trompant. Elle n'avait fait à l'Angleterre qu'une déclaration de
guerre fictive; elle lui avait fermé ses ports, mais en lui laissant
ouvert le principal d'entre eux, le mieux placé, celui de Gothenbourg.
Ce port, situé dans le Cattégat, vis-à-vis des rivages de la
Grande-Bretagne, à l'entrée d'un golfe profond, se présentait avec des
commodités infinies pour l'étrange système de contrebande imaginé à
cette époque. C'était dans ce golfe de Gothenbourg et dans les îles
dont il est parsemé que la contrebande anglaise s'était retirée,
depuis qu'elle avait quitté l'île d'Héligoland devant la menace d'une
expédition préparée par le maréchal Davout. La flotte de guerre
anglaise, sous l'amiral Saumarez, stationnait ou à l'île d'Anholt, ou
dans les divers mouillages du golfe de Gothenbourg. À l'abri du
pavillon britannique, des centaines de bâtiments de commerce versaient
sans aucun déguisement sur la côte de Suède leurs marchandises de
toute nature, sucres, cafés, cotons, produits de Birmingham et de
Manchester. Ces marchandises, mises là en entrepôt, s'échangeaient
successivement contre des produits du Nord, tels que bois, fers,
chanvres, grains appartenant à la Russie, à la Suède, à la Prusse, à
l'Allemagne, quelquefois aussi contre des soies brutes d'Italie, et
ensuite étaient transportées dans toute la Baltique sous divers
pavillons soi-disant neutres, et particulièrement sous le pavillon
américain. De petites divisions anglaises, composées de frégates et de
vaisseaux de 74, escortaient les bâtiments voués à ce commerce, les
menaient à travers les Belts afin d'éviter le Sund, les garantissaient
des corsaires français, danois, hollandais, et les convoyaient
jusqu'aux approches de Stralsund, de Riga, de Revel, de Kronstadt. Un
signal convenu, consistant dans une girouette placée sur le grand mât
de ces bâtiments, les faisait reconnaître, comme un mot d'ordre dans
une ville de guerre, et les distinguait de tous ceux qui auraient
voulu se glisser au milieu des convois. Sous ce rapport, Napoléon
avait raison de dire que les neutres, même ceux qui portaient
légitimement le pavillon des États-Unis, étaient complices des
Anglais. Mais le principal aboutissant de ce commerce sur le continent
était le port de Stralsund, dans la Poméranie suédoise. Introduits
dans ce port comme marchandises suédoises, les produits anglais
avaient libre accès en Allemagne depuis la paix de la France avec la
Suède. Un gros commissionnaire du pays avait expédié jusqu'à mille
chariots de ces marchandises.
C'est ainsi que les Suédois éludaient les conditions de leur paix avec
la France. Ils avaient poussé le soin pour ce trafic jusqu'à disposer
autour de Gothenbourg un cordon de cavalerie, lequel, sous prétexte
d'épidémie, empêchait qui que ce fût d'approcher, et de voir des
milliers de ballots de contrebande étalés sous des tentes, ainsi qu'un
grand nombre d'officiers anglais venant manger des vivres frais et se
consoler à terre des ennuis de leurs longues croisières. Divers agents
envoyés par le maréchal Davout ayant réussi à percer le cordon qui ne
couvrait d'autre épidémie que celle de la contrebande, avaient entendu
parler les langues russe et allemande, mais surtout la langue
anglaise, dans ce vaste établissement improvisé par le génie du
commerce interlope.
[En marge: Difficultés de la succession à la couronne, ajoutées à
toutes celles qui compliquent la situation de la Suède.]
[En marge: Le duc de Sudermanie, devenu roi, et se trouvant sans
enfant, adopte le duc d'Augustenbourg.]
