C'est ici le cas de montrer quelle incroyable fécondité d'esprit il

déployait dans la création de ses moyens, fécondité qui poussée comme

toutes les grandes facultés jusqu'à l'abus, devait l'entraîner

quelquefois à des créations artificielles, et dont la faiblesse

n'éclata que trop dans la campagne suivante. On a vu qu'à la classe de

1811, levée tout entière, il avait voulu ajouter un supplément fort

considérable par le nombre et par la qualité des hommes, c'était celui

qu'on pouvait se procurer avec les réfractaires des années

antérieures. Onze ou douze colonnes mobiles, parcourant la France dans

tous les sens, avaient obligé cinquante ou soixante mille de ces

réfractaires à se soumettre. La mesure avait été dure, mais efficace.

Cependant il était à craindre qu'on ne les eût fait rejoindre que pour

les voir déserter de nouveau, lorsqu'ils sauraient leurs parents

débarrassés des garnisaires. Les détenir, c'était mettre leur santé en

péril et encombrer les prisons; les envoyer aux dépôts, c'était leur

ouvrir les portes pour s'échapper. Napoléon eut la pensée de les

instruire dans les îles qui bordent la France, et desquelles il leur

était impossible de s'enfuir. Pour cela il créa dans ces îles, et avec

de bons cadres, des régiments d'instruction, dont l'effectif était

indéterminé et pouvait s'élever jusqu'à quinze mille hommes. Il en

forma un dans l'île de Walcheren, un second dans l'île de Ré, un

troisième à Belle-Île, enfin deux dans la Méditerranée, dont l'un en

Corse, et l'autre dans l'île d'Elbe.

Napoléon consacrait à ce qui les concernait une attention continuelle:

armes, habillement, instruction, il s'occupait de tout lui-même.

Enfin, les croyant mûrs, il essaya d'envoyer quelques milliers

d'hommes tirés du régiment de Walcheren, pour compléter les quatrièmes

et sixièmes bataillons du maréchal Davout. Son projet, si cet essai

réussissait, était d'en fournir à ce maréchal de quoi porter tous ses

bataillons à mille hommes chacun.

[En marge: Manière de conduire les réfractaires des régiments où ils

avaient été instruits à l'armée.]

Pour les transporter des bouches de l'Escaut aux bords de l'Elbe,

Napoléon imagina de les faire passer par les îles qui longent la

Hollande, tantôt en bateaux sur les eaux intérieures, tantôt à pied à

travers les bruyères de la Gueldre et de la Frise, et quand ils

arriveraient sur le continent de les faire escorter par la cavalerie

légère du maréchal Davout, qui n'était pas disposée à ménager les

déserteurs, et devait les ramener à coups de sabre.

Les premiers envois réussirent. Sur les hommes envoyés, on n'avait

guère perdu qu'un sixième par la désertion. Ce sixième, pour rentrer

en France, courait les bois le jour, les routes la nuit, passait les

fleuves comme il pouvait, et trouvait asile chez les Allemands, que

leur haine pour nous rendait hospitaliers envers nos soldats devenus

déserteurs. Les cinq sixièmes restés dans le rang présentaient des

sujets robustes et d'un âge fait, qu'on espérait avec de bons

traitements amener à bien servir.

Le maréchal Davout, qui savait au besoin se départir de son extrême

sévérité, avait ordonné qu'on les formât à la discipline par la

douceur. On s'y appliqua, et ce ne fut pas sans succès. On en fit

venir alors par milliers de toutes les îles de l'Océan, les conduisant

par bandes, et à pas de course, afin de diminuer la désertion.

Malheureusement beaucoup apportèrent les fièvres de Walcheren, et les

répandirent autour d'eux. Cependant la route adoptée ne pouvait pas

convenir à tous, et notamment à ceux qui appartenaient aux provinces

de l'Est. On poussa ces derniers vers le Rhin, puis on les embarqua

sur des bateaux qui les transportèrent jusqu'à Wesel, sans toucher

terre. Mais ceux-là aussi contractèrent dans ce trajet, par suite de

l'accumulation et de l'immobilité, des maladies très-dangereuses. On

les mena ensuite à travers la Westphalie, souvent malades, et toujours

révoltés contre le service militaire, qui commençait pour eux sous de

tels auspices. Au début on avait pris le temps de les habiller et de

les instruire; bientôt on les envoya en habits de paysans, avant toute

instruction, comptant toujours sur le maréchal Davout pour convertir

en soldats ces hommes conduits et traités comme des troupeaux.

