manifester les dispositions dont il était animé. C'était l'adresse à
rédiger en réponse au message impérial. Le gouvernement ayant de son
point de vue énoncé les faits et les questions que ces faits
soulevaient, le concile devait à son tour exposer les uns, et les
autres du point de vue qui lui était propre. De là résultait la
nécessité d'une adresse. C'était naturellement une commission qui
devait la rédiger. Cette commission, formée selon l'esprit du
concile, se composait des cardinaux Spina et Caselli, personnages
assez éclairés mais cherchant comme tous les Italiens membres de cette
assemblée à éluder les difficultés plutôt qu'à les résoudre; des
archevêques de Bordeaux et de Tours, le premier, comme nous l'avons
dit, honnête mais aveuglé par la passion; le second, M. de Barral,
revenant de Savone, et déjà parfaitement connu; des évêques de Gand et
de Troyes, MM. de Broglie et de Boulogne, prélats respectables, passés
tous deux de l'enthousiasme pour le Premier Consul à une haine
imprudente contre l'Empereur; de l'évêque de Nantes, M. Duvoisin, dont
il n'y a plus rien à dire pour le faire connaître: enfin des évêques
de Comacchio et d'Ivrée, Italiens qui tâchaient de passer sains et
saufs entre tous les écueils de cette situation. La commission se
réunit chez le cardinal Fesch, qui devait la présider.
[En marge: Difficulté de la rédaction de cette adresse.]
On y discuta toutes les questions générales que faisait naître la
situation, bien plus que la question spéciale de l'institution
canonique. Il était difficile de se mettre d'accord sur des sujets
tels que les propositions de Bossuet, surtout en présence des prélats
italiens; sur la bulle d'excommunication, qu'on déplorait généralement
sans vouloir cependant en parler dans les mêmes termes; sur les
relations du Saint-Siége avec le pouvoir temporel, dans un moment où
un maître tout-puissant voulait ôter aux papes leur existence
princière; sur les prérogatives de la papauté et sur la faculté
qu'elle pouvait avoir de s'en dessaisir dans tels ou tels cas. Sur
quoi on était d'accord, c'était sur la nécessité de rapprocher
Napoléon et Pie VII; mais tout en fléchissant sous la main du plus
puissant des deux, en reconnaissant même les services par lui rendus à
l'Église, on inclinait de coeur (disposition qui honorait le concile)
vers celui qui était proscrit et prisonnier. Le texte du projet
d'adresse, prudent envers Napoléon, était plein d'effusion envers Pie
VII. Enfin après avoir modifié en divers sens ce texte, dont M.
Duvoisin était l'auteur, on le présenta le 26 juin au concile
assemblé.
[En marge: Présentation au concile du projet d'adresse.]
[En marge: Impressions diverses à la lecture de ce projet.]
Quoique le projet, rédigé par un homme sage, amendé ensuite par
plusieurs personnages d'inclinations opposées, eût perdu les aspérités
qui pouvaient blesser les susceptibilités contraires, il produisit sur
les prélats émus par la situation, émus par leur réunion en un grand
corps, les mêmes sensations que dans le sein de la commission. Les
Italiens étaient choqués par les doctrines de Bossuet trop ouvertement
professées; les modérés en général entendaient avec peine rappeler
cette bulle d'excommunication, grande faute du Pape qui embarrassait
tout le monde, excepté les partisans décidés du gouvernement. Ceux-ci
trouvaient que les droits du pouvoir temporel auraient dû être plus
expressément formulés, que la compétence du concile aurait dû être
plus clairement énoncée. Leurs adversaires au contraire ne voulaient
pas qu'on s'engageât d'avance sur cette dernière question, et
désiraient qu'on restât dans les généralités, en exprimant la bonne
volonté de mettre un terme aux maux de l'Église.
