mais sans se presser, la campagne de Russie. On parlait de toutes
parts d'une grande guerre au Nord. Ces bruits devaient bientôt se
calmer un peu par la remise des hostilités à l'année suivante; mais
ils avaient en cet instant toute leur intensité première. Le prince
royal de Suède, montrant en cette occasion un dévouement affecté pour
la France, dit à notre ministre qu'il voyait bien ce qui se préparait,
qu'il y aurait bientôt une grande guerre, qu'il se rappelait celle de
1807, qu'il y avait rendu d'importants services (ce qui n'était rien
moins que véritable, comme on doit s'en souvenir), qu'elle serait
chanceuse et difficile, qu'il faudrait à Napoléon de puissantes
alliances, qu'une armée suédoise jetée en Finlande, presque aux portes
de Saint-Pétersbourg, pourrait être d'un immense secours, mais qu'il
était peu probable cependant qu'on parvînt à recouvrer cette province;
qu'en Suède on ne s'en flattait guère, qu'au contraire tout le monde
regardait la Norvége comme le dédommagement naturel, nécessaire, et
le seul possible, de la perte de la Finlande, et, par exemple, que si
Napoléon voulait assurer tout de suite la Norvége à la Suède, il
mettrait tous les Suédois à ses pieds, et disposerait d'eux à son gré.
Le nouveau prince royal eut la hardiesse assez peu séante, après avoir
offert son concours, de menacer de son hostilité immédiate, si sa
proposition n'était pas accueillie, et de s'attacher à montrer à quel
point il pourrait nuire, après avoir montré à quel point il était
capable de servir. Il le fit même avec un défaut de pudeur qui avait
quelque chose de révoltant, l'habit de général français étant celui
qu'il portait quelques jours auparavant, et celui qui lui avait ouvert
l'accès au trône.
[En marge: Indignation de Napoléon en recevant la proposition de
trahir le Danemark.]
[En marge: Réponse loyale et haute au prince de Suède.]
[En marge: Premiers germes de la brouille qui éclate plus tard entre
la Suède et la France.]
Le ministre de France surpris, ému de ce spectacle odieux, se hâta
pourtant, vu la gravité de la proposition, d'en écrire à Paris, afin
que Napoléon lui dictât la réponse à faire à une pareille ouverture.
Napoléon, nous le disons à sa louange, éprouva un mouvement
d'indignation qui eut de grandes conséquences, qui aurait dû lui
mériter un autre sort, et qui le lui aurait certainement mérité, si sa
prudence en toutes choses avait égalé sa loyauté en celle-ci. Pour
donner la Norvége à la Suède, il fallait dépouiller effrontément son
plus fidèle allié, le Danemark, qui, torturé par les lois du blocus
continental, les supportait cependant avec une patience admirable, et
fournissait même d'excellents matelots à nos flottes. Il rougit
d'indignation et de mépris à une telle proposition, et adressa à son
ministre des affaires étrangères l'une des plus belles lettres et des
plus honorables qu'il ait écrites de sa vie.--La tête du nouveau
prince royal, il le voyait bien, et il ne s'en étonnait pas, était,
disait-il, une tête mal réglée, agitée, effervescente. Au lieu
d'étudier le pays où il arrivait, de s'y faire estimer par une
attitude calme, digne, sérieusement occupée, le prince ne cherchait
qu'à flatter celui-ci, à caresser celui-là, et allait imprudemment
soulever des questions d'où pouvait jaillir un incendie. C'était une
conduite regrettable, et à laquelle il ne fallait pas prêter la main.
