Le jour, la lumière, la présence des objets réels agissent

heureusement sur les êtres troublés par l'exaltation des nuits. Le

préfet de Montenotte, qui avait acquis sur le Pontife un certain

ascendant par le calme, la douceur, la sagesse de ses entretiens,

parvint à le tranquilliser un peu, à lui prouver que les deux

premières propositions étaient, après tout, conformes à ce qu'il avait

toujours pensé et toujours dit, et que quant à la troisième, elle

n'était qu'une promesse d'examiner, qu'elle ne contenait pas même

l'indication d'une solution, et surtout aucune mention d'un système

quelconque d'arrangement. Néanmoins pour rassurer Pie VII sur ce

dernier point, le préfet fit partir un courrier afin de dire aux

prélats que le paragraphe de la déclaration relatif à la dernière

proposition devait être rayé, absolument rayé, que quant au reste,

pourvu qu'on y vît, non point un traité ni un engagement, mais un

préliminaire pouvant servir de base à une négociation, le Pape le

maintenait. Cela obtenu, Pie VII se calma, et écrivit au cardinal

Fesch une lettre dans laquelle, se louant beaucoup des trois prélats,

et autorisant le concile à croire ce qu'ils diraient, il exprimait à

peu près les dispositions que nous venons de faire connaître.

[En marge: Napoléon satisfait du résultat obtenu par la députation

envoyée à Savone.]

Lorsque les prélats envoyés à Savone furent de retour à Paris,

Napoléon se montra assez satisfait du résultat de leur mission, car,

bien que sur l'établissement futur de la papauté on fût loin d'être

d'accord avec Pie VII, sur l'institution canonique, et en particulier

sur les vingt-sept prélats à instituer, on avait obtenu tout ce qu'il

était possible de désirer, et le gouvernement de l'Église n'était plus

menacé d'interruption. Toute crainte d'un schisme était entièrement

écartée. Le concile, en effet, sous le rapport de l'institution

canonique, ne pouvait manquer d'adopter une solution que le Pape

lui-même agréait; et quant à l'établissement pontifical, l'accord

naîtrait du temps, de la nécessité, de la toute-puissance de Napoléon,

et de l'impuissance de l'infortuné Pie VII.

[En marge: Presque tous les prélats étant arrivés à Paris, on s'occupe

d'ouvrir le concile.]

Les évêques étaient presque tous arrivés; on en comptait une centaine

environ, dont trente à peu près pour l'Italie. Ceux qui manquaient

soit parmi les Français, soit parmi les Italiens, étaient des

vieillards infirmes, incapables de voyager à de grandes distances, ou

bien quelques évêques romains qui avaient refusé le serment à cause du

renversement du gouvernement pontifical. Telle quelle, la réunion des

prélats arrivés était suffisante pour que le concile eût l'éclat et

l'autorité convenables, car, à très-peu d'exceptions près, tout ce qui

avait pu venir était venu.

[En marge: Dispositions des prélats appelés au concile.]

[En marge: Danger qui peut résulter du concile, et que personne ne

prévoit, excepté le duc de Rovigo.]

[En marge: Confiance de Napoléon en cette occasion, égale à celle

qu'il éprouve dans toutes ses entreprises.]

Les dispositions des évêques étaient de nature à tromper le

gouvernement, et à les tromper eux-mêmes sur le résultat du concile.

Quoique pleins au fond du coeur d'une respectueuse compassion pour les

malheurs de Pie VII, désapprouvant complétement l'abolition de la

puissance temporelle du Saint-Siége, poussés au mécontentement par les

coteries des royalistes dévots au milieu desquels la plupart d'entre

eux avaient l'habitude de vivre, ils se seraient bien gardés de

manifester leurs sentiments, surtout depuis la catastrophe des

cardinaux noirs. La terrible réputation du duc de Rovigo les

épouvantait à tel point que beaucoup d'entre eux avaient fait leur

testament avant de quitter leur diocèse, et avaient embrassé leurs

principaux fidèles, comme s'ils n'avaient pas dû les revoir. Et

c'étaient en général les plus hostiles qui étaient les plus soumis,

car dans leur terreur ils croyaient Napoléon presque aussi instruit du

secret de leur coeur que Dieu lui-même, et ils ne le croyaient pas

aussi clément. Les modérés, habitués à penser de Napoléon un peu moins

mal, étaient un peu moins épouvantés; ils auraient voulu apaiser le

trouble survenu entre l'Empereur et le Pape, trouver pour cela un

moyen terme qui les contentât tous deux, et sortir ainsi d'embarras,

l'Église sauve, le Pape tiré de sa prison, et Napoléon satisfait.

