contentant de ne prendre part à aucune de ses manifestations, écrivait
les lettres les plus amicales à sa fille, aimait à apprendre d'elle
qu'elle était satisfaite de son sort, encourageait son ministre à
traiter lentement et prudemment avec la France, consentait tout
d'abord à aider celle-ci en Turquie, car il s'agissait là d'empêcher
les Russes d'obtenir les provinces du Danube, et permettait qu'on lui
donnât à espérer l'alliance de l'Autriche dans le cas de nouvelles
complications européennes, à condition toutefois de solides avantages.
Mais tout en entrant à ce point dans les intentions de son gendre, il
voulait qu'on ne cessât pas de lui conseiller la paix, car, il faut le
reconnaître à sa louange, ce sage empereur, ayant vu la guerre
entraîner tant de maux dans ce siècle, aimait mieux la paix le
laissant tel qu'il était, que la guerre pouvant lui restituer quelque
chose de ce qu'il avait perdu.
[En marge: M. de Metternich.]
Du reste M. de Metternich entrait profondément dans cette politique,
mais l'action engage souvent plus qu'on ne veut, et il penchait de
notre côté peut-être un peu plus que l'empereur, parce qu'obligé
d'avoir tous les jours sa main dans la nôtre, il ne lui était pas
facile de l'y mettre à demi.--Ne vous inquiétez pas, disait-il à M.
Otto, de tout ce qui se débite à la cour. Les femmes sont ainsi
faites: il faut qu'elles parlent, et elles parlent suivant la mode du
jour. Laissons-les dire, et faisons les affaires.--Il expliquait
ensuite ce qu'il entendait par les bien faire. Ce ministre, l'un des
plus grands qui aient dirigé la politique autrichienne, adonné au luxe
et aux plaisirs du monde, ayant le goût de parler, de disserter,
d'enseigner, mais sous des formes dogmatiques cachant une finesse
profonde, professant la sincérité, la pratiquant souvent, et, entre
beaucoup de qualités éminentes, ayant celle de n'accorder aux passions
qui l'entouraient que des satisfactions en paroles, mais ne se
laissant conduire en réalité que par l'intérêt de son pays grandement
entendu, esprit supérieur, en un mot, appelé à exercer pendant
quarante années une influence immense sur l'Europe, ce ministre disait
à M. Otto, avec un singulier mélange d'abandon, de cordialité, de
confiance en lui-même:--Laissez-moi faire, et tout ira bien. Votre
maître veut en toute chose aller trop vite. À Constantinople vous ne
commettez que des fautes. Vous croyez trop que les Turcs sont des
brutes à mener avec le bâton. Ces brutes sont devenues aussi fines que
vous. Elles voient les spéculations dont elles sont l'objet de la part
de tout le monde, et de votre part notamment. Elles savent que vous
les avez livrées aux Russes en 1807, que maintenant vous les voudriez
reprendre pour vous en servir contre ces mêmes Russes. Elles vous
détestent, sachez-le, et tout ce que vous leur dites va en sens
contraire de vos désirs. Tenez-vous en arrière, soyez réservés à
Constantinople, et nous arracherons des mains des Russes la riche
proie que vous avez eu l'imprudence de leur abandonner. Fiez-vous-en à
moi, et les Turcs ne céderont pas la Moldavie et la Valachie. Mais, de
grâce, montrez-vous le moins possible. Tout conseil qui vient de vous
est suspect à Constantinople.--Ces avis aussi sages que profonds
révélaient un état de choses malheureusement trop vrai. Quand on
arrivait à parler des probabilités de guerre avec la Russie, M. de
Metternich conseillait fort la paix, disant que tout grand qu'était
l'empereur Napoléon, la fortune pourrait bien le trahir, car elle
avait trahi bien des grands hommes; que toutes les chances sans aucun
doute étaient en sa faveur; que cependant il valait mieux ne pas
mettre sans cesse au jeu; que si par bonheur l'empereur Napoléon
pensait ainsi, lui M. de Metternich ne demandait pas mieux que de
s'entremettre, de servir de médiateur auprès de la Russie, et que
probablement il réussirait; que quant à l'Autriche elle était obligée
de se ménager beaucoup, qu'elle était extrêmement fatiguée, qu'elle
avait grand besoin de repos, et que pour l'entraîner à servir la
France dans une guerre qui contrariait l'inclination de la nation
autrichienne, il fallait un prix digne d'un tel effort, et capable de
fermer la bouche à tous les mécréants de la politique actuelle.--
Ces paroles et d'autres finement mêlées aux plus hautes théories
indiquaient clairement qu'avec une province on aurait une armée
autrichienne, comme avec la Finlande on avait eu jadis une armée
russe. Mais M. Otto à Vienne, M. de Bassano à Paris, avaient ordre de
s'envelopper d'autant de nuages que M. de Metternich, dès qu'il serait
question de l'Illyrie ou de la Pologne, et de dire que la guerre
ordinairement était féconde en conséquences, qu'on ne pouvait faire à
l'avance la distribution du butin, mais qu'avec Napoléon, les alliés
qui lui étaient utiles n'avaient jamais perdu leurs peines.
