[En marge: Il est décidé qu'on assemblera un concile national,

comprenant les évêques de France, d'Italie, de Hollande, et d'une

certaine partie de l'Allemagne, qu'on le réunira à Paris et en juin,

et qu'on lui soumettra la question de l'institution canonique.]

Par ces diverses raisons, il fut convenu que l'on formerait un concile

composé des évêques d'Italie, de France, de Hollande, d'une partie de

l'Allemagne, ce qui constituerait une assemblée des plus vastes et des

plus majestueuses, qu'on le réunirait à Paris, au commencement de

juin, et qu'on lui soumettrait le grave conflit qui venait de s'élever

entre le pouvoir temporel et l'Église. La question devait être

présentée dans un message impérial à peu près dans les termes

suivants.

[En marge: Sens du message impérial destiné au concile.]

--Napoléon, en arrivant au gouvernement de la France, avait trouvé les

autels renversés, les ministres de ces autels proscrits, et il avait

relevé les uns, rappelé les autres. Il avait employé sa puissance à

vaincre de redoutables préjugés nés d'une longue révolution et de tout

un siècle philosophique; il avait réussi, et par lui rétablie, la

religion catholique avait refleuri. Des faits nombreux et patents

prouvaient que depuis son avénement au trône il n'avait pas été commis

un seul acte contraire à la foi, tandis qu'il avait été pris une

multitude de mesures pour protéger la religion et l'étendre. À la

vérité, un fâcheux dissentiment s'était manifesté entre le Pape et

l'Empereur.

--Napoléon, comptant l'Italie au nombre de ses conquêtes, avait voulu

s'y établir solidement. Or, depuis qu'il avait ramené le Pape à Rome,

ce qu'il avait fait même avant le Concordat, il avait rencontré dans

le souverain temporel des États romains un ennemi ouvert ou caché,

mais toujours intraitable, qui n'avait rien négligé pour ébranler la

puissance des Français en Italie. Le Pape avait donné asile à tous les

cardinaux hostiles au roi de Naples, à tous les brigands qui

infestaient la frontière napolitaine, et avait voulu demeurer en

rapport avec les Anglais, les ennemis irréconciliables de la France.

C'était donc non pas le souverain spirituel, mais le souverain

temporel de Rome, qui, pour une question d'intérêt tout matériel,

s'était pris de querelle avec le souverain temporel de l'Empire

français. Et quelle arme avait-il employée? l'excommunication, qui

était ou impuissante, et dès lors exposait l'autorité spirituelle à la

déconsidération, ou destructive de tout pouvoir, et ne tendait à rien

moins qu'à rejeter la France et l'Europe dans l'anarchie.--

Ici les plaintes étaient faciles, et devaient trouver de l'écho, car,

dans le clergé presque entier, excepté la portion fanatique, la bulle

d'excommunication n'avait rencontré que des improbateurs, et, parmi

les gens éclairés de tous les états, il n'y avait personne qui n'eût

dit que la papauté avait employé là un moyen, ou ridicule s'il était

impuissant, ou coupable s'il était efficace, et digne des anarchistes

de 1793.

--C'était le premier cas qui s'était réalisé, devait-on dire encore,

et le Pape alors avait eu recours à un second moyen, celui de refuser

l'institution canonique aux évêques nommés. Or il avait déjà, pour des

intérêts temporels, laissé périr l'épiscopat en Allemagne, à ce point

que sur vingt-quatre siéges germaniques il n'y en avait plus que huit

de remplis, ce qui devait faire naître une grande tentation chez des

princes, la plupart protestants, de s'emparer de la dotation des

siéges. Le Pape agirait-il de même en France? On pouvait le craindre,

car il y avait déjà vingt-sept siéges vacants, auxquels l'Empereur

avait pourvu, et auxquels le Pape s'était refusé de pourvoir de son

côté en ne donnant pas l'institution canonique. Or était-il possible

d'admettre que le Pape, pour la défense de ses avantages temporels,

pût mettre l'Église en péril, et laisser périr le spirituel?

