qui la grâce séduisante de l'empereur Alexandre avait agi, mais pas
jusqu'à lui faire écrire autre chose que la vérité, M. de Caulaincourt
ayant à son tour répondu, et dit à son auguste interlocuteur
qu'effectivement on armait en France, mais qu'on armait parce qu'il
armait lui-même, lui ayant parlé des ouvrages qui s'exécutaient sur la
Dwina et sur le Dniéper, du mouvement des troupes de Finlande, de
celui des troupes de Turquie, Alexandre se voyant découvert, s'en
était tiré par un entier déploiement de franchise, qu'il pouvait du
reste se permettre sans inconvénient, car il était vrai qu'il n'avait
pris ses premières précautions qu'à la suite de nombreux avis venus de
Pologne et d'Allemagne, et lui-même d'ailleurs n'était pas fâché qu'on
sût qu'il était préparé à se bien battre.--Vous prétendez que j'arme,
avait-il dit à M. de Caulaincourt, et je suis loin de le nier; j'arme
en effet, je suis prêt, tout à fait prêt, et vous me trouverez disposé
à me défendre énergiquement. Et que penseriez-vous de moi si j'avais
agi autrement, si j'avais été assez simple, assez oublieux de mes
devoirs, pour laisser mon pays exposé à la volonté si prompte, si
exigeante et si redoutable de votre maître? Mais je n'ai armé que
lorsque des avis sûrs, infaillibles, dont, bien entendu, je n'ai pas
à vous révéler la source, m'ont appris qu'on mettait Dantzig en état
de défense, qu'on augmentait la garnison de cette ville, que les
troupes du maréchal Davout s'accroissaient et se concentraient, que
les Polonais, les Saxons avaient ordre de se tenir prêts; qu'on
achevait Modlin, qu'on réparait Thorn, qu'on approvisionnait
enfin toutes ces places. Ces avis reçus, voici ce que j'ai
fait...--Conduisant alors par la main M. de Caulaincourt dans un
cabinet reculé où étaient étalées ses cartes, Alexandre avait ajouté:
J'ai ordonné des travaux défensifs non pas en avant, mais en arrière
de ma frontière, sur la Dwina et le Dniéper, à Riga, à Dunabourg, à
Bobruisk, c'est-à-dire à une distance du Niémen presque égale à celle
qui sépare Strasbourg de Paris. Si votre maître fortifiait Paris,
pourrais-je m'en plaindre? Et quand il porte ses préparatifs si en
avant de ses frontières, ne puis-je pas armer si en arrière des
miennes, sans être accusé de provocation? Je n'ai pas tiré des
divisions entières de Finlande, mais seulement rendu aux divisions de
Lithuanie les régiments qu'on leur avait enlevés pour la guerre contre
les Suédois; j'ai envoyé à l'armée les bataillons de garnison, et
changé l'organisation de mes dépôts. J'augmente ma garde, ce dont vous
ne me parlez pas, et ce que je vous avoue, et je tâche de la rendre
digne de la garde de Napoléon. J'ai enfin ramené cinq de mes divisions
de Turquie, ce dont je suis loin de faire un mystère, ce dont au
contraire je fais un grief contre vous, car vous m'empêchez ainsi de
recueillir le fruit convenu de notre alliance, fruit bien modique en
comparaison de vos conquêtes; en un mot, je ne veux pas être pris au
dépourvu. Je n'ai pas d'aussi bons généraux que les vôtres, et surtout
je ne suis, moi, ni un général ni un administrateur comme Napoléon;
mais j'ai de bons soldats, j'ai une nation dévouée, et nous mourrons
tous l'épée à la main plutôt que de nous laisser traiter comme les
Hollandais ou les Hambourgeois. Mais, je vous le déclare sur
l'honneur, je ne tirerai pas le premier coup de canon. Je vous
laisserai passer le Niémen sans le passer moi-même. Croyez-moi, je ne
vous trompe point, je ne veux pas la guerre. Ma nation, quoique
blessée des allures de votre empereur à mon égard, quoique alarmée de
vos empiétements, de vos projets sur la Pologne, ne veut pas plus la
guerre que moi, car elle en sait le danger; mais attaquée elle ne
reculera point.--
M. de Caulaincourt ayant répété au czar que, en dehors de la guerre,
il y avait des choses qui pouvaient égaler la gravité de la guerre
elle-même, que le projet secret de se rapprocher de l'Angleterre après
la conquête des provinces danubiennes, de rétablir le commerce russe
avec elle, serait jugé par Napoléon comme non moins dangereux que des
coups de canon, Alexandre avait été aussi prompt à s'expliquer sur ce
sujet que sur les autres.--Me rapprocher, avait-il dit, de
l'Angleterre après l'arrangement des affaires de Turquie, je n'y pense
pas! Après la guerre de Turquie, après avoir ajouté la Finlande, la
Moldavie, la Valachie à mon empire, je considérerai la tâche militaire
et politique de mon règne comme accomplie. Je ne veux plus courir de
nouveaux hasards, je veux jouir en paix de ce que j'aurai acquis, et
m'occuper de civiliser mon empire au lieu de m'attacher à l'agrandir.