Pourtant qu'une étincelle vînt mettre le feu à tous les sentiments

cachés au fond des coeurs, et il pouvait en jaillir une explosion.

Personne ne s'en doutait, et personne dans le gouvernement de Napoléon

n'était capable de le prévoir. M. Bigot de Préameneu, ministre

honnête et doux, n'avait aucune idée des assemblées délibérantes, et

Napoléon lui-même, quoique habitué à deviner tout ce qu'il ignorait,

croyait, à en juger par son Corps législatif, qu'il viendrait à bout

de ses évêques comme de ses législateurs muets et appointés. Il ne

s'inquiétait guère plus de son différend avec le Pape que d'un

différend qu'il aurait eu avec le grand-duc de Bade, bien qu'il fût

importuné de cette _querelle de prêtres_, comme il l'appelait,

querelle qui pour son goût devenait trop longue et trop tenace. Le duc

de Rovigo seul, quoique n'ayant jamais appris par expérience ce que

pouvait devenir une assemblée délibérante, mais très-avisé, ayant

gagné adroitement la confiance de plus d'un prélat, et sachant combien

les royalistes de Paris mettaient de soin à circonvenir les membres du

concile, avait conçu quelques appréhensions, et en avait fait part à

Napoléon. Celui-ci ayant toujours à sa disposition Vincennes, ses

grenadiers, sa fortune, et tout étourdi d'ailleurs de l'effet produit

par la naissance du Roi de Rome, effet qui égalait l'éclat de ses plus

grandes victoires, n'avait tenu aucun compte des craintes qu'on avait

cherché à lui inspirer.

[En marge: La présidence du concile déférée au cardinal Fesch, à cause

de sa parenté.]

Le concile, qui devait d'abord être réuni le jour du baptême, ne

l'ayant pas été par la raison vraie ou simulée de l'impossibilité pour

des vieillards d'assister à deux grandes cérémonies en un jour, le fut

la semaine suivante, le lundi 17 juin, à l'église de Notre-Dame. Sur

les vives instances du cardinal Fesch, qui prétendait à la présidence

du concile en vertu de son siége (il était archevêque de Lyon), on

avait consenti, dans une réunion préalable tenue chez lui, à lui

déférer cet honneur. Les évêques avaient adopté cette résolution non

point par considération pour sa qualité de primat des Gaules, qu'ils

ne reconnaissaient point, mais pour commencer les opérations du

concile par un acte de déférence envers l'oncle de l'Empereur. Ils

avaient décidé également qu'on suivrait le cérémonial adopté au

concile d'Embrun en 1727, et qu'on prêterait le serment de fidélité au

Saint-Siége, qui depuis le concile de Trente avait été imposé à toute

réunion de prélats, provinciale, nationale ou générale.

[En marge: Séance d'ouverture le lundi 17 juin 1811.]

Le 17 juin au matin, cardinaux, archevêques, évêques, au nombre de

plus de cent, se rendirent processionnellement de l'archevêché à

Notre-Dame, en observant le cérémonial usité dans les conciles. Bien

que Napoléon, ne connaissant d'autre précaution contre la liberté que

le silence, eût sévèrement ordonné l'exclusion du public et notamment

celle des journalistes, un grand nombre de curieux étaient accourus

aux portes, les uns pour recueillir tout ce qu'ils pourraient, les

autres pour repaître leurs yeux de cet imposant spectacle.

[En marge: Sermon d'ouverture prononcé par M. l'abbé de Boulogne,

évêque de Troyes.]

