Quoique privé de journaux libres, du moins en France, le public

européen suivait avec une attention curieuse et inquiète la brouille

déjà fort retentissante de l'empereur Napoléon et de l'empereur

Alexandre. Tantôt on disait que la guerre était inévitable et serait

prochaine, que les Français allaient passer la Vistule et les Russes

le Niémen, tantôt que la querelle était apaisée, et que chacun allait

se retirer fort en deçà de ses frontières. Surtout depuis l'arrivée de

M. de Caulaincourt à Paris, de M. de Lauriston à Saint-Pétersbourg, on

semblait espérer que la paix serait maintenue. Les esprits sages, à

quelque pays qu'ils appartinssent, ne sachant quelle serait l'issue

d'une nouvelle lutte, certains en tout cas que des torrents de sang

couleraient, souhaitaient la paix ardemment, et applaudissaient à tout

ce qui en présageait le maintien. Mais les mouvements continuels de

troupes du Rhin à l'Elbe n'étaient guère faits pour les rassurer, et

détruisaient le bon effet des bruits pacifiques qui avaient circulé

depuis deux ou trois mois. Les amis de la paix n'avaient que trop

raison d'être inquiets, car Napoléon, résolu à différer la guerre,

mais toujours décidé à la faire, avait continué ses préparatifs, en

prenant seulement la précaution de les dissimuler assez pour ne pas

amener en 1811 la rupture que dans ses calculs il ne souhaitait que

pour 1812. Ainsi, par exemple, après avoir retardé d'abord le départ

des quatrièmes et sixièmes bataillons du maréchal Davout, et les avoir

retenus au dépôt, il s'était ravisé, et, pensant que nulle part ils ne

se formeraient mieux que sous cet instructeur vigilant et sévère, il

les avait acheminés sur l'Elbe. Or ce n'étaient pas moins que

trente-deux bataillons expédiés à la fois au delà du Rhin, ce qui ne

pouvait guère se cacher. Pour opposer à cet effet trop frappant un

effet contraire, il avait ordonné de ramener en arrière deux

bataillons westphaliens, qui allaient compléter la portion allemande

de la garnison de Dantzig, et avait recommandé de faire grand bruit de

ce mouvement rétrograde, et de dire quant aux bataillons français en

route vers l'Elbe, qu'ils ne faisaient qu'achever une marche depuis

longtemps commencée. Disposant des journaux français et d'une partie

des journaux allemands, il pouvait bien ainsi abuser un moment le

public, mais des centaines d'espions russes de toutes les nations

devaient bientôt rétablir la vérité, et même exagérer les faits en

sens contraire.

Aussi le cabinet russe ne s'y était-il pas trompé, et l'empereur

Alexandre avait dit à M. de Lauriston qu'à la vérité deux bataillons

allemands rétrogradaient, mais qu'en même temps plus de trente

bataillons français s'avançaient de Wesel sur Hambourg. Toutefois,

avait ajouté l'empereur Alexandre, je ne veux pas être en arrière de

l'empereur Napoléon sous le rapport des manifestations pacifiques; il

a fait rétrograder deux bataillons, et moi je vais faire rétrograder

une division.--Il avait effectivement un peu rapproché du bas Danube

l'une des cinq divisions qu'il avait d'abord reportées sur le Dniéper

pour les transporter en Pologne. Il faut reconnaître qu'en cette

circonstance sa sincérité commençait à valoir celle de Napoléon, car,

ayant trop diminué ses forces devant les Turcs, il sentait le besoin

de les augmenter en ramenant sur le Danube l'une des divisions qu'il

en avait éloignées.

[En marge: Efforts de M. de Lauriston pour amener de la part de

l'empereur Alexandre une démarche qui serve de prétexte à un

rapprochement.]

[En marge: Raisons de l'empereur Alexandre pour se refuser à une

pareille démarche malgré son désir sincère de la paix.]