Ce sont là les perplexités accoutumées de toute assemblée délibérante,
à moins que formée par une longue pratique elle n'ait ses partis
pris, et n'ait acquis le talent de se gouverner. Ce ne pouvait être le
cas d'une réunion si nouvelle, et appelée à traiter des sujets si
difficiles. Mais il s'y passait un phénomène, étrange aux yeux des
hommes inexpérimentés, fort ordinaire aux yeux des hommes habitués au
régime des pays libres. À peine ces prélats, si timides dans Paris,
étaient-ils réunis dans le concile, qu'ils étaient comme transformés:
la peur les abandonnait; le sentiment qui possédait le plus grand
nombre d'entre eux se faisait jour, et ce sentiment était une profonde
douleur de la situation de Pie VII, douleur qui au moindre choc
pouvait se changer en indignation! L'effet des grandes réunions
d'hommes est d'effacer les sentiments particuliers, pour donner essor
au sentiment général qui les anime, sentiment qui, tour à tour,
violent s'il est contrarié, paisiblement dominateur s'il ne l'est pas,
entraîne souvent ceux qui l'éprouvent plus loin qu'ils ne voudraient
aller. C'est ce qui fait que dans les assemblées délibérantes il faut
tant de caractère, de sang-froid, pour se gouverner soi et les autres,
et que ces assemblées sont, suivant l'usage qu'on en sait faire, des
instruments si utiles ou si dangereux.
[En marge: Soudaine proposition faite par l'évêque de Chambéry de se
rendre à Saint-Cloud pour demander à Napoléon la liberté du Pape.]
[En marge: Émotion extraordinaire dans le concile.]
[En marge: Le cardinal Fesch lève la séance afin d'apaiser le
tumulte.]
Pas un des prélats présents à la discussion de cette adresse ne
s'était douté des émotions qu'il éprouverait, ni des résolutions qu'il
serait prêt à adopter dans cette séance. La plupart des membres du
concile, intimidés avant d'entrer dans la salle des délibérations,
échauffés, enhardis dès qu'ils y étaient réunis, approuvaient d'un
côté, blâmaient de l'autre, s'interrompaient comme des laïques, et
réclamaient ceux-ci tel retranchement, ceux-là tel autre, réclamations
auxquelles M. Duvoisin, rapporteur du projet d'adresse, répondait avec
beaucoup de patience et de mesure, afin d'arriver à un résultat. Il y
avait cinq heures que cette agitation durait, lorsque l'évêque de
Chambéry, prélat respectable, proche parent d'un général au service de
l'Empereur, M. Dessolle, se lève, et les yeux animés par la nature de
la proposition qu'il va faire, dit que les évêques réunis en concile
ne peuvent pas délibérer ici comme membres de l'Église, tandis que le
chef de l'Église universelle, le vénérable Pie VII, est dans les fers.
Il propose au concile d'aller en corps à Saint-Cloud demander à
l'Empereur la liberté de Pie VII, et ajoute que cette démarche faite,
la liberté du Pontife obtenue, on pourra alors résoudre les questions
proposées, et probablement parvenir à s'entendre. À ces paroles on
sent vibrer tous les coeurs d'émotion, de pitié respectueuse, et même
de remords, car il y avait peu de dignité à délibérer tranquillement
sous les voûtes de la basilique métropolitaine, lorsque le Pape
prisonnier n'avait pas seulement un ami pour s'ouvrir à lui, pas un
lambeau de papier pour écrire les pensées qui agitaient son âme. Une
grande partie des prélats, même les plus modérés, se lèvent
involontairement en criant: Oui, oui, à Saint-Cloud! Tous ces
vieillards sont transportés d'enthousiasme. Les plus réservés,
apercevant le danger d'une telle démarche, voudraient et n'osent
opposer les conseils de la prudence aux impulsions de la générosité.
Ils ont encore plus peur du sentiment qui domine les âmes au dedans
du concile, que de la puissance terrible qui subjugue tout au dehors.
Le cardinal Fesch éperdu, ne sachant que faire, consulte le bureau, ne
trouve aucune lumière auprès des deux ministres dont la présence
irrite le concile sans le diriger, et suivant l'avis de M. Duvoisin,
seul capable de donner un conseil utile, lève la séance, qu'il renvoie
au lendemain. La résolution était sage, et fut immédiatement exécutée,
les plus avisés des prélats se hâtant de quitter leurs siéges afin
d'entraîner les autres par leur exemple, et laissant les plus animés
demander qu'on ne se séparât point sans avoir délibéré.
[En marge: Terreur des membres du concile le lendemain de cette
explosion.]