[En marge: Dispositions de la cour de Prusse.]
[En marge: Élévation de M. de Hardenberg au poste de principal
ministre.]
[En marge: Système militaire de la Prusse, imaginé pour échapper aux
stipulations secrètes du traité de Tilsit.]
[En marge: Sociétés secrètes allemandes.]
En Prusse la politique n'était point aussi calculée, elle était
triste et découragée. M. de Hardenberg, qu'on avait toujours réputé
ennemi de la France, avait sollicité et obtenu de Napoléon
l'autorisation de devenir le principal ministre de la Prusse. Le roi
avait demandé qu'on lui laissât prendre ce ministre, disant qu'il
était homme d'esprit, le seul peut-être dont il pût se servir
utilement dans les circonstances, qu'avec lui on pourrait opérer les
réformes indispensables, et payer à la France ce qu'on lui devait.
Napoléon ne regardant plus comme ennemi un personnage qui se faisait
recommander de la sorte, et fort sensible surtout à l'espérance d'être
payé par la Prusse, avait consenti à laisser arriver M. de Hardenberg
au ministère, et celui-ci en effet avait opéré quelques réformes
utiles, adopté quelques mesures dictées par un esprit libéral, comme
d'égaliser l'impôt, d'ouvrir l'accès des grades à tous les officiers
de l'armée, ce qui avait offusqué les uns, enchanté les autres,
satisfait le plus grand nombre, et ce que M. de Hardenberg avait
présenté à Napoléon comme une imitation française, au parti germanique
comme l'une de ces réformes qui devaient attacher les masses au
gouvernement du roi, et fournir un jour les moyens financiers et
militaires d'affranchir l'Allemagne. M. de Hardenberg et les ministres
prussiens avaient imaginé pour l'armée un expédient, converti depuis
en système permanent pour la Prusse, c'était d'avoir beaucoup de
soldats en paraissant en avoir peu. On doit se souvenir qu'un article
secret du traité de Tilsit défendait que la Prusse eût plus de 42
mille hommes sous les drapeaux. Pour échapper à cet article, on avait
choisi ce qu'il y avait de meilleur dans l'armée prussienne, et on en
avait composé les cadres; puis on faisait passer dans ces cadres le
plus d'hommes qu'on pouvait, on les instruisant le plus vite, le mieux
possible, et en les renvoyant ensuite dans leurs champs pour en
appeler d'autres qu'on s'appliquait à former à leur tour. On comptait
ainsi avoir au besoin 150 mille hommes au lieu de 42 mille, chiffre
fixé par les traités. On gardait au dépôt du régiment les armes et les
habits des soldats provisoirement renvoyés dans leurs champs, et on
espérait que grâce à la haine inspirée à la nation prussienne par ses
malheurs, ces soldats, retenus à peine un an sous les drapeaux, se
comporteraient dans l'occasion comme les troupes les plus aguerries.
L'avenir devait justifier cet espoir. Les coeurs, en effet, étaient
remplis en Prusse d'une haine inouïe contre la France. Toute la
jeunesse des classes élevées, toute celle des classes moyennes, nobles
et bourgeois, prêtres et philosophes, se réunissaient dans des
sociétés secrètes qui prenaient divers noms, _Ligue de la vertu_,
_Ligue germanique_, sociétés dans lesquelles on promettait de n'aimer
que l'Allemagne, de ne vivre que pour elle, d'oublier toute différence
de classe ou de province, de ne plus admettre qu'il y eût des nobles
et des non nobles, des Saxons, des Bavarois, des Prussiens, des
Wurtembergeois, des Westphaliens, de repousser toutes ces
distinctions, de ne reconnaître que des Allemands, de ne parler que la
langue de l'Allemagne, de ne porter que des tissus fabriqués chez
elle, de ne consommer que des produits sortis de son sein, de n'aimer,
cultiver, favoriser que l'art allemand, de consacrer enfin toutes ses
facultés à l'Allemagne seule. Ainsi le patriotisme exalté de
l'Allemagne s'enfonçait dans l'ombre et le mystère, satisfaisant à la
fois en cela un besoin de la situation, et un penchant du génie
germanique.
