européen suivait avec une attention curieuse et inquiète la brouille
déjà fort retentissante de l'empereur Napoléon et de l'empereur
Alexandre. Tantôt on disait que la guerre était inévitable et serait
prochaine, que les Français allaient passer la Vistule et les Russes
le Niémen, tantôt que la querelle était apaisée, et que chacun allait
se retirer fort en deçà de ses frontières. Surtout depuis l'arrivée de
M. de Caulaincourt à Paris, de M. de Lauriston à Saint-Pétersbourg, on
semblait espérer que la paix serait maintenue. Les esprits sages, à
quelque pays qu'ils appartinssent, ne sachant quelle serait l'issue
d'une nouvelle lutte, certains en tout cas que des torrents de sang
couleraient, souhaitaient la paix ardemment, et applaudissaient à tout
ce qui en présageait le maintien. Mais les mouvements continuels de
troupes du Rhin à l'Elbe n'étaient guère faits pour les rassurer, et
détruisaient le bon effet des bruits pacifiques qui avaient circulé
depuis deux ou trois mois. Les amis de la paix n'avaient que trop
raison d'être inquiets, car Napoléon, résolu à différer la guerre,
mais toujours décidé à la faire, avait continué ses préparatifs, en
prenant seulement la précaution de les dissimuler assez pour ne pas
amener en 1811 la rupture que dans ses calculs il ne souhaitait que
pour 1812. Ainsi, par exemple, après avoir retardé d'abord le départ
des quatrièmes et sixièmes bataillons du maréchal Davout, et les avoir
retenus au dépôt, il s'était ravisé, et, pensant que nulle part ils ne
se formeraient mieux que sous cet instructeur vigilant et sévère, il
les avait acheminés sur l'Elbe. Or ce n'étaient pas moins que
trente-deux bataillons expédiés à la fois au delà du Rhin, ce qui ne
pouvait guère se cacher. Pour opposer à cet effet trop frappant un
effet contraire, il avait ordonné de ramener en arrière deux
bataillons westphaliens, qui allaient compléter la portion allemande
de la garnison de Dantzig, et avait recommandé de faire grand bruit de
ce mouvement rétrograde, et de dire quant aux bataillons français en
route vers l'Elbe, qu'ils ne faisaient qu'achever une marche depuis
longtemps commencée. Disposant des journaux français et d'une partie
des journaux allemands, il pouvait bien ainsi abuser un moment le
public, mais des centaines d'espions russes de toutes les nations
devaient bientôt rétablir la vérité, et même exagérer les faits en
sens contraire.
Aussi le cabinet russe ne s'y était-il pas trompé, et l'empereur
Alexandre avait dit à M. de Lauriston qu'à la vérité deux bataillons
allemands rétrogradaient, mais qu'en même temps plus de trente
bataillons français s'avançaient de Wesel sur Hambourg. Toutefois,
avait ajouté l'empereur Alexandre, je ne veux pas être en arrière de
l'empereur Napoléon sous le rapport des manifestations pacifiques; il
a fait rétrograder deux bataillons, et moi je vais faire rétrograder
une division.--Il avait effectivement un peu rapproché du bas Danube
l'une des cinq divisions qu'il avait d'abord reportées sur le Dniéper
pour les transporter en Pologne. Il faut reconnaître qu'en cette
circonstance sa sincérité commençait à valoir celle de Napoléon, car,
ayant trop diminué ses forces devant les Turcs, il sentait le besoin
de les augmenter en ramenant sur le Danube l'une des divisions qu'il
en avait éloignées.
[En marge: Efforts de M. de Lauriston pour amener de la part de
l'empereur Alexandre une démarche qui serve de prétexte à un
rapprochement.]
[En marge: Raisons de l'empereur Alexandre pour se refuser à une
pareille démarche malgré son désir sincère de la paix.]
