Parti de Compiègne le 19 septembre, et séjournant successivement à

Anvers et à Flessingue, il inspecta les travaux ordonnés pour rendre

l'Escaut inaccessible, s'occupa surtout de l'artillerie à grande

portée, nécessaire dans ces positions, s'embarqua sur la flotte de

Flessingue sous le pavillon de l'amiral Missiessy, la fit mettre à la

voile, fut surpris par un gros temps, resta trente-six heures en mer,

sans pouvoir communiquer avec la terre, et fut très-content de

l'instruction et de la tenue de ses équipages. Le sage et solide

officier qui les commandait, quoique bloqué, avait profité des eaux de

l'Escaut pour entrer et sortir souvent, et pour donner en naviguant

dans ces bas-fonds un remarquable degré d'instruction à ses marins.

Napoléon accorda des récompenses à tout le monde, de grands éloges à

son amiral, et laissa la marine de cette région aussi satisfaite

qu'encouragée.

[En marge: Pour prévenir les infidélités des matelots étrangers

servant dans la marine française, Napoléon imagine de placer des

compagnies d'infanterie à bord de chaque vaisseau.]

Mais comme la vue des objets fécondait toujours son esprit, il trouva

des procédés fort ingénieux pour perfectionner certaines choses, ou

pour en corriger d'autres. On a vu combien son armée commençait à se

bigarrer de soldats de toutes les nations, d'Illyriens, de Toscans, de

Romains, d'Espagnols, de Portugais, de Hollandais, d'Anséates, etc.;

il en était de même pour sa flotte. Elle comptait, outre d'anciens

Français, des Hambourgeois, des Catalans, des Génois, des Napolitains,

des Vénitiens, des Dalmates. À bord des vaisseaux, on n'était pas

sans inquiétude sur la fidélité de ces matelots d'origines si

diverses, et s'ils servaient bien dans les ports, on pouvait craindre

qu'en mer ils ne contrariassent les manoeuvres, afin de se faire

prendre par les Anglais, ce qui était la captivité pour les Français,

mais la délivrance pour eux. Sur des bâtiments sortis des ports, on

avait découvert plusieurs fois des dégâts dans le gréement, causés

évidemment par la malveillance, et par conséquent imputables à une

infidélité cachée qui pouvait devenir dangereuse. Napoléon eut l'idée

de placer à bord de chaque vaisseau une garnison composée d'une

compagnie de 150 hommes d'infanterie, tous anciens Français. Il avait,

indépendamment de la garde impériale et des régiments étrangers, 130

régiments d'infanterie, les uns à cinq, les autres à six bataillons.

Il décida qu'on prendrait dans les bataillons de dépôt les mieux

organisés, une compagnie d'infanterie, pour la mettre à bord des

vaisseaux de ligne et l'y laisser habituellement en résidence. Le

nombre actuel des vaisseaux armés étant d'environ 80, il suffisait

d'ajouter une compagnie dans 80 de ces bataillons de dépôt pour

remplir le vide qu'on y aurait opéré, et pour se procurer une force

très-utile sur la flotte, soit qu'il fallût en garantir la sûreté, ou

contribuer au combat en cas de rencontre avec l'ennemi.

[Date en marge: Octob. 1811.]

[En marge: Moyen de se procurer des bois.]

[En marge: Système de transports de Hambourg à Amsterdam.]

[En marge: Ce système appliqué d'abord au transport des grains, afin

de se prémunir contre la disette qui s'annonce à la fin de 1811.]