Malgré le silence des journaux, l'effet de cette séance fut grand dans
Paris. La joie fut vive parmi les ennemis de Napoléon, autrefois peu
nombreux, et par sa faute commençant à le devenir beaucoup. Les gens
de parti se pressaient autour des Pères du concile, les flattaient,
les encourageaient pour les pousser plus loin encore. Mais ces
malheureux évêques, étrangers à la politique, bien que quelques-uns
fussent d'anciens partisans de la maison de Bourbon, étaient tout
étonnés de ce qu'ils avaient osé, et, sortis de Notre-Dame, avaient
senti renaître la terreur que leur causait le duc de Rovigo. Celui-ci
en effet n'avait pas manqué de leur faire dire par des prélats
affidés, qu'il fallait qu'ils réfléchissent à leur conduite, car il
n'était pas homme à les ménager, et à leur laisser renouveler les
scènes de la révolution en habit religieux.
[En marge: Langage des membres du Corps législatif à l'égard du
concile.]
Le Corps législatif, réuni dans le moment, parce qu'on avait voulu
qu'il assistât au baptême, et qu'une fois réuni on en profitait pour
lui donner le budget à homologuer, était surpris, confus et jaloux.
Corps sans vie, oisif, payé, n'ayant aucune question sérieuse à
résoudre, il était honteux de sa nullité, et on entendait ses membres
dire de toutes parts, que si on n'y prenait garde, la convocation de
ces prêtres allait devenir la convocation des états généraux de
l'Empire, et amener Dieu sait quelles conséquences, mais que sans
doute l'Empereur y tiendrait la main, et qu'ils étaient prêts, quant à
eux, à voter les lois dont on aurait besoin pour terminer ces
querelles dignes d'un autre temps. Le mot de ces tristes législateurs
n'était pas sans vérité. Ce concile ressemblait effectivement aux
états généraux, surtout en un point, c'est que la première réunion de
citoyens formée sous ce règne faisait éclater tout à coup, avec une
violence qu'on n'avait pas prévue, et dont on n'était pas maître, les
sentiments dont tous les coeurs étaient animés.
Napoléon, qui, malgré sa perspicacité, ne s'était pas attendu à cette
explosion, était surpris, irrité, se promenait dans son cabinet avec
agitation, proférait des menaces, mais n'éclatait pas encore, retenu
qu'il était par MM. Duvoisin et de Barral, qui lui promettaient un
heureux résultat de la convocation du concile, s'il savait patienter
et user de modération.
[En marge: Après de nouvelles explications, l'adresse en réponse au
message impérial est enfin adoptée.]
Le jour suivant le concile fut calme, selon l'usage des assemblées,
qui, semblables en cela aux individus, sont paisibles le lendemain
d'une journée d'agitation, troublées le lendemain d'une journée de
repos. MM. Duvoisin, de Barral, tous les hommes sages qui craignaient
des violences et qui ne désespéraient pas encore d'une issue
favorable, se répandirent dans les rangs de la sainte assemblée,
disant que lorsqu'on aurait adopté l'adresse, lorsqu'on y aurait donné
des garanties au pouvoir contre la puissance papale, qui avait aussi
ses abus, témoin la bulle d'excommunication, lorsqu'on aurait montré
la disposition du concile à faire cesser les refus d'institution
canonique, Napoléon, rassuré, deviendrait plus accommodant, et
rendrait le Pape aux fidèles. Grâce à beaucoup d'explications de ce
genre données en tête-à-tête, grâce à de nouveaux retranchements qui
lui ôtèrent tout caractère, l'adresse fut votée par la presque
totalité des membres du concile, excepté les Italiens, qui ne purent
s'y associer par leur vote à cause des propositions de 1682, mais qui
ne se prononcèrent pas contre, afin de prouver que c'était de leur
part abstention et non pas opposition.
[En marge: Napoléon refuse de recevoir l'adresse.]
L'adresse fut donc adoptée après les discussions et les difficultés
dont on vient de lire le récit. Napoléon, profondément blessé des
retranchements qu'elle avait dû subir, fit déclarer qu'il ne la
recevrait pas, ce qui intimida le concile sans le modérer, car on peut
jeter de la crainte dans les coeurs qu'un sentiment possède, mais on
n'efface pas ce sentiment, et il jaillit de nouveau à la première
occasion.
[En marge: Les prélats non institués privés définitivement du droit de
voter.]
[En marge: Admission du prince primat.]
