La députation de prélats et de cardinaux envoyée à Savone avait trouvé

Pie VII, comme de coutume, doux et bienveillant, quoique agité par la

gravité des événements, et n'avait pas eu beaucoup de peine à lui

persuader que le décret du concile était acceptable. Ce nouveau

décret, comme on doit s'en souvenir, obligeait le Pape à donner aux

évêques nommés l'institution canonique dans un délai de six mois,

après quoi le métropolitain était autorisé à la conférer. Quoique ces

dispositions portassent une atteinte évidente au principe de

l'institution canonique, dont personne alors ne prenait souci parce

qu'on était exclusivement frappé dans le moment de l'abus qu'un pape,

même excellent, pouvait en faire, tout le monde insista auprès de Pie

VII pour qu'il approuvât le décret du concile. Quant à la grande

question de la possession de Rome et de la situation future de la

papauté, on lui répéta que l'urgente question de l'institution

canonique vidée, l'autre serait résolue à son tour, et probablement

d'une manière satisfaisante. Pie VII, que le recours du concile à son

autorité touchait beaucoup, car il y voyait une reconnaissance

implicite des droits du Saint-Siége, se rendit aux instances de la

députation, et accepta le nouveau décret, promit même d'instituer sans

retard les vingt-sept nouveaux prélats. Seulement il voulut rédiger sa

décision en un langage à lui, langage romain, qui avait pour but non

de sauver le principe de l'institution canonique, seul ici en péril,

mais de se garder des grands et nobles principes de Bossuet, qui sont

pourtant l'honneur et la dignité de l'Église française, sans porter

aucune atteinte à l'autorité de l'Église universelle.

Ces résultats une fois acquis, les cardinaux et les prélats partirent

en laissant le Pape plus calme et plus disposé à une réconciliation

avec l'Empereur. Ils se flattaient en arrivant à Paris qu'au prix des

concessions qu'ils apportaient, ils obtiendraient un sort moins dur

pour le Pontife et plus digne pour l'Église.

[En marge: Napoléon importuné de la suite à donner aux affaires

religieuses, au milieu d'une tournée exclusivement militaire.]

La nouvelle de ce qui s'était passé à Savone avait été mandée à

Napoléon pendant son voyage en Hollande, et la grande affaire de

l'Église était l'une de celles sur lesquelles il avait à se prononcer

chemin faisant. Chose singulière, la querelle avec le Pape le

fatiguait, l'ennuyait à peu près autant que la guerre d'Espagne. Dans

l'une comme dans l'autre il trouvait cette ténacité de la nature des

choses, contre laquelle les coups d'épée sont impuissants, et contre

laquelle la vérité et le temps, c'est-à-dire la raison et la

constance, sont seuls efficaces. Or il aimait tout ce qui pouvait se

trancher, et détestait ce qui ne pouvait que se dénouer. D'ailleurs

toutes ces questions difficiles, incommodes, résistantes, qui

l'importunaient en ce moment, il croyait avoir trouvé le moyen de les

réunir en une seule, qu'il trancherait d'un coup de sa terrible épée,

en accablant la Russie dans la prochaine guerre. Selon lui, vainqueur

dans cette dernière lutte, il triompherait de toutes les résistances

ou matérielles ou morales que le monde lui opposait encore; il

triompherait des résistances intéressées du commerce, des résistances

patriotiques des Espagnols, des résistances maritimes des Anglais, des

résistances religieuses du clergé, et pour ainsi dire des résistances

de l'esprit humain lui-même. Aussi demandait-il qu'on le laissât

tranquille, qu'on ne le fatiguât plus de toutes ces mille affaires qui

n'étaient pas la grande affaire, c'est-à-dire la guerre de Russie,

laquelle occupait seule son esprit, et lorsqu'au milieu de sa tournée

en Hollande, des dépêches du ministre des cultes vinrent appeler son

attention sur une nouvelle phase de la querelle religieuse, il en fut

singulièrement contrarié, et répondit par un cri d'impatience plutôt

que par une solution.

[En marge: Forcé de prendre un parti, Napoléon accepte le dispositif

du bref pontifical, et en défère les motifs à une commission du

Conseil d'État.]

[En marge: Ordre de faire partir de Paris tous les membres du concile

qui s'y trouvent encore.]