L'Église devait veiller à ce qu'il n'en fût pas ainsi, et elle en

avait le moyen. Le Pape, en refusant l'institution, avait violé le

Concordat. Dès lors le Concordat était un traité aboli, et on pouvait

à volonté se replacer dans la condition des anciens temps, où le Pape

n'instituait pas les évêques, où les évêques élus par les fidèles

étaient confirmés et sacrés par le métropolitain. Telle était la

question que l'Empereur ne voulait pas résoudre à lui seul, mais qu'il

posait à l'Église assemblée, afin qu'elle pourvût à sa propre

conservation, et qu'elle se sauvât du danger auquel venait de

succomber l'Église d'Allemagne presque entière.--

[En marge: On conseille à Napoléon une démarche préalable auprès du

Pape, pour essayer de s'entendre avec lui sur les propositions à

soumettre au concile.]

La forme du concile, la question à lui soumettre étant arrêtées, les

principaux personnages qui dans les affaires ecclésiastiques

éclairaient Napoléon de leurs lumières, et l'aidaient de leur

concours, le supplièrent de tenter auprès du Pape une dernière

démarche, de lui envoyer deux ou trois prélats de grand poids, pour

lui annoncer la réunion du concile et l'engager à rendre facile la

tâche de ce concile en adhérant d'avance à certaines solutions, qui,

une fois consenties par lui, rencontreraient une adhésion unanime. On

échapperait ainsi à la tempête dont on était menacé, et on procurerait

à l'Église la paix, la sécurité, la réconciliation avec le pouvoir

temporel, et la fin de l'affligeante captivité du Pontife.

[En marge: Napoléon répugne à cette démarche.]

Napoléon avait déjà envoyé à Savone les cardinaux Spina et Caselli, et

le peu de succès de cette mission le portait à considérer comme

inutile toute tentative de ce genre. Il croyait que les prélats réunis

à Paris et sous sa main obéiraient à ses volontés, qu'ils

formuleraient sous sa dictée une décision qu'on enverrait ensuite à

Savone revêtue de l'autorité du concile, et que le Pape n'oserait pas

y résister. Cependant on insista auprès de lui avec beaucoup de force,

et de manière à l'ébranler.

Parmi les ecclésiastiques dont il avait appelé le concours, il y en

avait plusieurs d'une grande autorité, d'un véritable mérite, et tout

à fait dignes d'être écoutés. Ce n'était pas son oncle, le cardinal

Fesch, qui, placé par lui à la tête du clergé, s'y conduisait comme

son frère Louis en Hollande, avec la bonne foi de moins; ce n'était

pas le cardinal Maury, envers qui toute l'Église, par jalousie et par

affectation d'austérité, se montrait cruellement ingrate; ce n'était

pas l'abbé de Pradt, promu à l'archevêché de Malines, et l'un de ceux

auxquels l'institution avait été refusée, prélat de beaucoup d'esprit,

mais d'une pétulance d'humeur qui formait avec sa robe un contraste

choquant, surtout dans un siècle où l'Église avait remplacé le génie

par la gravité; ce n'étaient pas non plus M. l'abbé de Boulogne,

évêque de Troyes, M. de Broglie, évêque de Gand, qui après avoir été

les appuis les plus fermes et les plus utiles de Napoléon lors du

Concordat, avaient passé de l'adhésion la plus chaude à une irritation

violente, très-naturelle, très-légitime, mais imprudente; c'étaient M.

de Barral, archevêque de Tours, M. Duvoisin, évêque de Nantes, M.

Mannay, évêque de Trèves, et quelques autres encore.

[En marge: Rôle de MM. de Barral, Duvoisin, Mannay, auprès de

Napoléon; leur mérite, leur politique et leurs conseils.]

M. de Barral était un des prélats les plus respectables, les plus

instruits, les plus versés dans la connaissance des traditions de

l'Église française, et les plus formés au maniement des affaires. Il

avait été agent général du clergé, et jouissait d'une grande

autorité. Quant à M. Duvoisin, évêque de Nantes, ancien professeur en

Sorbonne, et professeur des plus renommés, il joignait à une

connaissance profonde des matières ecclésiastiques une haute raison,

un tact extrême, l'art de traiter avec les hommes, enfin un

remarquable esprit politique, esprit qui devenait chaque jour plus

rare parmi les chefs de l'Église, et qui ne consiste pas dans l'art de

capter la confiance des souverains pour les dominer, mais dans ce bon

sens supérieur qui a porté l'Église à s'adapter au génie des siècles

où elle a vécu, et les lui a fait traverser victorieusement. M.

