(Duvoisin), de Trèves (Mannay), partis sans retard pour Savone, y
arrivèrent aussi vite que le permettaient les moyens de communication
dont on disposait alors. Le Pape, quoique résigné avec une rare
douceur à une captivité fort aggravée depuis quelque temps (il était
sans papier, sans plumes, sans encre, sans secrétaire, et toujours
surveillé par un officier de gendarmerie), le Pape sentait néanmoins
la pesanteur de ses chaînes, et, bien qu'il appréhendât ce qu'on
pouvait venir lui annoncer sur l'objet du concile, bien qu'il craignît
par exemple, comme cela s'était vu dans des siècles antérieurs, que
Napoléon n'eût réuni ce concile pour l'y faire comparaître et juger,
il éprouva une sorte de soulagement en apprenant que trois prélats
revêtus de la confiance impériale étaient envoyés pour l'entretenir.
Il savait de quel poids, de quel mérite étaient ces hommes; il savait
aussi qu'ils étaient contraires aux opinions qu'on appelle en France
ultramontaines, ce qui équivalait pour lui à être du parti ennemi;
mais tout cela était de nulle considération à ses yeux. L'important
pour lui, c'est qu'ils eussent mission de le visiter, c'est qu'ils
eussent quelque chose à lui dire. L'infortuné Pontife était comme le
prisonnier qui éprouve un tressaillement de plaisir à entendre ouvrir
la porte de sa prison, alors même qu'elle ne s'ouvre pas pour lui
rendre la liberté.
[En marge: Accueil du Pape aux trois envoyés.]
Pie VII n'avait de communication qu'avec le préfet de Montenotte, qui
lui avait plu, comme nous l'avons déjà dit, par ses égards, son tact,
sa parfaite mesure. Ayant appris de M. de Chabrol l'arrivée et le nom
des trois prélats, il consentit à les admettre tout de suite en sa
présence. Il éprouvait même une sorte d'impatience de les recevoir.
Ils se présentèrent tous les trois le respect à la bouche, le front
incliné, plus incliné que si le Pontife eût été à Rome sur le trône
des Césars, lui demandant presque pardon de n'être pas captifs comme
lui, et venant le supplier de mettre le comble à ses vertus en
ajoutant à ses anciens sacrifices quelques sacrifices nouveaux et
indispensables, en abandonnant dans l'intérêt même de la religion
certaines prérogatives qui lui étaient chères. Le ton, le noble
langage, le profond respect de ces dignes prélats touchèrent vivement
Pie VII, et toutes les grâces de son caractère reparurent à l'instant
sous l'impression du plaisir qu'il ressentit. Il se montra plein de
douceur, de bonté, presque d'enjouement, dès qu'il fut en confiance
avec eux, et surtout dès qu'il sut qu'au lieu de s'assembler pour le
juger, le concile voulait au contraire se concerter avec lui sur la
manière de mettre fin aux troubles religieux, et le faisait supplier à
l'avance de chercher quelques moyens d'accommodement avec cette
puissance qui avait rétabli les autels, et qui, pouvant les détruire,
ne le voulait heureusement pas, pourvu que dans le domaine temporel
elle ne rencontrât aucune opposition.
[En marge: Confiance et fréquentes entrevues.]
Après une première séance employée à se voir, à se connaître, à
s'apprécier, le Pape et les prélats se réunirent tous les jours, et
même plusieurs fois par jour, bien que les trois envoyés, voulant
ménager la santé débile de Pie VII, missent la plus grande discrétion
à provoquer de nouvelles entrevues. C'était le Pape qui les faisait
mander quand par égard ils n'osaient venir. L'évêque de Faenza, nommé
patriarche de Venise, et en ce moment de passage à Savone pour se
rendre au concile, avait demandé s'il ne serait pas de trop dans cette
espèce de congrès ecclésiastique, et on avait consenti des deux côtés
à l'y admettre, car il plaisait au Pape comme Italien et Italien fort
spirituel, et il ne déplaisait point aux trois envoyés impériaux,
comme Italien éprouvant le désir d'une prompte pacification de
l'Église. Le Pape, qui, entendant très-bien le français, ne voulait
cependant parler qu'italien, se servait souvent de l'évêque de Faenza
pour rendre sa pensée, et se sentait plus à l'aise en ayant auprès de
lui un ultramontain de naissance, élevé dans ses opinions quoiqu'il ne
les partageât pas toutes.