M. de Lauriston, qui craignait beaucoup une nouvelle guerre au Nord,
et qui voyait avec désespoir qu'en armant ainsi les uns en
représaille des autres, on finirait bientôt par se mettre
réciproquement l'épée sur la gorge, priait, suppliait l'empereur
Alexandre d'être le plus sage des deux, et de prendre l'initiative des
explications qu'on différait de se donner ou par un faux amour-propre,
ou par un calcul mal entendu.--Demandez donc, disait-il à l'empereur
Alexandre, une indemnité pour Oldenbourg, et je ne mets pas en doute
qu'on vous l'accordera. Envoyez quelqu'un à Paris pour y porter vos
griefs, et j'ai la conviction qu'il sera reçu avec empressement. On
pourra alors s'expliquer, et savoir enfin pourquoi on est prêt à
s'égorger.--À ces pressantes instances, l'empereur Alexandre opposait
un refus absolu. Il ne voulait, comme il l'avait déjà dit, rien
demander pour Oldenbourg, ni en Allemagne ni en Pologne, parce qu'en
Allemagne on ne manquerait pas de le dénoncer comme cherchant à
spolier les princes allemands, parce qu'en Pologne Napoléon
l'accuserait de chercher à démembrer le grand-duché de Varsovie, et
s'en ferait un argument auprès des Polonais. L'empereur Alexandre ne
voulait pas non plus se donner l'apparence d'un prince intimidé, qui
envoyait demander la paix aux Tuileries. Il était d'ailleurs
intimement convaincu qu'il ne l'obtiendrait pas, et redoutait même de
précipiter la guerre en s'expliquant catégoriquement sur certains
objets, tels que les affaires commerciales par exemple. Si, en effet,
on le pressait, il était résolu à dire formellement que jamais il ne
fermerait ses ports à ce qu'il appelait les neutres, et à ce que
Napoléon appelait les Anglais, et craignait qu'une déclaration aussi
nette n'amenât une rupture instantanée. La guerre, que Napoléon
voulait à un an de distance, lui la prévoyait à un an aussi, et
l'aimait mieux différée qu'immédiate. C'est pour cela qu'il se
renfermait dans une extrême réserve, affirmant avec sincérité qu'il
désirait la paix, et en preuve, promettant, si on désarmait, de
désarmer à l'instant même, ajoutant que le grief qu'il avait dans la
spoliation du prince d'Oldenbourg ne constituait point une affaire
urgente, qu'il espérait une indemnité, mais qu'il n'insisterait pas
pour l'obtenir sur-le-champ, qu'il saurait l'attendre, et qu'en
agissant ainsi ce n'était pas un grief qu'il entendait se réserver,
car il n'hésitait pas à déclarer que pour ce motif il ne ferait point
la guerre[8].
[Note 8: Je rapporte tout ceci d'après les pièces les plus
authentiques, d'après les lettres de M. de Lauriston, de
Napoléon, du maréchal Davout, etc... On peut donc considérer
ces détails non comme des conjectures, mais comme des
certitudes absolues.]
[En marge: Dans la situation présente un mot imprudent peut amener une
rupture définitive.]
Dans cette situation délicate et grave, il aurait fallu beaucoup de
soins, beaucoup de ménagements pour prévenir la guerre, mais il
suffisait d'un seul mot imprudent pour la rendre inévitable, peut-être
même immédiate. Or, avec le caractère bouillant de Napoléon, avec sa
hardiesse de langage surtout, on devait craindre que ce mot il ne le
laissât échapper.
[En marge: Fâcheuse conversation à laquelle Napoléon se laisse
entraîner avec le prince Kourakin.]
Le 15 août 1811, jour de sa fête et de grande réception, il y eut
cercle à la cour. Comme on le connaissait prompt à dire ce qu'il avait
sur le coeur, on le suivait, on l'écoutait, pour recueillir quelque
parole qui eût trait à l'importante question du moment. Il était ce
jour-là dispos, gai, enclin à parler. Son superbe visage était
rayonnant de bonne humeur, de clairvoyance, et il eût attiré des
hommes moins curieux, moins intéressés à l'entendre que ceux qui
l'entouraient. La plupart des invités étaient partis: il restait
auprès de lui les ambassadeurs de Russie et d'Autriche (princes
Kourakin et de Schwarzenberg), les ambassadeurs d'Espagne et de
Naples, et un ou deux de ces ministres des petites cours allemandes,
toujours aux écoutes pour savoir ce que préparent les géants qui ont
coutume de les fouler aux pieds[9]. Suivi de ces personnages, allant,
venant, discourant sur tout, Napoléon dit à l'ambassadeur d'Espagne
que c'était une mauvaise saison dans son pays pour les opérations
militaires, que rien ne pouvait donc marcher vite en ce moment, mais
qu'à l'automne il presserait les événements, et mènerait d'un pas
rapide Espagnols, Portugais et Anglais. Se tournant ensuite vers le
prince Kourakin, il parla d'une dépêche inventée par les Anglais,
dépêche fort arrogante qui aurait été adressée par la France à la
Russie, et dit qu'elle n'avait pas même la vraisemblance pour elle; à
quoi le prince Kourakin répondit qu'assurément elle n'était pas
vraisemblable, car jamais il n'aurait pu en recevoir une pareille.