Dans ces séances les prélats non institués avaient été définitivement
sacrifiés, ou plutôt ils s'étaient sacrifiés eux-mêmes en renonçant à
la faculté de voter qu'ils désespéraient d'obtenir. Le prince primat,
chancelier de la Confédération du Rhin, chef de l'Église allemande,
avait été reçu dans le concile à grand'peine, car ces évêques, peu au
fait des hommes et des choses de leur temps, s'étaient figuré, d'après
ce qu'on leur avait raconté, que ce prince ecclésiastique était un
philosophe, un illuminé, un incrédule. Ils n'imaginaient pas qu'un
noble, un prêtre, qui osait se dire ami de Napoléon et de la France,
pût être autre chose. Pourtant ils avaient écouté avec curiosité et
avec quelque fruit ses doléances sur l'état de l'Église allemande,
état qui était la preuve frappante de l'abus de l'institution
canonique, lorsque, au lieu d'être la garantie des bons choix, elle
devenait une arme de guerre. Ils avaient mieux jugé ce prince en
l'écoutant, et l'avaient admis au concile avec l'un de ses
suffragants.
[En marge: On aborde enfin la question de l'institution canonique.]
[En marge: Formation d'une commission.]
Il fallait enfin aborder la grande question pour laquelle le concile
était assemblé, et M. Duvoisin avait annoncé que l'Empereur exigeait
qu'on s'en occupât immédiatement. Cette réunion en effet incommodait
Napoléon, et il ne voulait pas qu'elle restât à rien faire. On ajouta
à la commission qui avait rédigé l'adresse, l'évêque de Trêves, l'un
des envoyés à Savone, l'évêque de Tournay, Alsacien de moeurs
relâchées et d'opinions violentes, et on lui déféra la question si
épineuse de l'institution canonique. Le gouvernement avait déclaré que
le Concordat était violé à ses yeux par le refus d'institution qui
laissait vingt-sept siéges vacants, qu'il se tenait donc pour dégagé à
l'égard de ce traité, et qu'il ne pourrait y revenir que si on
adoptait des modifications qui prévinssent le retour des abus dont il
avait à se plaindre. C'était au concile à imaginer et à voter ces
modifications.
[En marge: Quelle est la solution la plus désirable dans le moment.]
[En marge: Personne ne pouvant faire prévaloir cette solution, on se
livre de part et d'autre aux exagérations les plus contraires.]
La commission, composée de douze membres, se réunit chez le cardinal
Fesch. Enfin elle était au coeur de l'oeuvre. Il fallait renoncer à
toutes les tergiversations, et s'expliquer sur la grave matière
soumise aux Pères assemblés. Si quelqu'un en ce moment avait été à lui
seul la sagesse armée, ce qui malheureusement est rare, il aurait dû
prononcer à la fois, que le principe de l'institution canonique devait
rester inviolable, et que le Pape devait instituer les vingt-sept
prélats nommés; si de plus il eût été la sagesse puissamment armée, il
aurait amené Napoléon ou à restituer Rome à Pie VII, ou à lui donner
au moins Avignon, sans engagement contraire aux justes susceptibilités
de ce Pontife; il lui aurait par exemple accordé Avignon, ses
cardinaux, son gouvernement, convenablement dotés, sans lui faire
sanctionner l'abandon du territoire romain, sans lui faire reconnaître
cette déclaration de 1682, si vraie sans doute, si embarrassante
néanmoins pour le chef de l'Église romaine, et si peu honorable à
accepter dans la position où il se trouvait. La papauté aurait ainsi
vécu dans un lieu historique pour elle, libre et honorée, Dieu restant
chargé de l'avenir, comme il convient à sa puissance, et non à la
nôtre. C'était là tout ce que le temps comportait. Mais personne
n'ayant le pouvoir de faire prévaloir cette solution moyenne, qui
existe presque toujours dans chaque circonstance, et qui est le plus
souvent la meilleure, on disputait violemment, chacun ayant en ses
mains un fragment de la vérité.
[Date en marge: Juillet 1811.]
[En marge: Communication à la commission de ce qui s'est passé à
Savone entre le Pape et les trois prélats envoyés en mission.]
[En marge: La commission considère comme non avenue la déclaration du
Pape, parce qu'elle n'est pas signée.]