Le maréchal mit tous ses soins à réparer une partie de ces maux[10], à

ménager les malheureux qu'on lui envoyait, à les apaiser, à les

pourvoir du nécessaire, à leur communiquer l'esprit de ses vieilles

bandes, à profiter même des penchants aventureux qu'ils avaient déjà

contractés dans la vie de réfractaire, pour leur inspirer le goût de

la vie des camps, pour les disposer enfin à trouver dans l'héroïque et

dure profession des armes les plaisirs que lui et ses soldats savaient

y goûter. Mais que de coeurs à vaincre! Des Corses, des Toscans, des

Lombards, des Illyriens, des Espagnols, des Portugais, des Hollandais,

des Anséates à faire Français, et même de Français enlevés à leur

famille dans l'âge le plus tendre, faire des soldats robustes,

disciplinés, exclusivement attachés à leur drapeau, les arracher

ainsi des bords du Pô, de l'Arno, du Rhône, du Rhin, de la Gironde,

de la Loire, pour les faire bivouaquer, grelotter, mourir de faim ou

de froid sur les bords de l'Elbe, de la Vistule ou du Borysthène,

quelle tâche! et quel danger, après y avoir réussi vingt années, d'y

échouer enfin au moment où tous les sentiments les plus naturels,

froissés sans mesure, seraient poussés au désespoir!

[Note 10: Je parle ici non d'après les pamphlets de 1815,

mais d'après la correspondance administrative des agents du

gouvernement.]

[En marge: La cavalerie envoyée en Allemagne pour s'y monter.]

Jusqu'à ce jour redoutable le dehors des choses était superbe, et

cette machine guerrière sous la main du maréchal Davout avait acquis

un aspect formidable. Napoléon lui expédiait l'un après l'autre les

régiments de cavalerie pour les monter en Allemagne, et pour instruire

les nouvelles recrues. Craignant d'épuiser la France de chevaux, car

il fallait qu'elle en fournît une quantité extraordinaire aux armées

d'Espagne, il était décidé à prendre tous ceux qu'on pourrait tirer du

nord du continent. Il en fit demander pour la cavalerie légère en

Pologne et en Autriche, pour la cavalerie de ligne et la grosse

cavalerie, en Wurtemberg, en Franconie, en Hanovre. Partout il promit

de payer comptant, et il ordonna d'acheter jusqu'à trente et quarante

mille chevaux de toutes armes, si on parvenait à se les procurer. Il

donna les mêmes ordres pour les chevaux de trait. Il prescrivit la

formation de toute la cavalerie en divisions, et fit partir les

généraux pour veiller à l'équipement et à l'instruction de leurs

corps.

[En marge: Soins donnés au matériel.]

[En marge: Immense achat de grains à Dantzig.]

Le matériel ne l'occupait pas moins que l'organisation des troupes.

Son projet, comme nous l'avons dit, était d'avoir à Dantzig, outre la

subsistance d'une garnison de vingt mille hommes pendant un an,

l'approvisionnement d'une armée de quatre à cinq cent mille hommes

pendant un an aussi. Afin d'y parvenir, il avait ordonné d'abord au

général Rapp d'être attentif au mouvement des grains dans cette ville,

qui est l'un des plus vastes dépôts de céréales connus en Europe, et

de se tenir toujours informé des quantités en magasin, pour n'acheter

qu'en temps opportun. Ayant désormais son parti pris, il prescrivit de

commencer enfin les achats, de les pousser jusqu'à 6 ou 700 mille

quintaux de froment, jusqu'à plusieurs millions de boisseaux d'avoine,

et jusqu'à l'accaparement de tous les fourrages existants. Trois

caisses, la première à Dantzig, la seconde à Magdebourg, la troisième

à Mayence, connues de lui seul, pour qu'on ne s'habituât pas à y

compter, devaient fournir secrètement les fonds nécessaires à ces

achats.

[En marge: Après s'être procuré les matières alimentaires, Napoléon

s'occupe des moyens de les transporter à la suite de l'armée.]

[En marge: Création de voitures de divers modèles.]