L'acceptation du décret du concile lui plut, bien qu'il y tînt moins

qu'à l'époque où les évêques étaient assemblés et bouillonnants. En

juillet, c'eût été une victoire; dans le moment, c'était un avantage

un peu effacé comme l'impression produite par les événements du

concile. Ce qui lui plut davantage, ce fut la promesse d'instituer les

vingt-sept nouveaux évêques, car c'était l'administration interrompue

de l'Église dont le cours était rétabli. Mais le bref accompagnant et

motivant ces concessions lui déplut fort, parce qu'il était en

opposition avec les doctrines de Bossuet. Or Napoléon, qui n'aimait

pas la liberté là où il pouvait dominer, l'aimait au contraire là où

il ne dominait point, ce qui était le cas au sein de l'Église. Il

était donc un disciple ardent de Bossuet, disciple qui sans doute eût

autant flatté qu'épouvanté l'illustre législateur de l'Église

française. En conséquence, Napoléon résolut de faire un triage dans ce

qu'on lui avait apporté de Savone, d'admettre le dispositif du bref

pontifical, et d'en repousser les motifs. Il prescrivit donc de

présenter au Conseil d'État le décret du concile approuvé par le Pape,

afin que ce décret prît place au bulletin des lois. Relativement au

bref lui-même, qui contenait des doctrines ultramontaines, Napoléon

ordonna de le déférer à une commission du Conseil d'État, laquelle

examinerait lentement, très-lentement, la conformité de ce bref avec

les doctrines gallicanes, et tiendrait les choses en suspens aussi

longtemps qu'il conviendrait. Quant à la promotion des vingt-sept

nouveaux prélats, Napoléon ordonna d'envoyer sur-le-champ à Savone les

pièces concernant chacun d'eux, pour que l'institution canonique fût

demandée et obtenue sans perdre de temps. Enfin, pressé de mettre à

néant toute cette affaire, il enjoignit au duc de Rovigo de faire

partir les évêques qui étaient demeurés à Paris dans l'attente de la

décision du Pape. Ils n'étaient restés en effet que pour voir si après

cette décision leur concours serait encore nécessaire. Napoléon étant

satisfait, ils n'avaient plus aucun rôle à jouer, et l'hiver

s'approchant, l'âge de la plupart d'entre eux exigeant qu'ils se

missent en route avant la mauvaise saison, il était naturel et

nullement offensant de les congédier. Le duc de Rovigo avait les

moyens d'autorité et même de douceur nécessaires pour hâter tous ces

départs, et d'ailleurs il savait mêler assez de bonhomie à la terreur

qu'il inspirait, pour s'acquitter de sa commission à la plus grande

satisfaction de son maître et de ceux qu'il s'agissait d'éloigner.

Napoléon lui en donna l'ordre, ne voulant plus en rentrant à Paris y

trouver ce qu'il appelait une _convention de dévots_.

[En marge: Fin du voyage de Hollande et retour de Napoléon à Paris,

dans les premiers jours de novembre.]

[En marge: La Prusse se soumet à toutes les volontés que Napoléon lui

a signifiées pendant son voyage.]

Ces résolutions prises, Napoléon continua son voyage, acheva

l'inspection des troupes et du matériel qu'on acheminait du Rhin sur

l'Elbe, et puis repartit pour Paris, où il arriva dans les premiers

jours de novembre. D'autres suites de grandes affaires l'y

attendaient. La Prusse, la Suède avaient répondu à ses sommations

impérieuses. La Prusse, mise en demeure de suspendre ses armements, et

placée entre cette suspension ou une marche immédiate du maréchal

Davout sur Berlin, s'était soumise. La parole solennelle donnée par

Napoléon avait d'ailleurs rassuré le roi de Prusse, et ce prince avait

demandé seulement qu'on procédât sur-le-champ à la discussion du

traité d'alliance qui devait lui garantir ses États actuels et un

agrandissement à la paix. Napoléon consentit à ouvrir cette

négociation, mais en ordonnant de la traîner en longueur, pour que la

Russie, qui croyait la guerre certaine, ne la crût pas si prochaine.

[En marge: Embarras et tardives implications du prince royal de

Suède.]