[En marge: Langage du Pape.]
Le Pape, après avoir fait remarquer avec dignité, avec douceur,
l'odieuse captivité dans laquelle le chef de l'Église était plongé, le
profond isolement dans lequel il était condamné à vivre, la privation
de tout conseil et de tout moyen de communiquer à laquelle il était
réduit, avait raconté à sa manière, comme il lui arrivait souvent,
tout ce qu'il avait jadis éprouvé d'affection pour le général
Bonaparte, aujourd'hui tout-puissant empereur des Français, puis la
difficile démarche qu'il avait osé faire en venant le sacrer à Paris,
et ensuite, montrant autour de lui les murailles qui le tenaient
enfermé, avait fait ressortir sans aucun emportement l'étrange
contraste entre les services rendus et la récompense qui en était le
prix. Cela dit, il était entré dans le détail même des questions que
les représentants du concile étaient chargés de traiter à Savone.
[En marge: Concession que Pie VII est prêt à faire.]
Sur l'institution canonique des vingt-sept prélats nommés, il avait
paru disposé à céder, avouant en quelque sorte, sans le dire, que son
refus de l'accorder était plutôt une arme employée contre Napoléon,
qu'une juste contestation dans l'intérêt de la foi du mérite des
sujets promus, mais demandant si, après tout, ce n'était pas un
intérêt de la foi que l'indépendance et la liberté du Pontife, le
respect du Saint-Siége, la conservation du patrimoine de Saint-Pierre,
le maintien de la puissance temporelle des papes, et si l'arme qui lui
servait à défendre des choses de si grande importance pouvait être
considérée comme mal et abusivement employée.--Toutefois il était
prêt à céder, même sur un détail de forme, et consentait à instituer
les vingt-sept prélats dont il s'agissait, en omettant dans l'acte le
nom de Napoléon (comme ce dernier le voulait bien), et en même temps à
ne pas alléguer le _motu proprio_, qui lui aurait donné l'apparence de
nommer lui-même, au lieu de confirmer seulement la nomination émanée
de l'autorité impériale. En effet il avait déjà accordé l'institution
canonique dans cette forme du _motu proprio_ à quelques-uns des
vingt-sept prélats nommés, entre autres à l'archevêque de Malines;
mais Napoléon n'avait pas voulu l'agréer, consentant bien à ce que son
autorité ne fût point mentionnée dans les bulles, mais n'admettant pas
que celle du Pape fût substituée à la sienne.
[En marge: Points sur lesquels il résiste.]
[En marge: Raisons que font valoir les trois prélats en mission.]
Sur ces divers points Pie VII était prêt à se rendre, et à faire
cesser l'interruption du gouvernement ecclésiastique en France, afin
qu'on ne lui reprochât plus de l'interrompre dans un intérêt qui lui
était personnel; mais sur la clause additionnelle au Concordat,
tendant à limiter le temps dans lequel l'institution canonique serait
accordée, il ne pouvait se résigner à céder. D'abord il trouvait le
terme de trois mois beaucoup trop court; mais, quel que fût ce terme,
il disait que si en définitive le terme écoulé l'institution pouvait
être donnée par le métropolitain, le chef de l'Église était dépouillé
et privé de l'une de ses prérogatives les plus précieuses. À cela les
trois prélats répondaient en recourant aux souvenirs tirés des siècles
passés. Ils disaient que le Pape n'avait pas toujours joui de la
faculté d'instituer les évêques; que six mois, si on jugeait trop
court le terme de trois, suffisaient pour examiner l'idonéité des
sujets proposés, la critiquer si elle méritait d'être critiquée, et
s'entendre en un mot avec le pouvoir temporel sur les choix qui
devaient être réformés; qu'il fallait après tout ne pas supposer ce
pouvoir en démence, et s'appliquant à nommer des évêques indignes ou
d'une foi douteuse pour le plaisir de mal composer son clergé; que si
on ne jugeait pas ces garanties suffisantes, c'est qu'alors on voulait
faire de l'institution un autre usage que celui d'assurer le bon choix
des sujets, et en faire un moyen d'action sur le temporel, afin de le
tenir plus ou moins dans sa dépendance. Or il n'y avait personne,
ajoutaient-ils, dans aucun parti, qui fût prêt à admettre que la
faculté d'instituer pût devenir une arme dans la main des papes. Sur
ce point il fallait renoncer à trouver de l'appui dans quelque portion
du clergé que ce fût.