Ce n'était pas tout que d'avoir ces masses de vivres, il fallait se

procurer le moyen de les transporter avec soi. Napoléon, comme on l'a

vu, avait prescrit la réorganisation d'un certain nombre de bataillons

du train qui pouvaient atteler et conduire environ 1,500 voitures

chargées de biscuit. Pensant continuellement à l'objet qui le

préoccupait, et trouvant à chaque instant des combinaisons nouvelles,

il avait, depuis l'année précédente, inventé des moyens de transport

encore plus puissants et plus ingénieux que ceux auxquels il avait

songé d'abord. Le caisson ordinaire, attelé de quatre chevaux, conduit

par deux hommes, était bon pour transporter le pain quotidien à la

suite des corps. Un caisson pouvait ainsi assurer la nourriture d'un

bataillon pendant une journée. Il fallait autre chose à Napoléon, qui

prétendait se faire suivre par cinquante ou soixante jours de vivres

pour toute l'armée. Il conçut l'idée de gros chariots attelés de huit

chevaux, conduits par quatre ou même trois hommes, et pouvant recevoir

dix fois la charge du caisson ordinaire. Le résultat était ainsi

décuplé, la dépense de traction et de conduite étant à peine doublée.

Cependant après de nouvelles réflexions, jugeant cette voiture trop

lourde pour les boues de la Pologne et de la Lithuanie, Napoléon s'en

tint à un chariot attelé de quatre chevaux, dirigé par deux hommes, ce

qui laissait subsister l'organisation ordinaire du train, et devait

transporter quatre fois autant que le caisson ordinaire, ou trois fois

si on ne voulait pas s'exposer à rendre la charge trop lourde. Il

ordonna sur-le-champ de construire des chariots de ce modèle en

France, en Allemagne, en Italie, partout où résidaient les dépôts du

train, afin que les corps eussent à la fois les anciens caissons pour

transporter le pain du jour, et les nouveaux chariots pour transporter

l'approvisionnement d'un mois ou de deux mois. Se mettant pour ainsi

dire l'esprit à la torture, afin de prévoir tous les cas possibles, il

voulut ajouter à son matériel des chars à la comtoise et des chars à

boeufs. Les chars à la comtoise sont, comme on le sait, légers,

roulants, traînés par un seul cheval habitué à suivre celui qui

précède, de façon qu'un seul homme en peut conduire plusieurs. Les

chars à boeufs sont lents, mais l'animal qui les traîne, opiniâtre et

vigoureux, les arrache des ornières les plus profondes, et pendant

les instants de repos attaché à une roue, broutant le gazon qui est

sous ses pieds, il ne donne le soir aucune peine après avoir rendu les

plus grands services dans la journée. Enfin il peut lui-même servir de

nourriture, bien mieux que le cheval, qui n'est que l'aliment des

dernières extrémités. Par ces motifs, Napoléon, aux huit bataillons du

train qu'il avait destinés à l'armée de Russie, résolut d'ajouter

quatre bataillons à la comtoise, et cinq bataillons à boeufs, en

déterminant lui-même le mode d'organisation qui permettrait à ces

voituriers de se transformer tout à coup en soldats, pour défendre le

convoi qu'on leur aurait confié. L'organisation des uns devait se

faire en Franche-Comté, celle des autres en Lombardie, en Allemagne,

en Pologne. On pouvait se flatter de réunir ainsi le pain et la viande

dans les mêmes convois.

Napoléon estimait que ces dix-sept bataillons, conduisant de cinq à

six mille voitures, lui assureraient des vivres pour deux mois et deux

cent mille hommes, ou pour quarante jours et trois cent mille hommes.

Ce résultat lui suffisait, car il comptait à Dantzig embarquer ses

approvisionnements sur la Vistule, les amener par eau de la Vistule au

Frische-Haff, du Frische-Haff à la Prégel, et de la Prégel par des

canaux intérieurs au Niémen. Il avait même envoyé quelques officiers

de ses marins pour arrêter en secret le plan de cette navigation.

Arrivé avec cinq ou six cent mille hommes sur le Niémen, c'est tout au

plus s'il en amènerait trois cent mille dans l'intérieur de la Russie,

et ayant alors d'après le calcul qui précède quarante jours de vivres

sur voitures, il espérait avec ce qu'il trouverait sur les lieux

avoir le moyen de subsister, car, malgré leurs projets de destruction,

les Russes pouvaient bien ne pas avoir le loisir de tout anéantir.

