ses créatures et à l'une des

résidences royales. Une fois même il avait été obligé de vendre

l'argenterie de sa chapelle pour payer sa maison. Sur les quatre

millions par mois qu'il lui aurait fallu, il en touchait à peine un,

étant réduit aux octrois de Madrid pour tout revenu, et il lui en

manquait trois[14]. Napoléon consentit à lui accorder un subside d'un

million par mois, et à lui abandonner le quart des contributions

imposées par les généraux dans toutes les provinces d'Espagne. Il

semblait que ce quart dût suffire pour compléter les quatre millions

dont Joseph ne pouvait se passer. Mais quelle chance que, laissant

souvent leurs troupes sans solde, et ayant la plus grande peine à

faire arriver un courrier, les généraux commandant voulussent

distraire des millions de leurs caisses, et pussent les expédier à

travers l'Espagne? Le général Suchet le pouvait à la rigueur, bien

qu'après avoir entretenu largement ses soldats il tînt à consacrer

l'excédant des revenus de sa province aux besoins du pays; il le

pouvait toutefois, et on verra qu'en effet il le fit, mais lui seul,

car aucun des autres n'en avait ni la volonté ni le pouvoir.

[Note 14: Tout ceci est extrait de la correspondance même de

Joseph avec le prince Berthier et avec M. de Laforest.]

[En marge: À défaut de secours efficaces, Napoléon accorde à Joseph

quelques paroles de consolation et d'espérance.]

Quoi qu'il en soit, ce furent là les secours financiers dont on

gratifia Joseph. Quant à la grave question de l'intégrité territoriale

de l'Espagne, Napoléon tint le langage le plus évasif. Il dit à Joseph

qu'il voulait bien lui laisser son royaume tel quel, mais qu'il

fallait pour intimider les Espagnols leur inspirer la crainte de

perdre quelques provinces s'ils s'obstinaient à résister, que du

reste la France, si la guerre devenait plus longue et plus coûteuse,

finirait par désirer une indemnité de ses sacrifices. Il lui conseilla

même, loin de chercher à rassurer les Espagnols, de faire au contraire

de cette crainte un moyen, moyen étrange sur des gens qui avaient bien

plus besoin d'être apaisés qu'effrayés. Au surplus, ne voulant pas

avoir quelque nouvelle scène de famille, qui se dénouerait avec le roi

d'Espagne comme avec le roi de Hollande, par une abdication, Napoléon

tâcha d'adoucir les chagrins de Joseph, de l'encourager, de lui donner

des espérances: il lui dit qu'il envoyait une réserve imposante dans

la Péninsule, que Suchet, après avoir pris Lerida, Mequinenza,

Tortose, prendrait Tarragone, puis Valence; que cette conquête

achevée, on aurait une armée à diriger vers le Midi; qu'alors l'armée

d'Andalousie pourrait seconder l'armée de Portugal, actuellement

occupée à se réorganiser, et que l'une et l'autre, accrues de la

réserve qui passait en ce moment les Pyrénées, recommenceraient vers

l'automne contre les Anglais une campagne probablement plus heureuse

que la précédente; que dans un temps assez prochain la Péninsule

pourrait ainsi être conquise, que les commandements militaires

cesseraient d'eux-mêmes, que lui, Joseph, ressaisirait alors

l'autorité royale pour l'exercer comme il l'entendrait: étranges et

funestes illusions que Napoléon partageait sans doute, mais moins

qu'il ne le disait, car dans sa pensée l'Espagne n'importait plus, et

tout ce qui n'irait pas bien au midi du continent devait trouver sa

réparation au nord.

[En marge: Retour de Joseph en Espagne.]

Joseph, quoique dégoûté de ce trône, d'où ses yeux n'apercevaient que

d'affreuses misères, Joseph, ne voulant pas non plus d'une scène de

famille, qui vaudrait à Napoléon le nouvel abandon d'un de ses frères,

et à lui la vie privée, dont il aimait le calme, mais non la modestie,

Joseph se paya de ces vaines promesses, et repartit pour l'Espagne,

moins chagrin sans doute qu'il n'en était venu, mais peu encouragé par

les promesses beaucoup trop vagues de Napoléon.