[En marge: Le roi régnant reprend la gestion des affaires, et Napoléon

ordonne au ministre de France de s'abstenir de toute relation avec le

prince royal.]

L'ordre envoyé à M. Alquier de se transporter à Copenhague avait

terrifié le prince royal de Suède, qui n'était fier qu'en apparence.

Il se prit à dire que M. Alquier, accoutumé à brouiller son

gouvernement avec tous les cabinets auprès desquels il résidait,

avait défiguré les scènes qui s'étaient passées. Il n'en était rien,

et M. Alquier n'avait dit que la stricte vérité. Mais ce nouveau

Suédois, si épris de sa nouvelle patrie, et qui avait demandé qu'on

répétât tout à Napoléon, était fort embarrassé maintenant de ce qu'il

avait dit, car c'était par imprudence, et non par prévoyance, qu'il

tenait une si mauvaise conduite envers son pays natal. Le roi encore

régnant, ne voulant pas laisser gâter davantage les relations avec la

France, reprit la gestion des affaires, mais la haine du prince royal,

un peu plus cachée, n'en devint que plus dangereuse. Il commença dès

ce moment de sourdes menées pour rapprocher l'Angleterre de la Russie,

et obligé de s'expliquer avec ceux qui l'avaient nommé par penchant

pour la France, il se tira d'embarras en disant que la mésintelligence

qu'on déplorait, et qu'il déplorait aussi, était la suite d'un malheur

particulier de sa vie, malheur qu'il se voyait forcé d'avouer, c'était

d'avoir inspiré à Napoléon une ardente jalousie.

On comprend avec quel dédain Napoléon dut accueillir de telles

forfanteries: il recommanda de nouveau une abstention complète de

toutes relations avec le prince royal, et la poursuite modérée mais

inflexible des réclamations de la France relativement à la contrebande

et à l'effusion du sang des matelots français.

[En marge: Napoléon emploie l'hiver à expédier toutes les affaires

intérieures, afin de n'en laisser aucune en souffrance en partant pour

la Russie.]

Rentré à Paris, Napoléon ordonna à ses ministres de rechercher avec

soin les affaires administratives, de quelque nature qu'elles fussent,

qui pouvaient réclamer une solution, afin de n'en laisser aucune en

souffrance lorsqu'il partirait au printemps pour la Russie, et se mit

à les expédier toutes, sans cesser de donner à ses préparatifs

militaires l'attention la plus constante. Sa puissante organisation

pouvait, en effet, suffire aux unes comme aux autres. Malheureusement,

si grand, si puissant que soit le génie d'un homme, il y a quelque

chose de plus grand que lui, c'est l'univers, qui lui échappe quand à

lui seul il veut l'embrasser tout entier! Avant de suivre Napoléon

dans le gouffre où il allait bientôt s'engager, il faut retracer les

derniers événements qui venaient de se passer en Espagne, et dont

l'importance, soit en eux-mêmes, soit par rapport à l'ensemble des

affaires, était loin d'être médiocre. Ce récit sera l'objet du livre

suivant.

FIN DU LIVRE QUARANTE ET UNIÈME.

LIVRE QUARANTE-DEUXIÈME.

TARRAGONE.

Suite des événements dans la Péninsule. -- Retour de Joseph à

Madrid, et conditions auxquelles il y retourne. -- État de

l'Espagne, fatigue des esprits, possibilité de les soumettre en

accordant quelques secours d'argent à Joseph, et en lui envoyant

de nouvelles forces. -- Situation critique de Badajoz depuis la

bataille d'Albuera. -- Empressement du maréchal Marmont,

successeur de Masséna, à courir au secours de cette place. --

Marche de ce maréchal, sa jonction avec le maréchal Soult, et

délivrance de Badajoz après une courageuse résistance de la part

de la garnison. -- Réunion de ces deux maréchaux, suivie de leur

séparation presque immédiate. -- Le maréchal Soult va réprimer

les bandes insurgées de l'Andalousie, et le maréchal Marmont

vient s'établir sur le Tage, de manière à pouvoir secourir ou

Ciudad-Rodrigo ou Badajoz, selon les circonstances. -- Lord

Wellington, après avoir échoué devant Badajoz, est forcé par les

maladies de prendre des quartiers d'été, mais il se dispose à

attaquer Badajoz ou Ciudad-Rodrigo au premier faux mouvement des

armées françaises. -- Opérations en Aragon et en Catalogne. -- Le

général Suchet, chargé du commandement de la basse Catalogne et

d'une partie des forces de cette province, se transporte devant

Tarragone. -- Mémorable siége et prise de cette place importante.

