appuyés, excités par l'armée espagnole de Catalogne, qui avait sa base
à Tarragone, désolaient cette province. Il n'y avait pas un défilé
près duquel ils n'attendissent les convois pour attaquer les escortes
trop faibles, leur arracher les prisonniers, égorger entre leurs bras
les malades et les blessés, et leur enlever les vivres qu'elles
étaient chargées d'introduire dans les places, et surtout dans
Barcelone. Tandis que les miquelets rendaient les routes de
l'intérieur impraticables, les flottilles anglaises rendaient tout
aussi dangereuses les routes qui longeaient la mer. La ville de
Barcelone, où il fallait nourrir à la fois la garnison et les
habitants, avait de la peine à subsister, bien qu'une armée entière,
celle du maréchal Macdonald, fût exclusivement consacrée à la
ravitailler, et qu'on eût hasardé plusieurs expéditions maritimes pour
lui envoyer par mer des vivres et des munitions. En général il y
entrait à peu près le quart de ce qu'on lui destinait. Le général
Maurice-Mathieu, qui en était le gouverneur, déployait autant
d'intelligence que de fermeté pour se soutenir dans cette situation si
difficile, et pour intimider les habitants sans les pousser au
désespoir. Il venait récemment de se trouver dans un grand péril, et
s'en était fort heureusement tiré. On avait découvert au sein de la
ville un complot ourdi par les ennemis du dedans pour la livrer aux
ennemis du dehors. Le général en avait été informé à temps, avait
feint de ne pas l'être, avait laissé les insurgés s'avancer avec
sécurité, puis, sortant tout à coup de ce sommeil simulé, avait fait
des assaillants extérieurs une vraie boucherie, et des conspirateurs
de l'intérieur une justice sévère. Cet acte de vigueur, joint à une
administration probe et ferme, le faisait respecter et craindre. Mais
il écrivait qu'il était impossible de tenir encore longtemps une aussi
nombreuse population dans de semblables étreintes.
L'armée catalane, trouvant à Tarragone une base solide, des vivres,
des munitions, des secours de tout genre fournis par la marine
anglaise, et au besoin un refuge assuré, osait quelquefois se porter
des bords de la mer où est située Tarragone, jusqu'au pied des
Pyrénées, et, au grand étonnement de tout le monde, elle venait
d'introduire des secours dans l'importante forteresse de Figuères,
qu'une trahison, comme on l'a vu plus haut, avait fait sortir de nos
mains. Profitant du moment où les Français, sous le général
Baraguey-d'Hilliers, n'avaient pas eu le temps encore d'amener assez
de troupes devant la place pour en commencer le siége, M. de
Campo-Verde avait percé notre faible ligne de blocus, et introduit des
secours en vivres et en hommes dans la forteresse, aux grands
applaudissements de toute la Catalogne.
[En marge: Déplorable état des troupes françaises.]
Nous avons déjà dit quelle était au milieu de toutes ces misères la
situation de nos officiers et de nos soldats, endurant plus de maux
encore qu'ils n'en causaient à leurs ennemis, quelquefois poussés à
des excès regrettables par la vue des cruautés commises sur leurs
camarades, mais toujours les moins inhumains des gens de guerre de
toute nation qui attaquaient ou défendaient la Péninsule. Les soldats,
quand ils avaient pu se procurer un peu de grain ou quelque bétail
dans ces champs restés incultes et dépeuplés, quand ils avaient pu se
fabriquer quelques chaussures avec la peau des animaux dont ils
s'étaient nourris, étaient presque satisfaits. Les officiers au
contraire, habitués et obligés à vivre autrement pour soutenir la
dignité de leur rang, supportaient de cruelles souffrances de corps et
d'esprit. Faute de paye, ils n'avaient pas de quoi mettre des bottes à
leurs pieds, Napoléon, en accordant pour la solde 4 millions par mois,
c'est-à-dire 48 millions par an, et en laissant au pays le soin de
fournir le pain, la viande, le riz, avait cru suffire au nécessaire.