Napoléon sourit avec douceur à cette saillie de fierté du prince
Kourakin, et puis, comme pour s'en venger un peu, amena l'entretien
sur les événements de Turquie, dont, en effet, il y avait beaucoup à
dire. Les Russes, dans la campagne dernière, étaient restés maîtres de
toutes les places du Danube depuis Widin jusqu'à la mer Noire. Ils
avaient été moins heureux cette année, n'avaient pu franchir le
Danube, et avaient eu auprès de Rutschuk une affaire qu'ils disaient à
leur avantage, que les Turcs prétendaient au contraire leur avoir été
favorable, et à la suite de laquelle ceux-ci en effet étaient rentrés
dans Rutschuk. Il était évident que les divisions ramenées en arrière
avaient fait faute aux Russes. Expliquant les choses dans son sens, le
prince Kourakin cherchait à pallier les désavantages de la campagne,
et naturellement vantait beaucoup la bravoure du soldat russe. Pendant
ces explications, Napoléon regardait le prince Kourakin avec
infiniment de malice, et prenait plaisir à voir ce personnage, qui
n'avait pas plus la dextérité de l'esprit que celle du corps,
embarrassé dans ses récits, et ne sachant comment en sortir.--Oui,
oui, lui dit-il, vos soldats sont très-braves; nous n'avons, nous
Français, aucune peine à en convenir; pourtant vos généraux ne valent
pas vos soldats. Il est impossible de se dissimuler qu'ils ont bien
mal manoeuvré. C'est une grande difficulté que d'avoir à défendre une
ligne aussi longue que celle du Danube, de Widin à la mer Noire. On ne
peut d'ailleurs disputer la rive d'un fleuve qu'en étant maître de se
porter sur l'autre rive, en ayant en grand nombre des ponts et des
têtes de pont, car le véritable art de se défendre est celui de savoir
attaquer. Vos généraux ont agi contre toutes les règles.--Là-dessus
Napoléon, parlant de la guerre aussi bien qu'il la faisait, tint
longtemps ses auditeurs attentifs et émerveillés. Le prince Kourakin,
voulant excuser les généraux russes, dit que les forces leur avaient
manqué, qu'on avait été obligé d'en éloigner une partie du théâtre de
la guerre, et s'apercevant de la maladresse qu'il commettait, il
ajouta que les finances de l'empire l'avaient ainsi exigé. Napoléon
sourit aussitôt de la gaucherie de son interlocuteur, et continuant à
se jouer de lui avec autant d'esprit que de grâce: Vos finances, lui
dit-il, vous ont obligés de vous éloigner du Danube... en êtes-vous
bien assuré?... Si cela est ainsi, vous avez fait une mauvaise
opération financière... En général, toutes les troupes dont
l'entretien est trop pesant, il faut les envoyer sur le territoire
ennemi. C'est ainsi que j'en use, et mes finances s'en trouvent
bien...--Puis tout à coup, sans abandonner le ton de bienveillance
qu'il avait pris dans cet entretien, mais avec la pétulance de
quelqu'un qui ne se contient plus, Napoléon dit au prince Kourakin:
Tenez, prince, parlons-nous sérieusement? dictons-nous ici des
dépêches ou écrivons-nous pour les journaux? S'il en est ainsi, je
tomberai d'accord avec vous que vos généraux ont été constamment
victorieux, que la gêne de vos finances vous a obligés de retirer une
partie de vos troupes qui vivaient aux dépens des Turcs, pour les
faire vivre aux dépens du trésor russe, j'accorderai tout cela; mais
si nous parlons franchement devant trois ou quatre de vos collègues
qui savent tout, je vous dirai que vous avez été battus, bien battus;
que vous avez perdu la ligne du Danube par votre faute; que c'est
moins le tort de vos généraux, quoiqu'ils aient mal manoeuvré, que
celle de votre gouvernement, qui leur a ôté les forces dont ils
avaient un besoin indispensable, qui a ramené cinq divisions du Danube
sur le Dniéper, et cela pourquoi? pour armer contre moi, qui suis
votre allié, à ce que vous dites, contre moi, qui ne voulais point
vous faire la guerre, et qui ne veux pas vous la faire encore
aujourd'hui. Vous avez commis là fautes sur fautes. Si vous aviez
quelque inquiétude de mon côté, il fallait vous expliquer. En tout
cas, au lieu de porter ailleurs vos forces, il fallait au contraire
les accumuler contre la Turquie, l'accabler, lui arracher la paix,