Napoléon, suivant sa coutume d'exécuter sur-le-champ ses projets une

fois conçus, donna immédiatement les ordres nécessaires pour l'envoi

de ces compagnies de garnison dans tous les ports de mer où des

escadres étaient réunies. Toujours impatient dans la poursuite des

résultats, il avait fort insisté à Anvers pour que les constructions

s'y succédassent sans relâche, et, qu'aussitôt un vaisseau lancé à la

mer, un autre le remplaçât sur les chantiers. Les bois de construction

manquaient. Il imagina pour s'en procurer un vaste système de

transports, de Hambourg à Amsterdam, au moyen de petits bâtiments

passant entre la terre et les îles qui bordent le rivage de la mer du

Nord, depuis les bouches de l'Elbe jusqu'au Zuyderzée. Il ne s'en tint

pas là. Un été fort sec, qui avait donné des vins excellents (ceux

dits de la Comète), avait nui au développement des céréales. Partout

on annonçait une disette; le prix des grains augmentait à chaque

instant. Napoléon retira les licences accordées pour l'exportation des

grains, et ordonna à Hambourg d'acheter des blés qui devaient être

transportés en France, en longeant les côtes, ou bien en suivant les

fleuves et les canaux, et là où les uns et les autres ne se joignaient

pas, en exécutant quelques petits trajets par terre, pour aller, par

exemple, de l'Elbe au Weser, du Weser à l'Ems, de l'Ems au Zuyderzée.

Vingt mille chevaux de l'artillerie et du train, oisifs jusqu'à

l'ouverture des hostilités contre la Russie, furent employés à ces

courts trajets, en faisant demi-travail pour les tenir en haleine sans

les épuiser.

[En marge: Napoléon à Amsterdam.]

[En marge: Bon accueil qu'il reçoit des Hollandais.]

Après avoir inspecté le régiment de Walcheren, et prescrit différentes

mesures relatives à la santé des hommes et à leur équipement, Napoléon

passa en Hollande, et se rendit à Amsterdam. Le peuple hollandais,

très-affligé d'avoir perdu son indépendance, espérait cependant

trouver quelque dédommagement dans sa réunion à un grand empire et

dans l'administration vivifiante de Napoléon. Il y avait eu quelque

temps auparavant, à l'occasion de la conscription, des exécutions

sanglantes dans l'Ost-Frise; néanmoins, soit le prestige de la gloire,

soit l'entraînement des fêtes même chez les peuples les plus froids,

les Hollandais reçurent avec des acclamations le conquérant qui leur

avait ravi leur indépendance, et qu'ils n'aimaient point, comme ils le

prouvèrent bientôt. L'accueil fut tel, que Napoléon put s'y tromper. À

l'aspect de ce pays si riche, si heureusement disposé pour les grandes

opérations maritimes, et l'accueillant si bien, il enfanta mille

combinaisons nouvelles, lui accorda des facilités pour la pêche,

supprima diverses entraves qui gênaient la navigation intérieure du

Zuyderzée, et le laissa pour un moment rempli d'espérances et

d'illusions.

[En marge: Système de défense imaginé pour la Hollande.]

Entre autres préoccupations qui avaient attiré Napoléon en Hollande,

malgré la mauvaise saison, celle de la défense de nos nouvelles

frontières n'était pas la moindre. Avec l'admirable coup d'oeil qui, à

la simple vue d'une carte, lui faisait discerner comment on pouvait

défendre ou attaquer un pays, il découvrit sur-le-champ le meilleur

système de défense pour la Hollande. Il décida d'abord que, vu les

dangers qui pouvaient la menacer du côté des Anglais, le grand dépôt

du matériel de guerre ne serait ni au Texel, ni à Amsterdam, ni même à

Rotterdam, mais à Anvers, et il ordonna de commencer sans délai le

transport à Anvers de toutes les richesses des arsenaux hollandais. Il

décida qu'il y aurait une première ligne de défense passant par Wesel,

Koewerden et Groningue, embrassant non-seulement la Hollande

proprement dite, mais les Gueldres, l'Over-Yssel et la Frise, ligne

faible du reste, et n'ayant que la valeur d'ouvrages avancés. Il en

désigna une seconde plus forte, se détachant du Rhin vers Emmerich,

suivant l'Yssel, passant par Deventer et Zwolle, embrassant les

Gueldres et une moitié du Zuyderzée, couvrant presque toute la

Hollande, moins la Frise. Mais il établit que la vraie ligne de

défense était celle qui, abandonnant le Rhin, ou Wahal, seulement à

Gorcum, allait aboutir à Naarden sur le Zuyderzée. Cette ligne, en

effet, couvrait la partie la plus hollandaise de la Hollande, composée

de terres fertiles, de villes florissantes, toutes situées au-dessous

des eaux, et pouvant au moyen des inondations être converties en îles

imprenables, qui se rattacheraient au Rhin par le puissant bras du

Wahal, de manière que la nouvelle France, défendue par la magnifique

ligne du Rhin de Bâle à Nimègue, devait à partir de ce dernier point

se changer en îles tout à fait inaccessibles à l'ennemi, même à

l'ennemi maritime, moyennant les beaux ouvrages du Texel qui en

formeraient la pointe extrême et invincible.