M. de Lauriston, qui craignait beaucoup une nouvelle guerre au Nord,

et qui voyait avec désespoir qu'en armant ainsi les uns en

représaille des autres, on finirait bientôt par se mettre

réciproquement l'épée sur la gorge, priait, suppliait l'empereur

Alexandre d'être le plus sage des deux, et de prendre l'initiative des

explications qu'on différait de se donner ou par un faux amour-propre,

ou par un calcul mal entendu.--Demandez donc, disait-il à l'empereur

Alexandre, une indemnité pour Oldenbourg, et je ne mets pas en doute

qu'on vous l'accordera. Envoyez quelqu'un à Paris pour y porter vos

griefs, et j'ai la conviction qu'il sera reçu avec empressement. On

pourra alors s'expliquer, et savoir enfin pourquoi on est prêt à

s'égorger.--À ces pressantes instances, l'empereur Alexandre opposait

un refus absolu. Il ne voulait, comme il l'avait déjà dit, rien

demander pour Oldenbourg, ni en Allemagne ni en Pologne, parce qu'en

Allemagne on ne manquerait pas de le dénoncer comme cherchant à

spolier les princes allemands, parce qu'en Pologne Napoléon

l'accuserait de chercher à démembrer le grand-duché de Varsovie, et

s'en ferait un argument auprès des Polonais. L'empereur Alexandre ne

voulait pas non plus se donner l'apparence d'un prince intimidé, qui

envoyait demander la paix aux Tuileries. Il était d'ailleurs

intimement convaincu qu'il ne l'obtiendrait pas, et redoutait même de

précipiter la guerre en s'expliquant catégoriquement sur certains

objets, tels que les affaires commerciales par exemple. Si, en effet,

on le pressait, il était résolu à dire formellement que jamais il ne

fermerait ses ports à ce qu'il appelait les neutres, et à ce que

Napoléon appelait les Anglais, et craignait qu'une déclaration aussi

nette n'amenât une rupture instantanée. La guerre, que Napoléon

voulait à un an de distance, lui la prévoyait à un an aussi, et

l'aimait mieux différée qu'immédiate. C'est pour cela qu'il se

renfermait dans une extrême réserve, affirmant avec sincérité qu'il

désirait la paix, et en preuve, promettant, si on désarmait, de

désarmer à l'instant même, ajoutant que le grief qu'il avait dans la

spoliation du prince d'Oldenbourg ne constituait point une affaire

urgente, qu'il espérait une indemnité, mais qu'il n'insisterait pas

pour l'obtenir sur-le-champ, qu'il saurait l'attendre, et qu'en

agissant ainsi ce n'était pas un grief qu'il entendait se réserver,

car il n'hésitait pas à déclarer que pour ce motif il ne ferait point

la guerre[8].

[Note 8: Je rapporte tout ceci d'après les pièces les plus

authentiques, d'après les lettres de M. de Lauriston, de

Napoléon, du maréchal Davout, etc... On peut donc considérer

ces détails non comme des conjectures, mais comme des

certitudes absolues.]

[En marge: Dans la situation présente un mot imprudent peut amener une

rupture définitive.]

Dans cette situation délicate et grave, il aurait fallu beaucoup de

soins, beaucoup de ménagements pour prévenir la guerre, mais il

suffisait d'un seul mot imprudent pour la rendre inévitable, peut-être

même immédiate. Or, avec le caractère bouillant de Napoléon, avec sa

hardiesse de langage surtout, on devait craindre que ce mot il ne le

laissât échapper.

[En marge: Fâcheuse conversation à laquelle Napoléon se laisse

entraîner avec le prince Kourakin.]

Le 15 août 1811, jour de sa fête et de grande réception, il y eut

cercle à la cour. Comme on le connaissait prompt à dire ce qu'il avait

sur le coeur, on le suivait, on l'écoutait, pour recueillir quelque

parole qui eût trait à l'importante question du moment. Il était ce

jour-là dispos, gai, enclin à parler. Son superbe visage était

rayonnant de bonne humeur, de clairvoyance, et il eût attiré des

hommes moins curieux, moins intéressés à l'entendre que ceux qui

l'entouraient. La plupart des invités étaient partis: il restait

auprès de lui les ambassadeurs de Russie et d'Autriche (princes

Kourakin et de Schwarzenberg), les ambassadeurs d'Espagne et de

Naples, et un ou deux de ces ministres des petites cours allemandes,

toujours aux écoutes pour savoir ce que préparent les géants qui ont

coutume de les fouler aux pieds[9]. Suivi de ces personnages, allant,

venant, discourant sur tout, Napoléon dit à l'ambassadeur d'Espagne

que c'était une mauvaise saison dans son pays pour les opérations

militaires, que rien ne pouvait donc marcher vite en ce moment, mais

qu'à l'automne il presserait les événements, et mènerait d'un pas

rapide Espagnols, Portugais et Anglais. Se tournant ensuite vers le

prince Kourakin, il parla d'une dépêche inventée par les Anglais,

dépêche fort arrogante qui aurait été adressée par la France à la

Russie, et dit qu'elle n'avait pas même la vraisemblance pour elle; à

quoi le prince Kourakin répondit qu'assurément elle n'était pas

vraisemblable, car jamais il n'aurait pu en recevoir une pareille.