Mais la solde seule aurait exigé 165 millions pour 1810 et 1811,
c'est-à-dire plus de 80 millions par an au lieu de 48. Sur les sommes
dues il avait envoyé 29 millions en 1810, 48 en 1811, c'est-à-dire 77
millions au lieu de 165. Le reste, s'élevant à 88 millions, ou était
demeuré impayé, ou avait été pris sur le pays au moyen des
gouvernements militaires. Quant aux 77 millions expédiés par Napoléon,
partie avait été pillée en route, partie avait été consacrée à des
marchés d'urgence, ou à des réparations indispensables d'artillerie,
partie enfin était restée dans certains dépôts. L'armée d'Andalousie
n'avait presque rien reçu; elle habitait cependant un pays riche, et
si le maréchal Soult avait administré comme le général Suchet, elle
n'eût manqué de rien. Quant à l'armée de Portugal, condamnée à faire
la guerre dans les champs pierreux du Portugal ou de Salamanque, elle
était privée des choses les plus nécessaires à la vie. Les officiers
faisaient pitié à voir, et ils souffraient presque sans espoir de
dédommagement, car d'une part l'Empereur était loin, et de l'autre ils
n'avaient auprès de lui d'autres titres que des revers, après s'être
conduits pourtant de manière à obtenir les plus belles victoires.
Voilà, après les espérances conçues en 1810 après deux années de
nouveaux combats, après 200 mille hommes de renfort envoyés depuis la
paix de Vienne, après tant de soldats et de généraux sacrifiés, après
tant d'illustres renommées compromises, celles de Masséna, de Ney, de
Jourdan, d'Augereau, de Soult, de Victor, de Saint-Cyr, voilà où en
était la conquête de l'Espagne!
[En marge: L'Espagne était-elle invincible?]
[En marge: Divers signes qui autorisent à croire le contraire.]
Cette funeste contrée était-elle donc invincible, comme une ancienne
tradition lui en attribue le mérite, comme dans son légitime orgueil
elle se plaît à le supposer, comme l'opinion s'en est répandue depuis
la grande invasion tentée par Napoléon? D'excellents juges, ayant
horreur de la guerre d'Espagne, et l'ayant vue de près, Saint-Cyr,
Jourdan, Joseph lui-même, ne le croyaient pas, et pensaient qu'on eût
pu réussir avec des moyens plus complets, avec plus de patience et
plus de suite. On faisait beaucoup sans doute, beaucoup plus qu'il
n'aurait fallu pour un objet qui n'eût pas été l'objet principal de la
politique impériale, mais partout, faute d'un complément
indispensable, les grands moyens employés demeuraient sans effet.
L'armée de Portugal faute de quarante mille hommes de renfort et de
quelques millions pour s'équiper et se nourrir, l'armée d'Andalousie
faute de vingt-cinq mille hommes, faute de matelots, de munitions et
d'une flotte qui était oisive à Toulon, la cour de Madrid faute de
quelques millions pour payer ses employés et les Espagnols entrés à
son service, les armées du Nord faute d'une vingtaine de mille hommes
et de quelques millions pour se créer des magasins, n'arrivaient qu'à
être impuissantes et malheureuses. En un mot, près de quatre cent
mille hommes devenaient inutiles faute de cent mille hommes et de cent
millions! En toutes choses les sacrifices les plus grands sans le
dernier qui doit les compléter, restent stériles! Assurément il était
cruel de s'imposer de tels sacrifices pour l'Espagne, mais pourquoi
s'y était-on engagé? Et ne valait-il pas mieux lui donner cent mille
hommes de plus, que d'en préparer cinq cent mille pour la Russie?
[En marge: Réflexions auxquelles se livre l'Espagne dès qu'elle jouit
d'un moment de repos.]
[En marge: Symptômes de fatigue dans certaines provinces.]
[En marge: Conditions auxquelles on aurait triomphé de la résistance
des Espagnols.]