Détruire est un abominable travail, mais c'est un travail qui exige du

temps aussi, et l'exemple du Portugal lui-même prouvait que ce temps

pouvait manquer à l'ennemi le plus décidé à ne rien ménager. C'est sur

ces raisons et ces immenses préparatifs que Napoléon fondait son

espérance de vivre dans les vastes plaines du Nord, qu'il s'attendait

à trouver tour à tour désertes ou ravagées.

Mais ces cinq ou six mille voitures supposaient à elles seules huit ou

dix mille hommes pour les conduire, dix-huit ou vingt mille chevaux ou

boeufs pour les traîner, et si on ajoute trente mille chevaux

d'artillerie, probablement quatre-vingt mille de cavalerie, on peut se

former une idée des obstacles à vaincre en fait d'approvisionnements,

car ces animaux destinés à faire vivre l'armée, il fallait songer à

les faire vivre eux-mêmes. Napoléon espérait y pourvoir en ne

commençant ses opérations offensives que lorsque l'herbe aurait poussé

dans les champs.

Sachant que le soldat préfère beaucoup le pain au biscuit, et ayant

reconnu que pour se procurer du pain la difficulté n'est pas de le

cuire, mais de convertir le grain en farine, il ordonna de moudre la

plus grande partie des grains de Dantzig, d'enfermer la farine qui en

proviendrait dans des barils adaptés aux nouveaux chariots, et

d'enrôler partout des maçons à prix d'argent, afin de construire des

fours dans chacun des lieux où l'on séjournerait. Ces maçons devaient

être incorporés dans les troupes d'ouvriers de toutes les professions

qu'il voulait emmener avec lui, tels que boulangers, charpentiers,

forgerons, pontonniers, etc.

[En marge: Équipages de pont.]

Enfin les équipages de pont, objet non moins grave de ses

préoccupations, reçurent de nouveaux perfectionnements dans cette

seconde année de ses préparatifs. Il avait prescrit la construction à

Dantzig de deux équipages de cent bateaux chacun, pouvant servir à

jeter deux ponts sur les fleuves les plus larges, et suivant l'usage

portés sur des baquets. Comme le bois manque rarement, surtout dans la

région où l'on s'apprêtait à faire la guerre, et que les ferrures et

les cordages constituent uniquement la partie difficile à rassembler,

Napoléon fit réunir en câbles, ancres, attaches, montures de tout

genre, etc., le matériel d'un troisième équipage de pont, les bois

seuls étant omis puisqu'on s'attendait à les trouver sur les lieux.

Voulant avoir aussi des ponts fixes, il fit préparer à Dantzig des

têtes de pilotis en fer, des ferrures pour lier ces pilotis, des

sonnettes pour les enfoncer, de façon que les pontonniers fussent

pourvus de tout ce qu'il leur faudrait pour jeter, indépendamment des

ponts de bateaux, des ponts sur chevalets ou sur pilotis. Tout ce

matériel devait suivre l'armée sur de nombreux chariots. Le général

Éblé, qui sur le Tage avait, presque sans ressources, exécuté tant de

merveilles en ce genre, fut mis à la tête du corps des pontonniers.

Deux mille chevaux furent assignés à ce nouveau parc. _Avec de tels

moyens_, écrivait Napoléon, _nous dévorerons tous les obstacles_[11].

[Note 11: Je n'ai pas besoin de répéter que c'est d'après la

correspondance de Napoléon lui-même, admirable surtout par

ce genre de prévoyance, d'après celle du maréchal Davout, du

général Rapp, du ministre de l'administration de la guerre,

des généraux commandant les ponts et l'artillerie, que je

donne ces détails, vaguement connus jusqu'ici, jamais

exposés avec la précision et l'exactitude nécessaires.]

[En marge: Composition des corps destinés aux maréchaux Davout, Ney et

Oudinot.]