De tels faits cachés un moment ne pouvaient être longtemps ignorés de
Napoléon. De plus, une complication récente était venue ajouter de
nouvelles singularités à cette étrange situation. Le duc de
Sudermanie, oncle de Gustave IV, n'avait point d'enfants. Le plus
simple eût été d'adopter pour héritier le fils du roi détrôné. Mais
les gens de cour composant le parti du prince déchu, quelques-uns de
leurs chefs surtout, avaient eu l'art de se rendre odieux à la Suède.
Parmi les principaux on comptait le comte de Fersen, nom qui avait
déjà figuré dans notre révolution, la comtesse de Piper, la reine
enfin, épouse du roi régnant, et affichant des passions peu conformes
à sa nouvelle situation. Il n'était aucune méchante pensée, aucun
sinistre projet, qu'on ne fût disposé à imputer à ce parti, et, vu la
haine qu'il inspirait, il était devenu impossible de rétablir
l'hérédité dans la famille des Vasa, en prenant pour roi futur le fils
du roi détrôné, enfant fort innocent des folies de son père. Dans cet
embarras, le nouveau roi Charles XIII avait adopté un prince danois,
duc d'Augustenbourg, et beau-frère du roi de Danemark. La couronne de
Danemark était elle-même menacée de déshérence, car le roi de Danemark
n'avait point de descendant direct. Beaucoup de gens sensés en Suède,
voyant à Stockholm et à Copenhague deux trônes destinés à être bientôt
vacants, voyant la déchéance progressive de leur patrie, menacée sur
terre par la Russie, sur mer par l'Angleterre, pensaient que pour la
relever il fallait revenir à la fameuse réunion des trois royaumes
scandinaves, qui avait pu laisser de pénibles souvenirs dans le passé,
mais qui dans l'avenir pouvait seule assurer l'indépendance et la
grandeur de ces royaumes. Ils pensaient en outre que cette réunion des
trois couronnes et l'alliance de la France, trop éloignée pour avoir
aucun mauvais projet contre la Suède, et fortement intéressée à son
indépendance continentale et maritime, constituaient la véritable
politique suédoise. Cette politique était la vraie, c'était celle que
les Suédois devaient désirer, et celle aussi que l'Europe devait
souhaiter aux Suédois. Malheureusement, bien qu'un certain instinct
national secondât les gens éclairés qui l'avaient embrassée, chez les
paysans, qui formaient l'ordre libéral, l'union de Calmar rappelait de
fâcheux souvenirs, et l'idée qu'on se faisait du roi régnant de
Danemark, prince sévère et dur, tout occupé de détails militaires,
n'était pas de nature à les ramener. Le duc de Sudermanie devenu roi
de Suède, penchant tout à fait pour cette politique aussi sage que
profonde, s'en était approché en louvoyant, pour ainsi dire. N'osant
pas en effet adopter pour héritier le roi de Danemark lui-même, il
avait adopté le beau-frère de ce roi, appelé à monter plus tard sur le
trône de Danemark.
[En marge: Mort subite du duc d'Augustenbourg.]
Le duc d'Augustenbourg, destiné ainsi à porter un jour les trois
couronnes du Nord, n'avait rien pour séduire, mais tout pour se faire
estimer. Il était froid, appliqué aux affaires, et fort occupé de ce
qui concernait l'armée. N'ayant pas eu encore assez de temps pour
conquérir les penchants du peuple suédois resté indécis à son égard,
il fut subitement emporté par un accident imprévu et extraordinaire.
Il était à cheval occupé à passer une revue, lorsque tout à coup on le
vit tomber et demeurer sans mouvement. On accourut, il était mort.