qu'il suffisait d'une campagne pour obtenir aussi avantageuse que
celle de Finlande, et puis vous auriez songé à vous précautionner
contre moi! Mais politiquement, financièrement, militairement, vous
n'avez rien fait qui vaille, et tout cela pour qui?... Pour le prince
d'Oldenbourg, pour quelques contrebandiers... C'est pour de telles
gens que vous vous exposez à la guerre avec moi! Et pourtant, vous le
savez bien, j'ai six cent mille hommes à vous opposer, j'en ai quatre
cent mille en Espagne, je sais mon métier, jusqu'ici vous ne m'avez
pas vaincu, et, Dieu aidant, j'espère que vous ne me vaincrez
jamais!... Mais vous aimez mieux écouter les Anglais, qui vous disent
que je veux vous faire la guerre, vous aimez mieux vous en rapporter à
quelques contrebandiers que vos mesures commerciales enrichissent, et
vous vous mettez à armer; je suis bien obligé d'armer de mon côté, et
nous voilà encore face à face, prêts à recommencer!... Vous êtes comme
un lièvre qui, recevant du plomb dans la queue, se lève sur ses pattes
pour regarder, et s'expose ainsi à en recevoir à la tête... Moi, je
suis défiant comme l'homme de la nature... j'observe... Je vois qu'on
se dirige de mon côté, je me défie, je mets la main sur mes armes...
Il faut pourtant que cette situation ait un terme.--Napoléon,
s'exprimant avec une extrême volubilité, sans laisser à son
interlocuteur le temps de répliquer, et sans cesser néanmoins de se
montrer bienveillant, même amical dans le ton, donna ici un moment au
prince Kourakin pour lui répondre. Celui-ci, qui avait peu de mémoire,
peu de connaissance des faits, bien qu'il ne manquât ni de finesse ni
d'habitude des grandes affaires, ne songea point à rappeler à Napoléon
que, dans la série des préparatifs militaires, la France avait précédé
la Russie, et se confondit en protestations d'amitié et de dévouement,
affirmant qu'on était encore dans les mêmes termes qu'à Tilsit, et que
si quelqu'un avait lieu d'être étonné, c'était la Russie, qui n'avait
pas cessé d'être fidèle à l'alliance; qu'elle avait dû être grandement
affectée des traitements infligés au prince d'Oldenbourg; que c'était
un proche parent de l'empereur, auquel la cour de Russie était fort
attachée; qu'on ne pouvait rien faire qui atteignît plus sensiblement
l'empereur Alexandre que de toucher aux États de ce prince; qu'au
surplus la Russie s'était bornée sur ce sujet à exprimer des plaintes,
des réserves...--Des réserves, reprit Napoléon, des réserves!... mieux
que cela, vous avez fait une protestation en forme (ce qui était
vrai), vous m'avez dénoncé à l'Allemagne, à la Confédération du Rhin,
comme un spoliateur... Votre prince d'Oldenbourg, vous ne savez
peut-être pas que c'était un grand faiseur de contrebande, qu'il
manquait à ses traités avec vous et avec moi, qu'il violait le pacte
qui lie entre eux les membres de la Confédération du Rhin, que d'après
l'ancien droit germanique j'aurais pu l'appeler à mon tribunal, le
mettre au ban de l'Empire, et le déposséder sans que vous eussiez eu
rien à dire. Au lieu de cela je vous ai prévenus, je lui ai offert un
dédommagement...--En prononçant ces paroles, Napoléon souriait comme
s'il ne les eût pas prises au sérieux, et semblait presque avouer
qu'il avait agi beaucoup trop lestement. Puis il ajoutait avec un ton
de regret et de douceur: Je conviens que si j'avais su à quel point
vous teniez au prince d'Oldenbourg, j'aurais procédé autrement, mais
j'ignorais le grand intérêt que vous portiez à ce prince. Maintenant
comment faire? Vous rendrai-je le territoire d'Oldenbourg tout chargé
de mes douaniers, car je ne vous le rendrais pas autrement? vous n'en
voudriez pas... En Pologne, je ne vous donnerai rien... rien...--Et
Napoléon prononça ces derniers mots avec un accent qui prouvait
qu'Alexandre avait raison de ne pas vouloir fournir cette arme contre
lui...--Où donc, ajouta-t-il, prendrons-nous une indemnité?... Mais
n'importe, parlez, et je tâcherai de vous satisfaire... Pourquoi
avez-vous laissé partir M. de Nesselrode dans un pareil moment?... (M.