Trahir le Danemark était pour la France un crime impossible, et qu'il
était aussi peu sage que peu séant de lui proposer. Tout cet étalage
de services à rendre à la France, ou de mal à lui causer, ne pouvait
point la toucher, car elle ne dépendait d'aucun ennemi au monde,
encore moins d'aucun allié. Le prince s'oubliait donc en se permettant
un tel langage; heureusement ce n'était que le prince royal, et point
le roi ni le gouvernement qui s'exprimaient de la sorte. On voulait
bien par conséquent n'en pas tenir compte.--Après ces réflexions,
Napoléon recommandait à M. Alquier, notre ministre, de ne point
blesser le prince, mais de lui faire entendre qu'il s'égarait en
agissant et en parlant si vite, surtout en parlant de ce ton; de ne
point lui répondre sur les sujets qu'il avait abordés si légèrement,
de l'entretenir peu d'affaires, puisque après tout il n'était
qu'héritier désigné; de n'avoir de relations qu'avec le roi et les
ministres, et de dire à chacun d'eux, tout haut ou tout bas, que ce
que la France attendait de la Suède c'était la fidélité aux traités,
particulièrement au dernier traité de paix scandaleusement violé en
ce moment, qu'elle en attendait par-dessus tout la suppression de
l'entrepôt de Gothenbourg, sans quoi la guerre recommencerait, et la
Poméranie suédoise, restituée tout récemment, deviendrait encore une
fois le gage dont on se saisirait pour forcer la Suède à rentrer dans
le devoir. Par le même courrier, Napoléon fit recommander au Danemark,
sans lui dire pourquoi, d'entretenir toujours beaucoup de troupes en
Norvége.
[En marge: Dispositions des petites cours allemandes, alliées de la
France, à la veille d'une nouvelle guerre avec la Russie.]
[En marge: Sages objections du roi de Wurtemberg contre la guerre de
Russie.]
[En marge: Réponse de Napoléon à ces objections.]
Telle est la manière dont se dessinaient les dispositions de l'Europe
à la veille de la grande et dernière lutte que Napoléon allait lui
livrer. C'était extérieurement la soumission la plus complète avec une
haine implacable au fond, et au moins de l'embarras là où il
n'existait pas de haine. Ainsi nos alliés allemands, la Bavière, le
Wurtemberg, la Saxe, Baden, faisaient tout ce que nous voulions, et
préparaient leurs contingents, mais tremblaient secrètement en voyant
les haines qui couvaient dans le coeur de leurs sujets, et
l'animadversion inspirée par la conscription. Attachés à la cause de
Napoléon par peur et par intérêt, souvent blessés par ses exigences et
par son langage, mais craignant de perdre les agrandissements qu'ils
avaient reçus de lui, ils souhaitaient qu'il ne s'exposât point à de
nouveaux hasards, et par ce motif redoutaient singulièrement la
prochaine guerre. Le roi de Wurtemberg notamment, ayant peu de
scrupules en fait d'alliances, ne tenant pour bonne que celle qui
augmentait ses revenus et son territoire, n'éprouvant par conséquent
aucun remords de s'être donné à Napoléon, et joignant à beaucoup
d'esprit une rare énergie de caractère, au point de dire toujours ce
qu'il pensait au tout-puissant protecteur de la Confédération du Rhin,
lui avait adressé quelques objections relativement aux préparatifs de
la nouvelle guerre et à l'envoi d'un détachement wurtembergeois
demandé pour Dantzig. Sur-le-champ Napoléon lui avait répondu une
lettre longue et curieuse, qui révélait tout entière l'étrange
fatalité sous l'empire de laquelle il courait à de nouvelles
aventures. Dans cette lettre il lui disait que ce n'était pas à un
régiment de plus ou de moins qu'il tenait, mais à l'avantage d'avoir à
Dantzig des Allemands plutôt que des Français, parce qu'ils y
excitaient moins d'ombrages; que voulant avoir des Allemands, il en
désirait de tous les États de la Confédération; qu'il lui était
impossible de ne pas prendre position à Dantzig, car c'était la vraie
base d'opérations pour une campagne dans le Nord; que cette campagne
ce n'était pas par goût, par fantaisie de jeune prince belliqueux
cherchant un début brillant dans le monde, qu'il s'apprêtait à la
faire, que loin de lui plaire elle lui déplaisait (ce qui était vrai,
et rendait plus frappante la folie de son ambition), mais qu'il la
regardait comme inévitable; que si elle n'éclatait pas en 1811, ce
serait en 1812; qu'on pourrait tout au plus la retarder d'une année,
et qu'il aurait bien mal géré ses affaires et celles de la
Confédération s'il se laissait surprendre par un ennemi auquel il
aurait permis impunément de se préparer; qu'il obéissait donc à la
nécessité, non à son penchant, et insistait pour avoir les deux
bataillons wurtembergeois destinés à compléter la garnison de
Dantzig!--Nécessité! telle était, avons-nous dit, la pensée de
Napoléon, nécessité réelle, assurément, étant admis comme une
nécessité pour lui de se faire obéir sans délai, sans limite, sans une
seule restriction, par toutes les puissances de l'Europe, celles qui
étaient près et celles qui étaient loin, celles dont le concours
importait à ses desseins, et celles dont le concours, bien que
précieux, n'était pas indispensable, était même obtenu dans une
suffisante mesure, et, dans cette mesure, ne laissait quelque chose à
désirer qu'à son orgueil! Telle était la nécessité qu'on pouvait
invoquer pour cette guerre! Le roi de Wurtemberg, qui avait pour
Napoléon un penchant véritable, en recevant sa dernière lettre, et en
reconnaissant l'inutilité des remontrances, avait cessé de résister.