Rien n'annonçait un attentat, et il fut bien prouvé qu'une cause
naturelle avait seule amené ce malheur. Mais le peuple suédois, se
prenant tout à coup d'une vive sympathie pour ce prince sitôt frappé,
se persuada qu'un crime intéressé l'avait enlevé à son amour
naissant. Avec la violence ordinaire aux passions populaires, on
chercha et on désigna les coupables, bien innocents du reste de ce
crime: c'étaient, disait-on, le comte de Fersen, la comtesse de Piper,
la reine, et tout le parti de l'ancienne cour. On proféra contre eux
d'atroces menaces, qui ne furent malheureusement pas des menaces sans
effet. Quelques jours après, le comte de Fersen, conduisant en vertu
de la charge qu'il occupait à la cour le deuil du prince défunt,
souleva par sa présence une affreuse tempête. Assailli, enveloppé par
la populace, il fut traîné dans les rues et égorgé.
[En marge: Opinions diverses relativement à la désignation d'un
successeur à la couronne.]
[En marge: Au milieu du conflit d'idées soulevé par la difficulté de
choisir un successeur à la couronne, quelques esprits tournent les
yeux vers la France.]
Toute la Suède frémit de ce forfait populaire, et sentit davantage le
danger de sa situation. Les hommes éclairés, le roi Charles XIII en
tête, à mesure que les événements s'aggravaient, inclinaient davantage
vers l'union des trois royaumes, et ils étaient tentés de faire un pas
de plus dans le sens de cette politique, soit en adoptant le cousin du
roi de Danemark, le prince Christian, destiné à lui succéder, soit en
allant droit au but, et en adoptant le roi de Danemark lui-même. Il
est certain qu'à changer de dynastie, le mieux eût été de le faire
pour rétablir la grandeur et l'indépendance des trois couronnes de
Suède, de Norvége et de Danemark. Aller jusqu'au roi de Danemark était
bien hardi, à cause de sa réputation de dureté d'abord, à cause de
l'orgueil suédois ensuite, car la Suède aurait bien voulu imposer son
roi au Danemark ou à la Norvége, et se les adjoindre pour ainsi dire,
mais elle n'eût pas voulu se donner au Danemark en se donnant à son
roi, vieille et éternelle difficulté de cette union, chacun des trois
États consentant bien à absorber les deux autres, mais non point à
s'unir fraternellement à eux! Choisir le prince Christian, appelé plus
tard à succéder au trône de Danemark, semblait une politique plus
prudente, et tout aussi bien dirigée vers le but désiré. On pouvait se
tenir encore un peu plus loin du but en adoptant le duc
d'Augustenbourg, frère du prince mort, et moins rapproché du trône que
le prince Christian. Mais au milieu de ce conflit d'idées et de
sentiments, quelques esprits, dont le nombre s'accroissait tous les
jours, avaient tourné leurs vues d'un autre côté. Beaucoup de Suédois,
inclinant vers la France par penchant pour les idées de la révolution
française, par enthousiasme militaire, et aussi par ce vieil instinct
qui porta toujours la France et la Suède l'une vers l'autre, avaient
pensé qu'on ferait bien de s'adresser à celui qui en Europe élevait ou
renversait les trônes, à Napoléon. On éprouvait pour lui en Suède
quelque chose de ce qu'on avait éprouvé en Espagne avant la révolution
de Bayonne, c'est-à-dire un mélange inouï d'admiration,
d'entraînement, de confiance pour son génie militaire et civilisateur.
Excepté son blocus continental, tout plaisait en lui, et cet importun
blocus lui-même, on se flattait de l'éluder ou d'en être dispensé.
S'adresser à l'empereur des Français pour en obtenir ou l'un de ses
parents, ou l'un de ses capitaines, était une pensée plus populaire
encore que celle de réunir en un seul les trois royaumes scandinaves,
et qui allait surtout au génie belliqueux des Suédois.
[En marge: Message secret du roi régnant à Napoléon pour le consulter
sur le choix d'un successeur.]