de Nesselrode, principal directeur des affaires de la légation, venait
en effet de quitter Paris.) Il faut que votre maître renvoie lui ou un
autre, avec des pouvoirs pour s'expliquer, pour conclure une
convention qui embrasse tous vos griefs et tous les miens, sans quoi
je continuerai mes armements, je lèverai probablement bientôt la
conscription de 1812, et, vous le savez, je n'ai pas l'habitude de me
laisser battre... Vous comptez sur des alliés! Où sont-ils? Est-ce
l'Autriche, à laquelle vous avez fait la guerre en 1809, et dont vous
avez pris une province à la paix?...--Et en disant ces mots Napoléon
regardait le prince de Schwarzenberg, qui se taisait, et tenait les
yeux fixés à terre...--Est-ce la Suède, à qui vous avez pris la
Finlande? Est-ce la Prusse, dont à Tilsit vous avez accepté les
dépouilles après avoir été son allié?... Vous vous trompez, vous
n'aurez personne. Expliquez-vous donc avec moi, et ne recommençons pas
la guerre...--En terminant cet entretien, Napoléon saisit la main du
prince Kourakin avec beaucoup d'amitié, puis congédia le cercle
confondu de son esprit autant que de son imprudente audace, et riant
joyeusement de l'embarras de l'ambassadeur russe, qui s'écriait, en
sortant des Tuileries, qu'il étouffait, qu'il faisait bien chaud dans
les salons de l'Empereur. Cette conversation rappelait celles que
Napoléon avait eues avec lord Whitworth à la veille de la rupture de
la paix d'Amiens, avec M. de Metternich à la veille de la campagne de
Wagram, et, quoiqu'elle n'eût ni la violence de la première, ni la
gravité calculée de la seconde, elle devait prêter à des exagérations
fort dangereuses, fort embarrassantes surtout pour l'empereur
Alexandre, déjà trop compromis aux yeux de sa nation sous le rapport
de la dignité blessée.
[Note 9: Ici encore je parle d'après les documents les plus
certains. Je fais peu de cas des discours inventés, et
encore moins des conversations supposées, qui sont plus
invraisemblables que les discours, parce qu'elles sont plus
difficiles à recueillir et à rendre. Mais la conversation
que je rapporte, comme deux ou trois autres de Napoléon que
j'ai déjà reproduites, fut saisie par plusieurs témoins, par
l'ambassadeur d'Autriche, par le ministre de Wurtemberg, et
répétée par Napoléon à M. de Bassano, pour qu'il la
communiquât à toutes les cours. Ces trois versions, dont
aucune ne contredit absolument les deux autres, mais qui se
complètent en reproduisant l'une ce que l'autre a négligé,
sont les documents dont je me suis servi pour résumer, bien
entendu, ce curieux entretien. Il n'y a que la forme qui
soit à moi, et encore, ai-je mis un grand soin à rendre
autant que possible l'exacte physionomie du langage de
Napoléon. C'était mon droit d'historien, parce que c'est la
nécessité de l'art de recueillir ce qui en vaut la peine et
de l'abréger, car autrement une histoire serait presque
aussi longue à lire qu'elle a été longue à s'accomplir. Il
faudrait vingt ans pour lire ce qui a duré vingt ans.]
[En marge: Grand effet produit en Europe, et particulièrement à
Saint-Pétersbourg, par l'entretien de Napoléon avec le prince
Kourakin.]
[En marge: Impression douloureuse que ce même entretien produit sur
l'empereur Alexandre, et conviction de ce monarque que la guerre est
désormais inévitable.]