Secondé dans l'exécution de ses plans par l'habile général du génie

Chasseloup, Napoléon ordonna au Texel même des travaux superbes, dont

l'objet était d'abriter une immense flotte avec ses magasins, de lui

ménager l'entrée et la sortie par tous les vents, et de fermer

complétement le Zuyderzée.

[Date en marge: Nov. 1811.]

[En marge: Napoléon à Wesel.]

[En marge: Ses projets sur cette place.]

[En marge: Il passe ses cuirassiers en revue, et profite de

l'occasion pour les acheminer sur l'Elbe.]

[En marge: Napoléon à Cologne.]

Ces ordres, toujours conçus dans l'hypothèse d'une lutte suprême et

formidable qu'il ne cessait d'avoir présente à l'esprit sans en être

intimidé, ces ordres donnés, il se rendit à Wesel, où il prescrivit

d'autres travaux pour assurer la défense de cette ville, et lui

procurer une importance administrative qu'elle n'avait pas. Il voulait

en faire le Strasbourg du Rhin inférieur. Il venait de décréter la

belle route d'Anvers à Amsterdam; il projeta celle de Wesel à

Hambourg, et en même temps prit prétexte de sa présence en ces lieux

pour passer en revue deux belles divisions de cuirassiers. Il les

inspecta entre Dusseldorf et Cologne, pourvut à ce qui leur manquait

sous le rapport de l'organisation et de l'équipement, et profita de

leur arrivée sur le Rhin pour les acheminer sans bruit sur l'Elbe.

C'était une manière commode de faire passer presque inaperçue sa

grosse cavalerie, dont ces deux divisions formaient environ la moitié.

À cette occasion, il s'occupa de la création des lanciers. Il avait

déjà pu s'apercevoir en Pologne de l'utilité de la lance. Il résolut

de la mettre à profit dans la prochaine guerre, et se décida à

convertir en régiments de lanciers six régiments de dragons, un de

chasseurs, et deux de cavalerie polonaise, ce qui devait porter à neuf

les régiments de cette arme. Il avait fait venir de Pologne des

instructeurs, formés dans leur pays au maniement de la lance, et il en

fit la répartition entre les nouveaux régiments. Après avoir donné à

ces divers objets l'attention nécessaire, il se rendit à Cologne, et

arrêta le genre de défense dont cette place était susceptible.

[En marge: Séjour dans cette ville, et diverses résolutions relatives

à la Prusse, à la Suède et au Saint-Siége.]

[En marge: Cruelles perplexités de la Prusse.]

Pendant qu'il s'occupait chemin faisant de ces innombrables détails,

il eut à prendre plusieurs déterminations relatives à la politique

extérieure et intérieure de l'Empire. La cour de Prusse profondément

inquiète, comme on l'a vu, de la guerre prochaine, en perdait le

repos. Elle sentait bien que le territoire prussien étant le chemin

obligé des armées belligérantes, il lui serait impossible de rester

neutre, et, ne devant rien à la Russie, qui en 1807 avait conclu la

paix à ses dépens, avait même accepté une portion de son territoire

(le district de Bialistock), elle était disposée à s'allier à

Napoléon, pourvu qu'il lui garantît l'intégrité du reste de ses États,

et un dédommagement territorial si elle le servait bien.

Malheureusement Napoléon se montrait sourd à ses insinuations, afin de

ne pas révéler trop tôt ses desseins, et, dans la terreur dont elle

était saisie, elle attribuait cette réserve au projet d'enlever à un

jour donné la royauté, l'armée, la monarchie prussiennes. Cette pensée

désolante assiégeant sans cesse le roi, il ne perdait pas un instant

pour armer, et au lieu de 42 mille hommes (nombre fixé par les

traités), il en avait plus de 100 mille, dont moitié envoyés en congé,

mais prêts à rejoindre au moyen d'une combinaison qui a été

précédemment expliquée.

