lendemain l'usage de son autorité suprême, qui à ses yeux était
suffisante pour tout résoudre, quoi qu'il arrivât et quoi qu'on pût
dire. MM. Fesch et Duvoisin se retirèrent donc avec mission de faire
adopter ce nouveau plan à la commission.
[En marge: On imagine un nouvel expédient, c'est de se fonder sur la
déclaration de Savone, et de l'adopter comme émanant du Pape, ce qui
fait disparaître la difficulté de la compétence, et satisfait aux
principaux désirs de Napoléon.]
[En marge: Le nouvel expédient proposé par M. Duvoisin est adopté.]
La commission, suivant l'usage de ce malheureux concile, flottant
entre deux maîtres et entre deux craintes, entre Napoléon voulant être
obéi et l'opinion voulant être respectée, la commission récalcitrante
la veille parut tremblante le lendemain. Le cardinal Fesch fit grand
étalage du courroux de son neveu. M. Duvoisin ne dissimula point que
si on ne savait pas prendre un parti, on allait exposer l'Église à de
dangereux hasards, que certainement le Pape était bien à plaindre,
mais qu'il fallait le tirer de son affreuse position en se plaçant
entre lui et l'Empereur, qu'on en avait le moyen dans la note de
Savone par lui acceptée, qu'on n'avait qu'à la convertir par un décret
du concile en loi de l'État, remercier ensuite Pie VII d'avoir par le
consentement accordé à cette solution sauvé lui-même l'Église d'un
abîme; que cette fin donnée à une partie des controverses religieuses,
les autres trouveraient leur solution à leur tour, car Napoléon
satisfait deviendrait plus accommodant sur tout le reste, et
certainement mettrait un terme à la captivité du Pontife. Les paroles
fort sensées de M. Duvoisin ayant décidé la commission, son avis fut
adopté, et la déclaration de Savone fut convertie en décret du
concile, à l'unanimité, moins deux voix, celles de l'archevêque de
Bordeaux et de l'évêque de Gand, toujours très-obstinés et
très-véhéments.
[En marge: Grande satisfaction parmi les hommes sages.]
[En marge: Intrigues auprès de la commission pour la faire revenir sur
ses déterminations conciliantes.]
Bien qu'en principe l'institution dût appartenir purement et
simplement au Saint-Siége, on venait de faire ce qu'il y avait de plus
raisonnable dans la situation présente, puisque c'était terminer avec
le consentement du Pape un conflit des plus redoutables. Il y eut donc
une vraie satisfaction de ce résultat parmi les gens sages; il y en
eut une très-vive surtout dans la petite cour du cardinal Fesch, car
bien que ce cardinal se vantât sans cesse de l'héroïsme dont il
faisait preuve contre son neveu, ses familiers aimaient mieux ne pas
le voir condamné à déployer cet héroïsme. On trouvait plus commode de
jouir avec lui des honneurs de la résistance et des profits de la
parenté. On se réjouit même trop fort, car avertis de ce triomphe les
gens de parti, royalistes ou dévots, s'agitèrent toute la soirée,
toute la nuit, circonvinrent les membres de la commission, les
effrayèrent de ce qu'ils avaient fait, leur soutinrent qu'ils
s'étaient déshonorés, qu'ils avaient livré l'Église à son tyran, que
tout était perdu, et qu'il fallait qu'ils se rétractassent en
expliquant leur vote à la prochaine séance. Ces meneurs pieux
gagnèrent enfin leur cause, et on leur promit, après avoir essayé de
se sauver de Napoléon dans la journée, de se sauver le lendemain du
déshonneur.
[En marge: La commission se rétracte.]
[En marge: Pour sortir d'embarras, on adopte la note de Savone comme
base de la résolution à proposer, en y ajoutant la clause du recours
au Pape.]