[En marge: Triste situation de Madrid lorsque Joseph y rentre.]

En traversant Vittoria, Burgos, Valladolid, il trouva les habitants

plus malheureux encore qu'il ne les avait laissés, ne put leur rien

dire de rassurant tant sur les provinces de l'Èbre que sur les autres

objets de leurs préoccupations habituelles, leur donna ce qu'on lui

avait donné à lui-même, des promesses insignifiantes, et, pour se

soustraire à des questions importunes, se hâta d'arriver à Madrid, où

tout avait empiré depuis son départ. Le seul avantage réel qu'il eût

rapporté de Paris, c'était la promesse d'un million par mois en argent

envoyé de France. Deux de ces millions étaient échus. Le premier avait

été consommé à Paris en frais de représentation et de voyage; le

second devait venir avec des convois militaires, et n'était pas venu;

l'attribution faite à Joseph du quart des contributions levées par les

généraux ne pouvait être qu'une chimère, et comme d'ordinaire il ne

restait que l'octroi de Madrid, tous les jours plus appauvri. Aussi la

maison royale, la garde espagnole, les fonctionnaires n'avaient-ils

pas reçu une piastre pendant l'absence de Joseph. Par surcroît de

malheur, l'affreuse sécheresse qui avait rendu si mauvaise la récolte

de cette année sur tout le continent, s'était fait sentir en Espagne

comme ailleurs, et le pain à Madrid était d'une cherté qui réduisait

le peuple à une véritable famine. Joseph ne rentra donc dans sa

capitale que pour y assister au spectacle le plus désolant. Il manda

ses chagrins à Paris en termes plus amers encore que ceux dont sa

correspondance était remplie avant son voyage. Mais Napoléon, occupé

de l'objet qui en ce moment absorbait toutes ses pensées, ne voulait

rien entendre, et la réserve tirée d'Italie, actuellement en marche

vers les Pyrénées, était le seul secours qu'il songeât à accorder à

l'Espagne.

[En marge: Vu les difficultés de la situation et la pénurie des

moyens, le mieux eût été de se tenir sur la défensive, et de consacrer

la réserve à tenir tête aux Anglais.]

[En marge: Au lieu de ce plan trop modeste, Napoléon songe à conquérir

le royaume de Valence, et à reporter sur Lisbonne les armées

d'Andalousie et de Portugal.]