[En marge: Arrangement de Napoléon avec elle.]

[En marge: Il l'oblige à désarmer en promettant de l'admettre dans son

alliance, quand le moment en sera venu.]

Ainsi que nous l'avons dit, le plan de la cour de Prusse était, au

moment où les événements paraîtraient mûrs, d'obliger Napoléon à se

prononcer, et s'il refusait son alliance, de se jeter au delà de la

Vistule avec 100 ou 150,000 hommes, et d'aller rejoindre les Russes

par Koenigsberg. Quelque dissimulés que fussent les préparatifs de

cette cour, ils ne pouvaient échapper à un observateur aussi exercé

que le maréchal Davout, présent sur les lieux, et fort vigilant. De

plus, M. de Hardenberg, essayant chaque jour de faire expliquer le

ministre de France, M. de Saint-Marsan, et, afin d'y réussir,

s'attachant à lui montrer tout ce que la Prusse aurait de moyens à

offrir à l'allié dont elle épouserait la cause, se laissa aller

jusqu'à lui dire que, bien qu'elle eût seulement sous les armes une

quarantaine de mille hommes, elle pourrait au besoin, et en quelques

jours, en armer cent cinquante mille. Ces mots, échappés au premier

ministre prussien, avaient été un trait de lumière, et Napoléon

ordonna à M. de Saint-Marsan de se rendre immédiatement chez le

ministre et chez le roi, de leur déclarer à l'un et à l'autre que ses

yeux étaient enfin ouverts sur les projets de la Prusse, qu'il fallait

qu'elle désarmât sur-le-champ, en se fiant à sa parole d'honneur de

l'admettre dans son alliance à des conditions satisfaisantes, lorsque

la prudence permettrait de s'expliquer, ou qu'elle s'attendît à voir

le maréchal Davout marcher avec cent mille hommes sur Berlin, et

effacer de la carte de l'Europe les derniers restes de la monarchie

prussienne. Des ordres furent donnés en conséquence au maréchal Davout

pour qu'il se portât sans retard sur l'Oder, qu'il coupât à l'armée

prussienne le chemin de la Vistule, et enlevât au besoin la cour

elle-même à Potsdam.

[En marge: Ressentiment du prince Bernadotte par suite du refus de lui

abandonner la Norvége.]

[En marge: Langage de ce prince à tous les partis, et hostilité à

peine dissimulée à l'égard de la France.]