-- Le général Suchet élevé à la dignité de maréchal. -- Reprise

de Figuères un moment occupée par les Espagnols. -- Lord

Wellington ayant fait des préparatifs pour assiéger

Ciudad-Rodrigo, et s'étant approché de cette place, le maréchal

Marmont quitte les bords du Tage en septembre, et réuni au

général Dorsenne qui avait remplacé le maréchal Bessières en

Castille, marche sur Ciudad-Rodrigo et parvient à le ravitailler.

-- Extrême péril de l'armée anglaise. -- Les deux généraux

français, plus unis, auraient pu lui faire essuyer un grave

échec. -- Fin paisible de l'été en Espagne, et résolution prise

par Napoléon de conquérir Valence avant l'hiver. -- Départ du

maréchal Suchet le 15 septembre, et sa marche à travers le

royaume de Valence. -- Résistance de Sagonte, et vains efforts

pour enlever d'assaut cette forteresse. -- Le général Blake

voulant secourir Sagonte vient offrir la bataille à l'armée

française. -- Victoire de Sagonte gagnée le 25 octobre 1811. --

Reddition de Sagonte. -- Le maréchal Suchet quoique vainqueur n'a

pas des forces suffisantes pour prendre Valence et demande du

renfort. -- Napoléon fait converger vers lui toutes les troupes

disponibles en Espagne, sous les généraux Caffarelli, Reille et

Montbrun. -- Investissement et prise de Valence le 9 janvier

1812 avec le secours de deux divisions amenées par le général

Reille. -- Inutilité du mouvement ordonné au général Montbrun, et

course de celui-ci jusqu'à Alicante. -- Lord Wellington profitant

de la concentration autour de Valence de toutes les forces

disponibles des Français, se hâte d'investir Ciudad-Rodrigo. --

Il prend cette place le 19 janvier 1812, avant que le maréchal

Marmont ait pu la secourir. -- Injustes reproches adressés au

maréchal Marmont. -- Dans ce moment Napoléon, au lieu d'envoyer

de nouvelles troupes en Espagne, en retire sa garde, les

Polonais, la moitié des dragons et un certain nombre de

quatrièmes bataillons. -- Il ramène le maréchal Marmont du Tage

sur le Douro, en lui assignant exclusivement la tâche de défendre

le nord de la Péninsule contre les Anglais. -- Profitant de ces

circonstances, lord Wellington court à Badajoz, et prend cette

place d'assaut le 7 avril 1812, malgré une conduite héroïque de

la part de la garnison. -- Avec Ciudad-Rodrigo et Badajoz tombent

les deux boulevards de la frontière d'Espagne contre les Anglais.

-- Napoléon, se préparant à partir pour la Russie, nomme enfin

Joseph commandant en chef de toutes les armées de la Péninsule,

en lui laissant des forces insuffisantes et dispersées. -- Résumé

des événements d'Espagne pendant les années 1810 et 1811, et les

premiers mois de l'année 1812.

[Date en marge: Juin 1811.]

[En marge: État des affaires d'Espagne depuis les batailles de Fuentès

d'Oñoro et d'Albuera.]

[En marge: Désorganisation de l'armée de Portugal.]

C'est le moment d'exposer ce qu'étaient devenues les affaires

d'Espagne depuis la bataille indécise de Fuentès d'Oñoro et la

bataille perdue d'Albuera, l'une et l'autre livrées en mai 1811.

L'armée de Portugal, à laquelle on avait enlevé le seul chef capable

de la conduire, l'illustre Masséna, était répandue autour de

Salamanque dans un état de misère, de mécontentement, de

désorganisation difficile à décrire. Le maréchal Marmont,

administrateur intelligent et soigneux, s'était empressé en arrivant

de lui consacrer tous ses soins; mais l'évacuation du Portugal,

l'impossibilité apparente d'expulser les Anglais de la Péninsule,

augmentaient la confiance et l'audace des insurgés, rendaient les

provinces du nord plus que jamais insoumises, et aggravaient ainsi la

détresse de nos troupes autant que celle des habitants. Un accident

récent venait de donner un triste éclat à cet état de choses.