Mannay, enfin, évêque de Trèves, inférieur aux premiers, et de plus

fort timide, était néanmoins un sage et savant homme, toujours utile à

consulter.

MM. de Barral, Duvoisin, Mannay, ne cherchaient point à s'emparer de

Napoléon pour leur avantage personnel, car M. Duvoisin, notamment, ne

voulant perdre aucun moyen de contribuer au bien en se faisant

soupçonner d'ambition, avait refusé toutes les promotions que Napoléon

lui avait successivement offertes. Ces prélats, tout en déplorant le

caractère dominateur de Napoléon, qui voulait placer l'Église dans la

dépendance de l'Empire, tout en étant profondément affligés des

violences qu'il s'était permises envers le Saint-Père, étaient d'avis

toutefois que, puissant comme il l'était, destiné sans doute à fonder

une dynastie, ami de l'Église quoique n'ayant que la croyance d'un

philosophe, doué de tous les genres d'esprit, et maniable quand on

savait ne pas le heurter, il fallait chercher à le calmer et à le

diriger, au lieu de l'irriter par une opposition dont l'intention

n'était que trop facile à deviner, car elle n'était ni religieuse ni

encore moins libérale, mais royaliste. L'Église pour dominer avait

employé quelquefois l'intrigue; ne pouvait-elle pas, quand il

s'agissait non de dominer mais d'exister, employer la prudence, afin

de diriger un homme de génie tout-puissant? Beaucoup de gens

d'ailleurs craignaient de voir dans Napoléon un nouvel Henri VIII,

prêt à pousser sa nation dans une sorte d'indépendance religieuse qui

aurait fini par un véritable protestantisme. Napoléon en menaçait

souvent, et quand on voyait des préfets français administrant à

Hambourg et à Rome, une archiduchesse épousant un simple officier

d'artillerie et donnant le jour à l'héritier de l'un des plus grands

empires de la terre, pouvait-on affirmer qu'il y eût alors quelque

chose d'impossible?

[En marge: Sur les instances des membres les plus éclairés du concile,

Napoléon consent à envoyer au Pape une nouvelle députation.]

[En marge: Cette députation est composée de MM. de Barral, Duvoisin,

Mannay.]

Telles étaient les raisons de ces prélats pour user de ménagements

envers Napoléon, bien qu'ils déplorassent le despotisme insensé qui le

portait à vouloir changer la constitution du Saint-Siége, et à mettre

l'Église dans la dépendance des empereurs, comme elle avait pu y être

sous Constantin, et comme elle n'y était déjà plus sous Charlemagne.

M. Émery, le chef si respecté de Saint-Sulpice, était mort. Il était

ennemi de Napoléon par royalisme, mais d'avis cependant que le rôle de

l'Église était de ménager César, et certainement il eût partagé

l'opinion de MM. de Barral et Duvoisin. Ces messieurs, aidés du

cardinal Fesch et de beaucoup de prélats réunis à Paris, ayant

insisté, Napoléon consentit à envoyer à Savone une nouvelle

députation, composée de MM. de Barral, Duvoisin, Mannay, pour faire

avant l'ouverture du concile une démarche conciliatrice auprès de Pie

VII.

Ces trois prélats devaient parler non point au nom de l'Empereur, qui

était supposé connaître et permettre cette mission, sans toutefois

l'ordonner, mais au nom d'une foule d'évêques déjà réunis à Paris, et

désirant avant de se former en concile se concerter avec le chef de

l'Église, pour agir d'accord avec lui, s'il était possible. Une

trentaine d'évêques, après avoir conféré entre eux et avec le cardinal

Fesch, avaient écrit des lettres pour le Saint-Père, dans lesquelles,

tout en faisant profession de lui être dévoués, de vouloir maintenir

l'unité catholique, ils le suppliaient de rendre la paix à l'Église,

menacée d'un nouveau schisme par la puissance de l'homme qui l'avait

rétablie, et qui seul pouvait encore la sauver.