Le roi régnant, porté vers le système de l'union des trois couronnes,
mais sentant aussi profondément le besoin de s'appuyer sur la France,
avait dépêché un homme de confiance auprès de Napoléon, avec une
lettre dans laquelle il lui disait que sa tendance était de travailler
à l'union des trois couronnes, que c'était à ses yeux la meilleure des
politiques, que toutefois il ne voulait rien faire sans consulter
l'arbitre de l'Europe, le puissant empereur des Français; que si cet
arbitre approuvait une telle manière de voir, il prendrait son
successeur dans la famille des princes de Danemark, en s'approchant
plus ou moins du but auquel on tendait suivant les circonstances, mais
que si au contraire Napoléon voulait étendre sa main tutélaire sur la
Suède, lui accorder ou un prince de sa famille, ou l'un des guerriers
illustrés sous ses ordres, la Suède l'adopterait avec transport.
L'envoyé secret du roi était chargé d'insister pour que Napoléon
donnât lui-même un roi aux Suédois.
Napoléon avait été plus embarrassé que flatté de ce message. Il
n'était pas assez satisfait de ce système rénovateur des couronnes,
consistant à mettre sur les trônes qui vaquaient ou qu'il faisait
vaquer, tantôt des frères, tantôt des beaux-frères, et après les
frères et beaux-frères des maréchaux, pour y persister surtout à cette
distance. Il venait d'éprouver qu'il fallait soutenir à grands frais
ces rois de création récente, qui malgré ce qu'ils coûtaient
résistaient autant au moins que les anciens rois, parce qu'ils étaient
obligés de se faire les instruments des résistances de leurs peuples,
accrues encore par la présence de royautés étrangères. Il ne tenait
donc pas à se mettre sur les bras de nouvelles difficultés de ce
genre. De plus, il avait donné assez d'ombrages à l'Europe par la
création de départements français à Hambourg et à Lubeck, sans y
ajouter par l'élévation au trône de Suède d'un prince français, qui
peut-être serait bientôt un ennemi. Recouvrant toute la justesse et la
profondeur de son esprit dès que ses passions ne l'égaraient plus, il
aimait mieux voir les trois couronnes du Nord se renforcer contre la
Russie et contre l'Angleterre par leur union, que se procurer à
lui-même le vain plaisir d'amour-propre d'élever en Europe une
nouvelle royauté française. Du reste, on avait si peu indiqué
jusqu'alors le prince français qui pourrait être appelé au trône de
Suède, que le choix possible n'avait exercé aucune influence sur cette
excellente disposition.
[En marge: Sage réponse de Napoléon indiquant une préférence pour
l'élection d'un prince danois, et pour l'union des trois royaumes
scandinaves.]
Napoléon avait donc répondu sur-le-champ qu'il n'avait ni prince ni
général à offrir aux Suédois, qu'il n'ambitionnait rien en ce moment
ni pour sa famille ni pour ses lieutenants; que l'Europe d'ailleurs en
pourrait être offusquée, et que la politique qui, plus tôt ou plus
tard, avait en vue la réunion des trois couronnes du Nord, était à ses
yeux la meilleure, et la plus digne du prince habile qui régnait à
Stockholm; qu'il ne demandait au surplus à la Suède que d'être une
fidèle alliée de la France, et de l'aider contre l'Angleterre en
exécutant ponctuellement les lois du blocus continental.
[En marge: Sur la réponse de Napoléon, le roi de Suède se décide à
adopter le duc d'Augustenbourg, frère du prince défunt.]
[En marge: Opposition du roi de Danemark, sollicitant l'adoption pour
lui-même.]
Cette réponse arrivée, le roi Charles XIII n'avait plus hésité à
suivre son penchant. N'osant pas toutefois s'y livrer entièrement,
il avait résolu d'adopter le frère du prince mort, le duc
d'Augustenbourg. Le parti révolutionnaire et militaire qui avait
renversé les Vasa, ne voulant ni d'un Vasa ni du roi de Danemark
réputé dur et absolu, avait poussé Charles XIII à ce choix, qui
n'était après tout que la répétition de sa première adoption. Mais un
nouvel incident avait compliqué encore une fois cette élection déjà si
traversée. Le roi de Danemark, Frédéric VI, aspirant à la réunion des
trois couronnes, aspirant surtout à la voir s'accomplir immédiatement
sur sa tête, avait défendu au duc d'Augustenbourg d'accepter
l'adoption dont il venait d'être honoré, et, par une démarche
publique, faite en termes nobles et pleins de franchise, avait, dans
l'intérêt, disait-il, des trois peuples, sollicité l'adoption de
Charles XIII.