Napoléon sourit avec douceur à cette saillie de fierté du prince

Kourakin, et puis, comme pour s'en venger un peu, amena l'entretien

sur les événements de Turquie, dont, en effet, il y avait beaucoup à

dire. Les Russes, dans la campagne dernière, étaient restés maîtres de

toutes les places du Danube depuis Widin jusqu'à la mer Noire. Ils

avaient été moins heureux cette année, n'avaient pu franchir le

Danube, et avaient eu auprès de Rutschuk une affaire qu'ils disaient à

leur avantage, que les Turcs prétendaient au contraire leur avoir été

favorable, et à la suite de laquelle ceux-ci en effet étaient rentrés

dans Rutschuk. Il était évident que les divisions ramenées en arrière

avaient fait faute aux Russes. Expliquant les choses dans son sens, le

prince Kourakin cherchait à pallier les désavantages de la campagne,

et naturellement vantait beaucoup la bravoure du soldat russe. Pendant

ces explications, Napoléon regardait le prince Kourakin avec

infiniment de malice, et prenait plaisir à voir ce personnage, qui

n'avait pas plus la dextérité de l'esprit que celle du corps,

embarrassé dans ses récits, et ne sachant comment en sortir.--Oui,

oui, lui dit-il, vos soldats sont très-braves; nous n'avons, nous

Français, aucune peine à en convenir; pourtant vos généraux ne valent

pas vos soldats. Il est impossible de se dissimuler qu'ils ont bien

mal manoeuvré. C'est une grande difficulté que d'avoir à défendre une

ligne aussi longue que celle du Danube, de Widin à la mer Noire. On ne

peut d'ailleurs disputer la rive d'un fleuve qu'en étant maître de se

porter sur l'autre rive, en ayant en grand nombre des ponts et des

têtes de pont, car le véritable art de se défendre est celui de savoir

attaquer. Vos généraux ont agi contre toutes les règles.--Là-dessus

Napoléon, parlant de la guerre aussi bien qu'il la faisait, tint

longtemps ses auditeurs attentifs et émerveillés. Le prince Kourakin,

voulant excuser les généraux russes, dit que les forces leur avaient

manqué, qu'on avait été obligé d'en éloigner une partie du théâtre de

la guerre, et s'apercevant de la maladresse qu'il commettait, il

ajouta que les finances de l'empire l'avaient ainsi exigé. Napoléon

sourit aussitôt de la gaucherie de son interlocuteur, et continuant à

se jouer de lui avec autant d'esprit que de grâce: Vos finances, lui

dit-il, vous ont obligés de vous éloigner du Danube... en êtes-vous

bien assuré?... Si cela est ainsi, vous avez fait une mauvaise

opération financière... En général, toutes les troupes dont

l'entretien est trop pesant, il faut les envoyer sur le territoire

ennemi. C'est ainsi que j'en use, et mes finances s'en trouvent

bien...--Puis tout à coup, sans abandonner le ton de bienveillance

qu'il avait pris dans cet entretien, mais avec la pétulance de

quelqu'un qui ne se contient plus, Napoléon dit au prince Kourakin:

Tenez, prince, parlons-nous sérieusement? dictons-nous ici des

dépêches ou écrivons-nous pour les journaux? S'il en est ainsi, je

tomberai d'accord avec vous que vos généraux ont été constamment

victorieux, que la gêne de vos finances vous a obligés de retirer une

partie de vos troupes qui vivaient aux dépens des Turcs, pour les

faire vivre aux dépens du trésor russe, j'accorderai tout cela; mais

si nous parlons franchement devant trois ou quatre de vos collègues

qui savent tout, je vous dirai que vous avez été battus, bien battus;