[En marge: Objet de la mission des prélats envoyés à Savone.]

M. l'archevêque de Tours, MM. les évêques de Nantes et de Trèves,

devaient remettre ces lettres au Pape, et ensuite lui proposer,

toujours au nom du clergé français, premièrement de donner

l'institution canonique aux vingt-sept prélats nommés par l'Empereur,

afin de faire cesser la viduité d'un si grand nombre d'Églises, et de

mettre un terme aux conflits soulevés par la création des vicaires

capitulaires, secondement d'ajouter au Concordat une clause relative à

l'institution canonique. Il n'y avait personne dans le clergé qui ne

fût frappé de l'usage abusif que pouvait faire un pape de

l'institution canonique, en la refusant à des sujets dont il ne

contestait l'idonéité ni sous le rapport des moeurs, ni sous celui du

savoir, ni sous celui de l'orthodoxie, mais dont il voulait punir ou

contrarier ou contraindre le souverain, en arrêtant dans ses États la

marche des affaires religieuses. Elle était dès lors une arme dans ses

mains pour satisfaire un ressentiment ou servir un intérêt. Les trois

prélats envoyés à Savone devaient donc proposer une clause d'après

laquelle le Pape serait obligé de donner l'institution dans un espace

de trois mois, s'il n'avait à faire valoir aucune raison d'indignité

contre les sujets choisis. Ces trois mois expirés, le métropolitain,

ou à son défaut le plus ancien prélat de la province ecclésiastique,

serait autorisé à conférer l'institution canonique.

Si quelque chose peut prouver à quel point l'Église française, si

empressée depuis à sacrifier au Saint-Siége jusqu'à ses traditions

nationales, a été dans ce siècle inconsistante dans ses opinions,

c'est assurément ce qui se passait ici. Ce n'étaient pas seulement les

modérés du clergé, portés à transiger avec Napoléon, qui étaient

d'avis de prévenir l'usage abusif qu'un pape peut faire de

l'institution canonique et de limiter sous ce rapport les prérogatives

du Saint-Siége, c'étaient même les plus fougueux ennemis de Napoléon,

c'étaient des prélats, ardents royalistes, qui allaient s'exposer

bientôt à être enfermés à Vincennes. Or il suffit de la plus simple

réflexion pour apercevoir toute la faiblesse de doctrine qu'une telle

erreur supposait dans le clergé de cette époque.

[En marge: Principes sur lesquels repose l'institution canonique.]

S'il y a une disposition qui soit conforme au bon sens, à la

politique, aux droits respectifs de l'Église et de l'État, c'est

incontestablement celle qui confère le choix des évêques au souverain

temporel de chaque pays, et la confirmation de ce choix au chef de

l'Église universelle, sous forme d'institution canonique. Un pouvoir

tel que celui des évêques ne saurait en effet provenir que de deux

autorités, du souverain temporel d'abord, car seul il doit conférer

des pouvoirs efficaces dans l'étendue du territoire national, et seul

d'ailleurs il peut juger du mérite des sujets dans le pays où il

gouverne; et secondement du souverain spirituel, qui doit intervenir

pour s'assurer si les sujets nommés sont en conformité avec la foi

catholique. Sans l'intervention de la première autorité, l'État n'est

plus maître chez lui; sans l'intervention de la seconde, l'unité

catholique est en péril. Il est bien vrai qu'un pape peut abuser de

l'institution canonique, comme un souverain temporel peut abuser aussi

de la nomination. L'un et l'autre abus sont possibles, et se sont

produits dans des temps malheureux, dont pourtant l'Église et l'État

sont sortis sans périr. Mais la destruction du double lien qui

rattache les pasteurs au chef de l'État et au chef de l'Église, serait

le renversement du beau système qui dans l'étendue de la chrétienté a

permis qu'il existât deux gouvernements à côté l'un de l'autre, sans

choc, sans confusion, sans empiétement, gouvernement religieux chargé

d'élever les âmes vers le ciel, gouvernement civil chargé de les plier

à tous les devoirs de la société politique.