L'infortuné Pie VII, qui avec beaucoup d'esprit n'avait cependant pas
toute la force de raison nécessaire pour remonter aux grands principes
sur lesquels repose la double investiture des pasteurs par le pouvoir
temporel et par le pouvoir spirituel, qui d'ailleurs, quand on lui
disait que l'institution ne pouvait être une arme dans la main des
papes, croyait apercevoir un reproche dans cet argument, parce qu'en
effet beaucoup de gens lui avaient rapporté qu'on l'accusait en
refusant les bulles de sacrifier les intérêts de la religion aux
intérêts du Saint-Siége, Pie VII ne savait que répondre, reconnaissait
qu'il ne fallait pas qu'on pût abuser à Rome de la faculté
d'instituer, et puis cependant ne se rendait pas, parce qu'il
s'agissait d'abandonner une des prérogatives dont il avait trouvé le
Saint-Siége pourvu. Or, à ses yeux, transmettre le Saint-Siége à ses
successeurs moins riche de prérogatives qu'il ne l'avait trouvé, était
une faiblesse, une lâcheté, dont à aucun prix il ne voulait souiller
sa mémoire. Très-sensible à l'opinion publique, il craignait d'être
accusé par la chrétienté de céder ou à la peur, ou à l'ennui de la
captivité. Et quand on lui représentait qu'il s'abusait sur le
jugement que le monde catholique porterait de lui s'il cédait (ce qui
était exact, car on n'était pas alors aussi romain qu'on a aujourd'hui
la prétention de l'être), il répliquait: Mais comment voulez-vous que
je puisse en juger, seul, prisonnier, séparé de tout conseil, ne
sachant sur l'opinion de qui m'appuyer pour prendre des déterminations
si importantes?...--Et, à cet argument, aussi vrai que douloureux, les
trois prélats, indignés de sa captivité quoique envoyés de Napoléon,
ne savaient que répondre à leur tour, et se taisaient les larmes aux
yeux, ou lui parlaient de consulter un cardinal qui était dans le
voisinage, le cardinal Spina, le seul dont ils fussent autorisés à lui
offrir l'assistance.
[En marge: Les trois prélats touchent avec ménagement à la grave
question de l'établissement pontifical.]
[En marge: Ce qui blesse particulièrement Pie VII dans les projets de
Napoléon relativement à la nouvelle constitution du Saint-Siége.]
Sur l'établissement de la papauté en général, la question était bien
plus difficile encore à aborder. Proposer au Pape de consacrer par son
consentement l'abolition de la puissance temporelle du Saint-Siége, au
prix d'une riche dotation et de beaux palais dans les capitales
impériales, c'était lui proposer la plus désolante et la plus
déshonorante des abdications. Cependant il connaissait le décret qui
avait réuni les États romains à l'Empire, et il fallait admettre la
chute de Napoléon, ce que bien peu d'esprits prévoyaient alors, pour
ne pas regarder ce décret comme irrévocable. On pouvait donc, et les
prélats l'essayèrent, lui conseiller par prudence, et dans l'intérêt
même du Saint-Siége, d'accepter un dédommagement que plus tard
peut-être on n'obtiendrait plus, dédommagement accompagné d'ailleurs
de tant d'avantages pour la protection et la propagation de la foi
catholique. MM. de Barral et Duvoisin, tout en lui exprimant une
douleur sincère des entreprises de Napoléon, insistèrent beaucoup sur
la nécessité de ménager un homme qui pouvait jouer si facilement en
France le rôle de Henri VIII en Angleterre, sur la sagesse qu'il y
aurait peut-être à profiter des dédommagements qu'il se croyait obligé
d'offrir dans le moment où il dépouillait l'Église, et qu'il ne
songerait probablement point à accorder lorsque l'abolition du pouvoir
temporel ne serait plus qu'une de ces catastrophes auxquelles le monde
s'était si bien habitué depuis vingt ans; sur tous les secours enfin
qu'on obtiendrait de lui pour le maintien et la propagation de la foi,
lorsqu'on aurait donné satisfaction à son ambition déréglée. Le Pape,
touché du ton, du langage avec lequel on lui soumettait ces conseils,