que vous avez perdu la ligne du Danube par votre faute; que c'est

moins le tort de vos généraux, quoiqu'ils aient mal manoeuvré, que

celle de votre gouvernement, qui leur a ôté les forces dont ils

avaient un besoin indispensable, qui a ramené cinq divisions du Danube

sur le Dniéper, et cela pourquoi? pour armer contre moi, qui suis

votre allié, à ce que vous dites, contre moi, qui ne voulais point

vous faire la guerre, et qui ne veux pas vous la faire encore

aujourd'hui. Vous avez commis là fautes sur fautes. Si vous aviez

quelque inquiétude de mon côté, il fallait vous expliquer. En tout

cas, au lieu de porter ailleurs vos forces, il fallait au contraire

les accumuler contre la Turquie, l'accabler, lui arracher la paix,

qu'il suffisait d'une campagne pour obtenir aussi avantageuse que

celle de Finlande, et puis vous auriez songé à vous précautionner

contre moi! Mais politiquement, financièrement, militairement, vous

n'avez rien fait qui vaille, et tout cela pour qui?... Pour le prince

d'Oldenbourg, pour quelques contrebandiers... C'est pour de telles

gens que vous vous exposez à la guerre avec moi! Et pourtant, vous le

savez bien, j'ai six cent mille hommes à vous opposer, j'en ai quatre

cent mille en Espagne, je sais mon métier, jusqu'ici vous ne m'avez

pas vaincu, et, Dieu aidant, j'espère que vous ne me vaincrez

jamais!... Mais vous aimez mieux écouter les Anglais, qui vous disent

que je veux vous faire la guerre, vous aimez mieux vous en rapporter à

quelques contrebandiers que vos mesures commerciales enrichissent, et

vous vous mettez à armer; je suis bien obligé d'armer de mon côté, et

nous voilà encore face à face, prêts à recommencer!... Vous êtes comme

un lièvre qui, recevant du plomb dans la queue, se lève sur ses pattes

pour regarder, et s'expose ainsi à en recevoir à la tête... Moi, je

suis défiant comme l'homme de la nature... j'observe... Je vois qu'on

se dirige de mon côté, je me défie, je mets la main sur mes armes...

Il faut pourtant que cette situation ait un terme.--Napoléon,

s'exprimant avec une extrême volubilité, sans laisser à son

interlocuteur le temps de répliquer, et sans cesser néanmoins de se

montrer bienveillant, même amical dans le ton, donna ici un moment au

prince Kourakin pour lui répondre. Celui-ci, qui avait peu de mémoire,

peu de connaissance des faits, bien qu'il ne manquât ni de finesse ni

d'habitude des grandes affaires, ne songea point à rappeler à Napoléon

que, dans la série des préparatifs militaires, la France avait précédé

la Russie, et se confondit en protestations d'amitié et de dévouement,

affirmant qu'on était encore dans les mêmes termes qu'à Tilsit, et que

si quelqu'un avait lieu d'être étonné, c'était la Russie, qui n'avait

pas cessé d'être fidèle à l'alliance; qu'elle avait dû être grandement

affectée des traitements infligés au prince d'Oldenbourg; que c'était

un proche parent de l'empereur, auquel la cour de Russie était fort

attachée; qu'on ne pouvait rien faire qui atteignît plus sensiblement

l'empereur Alexandre que de toucher aux États de ce prince; qu'au

surplus la Russie s'était bornée sur ce sujet à exprimer des plaintes,

des réserves...--Des réserves, reprit Napoléon, des réserves!... mieux

que cela, vous avez fait une protestation en forme (ce qui était

vrai), vous m'avez dénoncé à l'Allemagne, à la Confédération du Rhin,

comme un spoliateur... Votre prince d'Oldenbourg, vous ne savez

peut-être pas que c'était un grand faiseur de contrebande, qu'il

manquait à ses traités avec vous et avec moi, qu'il violait le pacte

qui lie entre eux les membres de la Confédération du Rhin, que d'après

l'ancien droit germanique j'aurais pu l'appeler à mon tribunal, le

mettre au ban de l'Empire, et le déposséder sans que vous eussiez eu

rien à dire. Au lieu de cela je vous ai prévenus, je lui ai offert un

dédommagement...--En prononçant ces paroles, Napoléon souriait comme

s'il ne les eût pas prises au sérieux, et semblait presque avouer

qu'il avait agi beaucoup trop lestement. Puis il ajoutait avec un ton

de regret et de douceur: Je conviens que si j'avais su à quel point

vous teniez au prince d'Oldenbourg, j'aurais procédé autrement, mais

j'ignorais le grand intérêt que vous portiez à ce prince. Maintenant

comment faire? Vous rendrai-je le territoire d'Oldenbourg tout chargé

de mes douaniers, car je ne vous le rendrais pas autrement? vous n'en

voudriez pas... En Pologne, je ne vous donnerai rien... rien...--Et

Napoléon prononça ces derniers mots avec un accent qui prouvait

qu'Alexandre avait raison de ne pas vouloir fournir cette arme contre

lui...--Où donc, ajouta-t-il, prendrons-nous une indemnité?... Mais

n'importe, parlez, et je tâcherai de vous satisfaire... Pourquoi

avez-vous laissé partir M. de Nesselrode dans un pareil moment?... (M.