La première chose à faire était d'exposer ce qui avait été convenu à
Savone entre le Saint-Père et les trois prélats qu'on lui avait
envoyés, ce qui du reste se rapprochait beaucoup des conclusions que
nous venons d'énoncer comme les plus acceptables. M. de Barral le fit
avec une grande convenance, un respect pour le Pape mêlé de la plus
vive sympathie, et une entière sincérité. Il communiqua la note
consentie par Pie VII, en ayant soin de retrancher le dernier article,
qui était devenu de la part du Pontife l'objet de tant de scrupules.
Cette note contenait à elle seule un arrangement tout fait, et par ce
motif même ne répondait guère aux dispositions hostiles de la
commission. On demanda pourquoi cette note n'était pas signée; M. de
Barral le dit, et le cardinal Fesch lut la lettre du Pape, qui donnait
à cette note une véritable authenticité. La lettre, la note, tout fut
écarté. On ne voulut voir dans cette pièce non signée qu'un document
sans caractère, surpris peut-être à la religion du Pape, arraché
peut-être aussi à sa captivité, et après tout un commencement
d'arrangement, non un arrangement précis et définitif. Tout était donc
à faire, selon les membres de la commission, comme si on n'avait pas
vu le Pape.
[En marge: On traite en elle-même la matière de l'institution
canonique.]
[En marge: La question de la compétence du concile est la première qui
se présente.]
[En marge: Vive contestation sur la compétence du concile.]
La solution si simple à laquelle on avait amené Pie VII étant écartée
par des esprits qui n'étaient pas disposés à chercher les facilités de
la question, il fallait traiter le sujet en lui-même, et le premier
point à examiner était la compétence du concile. M. Duvoisin établit
alors cette compétence avec autant de netteté que de vigueur de
logique. Il était évident en effet qu'incompétent pour une question
de dogme et de discipline générale que l'Église universelle aurait pu
seule résoudre, le concile était pleinement compétent pour une
question de discipline nationale, qui ne regardait que l'Église
française; et la preuve qu'il s'agissait d'une question de discipline
particulière, c'est que le mode de nomination et d'institution varie
de pays à pays, et se règle par des traités spéciaux entre les divers
gouvernements et l'Église. En écoutant ces raisonnements, l'évêque de
Gand (M. de Broglie), l'évêque de Tournay (M. d'Hirn), l'archevêque de
Bordeaux (M. d'Aviau), trépignaient d'impatience, et demandaient à
répondre au savant professeur de Sorbonne, qu'ils appelaient leur
maître en fait de science ecclésiastique, et auquel cependant tous
voulaient apprendre à penser juste sur la question soulevée. Une telle
difficulté, suivant eux, ne pouvait être résolue sans le Pape, que de
concert avec lui, et le concile dès lors était incompétent pour la
décider à lui seul. Sans doute il aurait mieux valu qu'il en fût
ainsi, répliquait M. Duvoisin, mais il s'agissait seulement du cas
d'extrême nécessité, et il fallait bien admettre que pour ces cas fort
rares chaque Église avait en elle-même le moyen de se sauver, il
fallait admettre que si on était par une force majeure quelconque
séparé du Pape pendant des années, que si pendant des années il n'y
avait point de pape, et que la chaire de saint Pierre fût vacante, ou,
comme il était arrivé, fût occupée par un pontife indigne, il était
indispensable que le métropolitain rentrât dans la faculté qu'il avait
eue jadis d'instituer les évêques. Le cardinal Caselli lui-même
s'écriait que s'il n'existait plus qu'un seul évêque au monde,
celui-là aurait le droit d'instituer tous les autres. Cette
supposition mettait hors de lui l'archevêque de Bordeaux; il disait
qu'elle était contraire aux promesses de Jésus-Christ, qui avait
promis l'éternité à son Église.--C'est pour que l'Église soit
éternelle, lui répondait-on, qu'elle doit avoir le moyen de se
perpétuer en obéissant aux règles du bon sens, et en se sauvant en cas
de nécessité.--Les esprits sages voulaient que, sortant de ces
suppositions chimériques, on se plaçât dans la réalité, et qu'on
examinât si on pouvait dans la circonstance présente, par exemple, se
passer du Pape pour instituer les évêques. Et en effet en se plaçant
dans la véritable hypothèse, celle d'un pape s'obstinant à se servir
du refus d'institution comme d'une arme, il était impossible de
soutenir qu'une Église n'eût pas le droit de se suffire à elle-même et
de se soustraire à l'abus d'une faculté destinée à un tout autre
emploi.