Le lendemain, en effet, la commission s'étant réunie de nouveau, parut
complétement changée. Ce n'était plus la crainte de Napoléon, c'était
celle du parti catholique qui dominait. Les cardinaux Caselli et
Spina, esprits sensés mais faibles, furent les premiers à se
rétracter. Ils prétendirent qu'en votant la veille ils ignoraient le
vrai caractère des lois de l'État, qu'ils avaient appris depuis
qu'elles étaient irrévocables de leur nature, une fois consacrées par
le Sénat, et que, dès lors, tout en persévérant dans l'adoption du
décret ils étaient obligés de demander le consentement préalable du
Pape, ce qui était une rechute dans la vieille ornière, celle de
l'incompétence du concile. L'évêque de Tournay, ce membre du parti
extrême, dont les moeurs faisaient avec ses opinions un si singulier
contraste, ne mit pas la même précaution dans sa rétractation. Il
revint de tous points sur l'opinion qu'il avait adoptée la veille, et
déclara ne plus vouloir du décret. Les évêques de Comacchio et
d'Ivrée, vacillants comme les prêtres italiens n'avaient cessé de
l'être dans cette affaire, expliquèrent leur vote à leur tour, et le
retirèrent. M. de Boulogne, plus ferme ordinairement, reprit aussi le
sien, et il ne resta plus rien de l'ouvrage de la veille. On tomba
alors dans une étrange confusion, et finalement, pour en sortir, on
admit le fond du décret, qui était basé sur l'incontestable note de
Savone, à condition qu'il recevrait le consentement du Saint-Père,
afin d'obtenir la signature qui manquait à la note sur laquelle on se
fondait. Cette solution équivoque, sans sauver en principe
l'institution canonique qu'elle limitait fort étroitement, ne
tranchait aucune des difficultés politiques du moment, car en
abolissant l'autorité du concile, elle faisait tout dépendre d'une
seconde démarche auprès du Pape, exposait celui-ci à de nouvelles
perplexités, à de nouveaux scrupules, et s'il n'avait pas la force de
les surmonter, à toute sorte de périls.
[En marge: L'évêque de Tournay malheureusement chargé du rapport.]
Ce vote, tel quel, obtenu, le cardinal Fesch pressa vivement M. de
Barral, puis M. Duvoisin, de consentir à être, l'un ou l'autre, le
rapporteur de la résolution prise. Ces messieurs, dont l'avis n'avait
point prévalu, ne crurent pas pouvoir se charger de la rédaction du
rapport, en quoi ils commirent une faute, car les conclusions adoptées
importaient peut-être moins que le langage qu'on allait tenir devant
le concile. Au fond, puisque les uns et les autres on admettait des
limites à l'institution canonique, sauf le recours au Pape pour
valider le nouveau système, ce qui importait pour Pie VII comme pour
Napoléon, c'était la manière dont on présenterait la chose, et il
valait mieux confier ce soin à des gens voulant de bonne foi la
solution paisible de la difficulté, qu'à des ennemis ne désirant que
trouble et confusion. Mais MM. Duvoisin et de Barral s'étaient irrités
à leur tour. Les passions sont de tous les états, de toutes les
professions, et, après de longues contradictions, elles s'emparent
souvent des coeurs les plus modérés. Ces deux prélats repoussèrent
obstinément la mission qu'on voulait leur confier. Sur leur refus, on
s'adressa au fougueux évêque de Tournay, qui accepta bien qu'il ne sût
pas le français, et on pria M. de Boulogne de donner au rapport la
correction grammaticale dont très-probablement il devait manquer. Il
fallait que le cardinal Fesch, chargé plus que personne d'empêcher que
les choses n'allassent aux abîmes, eût bien peu de sens pour consentir
à de tels choix.
Les gens exaltés, qui ne demandaient que des esclandres, avaient lieu
de se réjouir. Le rapporteur mit dans son exposé toutes les opinions
de son parti; M. de Boulogne en retrancha ce que repoussait sa
rhétorique habile, mais y laissa tout ce qu'une politique sensée
aurait dû en écarter. Le rapport dut être lu au concile le 10 juillet.
[En marge: Séance du 10 juillet, dans laquelle on fait lecture du
rapport.]
[En marge: Vive émotion produite par ce rapport.]