On célébra la messe avec beaucoup de pompe, après quoi M. l'abbé de

Boulogne, évêque de Troyes, chargé de prononcer le sermon d'usage à

l'ouverture des conciles, prêcha longuement et avec une éloquence

apprêtée. Dans sa harangue, il tint la balance assez égale entre le

Pontife et l'Empereur, parla avec respect des deux puissances, de

l'importance de leur accord, non pas avec la grandeur de Bossuet en

1682, mais avec un certain éclat de langage qui frappa les

assistants. Il exprima formellement son adhésion aux doctrines de

Bossuet, dit aussi qu'en cas de nécessité une Église devait trouver en

elle-même de quoi se sauver, ce qui était la doctrine impériale

tendant à se passer du Pape, mais en même temps fit grande profession

de dévouement et d'amour envers le Pontife prisonnier. Singulier

symptôme des sentiments qui remplissaient tous les coeurs! Ce qu'il

dit des doctrines de 1682, de la nécessité où une Église pouvait être

de se sauver elle-même, passa comme doctrine de convention accordée

aux exigences du moment, et ce qu'il exprima de respect pour la

puissance papale produisit au contraire une sensation profonde. Aussi

son discours, quoique revu et censuré par M. le cardinal Fesch, eut

toute l'apparence d'une manifestation secrètement hostile à

l'Empereur.

[En marge: Serment prêté par le concile au Saint-Siége.]

Immédiatement après le sermon, le cardinal Fesch, la mitre en tête,

montant sur un trône dressé pour cet usage, prêta le serment prescrit

par Pie IV: _Je reconnais la sainte Église catholique et apostolique

romaine mère et maîtresse de toutes les autres Églises; je promets et

je jure une véritable obéissance au Pontife romain, successeur de

saint Pierre, prince des apôtres et vicaire de Jésus-Christ_.

[En marge: Effet produit par la première séance du concile.]

Ces paroles, quoiqu'elles ne fussent qu'une formule convenue, émurent

profondément les assistants, car jurer obéissance au Pontife

prisonnier, à quelques pas du palais de l'Empereur qui le tenait en

captivité, pouvait paraître étrangement audacieux. Il en est toujours

ainsi dans les assemblées: tout ce qui touche indirectement au

sentiment secret qu'elles éprouvent, surtout lorsque ce sentiment est

comprimé, les fait tressaillir. On se retira ému, surpris de ce qu'on

avait senti, et tout homme expérimenté qui aurait vu cette assemblée,

n'aurait pas manqué de prévoir qu'elle allait échapper à ceux qui

prétendaient la mener, au gouvernement, et à elle-même.

[En marge: Première irritation de Napoléon apaisée par M. Duvoisin.]

Napoléon, informé par quelques avis de la manière dont les choses

s'étaient passées, voulut connaître le discours de M. de Boulogne

ainsi que le serment prêté, se plaignit vivement de les avoir ignorés,

ce qui attestait chez lui et chez ses ministres l'inattention de gens

étrangers à la conduite des assemblées délibérantes, réprimanda tout

le monde d'une incurie dont il était le plus coupable, gourmanda

particulièrement le cardinal Fesch, qu'il respectait fort peu, et dont

il ne pouvait prendre au sérieux ni le savoir, ni la vertu, ni la

gravité, et n'écouta que M. Duvoisin, qui lui expliqua l'origine et le

sens de ce serment établi en 1564, immédiatement après le concile de

Trente, pour répondre aux protestants par une formule solennelle

d'adhésion à l'Église romaine. On acheva de le calmer en lui

démontrant qu'à la veille d'une décision qui pouvait retrancher

quelque chose de l'autorité du Saint-Siége, il fallait que l'Église de

France, en faisant acte d'indépendance, fît acte aussi de fidélité,

pour n'être ni soupçonnée, ni calomniée, ni infirmée dans son autorité

morale.

[En marge: Nomination par décret du bureau qui doit diriger les

travaux de l'assemblée.]