Sans doute si les cent mille hommes qu'il s'agissait d'ajouter
avaient dû demeurer inutiles comme les quatre cent mille envoyés
jusqu'alors, on aurait eu raison de n'en pas sacrifier davantage, mais
il était facile de discerner déjà dans certaines provinces les
symptômes d'une fatigue dont on aurait pu profiter. Le sentiment qui
avait soulevé l'Espagne avait été violent, unanime et légitime;
cependant après quatre années de guerre, à l'aspect de tant de sang et
de ruines, il n'était pas possible qu'elle ne se demandât pas pour qui
et pourquoi elle endurait tant de maux? En effet, dès qu'un peu de
calme se produisait quelque part, et laissait place à la réflexion,
comme à Saragosse par exemple, à Madrid, à Séville, et dans quelques
autres grandes villes, on se disait que les princes pour lesquels on
combattait étaient bien peu dignes du dévouement, qu'on leur montrait;
que, dans cette illustre et auguste famille de Bourbon, la branche
d'Espagne était la branche véritablement dégénérée, celle qui méritait
d'être livrée au fer destructeur du temps, car le principal des
descendants de Philippe V, l'honnête et inepte Charles IV, vivait à
Marseille entre le prince de la Paix et sa femme, aussi esclave de
tous les deux hors du trône que sur le trône; son fils aîné,
prisonnier à Valençay, demandait tous les jours au conquérant qui
l'avait spolié de lui accorder une princesse du sang des Bonaparte,
et, de peur d'être compromis par ceux qui tentaient de le délivrer,
les dénonçait à la police impériale; et enfin parmi eux tous, pas un
rejeton, homme ou femme, qui songeât à tendre la main à la nation
héroïque dont le sang coulait pour eux en abondance! Les cortès de
Cadix, après avoir proclamé quelques principes incontestables, mais
bien précoces pour l'Espagne, n'avaient abouti qu'à une sorte
d'anarchie. Elles vivaient à Cadix dans la misère, la discorde et les
contestations perpétuelles avec les Anglais. Toutes ces choses
l'Espagne les savait, et les appréciait dès que le canon s'éloignait
un moment de ses oreilles. Joseph, au contraire, était aux yeux de
tous ceux qui pouvaient l'approcher un prince doux, éclairé,
représentant modéré de la révolution française, promettant et faisant
justement espérer un gouvernement sagement réformateur. C'était un
prince nouveau, usurpateur si on le voulait, imposé par un autre
usurpateur, mais n'était-ce pas la tradition historique en Espagne que
le pays fût régénéré par des dynasties étrangères? Philippe V
n'était-il pas venu rajeunir l'Espagne en remplaçant les descendants
dégénérés de Charles-Quint? Et Charles-Quint lui-même, quoique
héritier légitime, n'avait-il pas été un prince étranger, apportant la
brillante civilisation des Flandres à l'Espagne, où il ne restait de
Ferdinand et d'Isabelle que Jeanne la Folle? Ne pouvait-on pas
concevoir de Joseph de semblables espérances? À Madrid, où il était vu
de près, on avait fini par l'apprécier, et par s'apaiser un peu à son
égard. En Aragon, où l'on avait le général Suchet pour représentant du
nouveau gouvernement, on s'habituait à penser du bien de ce
gouvernement, et à se dire que sans la guerre il vaudrait cent fois
mieux que celui de l'inquisition, du prince de la Paix et de la reine
Marie-Louise. Seulement la guerre éternelle, la misère, les incendies,
les pillages, l'idée généralement répandue que si Napoléon ne prenait
pas l'Espagne tout entière il prendrait au moins les provinces de
l'Èbre, révoltaient les Espagnols les plus modérés. Mais il était
facile d'apercevoir à Madrid et autour de ce centre, que si Joseph
avait pu payer ses fonctionnaires, solder son armée, la nourrir sur
ses magasins et non aux dépens du pays, maintenir l'ordre et la
discipline comme en Aragon, obtenir de Napoléon et des généraux les
respects dus au souverain de tout pays, mais indispensables envers le
roi d'une nation aussi fière que la nation espagnole, que si on avait
pu surtout dissiper la crainte de voir enlever à l'Espagne les bords
de l'Èbre, on serait parvenu à obtenir un commencement de soumission.
Ce sentiment produit dans la capitale, où il se manifestait toutes les
fois que les choses allaient un peu moins mal, se serait communiqué
aux grandes villes, où déjà on le voyait percer de temps en temps.
Chose digne de remarque, les soldats espagnols, qui dans le principe
désertaient lorsqu'on les enrôlait au service de Joseph, commençaient,
soit fatigue, soit jalousie des guérillas, à se montrer fidèles quand
on prenait le soin de les payer. Joseph en avait quatre ou cinq mille
qui servaient bien, et restaient au drapeau moyennant qu'on acquittât
leur solde. Il était évident qu'avec de l'argent on aurait pu en avoir
vingt ou trente mille, autant qu'on aurait voulu, et qu'ils seraient
devenus d'excellentes troupes à l'école des Français. Les guérillas
mêmes, vrais bandits qui ne désiraient que le pillage, se laissaient
peu à peu attirer par l'appât de la solde. On en avait amnistié un
certain nombre dans la Manche, autour de Tolède, vers Guadalaxara, on
les avait payés, et ils s'étaient soumis, avaient même pris du
service.