Le lendemain, les flatteurs de Napoléon, habitués à célébrer les
prouesses de sa langue comme celles de son épée, ne manquèrent pas de
raconter qu'il avait accablé l'ambassadeur de Russie; et ses
détracteurs, habitués à défigurer ses moindres actes, eurent grand
soin de dire de leur côté qu'il avait violé toutes les convenances
envers le représentant de l'une des principales puissances de
l'Europe. Le prince Kourakin n'écrivit rien de pareil à
Saint-Pétersbourg, il fut simple et modéré dans son rapport; et
l'empereur Alexandre aurait laissé passer sans aucune remarque cette
nouvelle boutade de son redoutable allié, si une quantité de lettres
écrites à Saint-Pétersbourg, les unes de Paris, les autres de Vienne
et de Berlin, n'avaient étrangement défiguré l'entretien du 15 août.
Mis en quelque sorte au défi devant sa nation et devant l'Europe, il
devait devenir plus susceptible, et désormais attendre les
explications au lieu de les offrir.--J'aurais bien voulu, dit-il à M.
de Lauriston, ne pas prendre garde à cette conversation, mais tous les
salons de Saint-Pétersbourg en retentissent, et cette nouvelle
circonstance ne fait que rendre plus ferme la résolution de ma
nation, tout en ne provoquant pas la guerre, de défendre sa dignité,
son indépendance jusqu'à la mort. Napoléon, du reste, ne parle ainsi
que lorsqu'il est décidé à la guerre: alors il ne s'impose plus aucune
retenue. Je me rappelle sa conversation avec lord Whitworth en 1803,
avec M. de Metternich en 1809; je ne puis donc voir dans ce qui vient
de se passer qu'un indice de très-mauvais augure pour le maintien de
la paix.--
L'empereur Alexandre, à la suite de ces observations, parut
extrêmement triste; son ministre, M. de Romanzoff, dont l'existence
politique tenait à la paix, parut l'être également, mais tous deux
répétèrent de nouveau qu'ils ne prendraient pas l'initiative. Il était
évident néanmoins qu'ils ne doutaient plus de la guerre, au plus tard
pour l'année prochaine, que les impressions un peu plus favorables
dues à la présence de M. de Lauriston et à son langage à
Saint-Pétersbourg étaient complétement dissipées, et qu'on allait
employer encore plus activement l'automne et l'hiver à se mettre en
mesure de soutenir une lutte décisive et terrible.
[En marge: L'automne et l'hiver employés en préparatifs de toute
sorte.]
[En marge: Progrès d'organisation des armées de l'Elbe et du Rhin.]
C'était à peu près la disposition de Napoléon, avec cette différence
que, puisant en lui-même les motifs de la guerre, il n'avait pas cessé
de la regarder comme certaine, et de s'y préparer. Il venait d'envoyer
sur l'Elbe les quatrièmes et sixièmes bataillons, ce qui devait faire
cinq bataillons de guerre par régiment, et comme les régiments du
maréchal Davout étaient au nombre de seize, le total devait s'élever à
80 bataillons de la plus belle infanterie. En y ajoutant les chasseurs
corses et ceux du Pô, quelques détachements espagnols et portugais,
Napoléon se proposait de porter à 90 bataillons le corps de l'Elbe, et
de le distribuer en cinq divisions d'égale force. Une excellente
division polonaise, une autre composée des anciens soldats des villes
anséatiques actuellement licenciés, une troisième composée
d'Illyriens, devaient porter à huit les divisions du maréchal Davout.
Beaucoup d'officiers français, les uns revenus du service étranger
depuis la réunion de leur pays natal à la France, les autres sortis de
l'école des généraux Friant, Morand et Gudin, devaient contribuer à
relever l'esprit de ces troupes d'origine étrangère. Napoléon se
flattait que sous la main de fer du maréchal Davout, et près du foyer
de patriotisme et d'honneur militaire allumé dans son armée, ces
Espagnols, ces Portugais, ces Illyriens, ces Anséates, acquerraient la
valeur des Français eux-mêmes.
En arrière de l'Elbe, Napoléon, comme nous l'avons dit, travaillait à
former sa seconde armée, dite corps du Rhin, avec une douzaine de
régiments qui avaient combattu à Essling sous Lannes et Masséna, et
auxquels il voulait adjoindre les troupes hollandaises. Il se
proposait de porter ces régiments à quatre et même à cinq bataillons
de guerre, depuis qu'il avait renoncé aux bataillons d'élite, certain
qu'il était d'avoir une année de plus pour achever ses préparatifs.
[En marge: Organisation des régiments des îles pour parvenir à
l'incorporation des réfractaires.]