Napoléon, quoique apaisé, fut dès ce moment un peu moins confiant dans

le résultat du concile. Il voulut que la direction de l'assemblée fût

confiée à des mains sur lesquelles il pût compter, et il décida par

décret que cette direction serait remise à un bureau composé du

président, de trois prélats nommés par le concile, et des deux

ministres des cultes de France et d'Italie, MM. Bigot de Préameneu et

Bovara. Il confirma dans ce décret la résolution qui avait déféré la

présidence au cardinal Fesch.

On avait en outre préparé un message, rédigé par M. Daunou en un

langage aussi littéraire qu'impolitique, fort remanié par Napoléon,

mais pas assez pour le rendre convenable, message dans lequel toute

l'histoire du conflit avec Rome était longuement et durement exposée,

et la question à résoudre présentée d'une manière beaucoup trop

impérative. C'est le jeudi 20 que le décret réglant la tenue de

l'assemblée et le message furent apportés au concile. Les deux jours

écoulés entre le lundi et le jeudi s'étaient passés en secrètes

entrevues, infiniment plus actives du côté des mécontents que du côté

des adhérents au pouvoir. La liberté, quand elle débute quelque part,

trouve toujours le pouvoir novice, gauche, irritable parce qu'il est

gauche, et lui cause autant de désagrément que de trouble. On devait

ici en faire une nouvelle épreuve, et s'irriter maladroitement contre

ce qu'on ne savait pas prévenir.

[En marge: Le décret portant nomination du bureau, et le message

impérial, présentés au concile dans la séance du 20 juin.]

[En marge: Scrutin pour la composition du bureau.]

Le concile tint donc une séance générale le 20. Les deux ministres

transportés à Notre-Dame dans les voitures de la cour, et escortés de

la garde impériale, y arrivèrent en grande pompe, ayant en main le

décret sur la formation du bureau, et le message. Ils prirent place à

côté du président, et lurent d'abord le décret, chacun dans sa langue.

Cette autorité, qui rappelait celle que les empereurs romains avaient

exercée auprès des premiers conciles, lorsque le christianisme n'avait

point encore institué son gouvernement et traité d'égal à égal avec

les maîtres de la terre, causa une sensation assez vive, mais qui ne

se manifesta que sur les visages. On laissa le moderne César confirmer

le président qu'on s'était donné, établir ses deux commissaires

impériaux à droite et à gauche du fauteuil présidentiel, et on se mit

à jeter des noms dans une urne pour désigner les trois prélats qui

devaient compléter le bureau. Dans une assemblée bien dirigée, les

voix se seraient réparties en deux masses, l'une représentant

l'opinion dominante, l'autre représentant l'opinion contraire, ce qui

est la condition indispensable pour que toute réunion d'hommes

aboutisse au but pour lequel elle est formée. L'assemblée n'étant pas

même dirigée, l'éparpillement des voix fut extrême. Sur une centaine

de membres présents, il y eut à peine trente voix pour le candidat qui

en obtint le plus. Elles furent données à l'archevêque de Ravenne,

parvenu à réunir ce nombre parce qu'on voulait faire aux Italiens la

politesse d'appeler au bureau l'un de leurs prélats. Après lui, M.

d'Aviau, archevêque de Bordeaux, ecclésiastique respectable mais

très-peu éclairé, et ne prenant aucun soin de cacher l'indignation que

lui faisait éprouver la captivité du Saint-Père, en obtint vingt-sept.

M. l'archevêque de Tours (de Barral), M. l'évêque de Nantes

(Duvoisin), l'un et l'autre assez connus par leur mérite, leur rôle

conciliateur, leur récente mission à Savone, en obtinrent chacun

dix-neuf. Comme il ne fallait qu'un membre pour compléter les trois

nominations qu'on avait à faire, on appela le sort à prononcer entre

MM. de Barral et Duvoisin, et ce dernier alla siéger au bureau. Après

la composition du bureau, on lut le message. Sa rédaction dure,

hautaine, produisit la plus pénible impression. Tous les griefs envers

l'Église étaient rappelés dans ce message avec une excessive amertume,

ce qui ne concordait pas avec la mission pacifique de Savone, qui

semblait avoir été ordonnée dans le désir d'un arrangement amiable, et

dont le gouvernement affectait même de se montrer satisfait afin de

disposer favorablement les esprits. On se sépara donc triste et

troublé.