Le secret avait été soigneusement gardé, comme le sont souvent les
secrets de parti. Le 10 juillet le concile se réunit avec une extrême
curiosité et une anxiété visible. À peine la lecture du rapport, faite
avec une prononciation étrange, était-elle achevée, que l'émotion fut
au comble dans tous les rangs de l'auguste assemblée. Une rédaction
habile aurait pu calmer toutes les opinions en leur accordant à
chacune des satisfactions raisonnables, et rendre acceptable par
l'Empereur une solution qui était certainement acceptable par la
portion hostile du concile, puisque cette solution émanait d'elle.
Mais le rapport fait exclusivement pour un parti qu'il exalta en le
satisfaisant, poussa à la colère le parti opposé qui en fut
profondément blessé. Il n'y avait pas entre tous ces prélats un homme
capable de reprendre cette assemblée irritée et désunie, de la rallier
autour d'une résolution sage, de la ramener enfin à la raison: ce fut
donc un chaos d'interpellations, de reproches, d'accusations
réciproques. Les partisans du pouvoir disaient que proclamer
l'incompétence du concile c'était de nouveau remettre toute la
question dans les mains du Pape, et que de la sorte on n'en finirait
jamais. Les autres répliquaient que le concile fût-il compétent, ses
actes eux-mêmes ne pouvaient se passer de la sanction du Pape, car les
décisions d'un concile n'avaient de valeur qu'autant que le
Saint-Siége les approuvait. Cette omnipotence du Pape, soutenue par
quelques-uns, portait les autres à rappeler l'usage récent que Pie VII
en avait fait, à citer la bulle d'excommunication, et à la lui
reprocher comme un attentat, comme une oeuvre d'anarchie, car si elle
eût réussi, disaient-ils, où en serait-on maintenant?
[En marge: Violente exclamation de l'archevêque de Bordeaux.]
[En marge: Grand tumulte et levée de la séance.]
À ces mots l'archevêque de Bordeaux s'élance au milieu de l'assemblée,
tenant en main un livre, celui des actes du concile de Trente, ouvert
à l'article même qui confère au Pape le pouvoir d'excommunier les
souverains lorsqu'ils attentent aux droits de l'Église. On veut en
vain retenir ce vieillard chancelant mais obstiné, atteint de surdité,
entendant à peine ce qu'on lui dit, et n'écoutant que lui-même et sa
passion; il s'avance, et jette sur la table le livre en s'écriant:
Vous prétendez qu'on ne peut excommunier les souverains, condamnez
donc l'Église qui l'a ainsi établi!--L'effet de ces mots est immense
sur ceux qui les approuvent, et sur ceux qui en redoutent les
conséquences, car c'était presque renouveler l'excommunication, la
renouveler à la face de Napoléon, tout près de son palais, et sous sa
main redoutable!
Ici le cardinal Fesch, recouvrant un peu de présence d'esprit, déclare
qu'il est impossible de délibérer dans l'état où se trouve le concile,
et remet au lendemain le vote définitif sur le sujet en discussion. On
se sépare à peine joyeux d'un côté, vivement indigné de l'autre,
troublé de toutes parts, et généralement terrifié, ne comprenant pas
le sentiment irrésistible auquel on vient de céder.