de Nesselrode, principal directeur des affaires de la légation, venait

en effet de quitter Paris.) Il faut que votre maître renvoie lui ou un

autre, avec des pouvoirs pour s'expliquer, pour conclure une

convention qui embrasse tous vos griefs et tous les miens, sans quoi

je continuerai mes armements, je lèverai probablement bientôt la

conscription de 1812, et, vous le savez, je n'ai pas l'habitude de me

laisser battre... Vous comptez sur des alliés! Où sont-ils? Est-ce

l'Autriche, à laquelle vous avez fait la guerre en 1809, et dont vous

avez pris une province à la paix?...--Et en disant ces mots Napoléon

regardait le prince de Schwarzenberg, qui se taisait, et tenait les

yeux fixés à terre...--Est-ce la Suède, à qui vous avez pris la

Finlande? Est-ce la Prusse, dont à Tilsit vous avez accepté les

dépouilles après avoir été son allié?... Vous vous trompez, vous

n'aurez personne. Expliquez-vous donc avec moi, et ne recommençons pas

la guerre...--En terminant cet entretien, Napoléon saisit la main du

prince Kourakin avec beaucoup d'amitié, puis congédia le cercle

confondu de son esprit autant que de son imprudente audace, et riant

joyeusement de l'embarras de l'ambassadeur russe, qui s'écriait, en

sortant des Tuileries, qu'il étouffait, qu'il faisait bien chaud dans

les salons de l'Empereur. Cette conversation rappelait celles que

Napoléon avait eues avec lord Whitworth à la veille de la rupture de

la paix d'Amiens, avec M. de Metternich à la veille de la campagne de

Wagram, et, quoiqu'elle n'eût ni la violence de la première, ni la

gravité calculée de la seconde, elle devait prêter à des exagérations

fort dangereuses, fort embarrassantes surtout pour l'empereur

Alexandre, déjà trop compromis aux yeux de sa nation sous le rapport

de la dignité blessée.

[Note 9: Ici encore je parle d'après les documents les plus

certains. Je fais peu de cas des discours inventés, et

encore moins des conversations supposées, qui sont plus

invraisemblables que les discours, parce qu'elles sont plus

difficiles à recueillir et à rendre. Mais la conversation

que je rapporte, comme deux ou trois autres de Napoléon que

j'ai déjà reproduites, fut saisie par plusieurs témoins, par

l'ambassadeur d'Autriche, par le ministre de Wurtemberg, et

répétée par Napoléon à M. de Bassano, pour qu'il la

communiquât à toutes les cours. Ces trois versions, dont

aucune ne contredit absolument les deux autres, mais qui se

complètent en reproduisant l'une ce que l'autre a négligé,

sont les documents dont je me suis servi pour résumer, bien

entendu, ce curieux entretien. Il n'y a que la forme qui

soit à moi, et encore, ai-je mis un grand soin à rendre

autant que possible l'exacte physionomie du langage de

Napoléon. C'était mon droit d'historien, parce que c'est la

nécessité de l'art de recueillir ce qui en vaut la peine et

de l'abréger, car autrement une histoire serait presque

aussi longue à lire qu'elle a été longue à s'accomplir. Il

faudrait vingt ans pour lire ce qui a duré vingt ans.]

[En marge: Grand effet produit en Europe, et particulièrement à

Saint-Pétersbourg, par l'entretien de Napoléon avec le prince

Kourakin.]

[En marge: Impression douloureuse que ce même entretien produit sur

l'empereur Alexandre, et conviction de ce monarque que la guerre est

désormais inévitable.]