Sans doute aucun de ces symptômes favorables ne se produisait près des
foyers d'insurrection, où les passions étaient énergiques et
persistantes, où les Anglais excitaient et soutenaient les sentiments
hostiles à la France, où les espérances de succès se maintenaient dans
toute leur ferveur, où le pillage surtout était lucratif; mais
ailleurs il en était autrement, et bien que la situation des Français
fût extrêmement difficile dans la Péninsule, il est vrai que la
fatigue, très-grande dans les classes aisées, immense chez le paysan,
l'absence d'un but raisonnable, car ce n'en était pas un que de
recouvrer les Bourbons de Marseille et de Valençay, allaient décider
de la soumission des Espagnols, si on tentait un dernier et puissant
effort, si avant tout on expulsait les Anglais, si on employait à
cette oeuvre essentielle les forces nécessaires, si on prenait
Lisbonne et Cadix qui pouvaient être pris, si on s'attachait à
réprimer les guérillas sans imiter leurs ravages, si on ajoutait aux
forces existantes les forces que réclamaient ces divers objets, si
non-seulement on ajoutait ces forces, mais si on faisait les frais de
leur entretien, si on épargnait ainsi au pays les principales misères
de la guerre, si enfin on ajoutait à ces moyens une direction
supérieure, impossible de loin, ce qui veut dire que si on avait
consacré à l'Espagne non une moitié mais la presque totalité des
ressources de l'Empire, et l'Empereur lui-même, il est à peu près
certain qu'on eût réussi. Une partie seulement de ce qu'on préparait
pour pénétrer en Russie eût suffi pour trancher victorieusement la
question qu'on avait soulevée en envahissant l'Espagne. Et c'est
justement à quoi Napoléon ne voulait pas se décider!--L'Espagne,
écrivait-il à Joseph, me dévorerait si je me laissais faire.--Parole
d'une inconséquence déplorable, et qui devait bientôt avoir des suites
funestes! Nous l'avons déjà dit, puisque Napoléon avait eu le tort de
transporter la question européenne en Espagne, il fallait la résoudre
là où il l'avait placée, et ne point chercher à la résoudre ailleurs.
Puisque la fortune, le favorisant encore, même dans ses fautes, comme
si elle eût voulu lui laisser le loisir de les réparer, lui amenait
les Anglais sur le continent, les Anglais insaisissables sur les mers,
il fallait à tout prix les vaincre sur l'élément où nous dominions,
car eux vaincus le monde se serait rendu. Mais les avoir à portée de
nos armées et ne pas les battre, se laisser battre par eux au
contraire, c'était renoncer volontairement au prestige de notre
invincibilité sur terre, et en rendant au continent l'espérance de
nous vaincre, lui en inspirer la pensée! Expulser les Anglais par un
grand effort militaire, soumettre les Espagnols par la persévérance et
la douceur, était la double tâche qu'on s'était imposée par l'attentat
de Bayonne, dont l'accomplissement eût amené la fin non-seulement des
affaires d'Espagne, mais des affaires européennes (autant du moins
qu'il y a quelque chose de fini pour les dominations exorbitantes); et
se détourner de cette tâche obligée, par dégoût des difficultés, par
dégoût surtout des lenteurs de cette guerre, pour aller chercher en
d'autres lieux une solution des plus hasardeuses, avec la moitié
seulement de ses forces, l'autre moitié restant en Espagne pour n'y
rien faire d'utile, est une faute qu'on retrouve partout dans cette
histoire, qu'on ne peut s'empêcher de signaler sans cesse, car elle
poursuit l'esprit avec la puissance et l'amertume d'un affreux
remords.
[En marge: Langage que font entendre à Joseph quelques Espagnols
modérés.]