Les choix du concile pour le bureau étaient un premier symptôme

fâcheux. C'est en effet par les choix de personnes que les assemblées,

même les plus discrètes, trahissent leurs véritables inclinations, car

elles ont ainsi l'avantage de manifester leurs opinions sans s'exposer

à la peine ou au danger de les exprimer. Or ici, au milieu de

l'éparpillement des suffrages résultant du défaut de direction, le

seul membre du concile qui eût obtenu une vraie majorité après

l'archevêque de Ravenne, élu par convenance, était l'archevêque de

Bordeaux, notoirement improbateur de la politique religieuse du

gouvernement.

[En marge: Fausse situation des prélats nommés et non institués.]

[En marge: Par la faiblesse du cardinal Fesch, on refuse voix

délibérative aux prélats non institués.]

Il s'était produit un autre symptôme non moins fâcheux, et dû en

grande partie aux tergiversations du cardinal Fesch, c'était la

situation faite aux évêques nommés et non institués. Sur vingt-sept

prélats qui se trouvaient dans ce cas, il y en avait dix-huit dont on

ne pouvait pas contester la qualité épiscopale, bien qu'on pût

contester leur siége. C'étaient ceux qui, promus d'un diocèse à un

autre, n'avaient un titre contestable que relativement à leur nouveau

diocèse, mais en avaient un incontestable relativement à l'ancien.

Ainsi le cardinal Maury, aux yeux du Pape, pouvait n'être pas encore

archevêque de Paris, mais il était certainement évêque de

Montefiascone. Neuf ecclésiastiques sur vingt-sept, promus pour la

première fois à des siéges, n'étaient pas encore tout à fait évêques

pour l'Église, quoiqu'ils le fussent pour le pouvoir qui les avait

nommés. Puisqu'on les avait convoqués, il était peu séant de leur

refuser voix délibérative, les anciens conciles surtout offrant

l'exemple de membres délibérants qui n'étaient point évêques. Dans les

réunions préparatoires chez le cardinal Fesch, le cardinal Maury ayant

voulu introduire l'un des évêques non institués, M. de Boulogne,

l'auteur du sermon d'ouverture, s'était écrié que la présence de ces

prélats dans leur diocèse était déjà un scandale, que ce scandale

serait bien plus grand, qu'il serait intolérable dans l'assemblée où

l'on allait décider de leur sort. Cette véhémente apostrophe,

soufferte chez le président du concile, chez l'oncle de l'Empereur,

aurait dû recevoir une réponse à l'instant même. Tout le monde au

contraire s'était incliné avec une sorte de soumission devant les

paroles de M. de Boulogne, le cardinal Maury aussi bien que le

cardinal Fesch, et les _non institués_, comme on les appelait, avaient

été exclus sans opposition des réunions préparatoires. Dans le scrutin

pour la composition du bureau, on leur avait accordé voix

délibérative, mais en spécifiant que ce serait pour cette fois

seulement, et sans tirer à conséquence pour l'avenir. Personne n'avait

osé combattre l'opinion qui écartait les prélats _non institués_. Il

devenait évident que si hors du concile on tremblait devant le maître

qui dominait l'Empire, dans l'intérieur du concile on tremblait

davantage encore, s'il était possible, devant un autre maître déjà

fort apparent, c'était l'opinion publique, qui condamnait les

violences despotiques de Napoléon envers le Saint-Siége, et condamnait

ses violences, il faut le dire, beaucoup plus que ses doctrines

théologiques, puisque M. de Boulogne lui-même paraissait disposé à

admettre des limites à l'institution canonique. Sans doute d'anciens

royalistes, se cachant dans l'ombre, s'agitaient pour exciter cette

opinion. Mais l'opinion travaillée se reconnaît bien vite: il faut la

pousser pour qu'elle éclate. L'opinion spontanée, vraie, naturelle,

cherche au contraire à se contenir, éclate à l'improviste et malgré

elle, comme la passion, avec le regret de s'être abandonnée à ses

élans. C'est ce qu'on voyait ici, et ce qu'on vit bien plus clairement

encore à chaque séance de cette singulière assemblée.