Le lendemain, les flatteurs de Napoléon, habitués à célébrer les

prouesses de sa langue comme celles de son épée, ne manquèrent pas de

raconter qu'il avait accablé l'ambassadeur de Russie; et ses

détracteurs, habitués à défigurer ses moindres actes, eurent grand

soin de dire de leur côté qu'il avait violé toutes les convenances

envers le représentant de l'une des principales puissances de

l'Europe. Le prince Kourakin n'écrivit rien de pareil à

Saint-Pétersbourg, il fut simple et modéré dans son rapport; et

l'empereur Alexandre aurait laissé passer sans aucune remarque cette

nouvelle boutade de son redoutable allié, si une quantité de lettres

écrites à Saint-Pétersbourg, les unes de Paris, les autres de Vienne

et de Berlin, n'avaient étrangement défiguré l'entretien du 15 août.

Mis en quelque sorte au défi devant sa nation et devant l'Europe, il

devait devenir plus susceptible, et désormais attendre les

explications au lieu de les offrir.--J'aurais bien voulu, dit-il à M.

de Lauriston, ne pas prendre garde à cette conversation, mais tous les

salons de Saint-Pétersbourg en retentissent, et cette nouvelle

circonstance ne fait que rendre plus ferme la résolution de ma

nation, tout en ne provoquant pas la guerre, de défendre sa dignité,

son indépendance jusqu'à la mort. Napoléon, du reste, ne parle ainsi

que lorsqu'il est décidé à la guerre: alors il ne s'impose plus aucune

retenue. Je me rappelle sa conversation avec lord Whitworth en 1803,

avec M. de Metternich en 1809; je ne puis donc voir dans ce qui vient

de se passer qu'un indice de très-mauvais augure pour le maintien de

la paix.--

L'empereur Alexandre, à la suite de ces observations, parut

extrêmement triste; son ministre, M. de Romanzoff, dont l'existence

politique tenait à la paix, parut l'être également, mais tous deux

répétèrent de nouveau qu'ils ne prendraient pas l'initiative. Il était

évident néanmoins qu'ils ne doutaient plus de la guerre, au plus tard

pour l'année prochaine, que les impressions un peu plus favorables

dues à la présence de M. de Lauriston et à son langage à

Saint-Pétersbourg étaient complétement dissipées, et qu'on allait

employer encore plus activement l'automne et l'hiver à se mettre en

mesure de soutenir une lutte décisive et terrible.

[En marge: L'automne et l'hiver employés en préparatifs de toute

sorte.]

[En marge: Progrès d'organisation des armées de l'Elbe et du Rhin.]

C'était à peu près la disposition de Napoléon, avec cette différence

que, puisant en lui-même les motifs de la guerre, il n'avait pas cessé

de la regarder comme certaine, et de s'y préparer. Il venait d'envoyer

sur l'Elbe les quatrièmes et sixièmes bataillons, ce qui devait faire

cinq bataillons de guerre par régiment, et comme les régiments du

maréchal Davout étaient au nombre de seize, le total devait s'élever à

80 bataillons de la plus belle infanterie. En y ajoutant les chasseurs

corses et ceux du Pô, quelques détachements espagnols et portugais,

Napoléon se proposait de porter à 90 bataillons le corps de l'Elbe, et

de le distribuer en cinq divisions d'égale force. Une excellente

division polonaise, une autre composée des anciens soldats des villes

anséatiques actuellement licenciés, une troisième composée

d'Illyriens, devaient porter à huit les divisions du maréchal Davout.

Beaucoup d'officiers français, les uns revenus du service étranger

depuis la réunion de leur pays natal à la France, les autres sortis de

l'école des généraux Friant, Morand et Gudin, devaient contribuer à

relever l'esprit de ces troupes d'origine étrangère. Napoléon se

flattait que sous la main de fer du maréchal Davout, et près du foyer

de patriotisme et d'honneur militaire allumé dans son armée, ces

Espagnols, ces Portugais, ces Illyriens, ces Anséates, acquerraient la

valeur des Français eux-mêmes.

En arrière de l'Elbe, Napoléon, comme nous l'avons dit, travaillait à

former sa seconde armée, dite corps du Rhin, avec une douzaine de

régiments qui avaient combattu à Essling sous Lannes et Masséna, et

auxquels il voulait adjoindre les troupes hollandaises. Il se

proposait de porter ces régiments à quatre et même à cinq bataillons

de guerre, depuis qu'il avait renoncé aux bataillons d'élite, certain

qu'il était d'avoir une année de plus pour achever ses préparatifs.

[En marge: Organisation des régiments des îles pour parvenir à

l'incorporation des réfractaires.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 13 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 13 / 42 段