L'esprit rempli des plus sinistres pressentiments, il avait envoyé ses
deux bataillons.
[En marge: Négociations à Constantinople pour nouer une alliance avec
les Turcs.]
[En marge: Les Turcs, rassurés par la guerre qu'ils prévoient entre la
Russie et la France, se décident à ne point concéder la Moldavie et la
Valachie à la Russie, mais se montrent tout aussi décidés à refuser
leur alliance à la France.]
On venait de recevoir quelques nouvelles d'Orient, et d'apprendre
comment avaient été accueillies les premières ouvertures faites à
Constantinople. On avait sauvé la Moldavie et la Valachie, mais on
n'avait pu sitôt convertir les Turcs en alliés. Ceux-ci en effet, en
voyant la Russie obligée de rappeler une partie de ses forces,
s'étaient promis de ne rien céder pour avoir la paix avec elle, mais,
se défiant de nous autant que l'avait dit M. de Metternich, s'étaient
bien gardés d'écouter de notre part aucune proposition d'alliance.
Loin d'être disposés à se battre à nos côtés, ils étaient résolus à ne
se battre contre personne ni pour personne, convaincus qu'on voulait
se servir d'eux un moment pour les abandonner ensuite. Aussi
attendaient-ils avec impatience le jour où la Russie, serrée de près
par Napoléon, serait contrainte de traiter, pour conclure avec elle
une paix avantageuse, et ne considéraient comme avantageuse que celle
qui ne leur coûterait aucune partie de leur territoire. La Russie,
regardant cet avenir comme très-prochain, leur avait adressé une
proposition moyenne, celle de garder pour elle-même la Bessarabie et
la Moldavie en leur restituant la Valachie. Elle avait demandé en
outre l'indépendance de la Servie. Les Turcs, voyant venir l'heure où
la Russie ne pourrait plus laisser ses troupes sur le Danube,
repoussaient toutes ses offres, et réclamaient purement et simplement
le _status ante bellum_. Mais, aussi astucieux qu'ils accusaient leurs
ennemis de l'être, ils dissimulaient à la France leur ressentiment
secret, affectaient d'avoir tout oublié, d'être même prêts à s'allier
à elle, à condition qu'en preuve d'un sincère retour d'amitié les
armées françaises passeraient tout de suite la Vistule. Jusque-là ils
affectaient de douter d'un aussi grand revirement politique que celui
dont on leur parlait, bien qu'ils n'en doutassent nullement. Leur soin
à ne pas s'engager était tel, qu'ils éludaient même les ouvertures de
l'Autriche, ne se montraient pas moins évasifs avec elle qu'avec nous,
et n'hésitaient pas à lui dire qu'elle aussi les avait abandonnés
lorsqu'il lui avait convenu de le faire, qu'ils ne se regardaient donc
comme obligés envers personne, et que si elle redevenait leur alliée,
ce serait par obéissance pour Napoléon et non par amitié pour eux. Il
y avait en ce moment dans leur langage une sorte de persiflage qui
prouvait, avec tout le reste de leur conduite, que s'ils perdaient
sous le rapport de cette énergie sauvage à laquelle ils avaient dû
jadis leur grandeur, ils gagnaient chaque jour sous le rapport de la
finesse politique. Triste progrès pour eux que de devenir des Grecs,
des Grecs tels que ceux auxquels ils avaient enlevé Constantinople en
1453!