[En marge: Embarras du roi de Prusse et de M. de Hardenberg.]
[En marge: Projet des patriotes allemands d'échapper au joug de la
France au moyen d'une sorte de trahison.]
[En marge: La prudence et la bonne foi du roi de Prusse répugnent à ce
projet.]
Le roi et M. de Hardenberg, placés sur ce volcan, étaient en proie à
de cruelles perplexités. Le roi par scrupule, comme l'empereur
d'Autriche par prudence, inclinait à ne pas rompre avec Napoléon, car
il s'était engagé à lui par les plus solennelles protestations de
fidélité, dans l'espérance de sauver les débris de sa monarchie. M. de
Hardenberg, dans une position assez semblable à celle de M. de
Metternich, cherchait de quel côté il pourrait trouver pour son pays
le plus d'avantages. Le parti allemand exalté lui en voulant de son
changement apparent de conduite, et de quelques rigueurs obligées
envers les associations secrètes, était prêt toutefois à lui
pardonner, à condition qu'il devînt l'instrument d'une perfidie toute
patriotique, dont personne ne se faisait conscience à Berlin. Cette
perfidie consistait à prendre prétexte de la situation menaçante de
l'Europe pour armer, et armer très-activement, à parler d'alliance à
Napoléon afin qu'il tolérât ces armements, à offrir, à promettre, à
signer même cette alliance s'il le fallait, puis, le moment venu, à
s'enfoncer dans la Vieille-Prusse avec 150 mille hommes, et à se
joindre aux Russes pour accabler les Français, tandis que l'Allemagne
tout entière se soulèverait sur leurs derrières. Sans examiner la
légitimité d'une pareille politique, et en admettant qu'il est
beaucoup permis à qui veut affranchir son pays, il y avait bien à dire
contre cette politique du point de vue de la prudence. La Prusse
pouvait en effet perdre à ce redoutable jeu les restes de son
existence. Le roi, M. de Hardenberg et quelques esprits sages le
craignaient, et appelaient folie une telle conduite. Pour tâcher de
les amener à leurs vues, les membres ardents du parti germanique
répandaient mille bruits alarmants, et cherchaient à leur persuader
que Napoléon avait l'intention d'enlever le roi et la monarchie
elle-même par une subite irruption sur Berlin, ce qui était tout à
fait faux, mais ce qui aurait pu se réaliser pourtant, si la Prusse
avait commis quelque imprudence, car Napoléon, recevant de son côté
des avis tout aussi inquiétants, se tenait sur ses gardes, et avait
ordonné au maréchal Davout de se porter sur Berlin au premier danger.
[En marge: Projet moyen adopté par le roi et par M. de Hardenberg pour
forcer Napoléon à mieux traiter la Prusse.]
[En marge: Projet d'une alliance avec la France.]
Poursuivis ainsi des plus sinistres fantômes, le roi et M. de
Hardenberg avaient adopté en partie le plan qu'on leur conseillait,
moins la perfidie, qui répugnait à la droiture du roi comme à sa
prudence. Ils avaient résolu d'armer, et ils avaient armé réellement
au moyen de l'expédient que nous avons fait connaître, et bien qu'ils
se fussent strictement renfermés dans l'effectif de 42 mille hommes,
néanmoins ils en pouvaient réunir en peu de temps 100 ou 120 mille.
Mais s'ils pouvaient équivoquer sur le chiffre vrai des troupes
disponibles, il leur était impossible de cacher certains préparatifs,
comme ceux par exemple qui se faisaient dans les places restées à la
Prusse. Napoléon tenait bien les forteresses les plus importantes de
l'Oder, Glogau, Custrin, Stettin, et en outre les deux plus
importantes de la Vistule, Thorn et Dantzig, mais le roi
Frédéric-Guillaume avait encore en sa possession Breslau, Neisse,
Schweidnitz, dans la haute Silésie, Spandau vers le confluent de la
Sprée et du Havel, Graudentz sur la Vistule, Colberg sur le littoral
de la Poméranie, Pillau sur le Frische-Haff, sans compter Koenigsberg,
la capitale de la Vieille-Prusse, et il avait déployé une grande
activité dans les travaux de ces places, surtout dans ceux de Colberg
et de Graudentz. On employait plus particulièrement à titre d'ouvriers
les vieux soldats dont la conservation était importante, et qu'on
gardait ainsi sous la main au delà des 42 mille hommes permis par les
traités. L'intention du roi et de M. de Hardenberg, quand ils ne
pourraient plus dissimuler ces armements, était de les avouer, d'en
dire le motif, qui était le projet imputé à Napoléon de commencer la
guerre contre la Russie par la suppression des restes de la monarchie
prussienne, de parler en gens désespérés, et de placer la France dans
l'alternative ou d'accepter leur alliance sincère, au prix d'une
garantie solennelle de leur existence et de diverses restitutions
territoriales, ou de les avoir pour ennemis acharnés, luttant jusqu'au
dernier homme pour la défense de leur indépendance. C'était après tout
la politique la moins chanceuse, bien qu'elle eût ses dangers; et
quant à la proposition d'alliance, elle s'explique de la part du roi
et de M. de Hardenberg par l'opinion générale alors en Europe, que
vouloir combattre Napoléon était une folie. Avec une telle manière de
penser, tout en détestant dans Napoléon l'oppresseur de l'Allemagne,
le roi et son ministre croyaient plus sage de s'allier à lui, de
refaire en le secondant la situation de la Prusse, de la refaire aux
dépens de n'importe qui, plutôt que de s'exposer à être détruit
définitivement.