Bien qu'il n'y eût ni public, ni tribune, ni journaux, mille échos
avaient déjà porté à Trianon, où résidait l'Empereur, la nouvelle de
cette séance. Le duc de Rovigo, l'archevêque de Malines, le cardinal
Fesch, s'y étaient rendus. En apprenant ces détails, Napoléon avait
cru voir se lever devant lui la révolution tout entière. Que n'y
voyait-il quelque chose qui était bien la révolution, mais la
révolution dans ce qu'elle avait de meilleur, c'est-à-dire l'opinion
publique, éclatant à son insu, malgré elle en quelque sorte, et lui
reprochant non de vouloir affranchir l'État de la domination de
l'Église, mais d'opprimer les consciences, et surtout de torturer un
Pontife vénérable, autrefois son ami, son coopérateur dans ses plus
belles oeuvres, de le traîner de prison en prison comme un criminel
d'État! Que n'y voyait-il cette leçon frappante, c'est qu'il ne
pouvait pas réunir quelques hommes, quelques vieux prêtres, faibles,
tremblants, étrangers à tout dessein politique, sans qu'ils fussent
amenés, une fois réunis, à éclater, et à prononcer contre ses actes
une énergique réprobation! Assurément il y avait des préjugés, de
petites vues, de mesquines doctrines théologiques, des faiblesses
enfin chez les membres de ce concile, mais leur émotion était
honorable, et elle décelait un grand fait, la liberté renaissant sans
le vouloir, sans le savoir, et, ce qui était plus extraordinaire,
renaissant chez de vieux prêtres, victimes et ennemis pour la plupart
de la révolution française, et n'ayant aucune intention d'en
reproduire les désordres!
[En marge: Napoléon, exaspéré, prononce la dissolution du concile, et
fait conduire à Vincennes les évêques de Troyes, de Tournay et de
Gand.]
Napoléon ne vit dans tout cela que ce que pouvait y voir le
despotisme, la nécessité d'employer la force pour arrêter des
manifestations déplaisantes, comme si on supprimait le mal en
attaquant les effets au lieu de la cause. Napoléon traita son oncle
fort durement, lui reprocha ses faiblesses, ses illusions, lui fit
même commettre une grave imprudence, celle de tout rejeter sur les
évêques de Troyes, de Tournay, de Gand, qui avaient été fort
incommodes dans la commission, imprudence du reste commise
très-innocemment, puis fit rédiger sur-le-champ un décret pour
prononcer la dissolution immédiate du concile, et donna des ordres de
la dernière violence quant aux individus qui avaient été les chefs de
l'opposition. L'évêque de Tournay (M. d'Hirn) pour avoir rédigé le
rapport dans le plus mauvais esprit, l'évêque de Troyes (M. de
Boulogne) pour l'avoir si mal retouché, l'évêque de Gand (M. de
Broglie) pour avoir plus qu'aucun autre membre influé sur la
commission par son autorité morale, furent désignés comme les
principaux coupables, et comme devant être les premières victimes de
cette espèce d'insurrection épiscopale. L'archevêque de Bordeaux avait
bien mérité aussi cette distinction; mais un ecclésiastique récemment
nommé à l'évêché de Metz et jouissant de la confiance du gouvernement,
M. Laurent, fit valoir la surdité et le défaut d'esprit du prélat, et
sur ses sages instances on se contenta de trois victimes. Par ordre de
Napoléon, le duc de Rovigo les fît arrêter dans la nuit, et conduire à
Vincennes, sans jugement, bien entendu, sans même aucune explication.
C'était au public à comprendre pourquoi, et à eux à se soumettre.
[En marge: Terreur des membres du concile en apprenant les mesures
prises par Napoléon.]
[En marge: On imagine de nouveau un moyen terme, consistant à adopter
le fond du décret proposé, avec un recours de pure déférence au Pape,
et la résolution de se passer de son adhésion s'il la refuse.]
[En marge: La presque totalité des membres du concile dissous signent
ce nouveau projet.]
Le lendemain on apprit, mais sans grand éclat, grâce à la privation
de toute publicité, que le concile était dissous, et que trois des
principaux prélats étaient envoyés à Vincennes. Dans le clergé surtout
on était fort sensible à ces actes extraordinaires, mais,
malheureusement il faut ajouter qu'on était aussi effrayé qu'indigné.