M. de Metternich n'avait donc pas auprès d'eux plus de crédit que la
diplomatie française. Les empêcher de livrer la Moldavie et la
Valachie aux Russes était un résultat acquis; mais les faire battre
contre les Russes pour les Français et les Autrichiens était un
résultat plus qu'improbable.
[Date en marge: Juin 1811.]
[En marge: Affaires intérieures.]
Tandis qu'il préparait ses alliances comme ses armées pour la grande
guerre du Nord, différée mais malheureusement inévitable, Napoléon,
avec son ordinaire activité d'esprit, tâchait d'expédier ses affaires
intérieures, afin de ne laisser aucun embarras derrière lui lorsqu'il
serait obligé de s'absenter pour un temps dont on ne pouvait prévoir
la durée. Il avait voulu, ainsi que nous l'avons dit, réunir le
concile duquel il attendait la fin des querelles religieuses, le jour
même du baptême du Roi de Rome. Il lui semblait convenable de joindre
à tous les corps de l'État, convoqués autour du berceau de son fils,
l'Église catholique elle-même, et de faire consacrer par celle-ci le
titre de Roi de Rome donné à l'héritier du nouvel empire. Soit que
cette espèce d'engagement répugnât aux évêques, déjà rendus à Paris
pour la plupart, soit que la raison alléguée fût sincère, ils
prétendirent que le plus grand nombre d'entre eux étaient trop âgés
pour suffire à la fatigue d'une double cérémonie dans le même jour, et
la réunion du concile fut remise au dimanche qui devait suivre le
baptême. Les évêques ne purent donc assister au baptême
qu'individuellement, et non point en un corps représentant l'Église.
[En marge: Baptême du Roi de Rome.]
Le 9 juin fut choisi pour la cérémonie solennelle du baptême du Roi de
Rome. Tout avait été mis en oeuvre pour que cette cérémonie fût digne
de la grandeur de l'Empire et des vastes destinées promises au jeune
roi. Le 8 juin au soir Napoléon se transporta de Saint-Cloud à Paris,
entouré d'un cortége magnifique, à peu près comme celui dont il avait
donné le spectacle aux Parisiens en venant célébrer son mariage au
Louvre. Un an s'était à peine écoulé, et déjà il avait un héritier, et
il pouvait dire avec orgueil que la Providence lui accordait tout ce
qu'il désirait avec la ponctualité d'une puissance soumise. Elle ne
l'était pas, hélas, et devait le lui prouver bientôt! Mais il semblait
qu'elle lui prodiguât tous les bonheurs, comme pour rendre plus grande
la faute d'en abuser, et plus terrible le châtiment que cette faute
entraînerait. Le 8 juin au soir, il vint à Paris, suivi des rois de sa
famille, de Joseph, qui avait pris ce prétexte pour se soustraire aux
horreurs de la guerre d'Espagne, de Jérôme, qui avait quitté son
royaume pour assister à cette solennité, du duc de Wurzbourg, envoyé
par l'empereur d'Autriche pour le représenter au baptême de son
petit-fils. Napoléon avait eu en effet l'attention délicate de prier
son beau-père d'être parrain de l'auguste enfant, et l'empereur
François, pressé de complaire à son redoutable gendre, avait accepté
la qualité de parrain, et chargé le duc de Wurzbourg d'en remplir pour
lui les fonctions. Toute la population de Paris était accourue
au-devant du superbe cortége, déjà consolée en partie des souffrances
commerciales de cette année par un retour marqué d'activité
industrielle, et par les immenses commandes de la liste civile et de
l'administration de la guerre. Elle aimait d'ailleurs ce gage nouveau
de durée accordé par le ciel à une grandeur inouïe, qui était
non-seulement celle d'un homme, mais celle de la France, et si elle
avait des jours de vif mécontentement contre Napoléon, c'était
justement lorsqu'il semblait mettre cette grandeur en péril. Elle
l'applaudit encore, quoique l'enthousiasme ne fût plus celui des
premiers temps, elle l'applaudit, toujours saisie et séduite quand
elle le voyait, toujours émerveillée de sa fortune et de sa gloire,
toujours entraînée aussi comme toute population par le mouvement des
grandes fêtes. Paris rayonnait de mille feux; tous les théâtres
étaient ouverts gratis à la foule empressée; les places publiques
étaient couvertes des dons offerts au peuple de Paris par l'heureux
père du Roi de Rome, et ce qui ne contribuait pas peu à la
satisfaction générale, c'est que le renvoi de la guerre à une année
faisait espérer qu'elle pourrait être évitée. Des bruits de paix
complétaient la joie de ces belles fêtes.