[En marge: Surprise par Mina d'un convoi de blessés et de

prisonniers.]

Le 25 mai, le célèbre Mina, successeur de son neveu qui était détenu à

Vincennes, ayant réussi à former une bande de trois mille hommes,

qu'il avait l'art de transporter tour à tour de la Navarre dans les

provinces basques, et des provinces basques dans la Navarre, avait

assailli un convoi composé d'un millier de prisonniers espagnols et

d'une centaine de voitures chargées de blessés français. Ce convoi

rentrait en France sous la protection de 400 fusiliers de la jeune

garde, et de 150 hommes, tant sous-officiers que soldats, formant les

cadres du 28e léger et du 75e de ligne. Le colonel Dentzel, commandant

de l'escorte, en avait signalé l'insuffisance au général Caffarelli;

mais celui-ci n'avait tenu compte de ces observations, et le convoi

s'était mis en route de Vittoria pour Bayonne. Mina, toujours

exactement informé, s'était caché dans les bois, à droite et à gauche

de la route de Tolosa, et lorsque la colonne des prisonniers et des

blessés, occupant plus d'une lieue, avait gravi la montagne qui

s'élève à la sortie de Vittoria, et s'était engagée dans le défilé de

Salinas, il avait fondu sur elle comme un vautour, s'était appliqué

d'abord à dégager les prisonniers espagnols, puis, aidé de leur

concours, s'était mis à égorger impitoyablement nos blessés et nos

malades. L'escorte, divisée en trois pelotons, un en tête, un au

centre, un en queue, assaillie à la fois par l'ennemi et par les

prisonniers, avait fait des efforts héroïques, mais n'avait pu ni

retenir ses prisonniers, ni sauver les blessés. Plus de 150 hommes de

l'escorte avaient payé de leur vie cette fatale rencontre, et

beaucoup de nos malheureux blessés avaient été achevés sur la route

par la main d'un ennemi féroce. Si quelque chose pouvait nous consoler

de cette horrible scène, c'est que les prisonniers espagnols, placés

entre le feu de nos soldats et celui de Mina, avaient expié en grand

nombre la cruauté de leur sauvage libérateur.

Au bruit de la fusillade, le général Caffarelli était accouru avec un

renfort pour assaillir Mina à son tour; mais il avait trouvé les

prisonniers espagnols délivrés, nos blessés et nos malades égorgés,

Mina en fuite. Au lieu de s'accuser lui-même, et lui seul, il avait

accusé les braves gens qui venaient de soutenir une lutte désespérée,

et qui, à l'entendre, ne s'étaient pas bien éclairés. Et pourtant le

général Caffarelli était un honnête homme, digne de son illustre

frère! Mais c'était là un nouvel exemple, sur mille, de l'état de

désolante confusion auquel toutes choses étaient alors arrivées en

Espagne!

[En marge: Triste état de l'armée du centre; misère de la capitale.]

À Madrid, l'absence du roi qu'on ne se flattait plus de revoir, la

misère des employés, la cherté des subsistances enlevées par les

bandes aux portes mêmes de la capitale, la fatigue, le dénûment,

l'éparpillement de l'armée du centre, s'épuisant à courir de

Guadalaxara à Talavera, de Ségovie à Tolède, sans réussir à protéger

les communications, portaient le découragement, le désespoir même

jusques au coeur du royaume.

[En marge: Périlleuse situation de Badajoz et de l'armée

d'Andalousie.]

En Estrémadure et en Andalousie les affaires n'allaient pas mieux.