[En marge: Significations de Napoléon à la Prusse afin d'obtenir la
cessation de ses armements.]
Les choses en étaient arrivées à un tel point qu'il fallait parler
clairement, car de part et d'autre dissimuler était devenu impossible.
Napoléon, en effet, averti de tous côtés, avait ordonné au maréchal
Davout de se tenir sur ses gardes, de se préparer à pousser la
division Friant sur l'Oder, afin de couper au roi de Prusse et à son
armée la retraite sur la Vistule, afin de l'enlever lui et la majeure
partie de ses troupes au premier acte inquiétant, et avait en outre
prescrit à ce maréchal de tenir prêts trois petits parcs de siége pour
prendre en quelques jours Spandau, Graudentz, Colberg et Breslau. Ces
ordres donnés, il avait enjoint à M. de Saint-Marsan, qui était
ambassadeur de France, d'avoir une explication péremptoire avec le
cabinet de Berlin, de lui demander sous forme d'ultimatum le
désarmement immédiat et complet, et si cet ultimatum n'était pas
accepté, de se retirer en livrant au bras du maréchal Davout la
monarchie du grand Frédéric. Ces détails suffisent pour montrer quelle
gravité prenaient de tous côtés les événements.
[En marge: Ce qui se passe en Danemark et en Suède.]
[En marge: Embarras, souffrances et fidélité du Danemark.]
Il s'était passé et il se préparait des événements non moins graves
dans le voisinage de la Prusse, c'est-à-dire en Danemark et en Suède.
Le Danemark, astreint comme tout le reste du littoral européen aux
lois du blocus continental, était fidèle à ces lois autant qu'on
pouvait l'attendre d'un État allié défendant la cause d'autrui, car
bien que le Danemark regardât la cause des neutres comme la sienne, au
point où en étaient venues les choses la cause des neutres avait
malheureusement disparu dans une autre, celle de l'ambition de
Napoléon. Le Danemark, composé d'îles, ayant une partie de sa fortune
dans d'autres îles situées au delà de l'Océan, ne pouvait vivre que de
la mer, et quoiqu'il s'agît de la mer dans la querelle soulevée,
trouvait dur, pour l'avoir libre un jour, d'en être si complétement
privé aujourd'hui. Mais la probité naturelle du gouvernement et du
pays, le souvenir du désastre de Copenhague, la haine contre les
Anglais, le courage du prince régnant, sa dureté même, tout concourait
à faire du Danemark l'allié le plus fidèle de la France dans la grande
affaire du blocus continental. Cependant, bien que l'esprit général
fût dans ce sens, l'infidélité de quelques individus, la souffrance de
quelques autres, entraînaient plus d'un manquement. Altona surtout,
placé à quelques pas de Hambourg, servait encore aux communications
avec l'Angleterre. Les négociants de Hambourg, devenus Français malgré
eux, et comme tels soumis aux rigoureuses lois du blocus, exposés de
plus à l'inflexible sévérité du maréchal Davout, craignant (ce qui
arrivait quelquefois) qu'on ne vînt visiter leurs livres de commerce
pour savoir s'ils entretenaient des relations avec l'Angleterre,
n'avaient gardé à Hambourg que la résidence de leurs familles, et
avaient à Altona leurs comptoirs, leurs livres, leurs registres de
correspondance. Ils passaient la journée à Altona pour y vaquer à
leurs affaires, et la soirée à Hambourg pour vivre dans leurs
familles. Ils se servaient surtout de la poste d'Altona pour leur
correspondance, n'osant se fier à celle de Hambourg, et quoique le roi
de Danemark secondât franchement Napoléon, il n'avait pu admettre que
la police française, avec ses ingénieuses persécutions, s'introduisît
en Danemark. Le maréchal Davout réclamait, mais en vain. Le zèle du
roi de Danemark ne pouvait égaler le sien, bien que par le caractère
ce roi ne fût pas loin de ressembler à l'illustre maréchal. Au moyen
des corsaires et de la contrebande, que secondait si bien la forme du
pays, le Holstein s'était rempli de denrées coloniales, et Napoléon,
agissant à son égard comme à l'égard de la Hollande, avait essayé de
vider ce dépôt en accordant aux denrées coloniales deux mois pour
entrer dans l'Empire au droit de 50 pour cent. La combinaison avait
réussi, et avait produit sur ce point seulement 30 millions de
perception. Le Holstein s'était vidé, et n'était plus un magasin de
produits coloniaux anglais. La contrebande de ce côté était donc
presque supprimée. Le Danemark nous avait fourni de plus trois mille
marins excellents pour la flotte d'Anvers. On ne pouvait donc pas
demander mieux à ce brave peuple pour la cause maritime, lorsqu'elle
était d'ailleurs compliquée d'intérêts si étrangers par suite de la
politique conquérante de Napoléon.