Napoléon eut aussi des résolutions fort importantes à prendre

relativement à la Suède. Nous avons déjà raconté l'élection du nouveau

prince royal. Ce prince n'avait pu pardonner à Napoléon de fermer

l'oreille à la proposition de lui céder la Norvége. Arrivé de la

veille en Suède, n'ayant dû son élection qu'à des circonstances

passagères et surtout à la gloire des armées françaises, n'ayant en

réalité aucun parti qui lui fût personnellement attaché, et gagnant

peu à être vu de près, car on le trouvait bientôt vain, vantard,

prodigue de folles promesses, et moins militaire qu'il n'avait la

prétention de l'être, il avait songé à se recommander aux Suédois par

une acquisition éclatante qui pût flatter leur patriotisme. Or, bien

que désolés de la perte de la Finlande, les Suédois sentaient pourtant

que cette province si nécessaire à la Russie serait l'éternel objet de

ses désirs et de ses efforts, qu'en prenant définitivement pour

séparation des deux États le golfe de Bothnie on adopterait une

frontière plus vraie (sauf les îles d'Aland, indispensables à la

sûreté de Stockholm, surtout pendant l'hiver), et que c'était bien

plutôt en Norvége qu'il fallait chercher le dédommagement de ce que la

Suède avait perdu. C'était là, comme on l'a vu, le motif pour lequel

le prince Bernadotte avait, dans son agitation fébrile, demandé la

Norvége et non la Finlande à Napoléon. Or Napoléon pouvait promettre

et même donner la Finlande dans l'hypothèse d'une guerre heureuse

contre la Russie, mais il eût commis une véritable trahison envers un

allié fidèle, le Danemark, s'il eût seulement hésité à l'égard de la

Norvége. Son silence significatif avait éclairé le prince royal, et

celui-ci dès cet instant avait commencé à s'abandonner à une haine

dont il portait depuis longtemps le germe au fond du coeur. Le roi

régnant, affaibli par l'âge et la mauvaise santé, lui avait confié la

régence des affaires, du moins pour le moment. Bernadotte en avait

profité pour caresser le parti russe et le parti anglais, sans

toutefois abandonner ostensiblement le parti français, auquel il

devait son élection. Ne s'expliquant pas encore ouvertement contre la

France, il ne cessait de se dire Suédois avant tout, et prêt à tout

sacrifier à sa nouvelle patrie; de répéter que la Suède n'appartenait

à personne, et qu'elle n'aurait pour alliés que ceux qui ménageraient

et serviraient ses intérêts. Tandis qu'il tenait ce langage public, il

favorisait plus que jamais le commerce interlope, faisait dire sous

main aux Anglais qu'ils pouvaient continuer à fréquenter les environs

de Gothenbourg, malgré la déclaration apparente de guerre, et

insinuait à la légation russe que sans doute la perte de la Finlande

était un malheur pour la fierté de la nation suédoise, mais que ce qui

était perdu était perdu, et que le dédommagement auquel elle aspirait

était ailleurs. Il avait en outre maintenu l'ordre donné à la marine

suédoise de repousser nos corsaires, et protégé ouvertement des

soldats qui à Stralsund avaient maltraité jusqu'au sang des matelots

français.

[En marge: Scène étrange de Bernadotte à l'égard de M. Alquier,

ministre de France.]

M. Alquier était notre ministre à Stockholm, et comme il avait eu le

malheur de se trouver à Madrid un peu avant la chute de Charles IV, et

à Rome au moment de l'enlèvement de Pie VII, on l'accusait fort

injustement d'être partout où il paraissait le sinistre précurseur des

desseins de Napoléon. Tout ce qu'on pouvait lui reprocher, c'était de

joindre à une véritable droiture et à une remarquable clairvoyance,

une roideur quelquefois dangereuse dans les situations délicates.

C'est avec lui que le nouveau prince de Suède avait eu à s'expliquer

sur les griefs articulés par la France, et il s'était engagé entre eux

un entretien dont le récit aurait paru incroyable, si M. Alquier, qui

l'avait rapporté à Napoléon, n'avait été un témoin digne de toute

confiance. Après d'inutiles et peu sincères explications sur

l'établissement anglais de Gothenbourg, sur l'inexécution des

principales clauses du dernier traité, et sur le sang français versé à

Stralsund, l'ancien général Bernadotte avait demandé insolemment à M.

Alquier comment il se faisait que cette France qu'il avait tant

servie, qui lui avait de si grandes obligations, se conduisît si mal

envers lui, à ce point qu'à Constantinople, à Stralsund et à Stockholm

même, il n'eût que de mauvais procédés à essuyer de ses agents.--À ces

mots étranges, M. Alquier, en croyant à peine ses oreilles, avait

répondu au nouveau Suédois qui se plaignait de l'ingratitude de la

France, que si la France lui avait des obligations, elle s'en était

bien acquittée en le portant au trône de Suède.

[En marge: Tort de M. Alquier de mander à Napoléon tout ce qu'il avait

entendu.]

[En marge: Ordre envoyé par Napoléon à M. Alquier de quitter

Stockholm, et menace de se remettre avec la Suède sur le pied de

guerre.]