[En marge: Anxiété générale à la suite des premières séances du

concile.]

[En marge: Opinions et voeux des hommes sages du concile.]

Après ces réunions préliminaires, une sorte d'anxiété se manifesta

partout. Les prélats partisans du gouvernement, et ils n'étaient pas

les plus nombreux, auraient voulu qu'on leur donnât plus d'appui, et

qu'on n'abandonnât point leurs collègues non institués. Ils se

plaignaient de n'être soutenus ni par le cardinal Fesch, ni par le

ministre des cultes, étrangers l'un et l'autre à l'art de conduire une

assemblée, et fléchissant tour à tour devant l'Empereur ou devant le

concile. Les prélats, en plus grand nombre, qui, sans être précisément

les partisans du gouvernement, désiraient un accommodement entre

l'Empereur et l'Église, par amour du bien, par crainte d'une

collision, étaient désolés de la forme du message. On leur avait

assuré, et ils avaient cru qu'on était revenu de Savone d'accord avec

le Pape. Était-ce vrai? était-ce faux? Ils ne savaient plus qu'en

penser après avoir entendu ce message si aigre, si dur, on pouvait

presque dire si brutal! Pourquoi, par exemple, cette véhémente sortie

au sujet de la bulle d'excommunication? On convenait que cette bulle

était une faute, car personne n'approuvait qu'on cherchât à ébranler

l'autorité établie après une révolution sanglante dont le souvenir

n'était point effacé. Mais le Pape, s'il avait eu la parole, que

n'aurait-il pas pu dire, lui aussi, de son palais forcé, de sa

personne sainte enlevée par des gendarmes, et tenue prisonnière comme

celle d'un criminel d'État? Pourquoi d'ailleurs ces récriminations si

on voulait s'entendre et se réconcilier?... Y avait-il chance d'y

réussir?... L'espérait-on encore?... Pourquoi ne s'expliquait-on pas à

ce sujet? pourquoi ne faisait-on pas savoir si on était oui ou non

d'accord avec le Saint-Siége?

[En marge: Dispositions particulières des prélats italiens.]

Voilà ce que répétaient les prélats modérés, formant le grand nombre,

et désirant une fin pacifique de tous ces troubles. Parmi eux, les

Italiens surtout paraissaient stupéfaits. Ils étaient partis de chez

eux avec l'idée que partout on admirait et craignait Napoléon, et à

Paris, au milieu de la capitale de la France, ils trouvaient sans

doute qu'on le craignait beaucoup, mais ils voyaient que malgré la

crainte, la population parisienne, toujours indomptable, jugeait,

critiquait son maître, le blâmait quelquefois avec violence, et

qu'elle était loin de se soumettre à l'homme à qui elle voulait

pourtant que le monde fût soumis. Ces pauvres Italiens demandaient

qu'on leur expliquât ce contraste, et à l'anxiété générale joignaient

le plus étrange étonnement.

[En marge: Ce que pensent les prélats hostiles au gouvernement.]

Quant aux prélats résolûment hostiles au gouvernement, aussi peu

nombreux que ceux qui lui étaient résolûment favorables, ils étaient

dominés les uns par l'indignation sincère des attentats commis contre

le Pape, les autres par les passions de l'ancien royalisme, qui

commençait à se réveiller grâce aux fautes du pouvoir. Quel que fût du

reste le motif de leur hostilité, ils étaient fort satisfaits de

l'esprit qui se montrait dans le concile, quoique effrayés des

conséquences que cet esprit pouvait amener, et ils se laissaient aller

à leur penchant avec une complète inexpérience du monde et des hommes,

car la sainteté n'est pas toujours la sagesse.

[En marge: Formation d'une commission pour rédiger une adresse en

réponse au message impérial.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 13 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 10 / 42 段