[En marge: Liaison des affaires du Danemark avec celles de la Suède.]
Un motif, il faut le dire, contribuait à sa fidélité, c'était la
crainte de la Suède, et sous ce rapport il trouvait le prix de sa
conduite dans la fidélité de Napoléon envers lui. La Suède ayant perdu
la Finlande par l'extravagance de son roi plus encore que par
l'insuffisance de ses armes, avait la coupable pensée de s'en
dédommager en prenant à plus faible qu'elle, c'est-à-dire en enlevant
la Norvége au Danemark. Napoléon sur ce point s'était montré
inflexible. Mais pour comprendre cette autre complication européenne,
il faut connaître une nouvelle révolution qui s'était passée depuis
quelques mois en Suède, le pays qui, après la France, était alors le
plus fertile en révolutions.
[En marge: Situation de la Suède depuis la révolution qui a expulsé
Gustave IV du trône.]
On a vu précédemment comment le peuple suédois, fatigué des folies de
Gustave IV qui lui avaient fait perdre la Finlande, s'était débarrassé
par une révolution militaire de ce monarque insensé. C'était le
troisième prince de ce temps atteint d'aliénation mentale. Chaque pays
avait pourvu selon ses institutions à cette défaillance de l'autorité
suprême. En Russie, on avait assassiné Paul Ier; en Angleterre, on
avait respectueusement placé Georges III sous une tutelle de famille,
par une simple délibération du Parlement; en Suède, un corps d'armée
révolté avait ôté à Gustave IV son épée et son sceptre. Depuis lors,
Gustave IV errait en maniaque à travers l'Europe, exposé à la pitié de
toutes les nations, et obtenant du reste partout les égards dus au
malheur, tandis que son oncle, le duc de Sudermanie, devenu roi sans
l'avoir recherché, régnait à Stockholm aussi sagement que le
permettaient les difficultés du temps. Sur sa demande, Napoléon avait
accordé la paix à la Suède, à condition qu'elle se mettrait
immédiatement en guerre avec l'Angleterre, qu'elle fermerait ses
ports au commerce britannique, et qu'elle adopterait tous les
règlements du blocus continental. Ainsi, pour avoir la paix avec la
Russie et avec la France, la Suède avait été obligée d'abandonner la
Finlande à la première, et de sacrifier son commerce à la seconde. À
ce prix elle avait recouvré la Poméranie suédoise, à laquelle elle
tenait par un vieux préjugé national qui lui faisait voir dans cette
province son pied-à-terre sur le continent, comme si un nouveau
Gustave-Adolphe ou un nouveau Charles XII avaient dû y descendre pour
vaincre Wallenstein ou Pierre le Grand. À ce prix encore elle avait
recouvré ses relations commerciales avec le continent; mais que
servait de les recouvrer, si en acquérant la faculté d'introduire des
marchandises de tout genre dans l'Europe continentale, elle perdait
par la guerre avec l'Angleterre la faculté de les recevoir? À
l'inconvénient d'être bloquée par terre, elle substituait celui d'être
bloquée par mer. Le malade n'avait donc fait que se retourner sur son
lit de douleur. Il est vrai qu'il avait changé de place, espèce de
soulagement momentané qui trompe la souffrance et fait passer le temps
à celui qui souffre.
[En marge: Moyens par lesquels la Suède élude les conditions de la
paix conclue avec la France.]
[En marge: Établissement de contrebande anglaise créé à Gothenbourg,
pour remplacer celui d'Héligoland.]