Dans l'état des choses, le mieux eût été d'user de cette réserve pour

consolider la position des Français, et pour former en la réunissant à

l'armée de Portugal une masse capable de contenir les Anglais, de leur

disputer alternativement Badajoz ou Ciudad-Rodrigo, et de les empêcher

de faire aucun progrès dans la Péninsule, en attendant que Napoléon

eût résolu au Nord toutes les questions qu'il s'était promis d'y

résoudre. La fatale expédition d'Andalousie, que le maréchal Soult

avait désirée pour effacer le souvenir de celle d'Oporto, et Joseph

pour étendre son autorité royale sur un pays nouveau, qui nous avait

fait manquer Cadix et Lisbonne pour Badajoz dont la conquête ne

décidait rien, qui nous avait fait négliger l'objet principal de cette

guerre en dispersant inutilement les 80 mille hommes qui eussent suffi

pour expulser les Anglais, cette déplorable expédition aurait dû nous

servir de leçon, et si on ne rétrogradait pas de l'Andalousie sur la

Manche, ce qui certainement eût été le plus sage pendant que Napoléon

allait s'enfoncer dans le Nord, du moins aurait-il fallu s'arrêter à

la limite du pays conquis, et s'y établir solidement. Le général

Suchet aurait pu conserver l'Aragon, prendre même Tarragone, d'où

l'insurrection catalane tirait ses ressources; le maréchal Soult

aurait pu, sans prendre Cadix, garder l'Andalousie; l'armée de

Portugal enfin, renforcée par la réserve qui arrivait, aurait pu

suivre tous les mouvements de lord Wellington sur Ciudad-Rodrigo ou

sur Badajoz, pour les faire échouer. Mais Napoléon ne l'entendait pas

ainsi. Jugeant toujours les choses de loin, les supposant comme il lui

plaisait de les imaginer, croyant que Joseph ne sollicitait de

l'argent que pour le dissiper, que ses généraux ne réclamaient des

renforts que par l'habitude de demander toujours au delà de leurs

besoins, il s'était persuadé qu'en accordant une partie de la réserve

au général Suchet, celui-ci, Tarragone prise, serait en mesure de

conquérir Valence, que Valence conquise il lui serait facile de

s'avancer vers Grenade, que dès lors le maréchal Soult dégagé de ce

côté serait libre de se reporter vers l'Estrémadure, et que joint à

l'armée de Portugal renforcée du reste de la réserve, il pourrait

contribuer avec elle à refouler les Anglais vers Lisbonne. Comme

Napoléon ne comptait rappeler la garde et les Polonais que dans le

courant de l'hiver, il pensait que la réserve entrant en Espagne à la

fin de l'été, on aurait le temps durant l'automne d'avancer beaucoup

les affaires d'Espagne, et de conquérir presque toute la Péninsule,

sauf le Portugal, avant que lui-même partît pour la Russie. Telles

étaient les nouvelles illusions sur lesquelles fut fondé le plan des

opérations pour la fin de l'année 1811.

[En marge: Danger que court en attendant la place de Badajoz.]

Mais en attendant que la réserve fût arrivée en Espagne, que le

général Suchet eût pris Tarragone, le maréchal Soult, posté à Llerena

en vue de Badajoz, demandait qu'on l'aidât à sauver cette place, qui,

malgré sa défense héroïque, était à la veille de succomber.

[En marge: Instances du maréchal Soult pour qu'on aille au secours de

cette place.]

[En marge: Empressement du maréchal Marmont à répondre aux désirs du

maréchal Soult.]

[En marge: Réorganisation d'une partie de l'armée de Portugal.]

Le maréchal Marmont, compagnon d'armes généreux, et impatient

d'ailleurs de se signaler à la tête de l'armée de Portugal, ne

négligeait aucun soin pour se préparer à voler au secours de Badajoz.