ne les accueillit point mal, et en raisonna avec les envoyés de
Napoléon comme avec des amis devant lesquels il s'ouvrait en
confiance, non comme avec les ministres d'un adversaire devant
lesquels il devait composer son attitude et son visage. Il convint de
la difficulté de faire revenir Napoléon sur ses résolutions; il ne
contesta point la durée probable de son empire, sans toutefois le
regarder comme impérissable, car il montrait quelquefois sur ce sujet
des doutes singuliers, soit que ce fût chez ce pape aussi pieux que
spirituel une inspiration de sa foi ardente, ou une certaine lumière
qui de temps en temps éclairait soudainement son esprit; mais en
dehors de toutes ces considérations, pour ainsi dire mondaines, il
manifesta du point de vue de la conscience et de l'honneur une
répugnance absolument invincible à concéder ce qu'on lui demandait.
Aller siéger pontificalement à Paris était pour lui un opprobre
inacceptable.--Napoléon, disait-il, veut faire du successeur des
apôtres son premier aumônier, mais jamais il n'obtiendra de moi cet
abaissement du Saint-Siége. Il croit me vaincre parce qu'il me tient
sous ses verrous, mais il se trompe; je suis vieux, et bientôt il
n'aura plus dans ses mains que le cadavre d'un pauvre prêtre mort dans
ses fers.--
[En marge: Ce qu'aurait désiré Pie VII.]
Aller se fixer à Avignon, à cause des précédents qui faisaient de
cette ville une résidence des papes pour les temps de persécution, eût
convenu davantage à Pie VII; mais reconnaître la déclaration de 1682,
ce qui était la condition de l'établissement à Avignon, lui était,
quoique moins odieux que le reste, très-pénible encore, tout plein
qu'il était des préjugés romains. Il répétait sans cesse qu'Alexandre
VIII, avant de mourir, avait prononcé la condamnation des propositions
de Bossuet, et que les reconnaître, s'y engager, serait regardé comme
une faiblesse arrachée à sa captivité. Toutefois, entre les
propositions de Bossuet il distinguait, et il était prêt à admettre
celle qui refusait au Pape le pouvoir de renverser les souverains
temporels en déliant les sujets de leur devoir d'obéissance. Mais il
était rempli de scrupule relativement aux autres, qui établissent,
comme on sait, que l'Église n'est point un gouvernement arbitraire,
qu'elle a ses lois qui sont les canons, que l'autorité du Pape,
quoique ordinairement supérieure à toute autre, rencontre cependant
quelquefois une autorité supérieure à la sienne, celle de l'Église
elle-même quand elle est assemblée dans les conciles oecuméniques,
c'est-à-dire universels. Ces maximes, qui ne sont qu'un beau résumé de
l'histoire ecclésiastique fait par Bossuet, et qui rangent l'Église à
la tête des gouvernements réguliers et légaux, au lieu de la faire
descendre au rang des gouvernements despotiques et arbitraires,
agitaient Pie VII et le jetaient dans un trouble profond.--Je
n'entreprendrai rien, disait-il, contre ces maximes, j'en donne ma
parole d'honneur, et on sait que je suis un honnête homme; mais qu'on
ne m'oblige pas à les consacrer par un engagement formel de ma part,
car j'aime mieux rester en prison que de commettre une pareille
faiblesse.--Quant à retourner à Rome, même dépouillé de sa couronne
temporelle, c'était le parti qui eût le plus complétement satisfait
Pie VII. Rentrer à Rome, sans argent, sans cour, sans soldats, sans
aucun des honneurs d'un souverain, lui eût presque semblé l'équivalent
de son rétablissement sur la chaire de saint Pierre. Mais rentrer à
Rome au prix du serment qui le constituait sujet de Napoléon, et le
forçait à reconnaître la spoliation du patrimoine de Saint-Pierre,
était pour lui plus impossible encore que tout ce qu'on lui
demandait.--Je ne désire aucune dotation, disait-il, je n'en ai pas
besoin. On conteste aux papes leur pouvoir temporel: qu'on leur
dispute plutôt leur richesse; mais qu'on ne leur ôte jamais Rome.