[En marge: Magnifique cérémonie.]
Le lendemain 9, jour de dimanche, Napoléon, accompagné de sa femme et
de sa famille, conduisit son fils à Notre-Dame, l'église du sacre, et
le présenta aux ministres de la religion. Cent évêques et vingt
cardinaux, le Sénat, le Corps législatif, les maires des bonnes
villes, les représentants de l'Europe, remplissaient l'enceinte sacrée
où l'enfant impérial devait recevoir les eaux du baptême. Quand le
pontife eut achevé la cérémonie et rendu le Roi de Rome à la
gouvernante des enfants de France, madame de Montesquiou, celle-ci le
remit à Napoléon, qui, le prenant dans ses bras et l'élevant au-dessus
de sa tête, le présenta ainsi à la magnifique assistance avec une
émotion visible, qui devint bientôt générale. Ce spectacle remua tous
les coeurs. Quelle profondeur dans le mystère qui entoure la vie
humaine! Quelle surprise douloureuse, si, derrière cette scène de
prospérité et de grandeur, on avait pu apercevoir tout à coup tant de
ruines, tant de sang et de feux, et les flammes de Moscou, et les
glaces de la Bérézina, et Leipzig, Fontainebleau, l'île d'Elbe,
Sainte-Hélène, et enfin la mort de cet auguste enfant à vingt ans,
dans l'exil, sans une seule des couronnes aujourd'hui accumulées sur
sa tête, et tant d'autres révolutions encore qui devaient relever sa
famille après l'avoir abattue! Quel bienfait de la Providence d'avoir
caché à l'homme son lendemain! Mais quel écueil aussi pour sa prudence
chargée de deviner ce lendemain, et de le conjurer à force de sagesse!
En quittant la métropole au milieu d'une multitude immense, Napoléon
se rendit à l'hôtel de ville, où un banquet impérial était préparé.
Sous les gouvernements absolus, on flatte volontiers le peuple dans
certaines occasions, et la ville de Paris notamment a souvent reçu de
ses maîtres des caresses qui ne les engageaient guère. C'est dans son
sein que Napoléon avait voulu célébrer la naissance de son fils, et
c'est dans son sein qu'il passa cette journée. Les habitants de Paris
admis à la fête purent le voir assis à table, la couronne en tête,
entouré des rois de sa famille et d'une foule de princes étrangers,
prenant son repas en public comme les anciens empereurs germaniques,
successeurs des empereurs d'Occident! Éblouis par ce spectacle
resplendissant, les Parisiens applaudirent, se flattant encore que la
durée se joindrait à la grandeur et la sagesse à la gloire! Ils
faisaient bien de se réjouir, car ces joies étaient les dernières du
règne! Hélas, à partir de cette époque, nos récits ne seront plus
qu'un long deuil.
Les jours suivants, des fêtes de toute nature succédèrent à celles du
premier jour, car en cette circonstance Napoléon désira prolonger
autant que possible les manifestations de la joie publique. Mais la
terrible destinée, qui dispose de la vie des plus grands comme des
plus humbles des mortels, et les pousse sans relâche au but assigné à
leur carrière, ne voulut pas lui laisser prendre longtemps haleine.
Les plus graves affaires étaient là profondément emmêlées les unes aux
autres, se succédant sans interruption, et réclamant sans un moment de
retard son attention tout entière. Le dimanche 9 juin, il avait fait
baptiser son fils, le dimanche 16 juin, il fallut convoquer le
concile.
[En marge: Convocation du concile.]
[En marge: Examen préalable des questions que fait naître cette
convocation.]
On a vu au commencement de ce livre les motifs qui avaient décidé
Napoléon à réunir un concile. Une commission ecclésiastique composée
de prélats, une commission civile composée de personnages politiques
considérables, et comprenant entre autres le prince Cambacérès,
avaient examiné et résolu comme il suit les questions nombreuses et
graves que faisait naître la réunion d'une pareille assemblée.