[En marge: Ces nouvelles difficultés ramènent les Suédois vers l'idée
d'adopter un prince français.]
La réunion si hardiment présentée, et particulièrement sous les traits
d'un roi de Danemark, qui non-seulement offensait l'orgueil suédois,
mais par son caractère vrai ou supposé effrayait les nombreux
partisans des idées nouvelles, avait causé une sorte de soulèvement
général, et la confusion des esprits était devenue plus grande que
jamais. Dans cette étrange situation, qui s'était prolongée pendant
toute l'année 1810, l'opinion, toujours plus flottante et plus
perplexe, s'était de nouveau tournée vers Napoléon, sans parvenir à
pénétrer ses desseins. Pourquoi, disaient beaucoup de Suédois,
principalement parmi les militaires, pourquoi Napoléon ne veut-il pas
étendre vers nous sa main puissante? Pourquoi ne nous donne-t-il pas
un prince ou un général à lui? Le brave peuple suédois ne lui
semblerait-il pas digne d'un tel sort?...--Ils parlaient même avec
une certaine amertume des gens de commerce, qui, tous asservis à leurs
intérêts, craignaient pour les tristes raisons tirées du blocus
continental de rendre plus complète l'intimité avec la France. Cette
disposition, chaque jour accrue par l'embarras qu'on éprouvait, était
bientôt devenue générale.
[En marge: Quelques Suédois ayant eu des relations avec le prince de
Ponte-Corvo, ancien général Bernadotte, pensent à lui.]
En pensant et parlant ainsi, on cherchait le prince ou le général que
Napoléon pourrait désigner au choix des Suédois. Il y en avait un, le
maréchal Bernadotte, homme de guerre et prince, allié à la famille
impériale par sa femme, soeur de la reine d'Espagne, qui avait
séjourné quelque temps sur les frontières de Suède, et contracté des
relations avec plusieurs Suédois. À l'époque où il se trouvait dans
ces parages, il était chargé de menacer la Suède d'une expédition qui
devait partir du Jutland et seconder les Russes en Finlande; mais il
avait reçu sous main l'ordre de ne point agir. Se targuant volontiers
des mérites qui n'étaient pas les siens, il s'était fait valoir auprès
des Suédois de son inaction, comme si elle avait été volontaire,
tandis qu'elle était commandée. Caressant en tous lieux tout le monde,
par un vague instinct d'ambition qu'éveillaient tous les trônes
vacants ou pouvant vaquer, il s'était fait des amis dans la noblesse
suédoise, dont les goûts étaient militaires. Sachant tour à tour
flatter les autres et se vanter lui-même, il avait conquis quelques
enthousiastes qui voyaient en lui un prince accompli. C'était donc
l'ancien général Bernadotte dont quelques meneurs prononçaient le nom,
comme d'un parent cher à Napoléon, comme d'un militaire qui lui avait
rendu d'immenses services, et qui vaudrait à la Suède, outre un grand
éclat, toute la faveur de la France.
[En marge: Silence obstiné de Napoléon.]
Cette idée s'était rapidement propagée, et on avait fait de nouveaux
efforts pour arracher à l'oracle qui se taisait une réponse qu'il ne
voulait pas donner. Un dernier incident, singulier comme tous ceux qui
devaient signaler cette révolution dynastique, était survenu
récemment, et n'était pas de nature à éclaircir les doutes des
Suédois. Notre chargé d'affaires, M. Désaugiers, venait d'être
destitué pour s'être prêté avec un personnage suédois à une
conversation de laquelle on aurait pu conclure que la France penchait
pour l'union des trois couronnes. Ce soin à désavouer une pensée qui
pourtant était la sienne, prouvait à quel point la France tenait à ne
pas manifester son opinion. Que désirait-elle donc?