Bien que Napoléon lui eût recommandé de ne rien entreprendre tant que

son armée ne serait pas reposée, passablement équipée, et pourvue de

chevaux, il n'hésita pas à se mettre en route dès qu'il eut satisfait

aux besoins les plus urgents de ses soldats. Sachant que réuni au

maréchal Soult il serait toujours numériquement assez fort, il

s'inquiéta plus de la qualité que de la quantité des troupes qu'il

emmenait avec lui. Il porta tous ses bataillons à 700 hommes, en

versant l'effectif dans les cadres les meilleurs, et en laissant les

cadres vides à Salamanque pour s'y refaire, et y recevoir les malades

rétablis et les recrues arrivant de France. Il réduisit ainsi son

armée, qui n'était plus que de 40 mille hommes depuis la bataille de

Fuentès d'Oñoro, à environ 30 mille combattants, dont 3 mille de

cavalerie. Avec les chevaux qu'il se procura, il attela trente-six

bouches à feu. C'était bien peu, mais c'était tout ce que les

circonstances permettaient de réunir. Il supprima la distribution en

corps d'armée, bonne sous Napoléon, qui pouvait confier les corps

d'armée à des maréchaux et se faire obéir de ces grands dignitaires,

mais fâcheuse, incommode, peu maniable pour un simple maréchal n'ayant

guère qu'une trentaine de mille hommes à sa disposition. Il lui

substitua la formation en divisions, confia ces divisions aux

meilleurs lieutenants généraux, ne garda que Reynier parmi les anciens

chefs de corps, pour avoir au besoin un lieutenant capable de le

remplacer, renvoya en outre tous les officiers fatigués ou de mauvaise

volonté, et, après avoir rendu un peu de discipline et de vigueur

physique à ses troupes par un mois de repos et de bonne nourriture, il

résolut de répondre aux pressantes instances du maréchal Soult, et

d'exécuter son mouvement sur l'Estrémadure en descendant par le col de

Baños sur le Tage, en traversant ce fleuve à Almaraz, et en s'avançant

par Truxillo sur la Guadiana. Prévoyant quelle peine il aurait à vivre

dans la vallée fort appauvrie du Tage, surtout au mois de juin, il fit

demander à l'état-major de Joseph de lui envoyer par le Tage à Almaraz

trois ou quatre cent mille rations de biscuit, avec un équipage de

pont qu'il savait exister à Madrid, afin de n'être point arrêté au

passage du fleuve.

[En marge: Mouvement du maréchal Marmont sur le Tage et la Guadiana.]

Toutes ces précautions prises, il eut recours à une feinte pour

tromper les Anglais, et les retenir devant Ciudad-Rodrigo, pendant

qu'il s'acheminerait sur Badajoz. Il fit dans cette intention préparer

quelques vivres, comme s'il voulait uniquement ravitailler

Ciudad-Rodrigo, et s'y porta en effet le 5 juin avec son avant-garde

et une partie de son corps de bataille, tandis que Reynier avec le

reste de l'armée consistant en deux divisions, franchissait le col de

Baños, descendait sur le Tage, et, au moyen du matériel venu de

Madrid, préparait le passage du fleuve à Almaraz. Le général Spencer,

resté sur l'Agueda avec quelques troupes anglaises et portugaises en

l'absence de lord Wellington, qui avait conduit trois divisions sous

les murs de Badajoz, était incapable de tenir tête à l'armée

française, et n'y pensait même pas. Il se replia à la vue des

avant-postes du maréchal Marmont, qui put communiquer sans difficulté

avec Ciudad-Rodrigo et y introduire les quelques vivres qu'il avait

amenés. Cette opération heureusement terminée, le maréchal revint

promptement sur ses pas, et rejoignit Reynier sur le Tage, sans

s'arrêter aux objections du maréchal Bessières, qui déclarait ce

mouvement de l'armée de Portugal prématuré, très-dangereux même pour

le nord de la Péninsule, tant qu'une forte partie du corps de réserve

ne serait pas entrée en Castille. Le maréchal Marmont persista

néanmoins dans ses résolutions, et continua sa marche vers

l'Estrémadure.

[En marge: Dangers et résistance de la place de Badajoz pendant le

temps qu'on met à venir à son secours.]

Il était temps qu'il parût devant Badajoz, car cette place allait

succomber si on ne venait tout de suite à son secours. Le maréchal

Soult, bien qu'il eût été rejoint par le général Drouet avec le 9e

corps, lequel avait reçu ordre de se porter en Estrémadure après la

bataille de Fuentès d'Oñoro, le maréchal Soult, comptant malgré ce

renfort tout au plus 25 mille soldats présents sous les armes, n'osait

pas se commettre dans un combat contre l'armée anglaise, forte d'au

moins 40 mille hommes depuis l'arrivée de lord Wellington avec trois

divisions. Il ne parvenait même pas à faire savoir aux malheureux

assiégés qu'on allait les secourir, tant ils étaient étroitement

bloqués; mais ceux-ci, résolus de périr les armes à la main, ne

voulaient céder ni aux menaces d'assaut ni aux assauts mêmes, et

plutôt que de se rendre avaient le parti pris de s'ensevelir sous les

ruines de la place, en y engloutissant avec eux le plus d'Anglais

qu'ils pourraient. Rien en effet dans la guerre de siéges, si féconde

chez les Français en faits admirables, ne surpasse la conduite de la

garnison de Badajoz durant les mois d'avril, de mai et de juin 1811.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 13 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 18 / 42 段