Les partisans de l'opinion contraire, professée en ce moment par

Napoléon, qui avait pensé autrement à l'époque du Concordat, faisaient

valoir les anciennes traditions, et rappelaient les premiers temps de

l'Église, où le Pape n'instituait pas les évêques, car en France la

faculté de les instituer n'avait été reconnue au Saint-Siége que par

le concordat de François Ier et de Léon X. À cela il y avait une

réponse fort simple, c'est que si le concordat intervenu entre Léon X

et François Ier avait reconnu au Saint-Siége le pouvoir d'instituer,

il avait aussi reconnu à la royauté le pouvoir de nommer, et si on

remontait plus haut encore, on ne trouvait pas plus le chef de l'État

nommant les évêques que le Pape les instituant. On trouvait la

simplicité des temps primitifs, c'est-à-dire les fidèles élisant leurs

pasteurs, et le métropolitain les consacrant. Avec les siècles ces

pouvoirs avaient été peu à peu déplacés: la faculté d'élire avait été

successivement transportée des fidèles assemblés aux chapitres, des

chapitres aux rois, et la faculté de confirmer l'élection, dans

l'intérêt religieux, avait été transférée du simple métropolitain à

celui qui était le métropolitain du métropolitain, c'est-à-dire au

Pape. C'est dans un grand intérêt moral et religieux qu'il en avait

été ainsi, car il faut reconnaître que de nos jours l'élection

appliquée à la nomination des évêques produirait d'étranges effets. On

ne pouvait donc pas plus revenir à l'une de ces traditions qu'à

l'autre; si l'on revenait à l'une des deux, il fallait revenir à

toutes deux, et dès lors rétablir l'élection. C'était faire

rétrograder les siècles et la raison elle-même.

On demandait par conséquent une étrange concession au Pape en exigeant

de lui l'abandon de l'institution canonique. Il est vrai qu'il ne

s'agissait pas de la lui contester en principe, puisque le Pape avait

trois mois pour instituer, et qu'il pouvait refuser l'institution par

des raisons d'indignité. Mais de ces raisons, qui devait être le juge

en définitive? évidemment l'Empereur, dans le projet proposé, puisque,

s'il insistait, le métropolitain devait finir par instituer. Dès lors

l'institution échappait au Pape. Mais en ce moment tous les esprits

étaient vivement frappés de la destruction de l'Église germanique par

la vacance de presque tous les siéges, du danger qui menaçait l'Église

française par la vacance d'un quart des siéges existants, et enfin du

spectacle de Pie VII faisant de l'institution canonique une arme

défensive dans une cause assurément très-légitime, mais une arme après

tout, et personne n'était disposé à accorder que l'institution pût

être autre chose qu'un moyen de maintenir l'unité de la foi, en

repoussant des prélats indignes sous le rapport des moeurs, du savoir

ou de l'orthodoxie.

Ce qu'il y aurait eu de plus sage, c'eût été de chercher à obtenir du

Pape, de sa douceur, de sa prudence, l'institution des vingt-sept

prélats nommés par l'Empereur, de la lui demander dans l'intérêt de la

religion, et de n'exiger de lui aucun sacrifice de principe. À la

vérité il se serait désarmé pour le présent, mais désarmé d'une arme

dangereuse, car Napoléon s'emportant pouvait briser et cette arme et

bien d'autres encore, et en venir à l'égard de l'Église aux dernières

extrémités. Or on ne prévoyait alors ni Moscou ni Leipzig, et ce

n'était pas d'ailleurs dans le clergé que se trouvaient des politiques

assez clairvoyants pour deviner ces grands changements de fortune. Il

aurait donc fallu arracher à Pie VII une concession de fait, non de

principe, en laissant le temps et la raison agir sur Napoléon, pour

l'arrangement général de toutes les affaires de l'Église.

[En marge: Insistance que les trois envoyés devaient mettre à obtenir

du Pape une clause limitative de l'institution canonique.]