Lorsque Joseph, poussé au désespoir, avait quitté Madrid pour aller
demander à Napoléon ou une autre direction des affaires espagnoles, ou
la faculté de rentrer dans la vie privée, beaucoup d'honnêtes gens à
Madrid, à Valladolid, à Burgos, à Vittoria, l'avaient abordé, et lui
avaient dit:--Voyez ce que nous souffrons, et jugez si on peut espérer
de nous ramener avec un tel régime! Nous sommes pillés, incendiés,
souvent assassinés par vos soldats et par ceux qui se disent les
nôtres; nos biens, nos vies sont ainsi à la merci des bandits de
toutes les nations. Nous n'espérons rien du gouvernement anarchique de
Cadix, du gouvernement corrompu de Ferdinand, et nous nous
résignerions à tout recevoir du vôtre. Mais privés pour toujours
peut-être de nos colonies, nous sommes menacés encore de l'être de nos
provinces de l'Èbre, et on ne veut pas même nous rendre honorable le
retour vers vous! On vous méprise vous-même, on vous insulte
publiquement, au moment où l'on travaille à faire de vous notre roi:
comment veut-on que nous nous soumettions? Vos fonctionnaires, bafoués
par les généraux, mourant presque de faim, sont réduits à se nourrir
de la ration du soldat; comment pourraient-ils jouir de la moindre
considération? Vous allez à Paris, rapportez nos paroles à l'Empereur.
Votre départ est interprété de deux façons: par vos ennemis, comme
l'heure où le voile va être enfin déchiré, où l'Espagne va être
déclarée province française, à la façon de Lubeck, de Hambourg, de
Florence et de Rome; par vos amis, rares encore, comme un recours au
génie supérieur de votre frère, afin de l'informer de ce qu'il ignore,
peut-être même de l'amener ici, et de tout arranger par sa présence.
Tâchez que cette dernière supposition se réalise. Courez à Paris,
parlez, faites entendre la vérité, obtenez de nouvelles forces,
rapportez pour vous de l'autorité, pour nous une déclaration
rassurante quant à l'intégrité de notre territoire, rapportez des
moyens de discipline, c'est-à-dire de quoi payer vos troupes et les
nôtres, et soyez certain que s'il en coûte de l'argent à la France,
l'Espagne rendra bientôt avec usure les avances qu'on lui aura faites.
L'instant est propice, car malgré vos revers apparents, malgré les
succès momentanés de vos ennemis, la lassitude est générale, elle peut
se convertir ou en soumission, ou en désespoir, désespoir qui sera
terrible pour ceux qui l'auront provoqué.--
[En marge: Vains efforts de Joseph pour faire accueillir par Napoléon
les idées des Espagnols modérés dont il est l'organe.]
[En marge: Le prince Berthier chargé d'être intermédiaire entre Joseph
et Napoléon, afin d'éviter des scènes fâcheuses entre les deux
frères.]
[En marge: Ce que Joseph demande pour assurer la soumission de
l'Espagne.]
Ces paroles proférées par des bouches honnêtes et dignes de foi,
avaient été portées à Paris par Joseph, qui, venu en France pour le
baptême du Roi de Rome, y avait passé les mois de mai, de juin et de
juillet. Malheureusement Joseph, tout en ayant raison, avait ses
faiblesses qui étaient fort pardonnables assurément, mais qui lui
ôtaient auprès de Napoléon l'autorité dont il aurait eu besoin. Il
était, comme nous l'avons dit, bon, sensé, honnête, mais indolent, ami
des plaisirs, de la dépense et des complaisants (en quoi les princes
nouveaux ou anciens ne diffèrent guère), infiniment trop persuadé de
ses talents militaires et très-jaloux de son autorité. C'étaient là de
bien petits défauts sans doute, mais quand il était venu dire qu'il
lui fallait de l'argent, beaucoup plus encore que des soldats
français, car avec des Espagnols bien payés il conquerrait l'Espagne
et s'y ferait adorer; que cependant il lui fallait aussi des soldats
français, spécialement contre les Anglais; qu'il lui fallait enfin du
pouvoir, et notamment le commandement supérieur des armées, afin de
réprimer les excès et d'obtenir le respect dû à sa qualité de roi, ces
choses vraies en grande partie, mais suspectes dans sa bouche, avaient
été très-mal accueillies, à ce point qu'un intermédiaire était devenu
nécessaire pour empêcher des scènes fâcheuses entre les deux frères.
Le prince Berthier, comme major général des armées d'Espagne, avait
été choisi, et on n'en pouvait trouver un plus judicieux, plus
discret, plus informé de toutes choses. Par malheur il n'avait pas
autant d'influence que de raison, et s'il était incapable de trahir la
vérité, il n'était pas toujours assez hardi pour la dire tout entière.
De plus, Napoléon était en ce moment exaspéré contre ses frères.