[En marge: Peut-on convoquer un concile sans la présence du Pape?]
D'abord pouvait-on former un concile sans la volonté et la présence du
Pape? L'histoire de l'Église à cet égard ne laissait aucun doute,
puisqu'il y avait eu des conciles convoqués par les empereurs contre
les papes, pour condamner des pontifes indignes, et d'autres convoqués
par des papes contre des empereurs oppresseurs de l'Église. D'ailleurs
le bon sens, qui est la lumière la plus sûre en matière religieuse
comme en toute autre, disait en effet que l'Église ayant eu à se
sauver elle-même, et y ayant réussi avec un rare discernement, tantôt
contre des papes prévaricateurs, tantôt contre des empereurs abusant
de leur puissance, il fallait bien qu'elle pût se constituer
indépendamment de ceux qu'elle devait contenir ou punir.
[En marge: Le faut-il oecuménique ou national?]
Fallait-il former un concile oecuménique, c'est-à-dire général, ou
seulement un concile national? Un concile général aurait eu plus
d'autorité, aurait convenu davantage à la politique et à l'imagination
grandiose de Napoléon. Mais bien que Napoléon possédât dans son empire
ou dans les États alliés la plus grande partie de la chrétienté, il
restait trop de prélats en dehors de sa puissance, en Espagne, en
Autriche, dans quelques portions de l'Allemagne et de la Pologne, pour
braver l'inconvénient de leur absence ou de leur opposition.
Très-probablement ils ne seraient pas venus, ils auraient protesté
contre la formation d'un concile, et tout de suite infirmé la
légitimité de celui qu'on aurait tenu. En convoquant un concile
exclusivement national, qui comprendrait les évêques de l'Empire
français, ceux de l'Italie et d'une partie de l'Allemagne, on devait
composer une assemblée des plus imposantes, et qui suffisait
parfaitement pour résoudre les questions qu'on avait à lui soumettre.
[En marge: Quelles questions faut-il soumettre au concile?]
S'il avait fallu lui donner à résoudre l'immense question de la
souveraineté temporelle des papes, de leur séjour à Rome ou à Avignon,
avec une dotation de deux millions et leur dépendance du nouvel empire
d'Occident, un concile oecuménique aurait eu seul le pouvoir de
statuer, et en tout cas il est douteux qu'on eût jamais trouvé une
assemblée de prélats, quelque terrifiés qu'ils fussent, qui approuvât
la spoliation du patrimoine de Saint-Pierre, et consentît à retrancher
le chef de l'Église de la liste des souverains. Mais Napoléon se
serait bien gardé de toucher à ces questions. Dans l'état des choses,
que lui fallait-il? Pourvoir au gouvernement des Églises, en obtenant
l'institution canonique des évêques nommés par lui. C'est en refusant
cette institution, et en contrariant, à défaut de cette institution,
l'expédient des _vicaires capitulaires_, que le Pape tenait en quelque
sorte Napoléon en échec, et arrêtait tout court la marche de son
gouvernement. Si au contraire on pouvait au moyen d'une décision
imposée au Pape, ou approuvée par lui, s'assurer l'institution
canonique, et empêcher qu'elle ne fût une arme dans les mains de
l'Église romaine pour entraver l'administration des diocèses,
Napoléon sortait d'embarras, car ne voulant rien entreprendre contre
les dogmes de l'Église, voulant tout laisser comme dans le passé sous
le rapport du spirituel, favoriser même le développement de la
religion, il n'avait point à craindre un schisme. Il espérait bien que
les affaires religieuses étant tirées par la régularisation de
l'institution canonique de l'ornière où elles étaient versées pour
ainsi dire, le Pape captif, voyant tout aller, et aller bien, sans son
concours, sans sa souveraineté, finirait par accepter la nouvelle
situation qu'on lui avait proposée.
Le mode de nomination et d'institution canonique des évêques n'étant
point uniforme dans les différents pays, et surtout ayant varié avec
la marche des siècles, soulevait une question de discipline locale
qu'un concile national pouvait résoudre, pour la France et l'Italie
bien entendu, et cette solution suffisait à Napoléon, car le Pape
était alors dépossédé de l'arme dont il se servait pour tout arrêter.