Quoi qu'il en soit, les prélats qui avaient chargé les trois envoyés

de parler en leur nom appuyaient la clause additionnelle au Concordat

autant que Napoléon lui-même. Quant à lui, il mettait le maintien du

Concordat à ce prix, et comme on s'était fait de ce mot Concordat une

sorte de mot magique qui signifiait: rétablissement des autels,

cessation de la persécution des prêtres, et mille autres biens

précieux, Napoléon en disant le Concordat aboli, semblait annoncer

implicitement que toutes les garanties données à la religion, au

culte, aux prêtres, seraient abolies du même coup, et qu'à l'égard de

ces choses on pouvait revoir tout ce qu'on avait vu. Aussi espérait-il

produire et produisait-il un grand effet en proclamant le Concordat

aboli, dans le cas où la nouvelle clause relative à l'institution

canonique ne serait pas acceptée.

[En marge: Pouvoirs secrets et éventuels donnés par Napoléon aux trois

envoyés pour régler au besoin l'établissement pontifical.]

[En marge: Conditions du nouvel établissement pontifical tel que

Napoléon l'entendait.]

Si les trois envoyés trouvaient le Pape plus traitable qu'il n'avait

paru l'être jusqu'ici, ils étaient autorisés par Napoléon à étendre

peu à peu l'objet d'abord restreint de leur mission, à parler au

Saint-Père de la situation du Saint-Siége, de l'établissement futur

des papes, et à s'avancer même jusqu'à signer avec lui une convention

provisoire sur ce sujet. Les conditions devaient être les suivantes.

Le Pape pourrait à son gré résider à Rome, à Avignon ou à Paris,

dans une seule de ces résidences, ou dans toutes les trois

alternativement. Un établissement magnifique lui serait assuré aux

frais de l'Empire. Le Pape y jouirait de deux millions de revenu, sans

aucune des charges de la papauté, car les cardinaux et tous les

ministres du gouvernement spirituel seraient richement entretenus par

le trésor impérial. Le Pape aurait la faculté de recevoir des

ambassadeurs de toutes les puissances, et d'entretenir des

représentants auprès d'elles. Il serait entièrement libre dans le

gouvernement des affaires spirituelles, et ne relèverait à cet égard

que de sa propre volonté. Tout ce qui pouvait contribuer à la

prospérité, à l'éclat, à la propagation du catholicisme, serait ou

maintenu, ou étendu, ou rétabli. Les missions étrangères seraient

restaurées avec tout l'appui du nom de la France. Les Pères de la

Terre sainte seraient protégés, et les Latins remis dans tous les

honneurs du culte à Jérusalem. Mais à cet état somptueux, auquel il ne

manquait que l'indépendance, Napoléon mettait une condition. Si le

Pape préférait la résidence de Rome, il prêterait à l'Empereur le

serment que lui prêtaient tous les prélats de son empire, ce qui

entraînait évidemment l'abandon par le Pape du patrimoine de

Saint-Pierre, et si cette condition lui répugnait trop fortement, et

qu'il s'accommodât d'Avignon, il promettrait simplement de ne rien

faire contre les principes contenus dans la déclaration de 1682.

[En marge: Mesure dans laquelle les trois envoyés doivent user de

leurs pouvoirs.]

Ainsi donc, s'il s'agissait de retourner à Rome, serment qui

entraînait l'abandon des États romains à l'Empire, s'il s'agissait de

vivre libre et bien doté à Avignon, reconnaissance des libertés

gallicanes, telles étaient les conditions que Napoléon exigeait pour

faire cesser la captivité de Pie VII et lui accorder un établissement

magnifique mais dépendant. Les trois envoyés étaient secrètement munis

des pouvoirs nécessaires pour signer une convention sur ces bases.

Mais ils devaient laisser ignorer à tout le monde, et surtout au Pape,

qu'ils avaient ces pouvoirs, jusqu'à ce qu'ils eussent la certitude de

réussir dans leur mission, tant pour ce qui regardait l'institution

canonique que pour ce qui regardait le nouvel établissement de la

papauté.

[En marge: Brièveté du temps accordé aux trois prélats pour remplir

leur mission.]

Comme il restait peu de jours entre le moment où Napoléon se décida à

envoyer cette députation et l'époque de la réunion du concile, les

trois prélats partirent en toute hâte, car il ne leur était accordé

que dix jours pour remplir leur mission à Savone.

[En marge: Situation du Pape à Savone depuis les dernières rigueurs

dont il était devenu l'objet.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 13 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 8 / 42 段