Récemment, Louis avait jeté à ses pieds la couronne de Hollande;
Jérôme, qui avait reçu le Hanovre en addition à la Westphalie, à
condition de supporter certaines charges, n'avait pas rempli ses
engagements, et il en avait été puni par le retrait d'une partie du
Hanovre; Murat, bon mais léger et remuant, excité par sa spirituelle
et ambitieuse épouse, avait cruellement déplu en dépensant trop, en
négligeant sa marine. En outre, on l'avait accusé d'avoir sous divers
prétextes parlementé avec les Anglais le long des côtes de son
royaume. Napoléon en avait été irrité au point d'envoyer des
instructions secrètes au général Grenier, pour que ce général eût
toujours l'oeil ouvert sur Naples et fût prêt à y marcher avec le
corps de réserve qu'il commandait. Enfin on a vu quels emportements
avaient inspiré à Napoléon les demi-trahisons du cardinal Fesch.
L'infortuné Joseph venait donc fort mal à propos pour exprimer dans
les circonstances présentes des vérités désagréables. Napoléon lui
avait fait dire que s'il voulait abdiquer comme Louis, il en était le
maître; que ses frères pouvaient tous quitter les trônes qu'il leur
avait donnés, qu'il n'avait aucun besoin d'eux, que même cette
conduite de leur part simplifierait bien des choses en Europe, que
jusque-là cependant ils étaient non-seulement rois, mais généraux sous
ses ordres, et qu'il n'entendait pas qu'ils désertassent leur poste
sans l'en prévenir, sans recevoir son autorisation; que si lui,
Joseph, se présentait à Bayonne sans ce préliminaire indispensable, il
serait arrêté.--C'étaient là les premières explosions de la vive
humeur de Napoléon. Cet instant passé, on en était venu, par
l'intermédiaire du prince Berthier, à des explications plus précises
et plus calmes. Joseph avait dit qu'il fallait d'abord qu'on respectât
en lui le frère de l'Empereur et le roi d'Espagne, qu'on ne permît pas
aux généraux de le traiter, comme ils le faisaient, avec le dernier
mépris; que d'ailleurs ils étaient divisés entre eux au point de
sacrifier à leurs jalousies le sang de leurs soldats; que si on
voulait lui rendre la dignité convenable, rétablir l'unité dans les
opérations militaires, empêcher les excès et les pillages, il fallait
lui attribuer le commandement supérieur, sauf à lui donner pour chef
d'état-major un maréchal digne de confiance, et à lui adresser de
Paris des instructions auxquelles il se conformerait scrupuleusement;
qu'il fallait ne laisser dans les provinces que des lieutenants
généraux probes et habiles, qu'il y en avait de pareils dans l'armée
française, et souvent très-supérieurs aux maréchaux sous lesquels ils
étaient employés; qu'il n'était pas moins urgent, si on voulait faire
cesser l'exaspération des Espagnols, de renoncer au système
dévastateur de nourrir la guerre par la guerre, qu'au lieu de chercher
à tirer de l'argent de l'Espagne on devait commencer par lui en
envoyer, qu'on serait plus tard abondamment remboursé des avances
qu'on lui aurait faites; que si on accordait à lui, Joseph, un subside
de trois à quatre millions par mois, il aurait des fonctionnaires bien
rétribués et fidèles, une armée espagnole dévouée, et meilleure que
les Français pour la répression des bandes, qu'il aurait même pour le
servir une partie des bandes prêtes à passer sous ses drapeaux
moyennant qu'on les payât; que si on aimait mieux convertir ce subside
en emprunt, il le rembourserait exactement sous peu d'années, que par
chaque million avancé il rendrait mille hommes de troupes françaises;
que si de plus on voulait bien payer celles-ci, les nourrir à l'aide
de magasins, les employer surtout à chasser l'armée anglaise, et enfin
rassurer l'Espagne sur la conservation des provinces de l'Èbre, on
verrait se former à Madrid et dans les environs une région de calme et
d'apaisement, laquelle s'étendrait de proche en proche de la capitale
aux provinces, et qu'avant peu l'Espagne soumise restituerait à la
France ses armées et ses trésors, subirait une seconde fois, à
l'avantage des deux nations, la politique de Louis XIV; qu'au
contraire, si on persistait dans le système actuel, l'Espagne
deviendrait le tombeau des armées de Napoléon, la confusion de sa
politique, peut-être même le terme de sa grandeur, et la ruine de sa
famille.
[En marge: Ce qu'il y avait de vrai et de faux dans les assertions de
Joseph.]