Quoique Napoléon eût confié au maréchal Davout l'organisation de la

plus grande partie de l'armée, parce qu'il le regardait comme un

organisateur consommé, un administrateur probe et sévère, il ne lui en

destinait pas le commandement tout entier, que naturellement il se

réservait pour lui seul. Mais il voulait, en cas d'hostilités

soudaines, qu'il y eût sur l'Elbe et l'Oder, et dans une seule main,

une armée de 150 mille Français et de 50 mille Polonais prête à se

porter au pas de course sur la Vistule. Il se proposait plus tard,

lorsque les opérations seraient commencées, d'en détacher une portion,

qui, jointe au corps du Rhin, serait partagée entre les maréchaux

Oudinot et Ney. Le maréchal Oudinot devait réunir à Munster les

régiments cantonnés en Hollande, le maréchal Ney à Mayence ceux qui

étaient cantonnés sur le Rhin. Il avait été enjoint à l'un et à

l'autre de se rendre sur-le-champ à leurs corps, et de commencer

l'organisation de leur infanterie et de leur artillerie. Quant à la

cavalerie, ils devaient en recevoir chacun leur part en entrant en

Allemagne, où toutes les troupes à cheval avaient déjà été envoyées

afin de se monter. Indépendamment de ces forces déjà si considérables,

cent mille alliés de toutes nations devaient être répartis entre nos

différents corps d'armée. Les généraux français désignés pour

commander ces troupes alliées avaient ordre d'aller s'établir aux

lieux de rassemblement.

[En marge: Armée d'Italie, sa composition, l'époque de son départ.]

[En marge: Armée de réserve tirée d'Italie pour aller remplacer en

Espagne la garde impériale et les Polonais.]

Napoléon enjoignit au prince Eugène d'être prêt pour la fin de l'hiver

suivant à passer les Alpes avec l'armée d'Italie. Ainsi qu'on l'a vu,

il avait, dans sa confiance actuelle pour l'Autriche, réuni en

Lombardie la presque totalité des armées d'Illyrie et de Naples. Il

avait choisi dans chacun des meilleurs régiments, portés tous à cinq

bataillons, trois bataillons d'élite destinés à se rendre en Russie.

Il se proposait d'en composer une armée de 40 mille Français,

renforcée de 20 mille Italiens, laquelle, sous le prince Eugène,

franchirait les Alpes en mars. Les quatrièmes et cinquièmes bataillons

retenus aux dépôts, avec plusieurs régiments entiers et l'armée

napolitaine de Murat, étaient chargés de garder l'Italie contre les

Anglais et contre les mécontents. La conscription de 1811, et les

réfractaires de l'île d'Elbe, soumis à une rude discipline, devaient

pendant l'hiver remplir successivement les quatrièmes et cinquièmes

bataillons, qui se seraient vidés pour compléter les trois premiers.

Napoléon avait en outre pris dans les troupes d'Illyrie et d'Italie

dix ou douze régiments entiers, pour créer une armée de réserve, qui

devait aller en Espagne remplacer la garde impériale et les Polonais,

dont le départ pour la Russie était ordonné. Ainsi même en se

préparant à frapper un grand coup au Nord, Napoléon ne renonçait pas à

en frapper un au Midi, poursuivant, selon sa coutume, tous les buts à

la fois. Un an auparavant cette armée de réserve n'aurait été nulle

part mieux placée qu'en Espagne, puisque là était le théâtre des

événements décisifs; en ce moment, au contraire, la question étant

transportée au Nord, c'est là qu'il eût fallu porter toutes ses

forces, en se bornant en Espagne à une défensive énergique sur les

limites de la Vieille-Castille et de l'Andalousie. Mais dans son

ardeur, Napoléon, prenant pour réel tout ce que concevait sa vaste

imagination, croyait pouvoir lancer en même temps la foudre à Cadix et

à Moscou.

[En marge: Projet d'un voyage en Hollande pour s'occuper de

combinaisons maritimes.]

Tandis qu'il se livrait à ces vastes conceptions, dont l'exécution

était irrévocablement arrêtée pour le printemps suivant, il songeait à

aller visiter lui-même un pays récemment réuni à l'Empire, un pays

auquel il tenait beaucoup, sur l'esprit duquel il se flattait de

produire par sa présence une influence favorable, et d'où il lui était

possible d'inspecter personnellement une partie de ses préparatifs de

guerre: c'était la Hollande. Il avait remis plusieurs fois ce projet

de voyage, et il avait à coeur de le réaliser avant la grande guerre

du Nord, ne voulant pas que, lorsqu'il serait sur la Dwina ou sur le

Borysthène, les Anglais pussent lui causer pour le Texel ou pour

Amsterdam quelque grave inquiétude, comme celle qu'ils lui avaient

fait éprouver pour Anvers pendant la campagne de 1809.