C'est de là qu'ils doivent gouverner et sanctifier les âmes. Ce n'est
pas le Vatican que je réclame, ce sont les Catacombes. Qu'on me
permette d'y retourner avec quelques vieux prêtres pour m'éclairer de
leurs conseils, et de là je continuerai mes fonctions pontificales, en
me soumettant à l'autorité de César, comme les premiers apôtres, et en
ne faisant rien pour ébranler ou détruire cette autorité.--Le saint
Pape s'échauffait, devenait éloquent, lançait la lumière de ses yeux
doux et vifs, à la seule perspective de se retrouver à Rome, dépouillé
de tout revenu, mangeant le pain de l'aumône, et se doutant bien, il
faut le dire, malgré la sincérité de son humilité, que ce Pape humilié
serait plus puissant qu'assis sur le trône de saint Pierre, tiendrait
du fond de ses Catacombes Napoléon en échec, et peut-être survivrait à
son colossal empire.--
[En marge: L'impossibilité de ce qu'il désire respectueusement
démontrée par les trois prélats envoyés en mission à Savone.]
Ses désirs à cet égard étaient évidents, et même avoués avec une
ardeur naïve. Mais MM. de Barral, Duvoisin et Mannay ne lui laissèrent
à ce sujet aucune illusion. Ils lui firent parfaitement comprendre que
Napoléon ne lui accorderait jamais la liberté de retourner comme
prince détrôné dans la capitale où il avait régné comme souverain, à
moins qu'il n'y rentrât dédommagé et soumis; que cette glorieuse
pauvreté des Catacombes, aussi enviable pour un ambitieux que pour un
saint, il fallait y renoncer, et choisir entre Savone, où il était
captif et privé de l'exercice de ses fonctions pontificales, et
Avignon, Paris ou Rome, villes où il serait libre, couronné de la
tiare, en plein exercice de son autorité spirituelle, richement doté,
mais sujet, qu'il eût ou n'eût pas prêté serment.
Ces explications prirent plusieurs jours. MM. de Barral, Duvoisin et
Mannay, auxquels s'était joint l'évêque de Faenza, avaient fini par
adoucir beaucoup Pie VII, et, ce qui était important auprès d'un
pontife consciencieux, très-sensible au jugement qu'on porterait de sa
conduite, avaient agi sur sa conviction, en lui démontrant que si pour
son propre compte il pouvait préférer la captivité à la moindre
concession, pour l'Église il devait prendre garde de sacrifier des
avantages que peut-être elle ne retrouverait plus. Ils lui firent
enfin entendre qu'arrivés aux derniers jours de mai, ils étaient
obligés de partir pour assister à l'ouverture du concile fixée au
commencement de juin, et qu'il fallait qu'il arrêtât sa pensée, et
leur fournît le moyen d'éclairer les prélats réunis sur ses
dispositions définitives.
[En marge: Conclusion des longues conférences tenues entre Pie VII et
les prélats envoyés auprès de lui.]
Après avoir énuméré les questions l'une après l'autre, et lui avoir
fait répéter son opinion sur chacune, après l'avoir amené à dire qu'il
ne répugnait pas à instituer les vingt-sept prélats nommés, que
voulant même au prix d'un grand sacrifice donner à l'Église de France
un témoignage de confiance et d'affection, il reconnaissait, sans
renoncer à l'institution canonique, qu'il fallait prévenir l'abus
qu'un pontife malavisé ou malintentionné pourrait en faire; après lui
avoir arraché enfin l'aveu que sur l'établissement nouveau offert à
l'Église il y avait au moins à délibérer, mais seulement lorsqu'il
serait libre et assisté de ses conseillers naturels et légitimes, ils
lui demandèrent pourquoi il ne leur permettrait pas d'écrire ces
différentes déclarations, qu'il s'abstiendrait de signer pour qu'elles
n'eussent pas le caractère d'un traité, mais qui serviraient à
constater sinon ses volontés pontificales, qu'il ne pouvait exprimer
qu'entouré des cardinaux, du moins ses dispositions personnelles, de
manière qu'on ne pût rien y ajouter ni rien en retrancher.