Les partisans du gouvernement, pour excuser ses rigueurs, disaient
bien bas, de peur de provoquer des démentis, qu'on avait trouvé les
trois prélats compromis dans une trame ténébreuse, celle qui avait
valu à M. d'Astros son emprisonnement, et à M. Portalis son exclusion
du Conseil d'État. Du reste, on n'avait pas grand'peine à tenir tête à
la majorité du concile, car ses membres tremblaient presque tous, et
cherchaient bien plus à se justifier qu'à récriminer. Séparés
d'ailleurs les uns des autres par l'acte de dissolution, ils n'avaient
plus la force qu'ils puisaient dans leur réunion, et se trouvaient
livrés à leur timidité individuelle. Parmi les plus effrayés et les
plus enclins à demander leur pardon, on rencontrait les Italiens,
considérant tout ceci comme une querelle qui ne les regardait pas, qui
se passait entre l'Église gallicane et Napoléon, et ne voulant pas,
après avoir conservé leurs siéges même après la captivité de Savone,
venir échouer au port dans une affaire de pure forme, telle que
l'institution canonique. Ils disaient que les prélats français étaient
des imprudents et des fous, qu'eux Italiens s'étaient généralement
abstenus dans ces questions parce qu'elles ne les intéressaient guère,
mais qu'ils étaient prêts, si on avait en quelque chose besoin de
leur adhésion, à la donner sans réserve. Le cardinal Maury, qui ne
voulait pas assister à de nouvelles révolutions, qui avait le coeur
plein de reconnaissance pour Napoléon et de ressentiment contre
l'Église si ingrate envers lui, ne manqua pas de porter toutes ces
paroles au ministre des cultes, et à l'Empereur lui-même. Dix-neuf
Italiens s'étaient offerts, et on pouvait bien compter sur cinquante
ou soixante prélats français, moins indifférents que les Italiens à la
solution, mais presque aussi effrayés, et demandant à en finir comme
il plairait au gouvernement.--Prenez-les un à un, dit le cardinal
Maury, et vous en viendrez plus facilement à bout qu'en
masse.--Exprimant même sa remarque avec la familiarité originale qui
lui était propre, il ajouta: _C'est un excellent vin, mais qui sera
meilleur en bouteille qu'en tonneau_.--On profita de l'avis, et on
rédigea un décret à peu près semblable à celui qui avait prévalu dans
la commission, lequel limitait à un an le délai pour remplir les
siéges vacants, dont six mois pour la nomination par le pouvoir
temporel, et six mois pour l'institution canonique par le Pape, après
quoi le métropolitain de la province ecclésiastique était chargé
d'instituer les sujets nommés. On ajouta à ce décret la clause d'un
nouveau recours au Pape, pour lui demander sa sanction, mais avec un
sous-entendu entièrement contraire aux conclusions de l'évêque de
Tournay. Il était entendu en effet que si le Pape n'adhérait pas, le
concile prendrait une résolution indépendante, voterait le décret
nouveau, et l'enverrait à l'Empereur pour qu'il fût converti en loi de
l'État. Il fut même convenu que pendant qu'une députation se rendrait
à Savone afin d'obtenir l'agrément du Saint-Père, on retiendrait à
Paris les principaux membres du concile pour leur faire émettre un
second vote en cas de refus de la part du Pontife. Ce plan ainsi
arrêté, on appela les uns après les autres chez le ministre des cultes
les prélats sur lesquels on croyait pouvoir compter. Dix-neuf évêques
italiens adhérèrent avec empressement; soixante-six évêques français
suivirent leur exemple, ce qui faisait quatre-vingt-cinq adhérents,
sur cent six membres admis dans le concile. Ceux qui, au nombre de
vingt environ, n'avaient pas adhéré, n'étaient pas tous des opposants
déterminés. La moitié faisait des réserves plutôt que des refus.
[En marge: Les adhésions individuelles garantissant la presque
unanimité, on convoque encore une fois le concile, qui adopte en
silence le projet convenu.]
Quand ce résultat fut acquis, le prince Cambacérès, qui était toujours
appelé pour chercher les termes moyens, les expédients ingénieux, et
qui avait beaucoup contribué à faire adopter cette solution pacifique,
conseilla d'assembler de nouveau le concile, et de lui présenter
l'acte dont l'adoption ne pourrait plus désormais faire doute.
Napoléon y consentit, et ordonna par décret une nouvelle convocation
pour le 5 août.