Sans doute, s'il eût été possible en ce moment de prévoir l'avenir, il

eût fallu ménager cet orgueil insensé; mais on comprend l'indignation

du ministre de France, car il y a des choses que, dût-on périr à

l'instant même, on ne doit jamais souffrir. Poursuivant cet entretien,

le prince parvenu s'était répandu en prodigieuses vanteries, avait

rappelé toutes les batailles auxquelles il avait assisté, et prétendu,

ainsi qu'il le faisait ordinairement avec ses familiers, que c'était

lui qui avait gagné la bataille d'Austerlitz, où il n'avait pas brûlé

une amorce, celle de Friedland, où il n'était pas, celle de Wagram, où

il avait suivi la déroute de ses soldats. Il avait dit ensuite qu'on

lui en voulait à Paris, il le savait bien, mais qu'on ne le

détrônerait pas; qu'il avait en Suède un peuple dévoué qui lui était

attaché jusqu'à la mort; que récemment ce peuple avait voulu dételer

sa voiture et la traîner, qu'il avait failli s'évanouir d'émotion; que

dès qu'il paraissait les soldats suédois étaient saisis

d'enthousiasme, qu'il venait de les passer en revue, que c'étaient des

hommes superbes, des colosses, qu'avec eux il n'aurait pas besoin de

tirer un coup de fusil, qu'il n'aurait qu'à leur dire: _En avant,

marche!_ et qu'ils culbuteraient quelque ennemi que ce fût, et que

sous ses ordres ils seraient ce qu'avaient été les Saxons à Wagram,

c'est-à-dire les premiers soldats de l'armée française.--Ah! c'en est

trop, s'était écrié M. Alquier qui n'y tenait plus, ces colosses,

s'ils sont jamais opposés à nos soldats, leur feront l'honneur de

tirer des coups de fusil, et il ne suffira pas de leur présence pour

enfoncer les rangs de l'armée française.--Bernadotte, dans un état

d'exaltation fébrile, s'était alors écrié, comme un homme en démence,

qu'il était souverain d'un pays indépendant, qu'on ne l'avilirait pas,

qu'il mourrait plutôt que de le souffrir...--Et son fils enfant étant

entré par hasard dans le cabinet où avait lieu cet entretien, il

l'avait pris dans ses bras en lui disant: N'est-ce pas, mon fils, que

tu seras comme ton père, et que tu mourras plutôt que de te laisser

avilir?...--Puis ne sachant plus comment se tirer de cette scène

ridicule, désirant au fond du coeur qu'elle restât secrète, il avait

cependant poussé la fanfaronnade jusqu'à dire à M. Alquier: Je vous

prie de mander à l'empereur Napoléon tout ce que vous venez de voir et

d'entendre.--Vous le voulez? lui avait répondu M. Alquier, eh bien, il

sera fait comme vous désirez. Et il s'était retiré sans ajouter une

parole. Dans la bouche d'un personnage aussi peu vrai que le prince

royal, ses derniers mots signifiaient: Ne dites rien de ce que vous

avez entendu.--Mais M. Alquier, qui eût été plus utile à son souverain

en taisant cette scène, n'osa pas manquer au devoir strict de sa

profession, et il manda tout à Paris[12]. Napoléon, qui ne prévoyait

pas alors les cruelles punitions que la Providence lui réservait, qui

ne prévoyait pas combien pour l'humilier davantage elle ferait partir

de bas les coups qui le frapperaient bientôt, sourit de pitié en

lisant ce dangereux récit, se dit qu'il avait bien deviné ce coeur

dévoré d'envie, en le regardant depuis longtemps comme capable des

plus noires trahisons, et ne voulut répondre que par un haut dédain à

de si ridicules emportements. Il ordonna à M. Alquier de quitter

Stockholm sans rien dire, sans prendre congé du prince royal, et de se

rendre de sa personne à Copenhague. Il enjoignit à M. de Cabre,

secrétaire de la légation, d'en prendre les affaires en main, de ne

jamais visiter le prince royal, de n'avoir de relation qu'avec les

ministres suédois, et pour les affaires indispensables de sa mission.

Il fit savoir au ministre de Suède à Paris que si satisfaction

n'était pas accordée, surtout pour l'affaire de Stralsund, le traité

de paix avec la Suède serait non avenu, et les relations rétablies

comme sous Gustave IV, c'est-à-dire sur le pied de guerre. C'était

annoncer d'avance le sort réservé à la Poméranie suédoise.

[Note 12: J'écris ces lignes ayant sous les yeux la dépêche

même de M. Alquier.]

Napoléon eut encore pendant ce voyage des ordres à donner relativement

aux affaires religieuses.

[En marge: Affaires religieuses.]

[En marge: Influence exercée, et résultats obtenus par la députation

envoyée à Savone.]

[En marge: Le Pape accepte le décret du concile, et promet d'instituer

les nouveaux évêques.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 13 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 15 / 42 段