La suite à donner à ses combinaisons maritimes était un autre motif

d'entreprendre ce voyage. Persistant à tout embrasser à la fois, il

n'avait nullement renoncé à ses créations navales, et s'en occupait

avec autant d'activité que s'il n'avait point songé à la guerre de

Russie. Il voulait d'abord tenir les Anglais en haleine, les empêcher

en leur causant des inquiétudes continuelles de dégarnir l'Angleterre,

et d'en retirer des troupes pour les envoyer dans la Péninsule. Il

avait résolu pour cela de les faire vivre sous la menace d'expéditions

toujours préparées pour l'Irlande, la Sicile, l'Égypte même, et

espérait ainsi, dans le cas peu probable mais possible où la guerre du

Nord serait évitée, d'avoir le moyen d'embarquer environ cent mille

hommes.

[Date en marge: Sept. 1811.]

[En marge: Vastes projets maritimes de Napoléon pour le cas où la

guerre de Russie n'aurait pas lieu.]

Maintenant que l'Escaut était entièrement à sa disposition, il avait

autrement combiné sa flottille de Boulogne. Après l'avoir réduite à ce

qu'elle comprenait de meilleurs bâtiments, il pouvait y embarquer non

plus comme autrefois 150 mille hommes, mais 40. En se bornant à ce

nombre, le départ, le trajet, l'arrivée d'une expédition étaient

parfaitement praticables. Il avait en outre dans l'Escaut 16 vaisseaux

à Flessingue, lesquels devaient s'élever sous peu à 22. En y ajoutant

une flottille de bricks, de corvettes, de frégates, de grosses

chaloupes canonnières, il comptait sur des moyens d'embarquement pour

30 mille hommes, indépendamment d'une escadre de guerre capable de

tenir la mer et de fournir une navigation assez longue. Il comptait de

plus sur 8 ou 10 vaisseaux au Texel, si longtemps et si vainement

demandés à son frère Louis, et déjà prêts depuis qu'il administrait la

Hollande. Cette escadre, escortant une flottille, était en mesure

d'embarquer 20 mille hommes. Il existait quelques frégates à

Cherbourg, 2 vaisseaux à Brest, 4 à Lorient, 7 à Rochefort, et, avec

ces éléments, Napoléon songeait, par des réunions adroitement opérées,

à recomposer la flotte de Brest. Il voulait s'en servir pour envoyer

quelques troupes aux îles Jersey et Guernesey, dont il prétendait

s'emparer. Enfin à Toulon il avait 18 vaisseaux, qu'il se promettait

avec le concours de Gênes et de Naples de porter à 24, non compris

beaucoup de frégates, de gabares, et de bâtiments-écuries d'un nouveau

modèle. Il avait ainsi préparé dans la Méditerranée des moyens

d'embarquement pour 40 mille hommes, et pouvait établir ses calculs

sur 30 environ, en employant le secours d'un certain nombre de vieux

bâtiments armés en flûte. Cette expédition devait menacer

alternativement Cadix, Alger, la Sicile, l'Égypte. Enfin 3 vaisseaux

et quelques frégates étaient prêts à Venise, et allaient, soulevés par

des chameaux, sortir des lagunes pour se rendre à Ancône. Ils devaient

bientôt être suivis de deux autres vaisseaux et de plusieurs frégates,

de manière à dominer l'Adriatique.

Ces ressources déjà si vastes, Napoléon voulait les augmenter encore

en 1812 et en 1813, il espérait arriver à 80, à 100 vaisseaux même, et

réunir ainsi des moyens de transport pour près de 150 mille hommes. Il

en avait déjà pour environ 100 mille, et sans même essayer d'une

invasion en Angleterre, il pouvait bien un jour jeter 30 mille hommes

en Irlande, 20 en Sicile, 30 en Égypte, et causer un grand trouble aux

Anglais. Il pouvait de plus recouvrer le Cap, perdu depuis longtemps,

l'Île de France et la Martinique, perdues depuis peu. Si donc la paix

du continent se consolidait sans lui procurer la paix maritime, il

avait des moyens de frapper directement l'Angleterre. C'est pour ces

objets si divers et pour quelques-uns des préparatifs de la guerre de

Russie, qu'un voyage sur les côtes lui était indispensable.

[En marge: Départ de Napoléon pour la Hollande.]

[En marge: Séjour à Flessingue.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 13 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 14 / 42 段