Le 5 août, en effet, le concile fut réuni dans le lieu ordinaire de
ses séances. Personne ne demanda pourquoi on avait été si brusquement
séparé, pourquoi on était si brusquement rappelé, pourquoi trois
membres du concile au lieu d'être présents étaient à Vincennes; on
entendit la lecture du décret, et on le vota presque à l'unanimité.
[Date en marge: Août 1811.]
[En marge: Le nouveau décret, porté au Pape par une députation
nombreuse d'évêques et de cardinaux.]
Restait à obtenir la sanction du Pape, non pas qu'on reconnût
l'incompétence du concile, mais parce qu'il fallait se conformer à
l'usage naturel et nécessaire de soumettre au chef suprême de l'Église
les actes de toute assemblée de prélats. Napoléon consentit à envoyer
une députation composée d'évêques et d'archevêques pour solliciter
l'approbation papale, et à y joindre quelques cardinaux pour tenir
lieu à Pie VII de ce conseil dont toujours il se disait privé, dès
qu'on lui demandait une résolution quelconque. Les cardinaux choisis
furent les cardinaux de Bayane, Fabrice Ruffo, Roverella, Doria,
Dugnani. On y ajouta l'archevêque d'Édesse, aumônier du Pape. Les
prélats désignés furent les archevêques de Tours, de Malines et de
Pavie; les évêques de Nantes, de Trèves, d'Évreux, de Plaisance, de
Feltre, de Faenza. Ils devaient partir sur-le-champ, pour ne pas faire
trop attendre leurs collègues retenus à Paris afin d'émettre un
nouveau vote en cas de refus de la part du Pape. Du reste on ne
croyait guère à ce refus, surtout en se rappelant la note rapportée de
Savone par MM. de Barral, Duvoisin et Mannay.
[En marge: Napoléon, fatigué de la querelle religieuse, se donne tout
entier à ses projets de guerre.]
Napoléon avait accepté cette fin du concile, d'abord parce que c'était
une fin, ensuite parce qu'il avait à peu près atteint son but en
obtenant la limitation fort étroite de l'institution canonique. Mais
moralement il se sentait battu, car une opposition d'autant plus
significative qu'elle était involontaire et pour ainsi dire
tremblante, s'était manifestée dans le clergé, et lui avait déclaré
clairement qu'il était l'oppresseur du Pontife: elle avait de plus
trouvé mille échos dans les coeurs! Il se consolait en se flattant que
bientôt on lui rapporterait de Savone sinon le décret lui-même, au
moins l'institution des vingt-sept prélats nommés, ce qui suffisait
pour remettre au complet l'Église de France, et pour lever les
difficultés qui en gênaient l'administration. Quant à la question de
principe, il verrait plus tard à s'en tirer comme il pourrait.
D'ailleurs en ce moment toutes les questions matérielles, morales,
politiques, militaires, se résumaient pour lui dans une seule, celle
de la grande guerre du Nord. Vainqueur une dernière fois de la Russie,
qui semblait seule, sinon lui tenir tête, du moins contester
quelques-unes de ses volontés, il abattrait en elle tous les genres
d'opposition, publics ou cachés, qu'il rencontrait encore en Europe.
Que serait alors ce pauvre prêtre prisonnier, qui lui voulait disputer
Rome? Rien ou presque rien, et l'Église, comme elle avait fait tant de
fois, reconnaîtrait la puissance de César. Le Concordat de
Fontainebleau, obtenu même au retour de Moscou, prouve que si Napoléon
s'aveuglait souvent, ce n'était pas en cette occasion qu'il
s'aveuglait le plus.
Les cardinaux et les prélats désignés partirent donc pour Savone, et
lui, ennuyé de cette _querelle de prêtres_, comme il l'appelait depuis
qu'il s'était mis à mépriser le Concordat, sa plus belle oeuvre, il
revint tout entier à ses grandes affaires politiques et militaires.
[En marge: Voeux pour la paix dans toute l'Europe.]
[En marge: Inutilité de ces voeux, et activité soutenue des
préparatifs de Napoléon.]