[En marge: Espèce de déclaration non signée obtenue de Pie VII.]
Pressé par les instances des quatre prélats, par l'annonce de leur
départ, il consentit à laisser écrire une déclaration non signée, qui
contenait en substance les propositions que nous venons d'exposer; 1º
consentement, pour cette fois, à instituer les vingt-sept prélats
nommés, sans mention du _motu proprio_; 2º obligation pour le
Saint-Siége d'instituer à l'avenir, dans les six mois, les évêques
nommés par le souverain temporel, à défaut de quoi le métropolitain
serait censé autorisé par le Pape à les instituer en son nom; 3º
enfin, disposition, lorsque le Pape serait libre et entouré de ses
cardinaux, à prêter l'oreille aux arrangements qu'on lui soumettrait
pour l'établissement définitif du Saint-Siége. La nature de ces
arrangements n'était pas même indiquée.
[En marge: Départ des prélats pour Paris.]
Ainsi généralisée, cette déclaration, vu les opinions régnantes alors
à l'égard de l'institution canonique, n'avait rien que de
très-admissible et de très-honnête, et ne renfermait rien qui pût
être compromettant. Le Pape, après l'avoir accordée, se sépara avec
regret de ces prélats si sages, si indignement calomniés auprès de lui
par une portion du clergé, et leur donna sa bénédiction avec beaucoup
d'effusion. Ils partirent le 20 mai.
[En marge: Agitation de Pie VII après le départ des prélats; il croit
s'être trop avancé, et veut qu'on lui rende la déclaration non signée
à laquelle il a consenti.]
[En marge: Sur les instances de Pie VII, le préfet de Montenotte
envoie un courrier aux trois prélats, pour retirer le dernier des
paragraphes de la déclaration, relatif à l'établissement pontifical.]
Pourtant Pie VII était intérieurement agité. La nuit qui suivit leur
départ, il ne dormit point. Susceptible autant que consciencieux,
redoutant le jugement de l'opinion publique presque autant que celui
de Dieu, n'ayant pour se rassurer l'avis de personne, il se laissa peu
à peu aller, après toute une nuit d'insomnie, à croire qu'il avait
commis une insigne faiblesse, que toute la chrétienté en jugerait
ainsi, qu'elle l'accuserait d'avoir, par peur de Napoléon ou par ennui
de sa captivité, abandonné les intérêts de la foi, et il conçut cette
crainte beaucoup moins pour les deux premières propositions que pour
la dernière, celle par laquelle il s'engageait éventuellement,
lorsqu'il serait libre et muni d'un conseil, à examiner les
propositions qui pourraient lui être faites relativement à
l'établissement pontifical. Il craignit d'avoir par là donné un
commencement d'adhésion à la suppression de la puissance temporelle du
Saint-Siége et à la réunion des États romains à l'Empire français.
Cette vision le jeta dans un tel état de trouble et de désespoir,
qu'il fit sur-le-champ appeler le préfet, lui demanda en le voyant
arriver si les prélats avaient quitté Savone, le supplia, quand il sut
qu'ils étaient partis dès la veille au soir, d'envoyer un courrier à
leur suite pour les ramener, ou leur signifier, s'ils ne voulaient pas
revenir, que la déclaration devait être considérée comme non avenue;
qu'elle avait été surprise à sa faiblesse, à sa fatigue, à sa santé
défaillante, qu'il avait été, disait-il, comme jeté dans une sorte
d'ivresse par les instances qu'on lui avait adressées, et qu'il
s'était déshonoré en cédant; et il ajoutait: Voilà ce que c'est que de
priver un pauvre prêtre, vieux, épuisé, dévoué mais insuffisant, voilà
ce que c'est que de le priver de conseils qui le puissent éclairer! On
l'expose ainsi à se couvrir d'infamie...--En disant ces choses, le
malheureux Pontife, injuste envers lui-même, se calomniait de toutes
les manières pour excuser son acte.