[En marge: Cette compétence n'est point admise par la commission.]
Il fallait pourtant en finir de toutes ces subtilités, et se
prononcer. Or, au vote il n'y eut que trois voix pour la compétence du
concile, celles des trois prélats envoyés à Savone. Le cardinal
Caselli lui-même, qui avait posé la question comme M. Duvoisin, n'osa
pas opiner comme lui, et le cardinal Fesch, toujours ménageant le
parti ennemi de son neveu, commit la même faiblesse. C'est ainsi que
sur douze voix, il n'y en eut que trois qui osèrent affirmer la
compétence du concile. Qu'on usât de cette compétence avec une grande
réserve, uniquement pour peser sur le Pape, pour peser sur Napoléon
lui-même, pour arracher l'un à ses scrupules, l'autre à son humeur
despotique, soit; mais nier la compétence du concile dans une
question de discipline particulière, c'était se désarmer complétement,
et laisser Napoléon et le Pape en présence l'un de l'autre, sans
aucune puissance intermédiaire pour les rapprocher.
[En marge: Napoléon prêt à se porter aux dernières extrémités, est
retenu par M. Duvoisin.]
Dès ce moment, l'objet de la convocation était manqué, et on
s'exposait à toutes les chances de la colère de Napoléon, qui voudrait
résoudre la difficulté sans le secours du Pape ni du concile,
c'est-à-dire en finir par des violences. On courut à Saint-Cloud pour
l'instruire de ce qui arrivait. Il en fut exaspéré. La vue de son
oncle venant à son tour l'informer, et déplorer auprès de lui le
résultat qu'il n'avait pas eu le courage de prévenir, le jeta dans un
surcroît d'irritation, qui s'exhala en paroles méprisantes et
injurieuses. Le cardinal affectant de défendre la commission par des
considérations théologiques, Napoléon l'interrompit, lui demanda avec
dédain où il avait appris ce dont il parlait, lui dit que lui soldat
en savait davantage, que du reste la plupart de ses collègues de
l'Église française n'étaient guère plus savants, qu'il avait voulu
leur rendre leur importance, restituer à l'Église gallicane la
grandeur qu'elle avait eue sous Bossuet, mais qu'ils n'étaient pas
dignes de cette mission, qu'_au lieu d'être les princes de l'Église
ils n'en étaient que les bedeaux_, et qu'il se chargerait à lui seul
de la tirer d'embarras; qu'il allait faire une loi par laquelle il
déclarerait que chaque métropolitain suffisait pour instituer les
évêques nommés, qu'elle serait à l'instant même exécutée dans tout
l'Empire, et qu'on verrait si l'Église ne pouvait pas se sauver sans
le Pape. Tout cela était possible assurément, mais c'était revenir à
l'ancienne constitution civile du clergé, dont Napoléon s'était tant
raillé dans le temps, et dont il avait eu la gloire de sortir par le
Concordat.
Dans le moment survint M. Duvoisin, accouru de son côté pour calmer
une colère facile à prévoir, et en prévenir les conséquences. La vue
de ce prélat tira Napoléon de l'irritation où le jetait presque
toujours la présence du cardinal Fesch, et reprenant son sang-froid,
il dit: Écoutons M. Duvoisin, celui-là sait ce dont il parle.--M.
Duvoisin, déplorant avec raison que le concile se fût désarmé en
contestant lui-même sa compétence, soutint pourtant qu'il ne fallait
pas agir comme si tout était perdu, et qu'en prenant une autre base
que la compétence du concile, en s'appuyant sur la note même de
Savone, il était possible par une autre voie d'arriver au même but. On
pouvait, suivant lui, faire une déclaration par laquelle il serait
stipulé, par exemple, que les siéges ne resteraient pas plus d'un an
vacants, que six mois seraient donnés au pouvoir temporel pour nommer,
six mois au Pape pour instituer, et que ces six mois écoulés le Pape
serait censé avoir délégué au métropolitain le pouvoir d'instituer les
sujets promus à l'épiscopat. On pouvait en outre terminer cette
déclaration en remerciant le Pape d'avoir, par cet arrangement émané
de Sa Sainteté, mis fin aux maux de l'Église. M. Duvoisin ajouta qu'il
lui semblait impossible que la commission ne voulût pas agréer une
solution que le Pape avait lui-même acceptée.