[En marge: Le roi de Suède, n'osant se prononcer, présente aux États
trois candidats, le duc d'Augustenbourg, le roi de Danemark, le prince
de Ponte-Corvo.]
[En marge: Les États choisissent à la presque unanimité le duc
d'Augustenbourg.]
Dans ce cruel embarras, le roi ayant à faire enfin une proposition au
comité des États assemblés, avait présenté trois candidats: le duc
d'Augustenbourg, le roi de Danemark et le prince de Ponte-Corvo
(Bernadotte). Le comité des États, sous l'influence de M.
d'Adlersparre, chef du parti révolutionnaire et militaire qui avait
détrôné Gustave IV, avait adopté comme la résolution la plus sage, la
moins hasardeuse, bien que dirigée clairement dans le sens de la bonne
politique, l'adoption du duc d'Augustenbourg, frère du prince défunt.
Ce candidat avait eu onze voix, le prince de Ponte-Corvo une seule. On
espérait bien vaincre ainsi l'opposition que le roi de Danemark avait
mise à l'acceptation du duc d'Augustenbourg.
[En marge: Un envoyé secret du prince de Ponte-Corvo survient, et en
expliquant le silence de la France au profit de ce prince, amène une
révolution dans l'élection.]
[En marge: Le prince de Ponte-Corvo élu à l'improviste.]
Les choses en étaient là, lorsqu'il était arrivé tout à coup un ancien
négociant français, établi longtemps à Gothenbourg où il n'avait pas
été heureux dans son commerce, et qui était dans un moment pareil un
excellent agent d'élections à employer. Envoyé par le prince de
Ponte-Corvo avec des lettres, avec des fonds, il avait mission de tout
mettre en oeuvre pour soutenir le candidat français. En quelques
instants les bruits les plus étranges avaient circulé. Sans montrer ni
des ordres ni des instructions du cabinet français qu'on n'avait
point, on s'était mis à dire partout qu'il fallait avoir l'esprit bien
peu pénétrant pour ne pas découvrir la véritable pensée de la France,
pensée qu'elle était obligée de taire par des ménagements politiques
faciles à deviner, mais pensée évidente, certaine, dont on était sûr,
et qui n'était autre que l'élévation au trône de Suède du prince de
Ponte-Corvo, cet illustre général, ce sage conseiller, l'inspirateur
de Napoléon dans ses plus belles campagnes et ses plus grands actes
politiques. On demandait de tous côtés comment on avait l'intelligence
assez paresseuse pour ne pas comprendre cette pensée, et ne pas voir
le motif du silence apparent, affecté même, auquel la France était
condamnée? Cette comédie, jouée avec beaucoup d'art, avait
parfaitement réussi. Personne n'avait voulu passer pour un esprit
obtus, incapable de pénétrer la pensée profonde de Napoléon; tout le
monde y avait cru, à tel point qu'en quelques heures la nouvelle
opinion envahissant le gouvernement et les États, le roi avait été
obligé de revenir sur la présentation qu'il avait faite, le comité
électoral sur le vote qu'il avait émis, et qu'en une nuit le prince de
Ponte-Corvo avait été présenté, et élu à la presque unanimité, prince
royal, héritier de la couronne de Suède. Cet étrange phénomène, qui
devait élever au trône la seule des royautés napoléoniennes qui se
soit soutenue en Europe, prouvait deux choses, à quel point l'opinion
en Suède était puissante en faveur d'une royauté d'origine française,
et combien il faut peu de temps pour faire éclater une opinion, quand
elle est générale quoique comprimée, et momentanément dissimulée!