Après la bataille d'Albuera, livrée pour sauver Badajoz, le maréchal

Soult s'était retiré à Llerena, et s'était établi sur le penchant des

montagnes qui séparent l'Estrémadure de l'Andalousie. De ces hauteurs

il imposait aux Anglais par sa présence, donnait aux malheureux

assiégés tout l'appui moral qu'il était en son pouvoir de leur

procurer, et demandait avec instance et avec raison qu'on vînt à son

secours. Bien qu'il n'eût pas écouté la voix de Masséna l'année

précédente, il fallait écouter la sienne en ce moment, et accourir, ne

fût-ce que pour la brave garnison qui défendait Badajoz, et qui,

entourée de murailles renversées par le feu de l'ennemi, avait

précipité plusieurs fois les Anglais au pied des brèches qu'ils

avaient tenté d'assaillir. Si le secours demandé n'arrivait pas, si

l'armée de Portugal, oubliant ses griefs, ne descendait promptement

sur la Guadiana malgré les difficultés que la chaleur opposait à la

marche des troupes, Badajoz allait succomber, et la puissante armée

d'Andalousie, partie de Madrid l'année précédente au nombre de

quatre-vingt mille hommes, et bien réduite, hélas! depuis ce temps,

allait se voir enlever un trophée qui était le seul prix qu'elle eût

obtenu de ses souffrances et de son courage.

[En marge: Inaction forcée du duc de Bellune devant Cadix.]

[En marge: Embarras du général Sébastiani à Grenade.]

En Andalousie, la situation, moins périlleuse, était pourtant tout

aussi triste. Le siége de Cadix, qui aurait dû être l'unique

occupation de l'armée d'Andalousie, tandis que la conquête de Badajoz,

imaginée par le maréchal Soult pour se dispenser d'aller en Portugal,

n'avait fait que diviser ses forces et lui créer d'inutiles dangers,

le siége de Cadix n'avançait pas. Le maréchal Victor, réduit à deux

divisions sur trois, n'avait pas plus de douze mille hommes à mettre

en bataille, et pouvait à peine garder ses lignes, loin de faire le

moindre progrès. Il restait devant l'île de Léon avec sa flottille

qu'il avait créée, avec ses gros mortiers qu'il avait fondus, sans

matelots pour manoeuvrer l'une, sans munitions pour faire usage des

autres. Humilié et mécontent du rôle auquel l'avait condamné le

maréchal Soult, il demandait pour unique prix de ses services en

Espagne d'en être immédiatement rappelé. Les insurgés de la Ronda

n'étaient pas moins incommodes pour le général Sébastiani, toujours

occupé à se maintenir à Grenade contre les Anglais d'un côté, contre

les troupes de Murcie et de Valence de l'autre. Ce général,

administrateur modéré et sage, était dénoncé par le maréchal Soult

comme ne sachant pas gouverner la province de Grenade, qu'il

gouvernait mieux cependant que le maréchal ne gouvernait l'Andalousie,

et sollicitait son rappel avec des instances non moins vives que

celles du duc de Bellune.

[En marge: État florissant de l'Aragon sous le général Suchet.]

Une seule province, comme nous l'avons déjà dit, une seule armée

présentaient un aspect satisfaisant, c'étaient la province et l'armée

d'Aragon sous le commandement du général Suchet. Ce général était

habile, et il était heureux aussi, car il y a des vies dans lesquelles

une certaine sagesse semble attirer un certain bonheur. On doit se

souvenir qu'il avait successivement pris Lerida, Mequinenza, Tortose,

et fait régner l'ordre et la bonne administration dans sa province,

qui, par une autre espèce de bonne fortune, n'était ni traversée par

les armées françaises dont elle n'était pas le chemin, ni menacée par

les Anglais dont elle n'était pas le but, de sorte qu'elle se

trouvait presque heureuse au milieu des affreuses convulsions de

l'Espagne, et aimait presque son vainqueur au milieu des haines

déchaînées contre les Français.

C'était aux frontières de son gouvernement que le général Suchet

rencontrait de sérieuses difficultés. Sur la limite des territoires de

Valence, de Guadalaxara, de Soria, de Navarre, de Catalogne, il se

voyait sans cesse assailli par les bandes. Villa-Campa près de

Calatayud, l'Empecinado vers Guadalaxara, Mina en Navarre, et les

miquelets sur la frontière de Catalogne, ne laissaient pas un jour de

repos à ses troupes. Mais ce fortuné général commandait à des

lieutenants et à des soldats dignes de lui, et il n'avait pas une

affaire de détail avec les bandes qui ne fût un petit triomphe.

[En marge: La Catalogne désolée par les miquelets et les flottes

anglaises.]

[En marge: Situation de Barcelone; difficulté d'y faire parvenir des

vivres.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 13 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 16 / 42 段