[En marge: Accueil digne et réservé de Napoléon au prince de
Ponte-Corvo, successeur désigné au trône de Suède.]
[En marge: Napoléon approuve le choix des Suédois, et donne au nouvel
élu les moyens de se présenter convenablement en Suède.]
Mais tout devait être bizarre dans cette révolution. Tandis que
l'agent secret, auteur de ce brusque revirement électoral, était parti
de Paris, Napoléon, averti de son départ, et se doutant qu'il
abuserait du nom de la France, avait chargé le ministre des affaires
étrangères de le désavouer[6], désaveu qui était arrivé trop tard à
Stockholm. Le prince choisi pour être allié de la France (on verra
bientôt comment il le fut) était élu. Napoléon, en apprenant cette
élection, sourit avec une sorte d'amertume, comme s'il avait pénétré
dans les profondeurs de l'avenir. Il n'en parla du reste qu'avec
indifférence, ayant en sa force une foi absolue, et regardant
l'ingratitude qu'il prévoyait comme l'un des ornements de la carrière
d'un grand homme. Il reçut avec hauteur et douceur l'ancien général
Bernadotte, qui venait solliciter une approbation indispensable en
Suède; il lui dit qu'il était étranger à son élévation, car sa
politique ne lui permettait pas de s'en mêler, mais qu'il y voyait
avec plaisir un hommage rendu à la gloire des armées françaises, qu'il
était au surplus bien assuré que le maréchal Bernadotte, officier de
ces armées, n'oublierait jamais ce qu'il devait à sa patrie; que dans
cette confiance il agréait l'élection faite par les Suédois, et que ne
voulant pas qu'un Français fît à l'étranger une figure qui ne serait
pas digne de la France, il avait ordonné à M. Mollien de lui compter
tous les fonds dont il aurait besoin[7]. Après ce discours, Napoléon
avait reconduit le nouvel élu avec une dignité gracieuse mais froide
jusqu'à la porte de son cabinet.
[Note 6: J'écris ceci d'après la lettre de désaveu existant
aux archives des affaires étrangères.]
[Note 7: M. de Talleyrand, témoin de cette entrevue, m'a
lui-même raconté plus d'une fois les détails que je rapporte
ici.]
[En marge: Attitude du nouvel élu envers les partis qui divisent la
Suède.]
Le prince de Ponte-Corvo, qui ne songeait alors à se présenter en
Suède qu'entouré de la faveur de Napoléon, avait reçu de M. Mollien un
million, et était parti sans délai pour Stockholm, où il avait été
accueilli avec transport. Sur-le-champ il s'était attaché à flatter
tous les partis, prenant avec chacun un visage différent, avec
l'ancienne cour affichant la manière d'être du vieil aristocrate de
l'armée du Rhin qui se faisait appeler Monsieur quand ailleurs on
s'appelait citoyen; avec le parti libéral celle d'un ancien général
fidèle à la République qu'il avait servie; enfin avec les secrets
partisans de l'Angleterre, dont la classe commerçante était remplie,
laissant percer toute la haine qu'il nourrissait au fond du coeur
contre Napoléon, l'auteur de sa fortune.
Pour quelque temps ces rôles si contradictoires étaient possibles, et
devaient réussir jusqu'au moment où ils feraient place à un seul,
celui d'un ennemi irréconciliable de la France, dernier rôle qu'un
déplorable à-propos devait faire réussir à son tour, lorsque
éclaterait contre nous l'orage de la haine universelle. Allant au plus
pressé, cherchant quelque chose à donner tout de suite à l'orgueil
suédois, le prince royal de Suède, avec une précipitation de nouveau
venu, avait imaginé de faire au ministre de France une ouverture
étrange, et qui prouvait quelle idée il se formait de la fidélité
politique.
[En marge: Pour se populariser en Suède, le nouveau prince royal
propose à Napoléon de lui céder la Norvége.]