Or, pour me rapprocher de l'Angleterre, il faudrait me séparer de la
France, et courir la chance d'une guerre avec elle, que je regarde
comme la plus dangereuse de toutes! Et pour quel but? pour servir
l'Angleterre, pour venir à l'appui de ses théories maritimes, qui ne
sont pas les miennes? Ce serait insensé de ma part. La guerre de
Turquie finie, je veux demeurer en repos, dédommagé de ce que vous
aurez acquis par ce que j'aurai acquis moi-même, très-insuffisamment
dédommagé, disent les adversaires de la politique de Tilsit, mais,
suffisamment à mes yeux. Je resterai fidèle à cette politique, je
resterai en guerre avec l'Angleterre, je lui tiendrai mes ports
fermés, dans la mesure toutefois que j'ai fait connaître et dont il
m'est impossible de me départir. Je ne puis pas, en effet, je vous
l'ai dit, je vous le répète, interdire tout commerce à mes sujets, ni
leur défendre de frayer avec les Américains. Il entre bien ainsi
quelques marchandises anglaises en Russie, mais vous en introduisez au
moins autant chez vous par vos licences, et surtout par votre tarif
qui les admet au droit de 50 pour cent. Je ne puis pas me gêner plus
que vous ne vous gênez vous-mêmes. J'ai besoin, en persistant dans une
alliance que vous ne prenez aucun soin de populariser en Russie, de ne
pas la rendre intolérable à mes peuples par un genre de dévouement que
vous n'y apportez point, et qui n'est pas nécessaire du reste pour
réduire l'Angleterre aux abois, comme elle y sera bientôt réduite si
vous ne lui créez pas vous-mêmes des alliés sur le continent. Il faut
donc nous en tenir à ces termes, car, je vous le déclare, la guerre
fût-elle à mes portes, sous le rapport des mesures commerciales, je
n'irai pas au delà. Quant aux autres points qui nous divisent, j'en ai
pris mon parti. Les Polonais sont bien bruyants, bien incommodes,
annoncent bien haut la prochaine reconstitution de la Pologne, mais je
compte sur la parole de l'Empereur à ce sujet, quoiqu'il m'ait refusé
la convention que j'avais demandée. Quant à Oldenbourg, j'ai besoin de
quelque chose qui ne soit pas dérisoire, non pour ma famille, que je
suis assez riche pour dédommager, mais pour la dignité de ma couronne.
Et à cet égard encore je m'en rapporte à l'empereur Napoléon. Je vous
ai dit, je vous répète, que, quoique blessé et embarrassé de ce qui
s'est passé dans le duché d'Oldenbourg, pour ce motif je ne ferai pas
la guerre.--
M. de Caulaincourt ayant insisté pour que l'empereur Alexandre
désignât lui-même l'indemnité qui pourrait lui convenir, il refusa de
nouveau de s'expliquer.--Où voulez-vous, lui dit-il, que je cherche
une indemnité? En Pologne? Napoléon dirait que je lui demande une
partie du duché de Varsovie, et que c'est pour la Pologne que je fais
la guerre. Aussi m'offrirait-il le duché tout entier que je le
refuserais. Demanderai-je cette indemnité en Allemagne? Il irait dire
aux princes allemands que je travaille à les dépouiller. Je ne puis
donc prendre l'initiative, mais je m'en fie à lui. Sauvons les
apparences, et je serai satisfait. Mon trésor complétera l'indemnité
si elle n'est pas suffisante.--
[En marge: Au moment de se séparer de M. de Caulaincourt, l'empereur
Alexandre redouble de soins pour lui.]
Alexandre, à mesure que le départ de M. de Caulaincourt approchait,
avait redoublé de soins pour cet ambassadeur, et, tout fin qu'il
était, avait évidemment manifesté dans ses épanchements avec lui ses
véritables dispositions. La grandeur de Napoléon était loin de lui
plaire, cependant il s'y résignait au prix de la Finlande, de la
Moldavie et de la Valachie. Il ne voulait pas, pour se rapprocher de
l'Angleterre, risquer avec la France une guerre dont la pensée le
faisait frémir, mais il ne voulait pas davantage sacrifier les restes
de son commerce, et pour ce motif seul il était capable de braver une
rupture. Sa nation, et par sa nation nous entendons surtout la
noblesse et la partie élevée de l'armée, le devinant sans qu'il
s'expliquât, l'approuvant cette fois entièrement, ne voulant pas la
guerre plus que lui, mais autant que lui, et aux mêmes conditions, ne
montrait aucune jactance, même aucune animosité, et disait tout haut
comme son empereur, avec une modestie mêlée d'une noble fermeté,
qu'elle savait ce que la guerre avec la France avait de grave, mais
que si on allait jusqu'à la violenter dans son indépendance elle se
défendrait, et saurait succomber les armes à la main. Il y avait déjà
une idée répandue dans tous les rangs de la nation, c'est qu'on ferait
comme les Anglais en Portugal, qu'on se retirerait dans les
profondeurs de la Russie, qu'on détruirait tout en se retirant, et que
si ce n'était point par les armes russes, ce serait au moins par la
misère que les Français périraient. Du reste, dans le langage, dans
l'attitude, rien n'était provocant, et M. de Caulaincourt ainsi que
les Français qui l'entouraient étaient accueillis partout avec un
redoublement de politesse.
[Date en marge: Mai 1811.]
La nouvelle de la naissance du Roi de Rome étant parvenue à
Saint-Pétersbourg avant l'arrivée de M. de Lauriston, Alexandre avait
envoyé tous les grands de sa cour complimenter l'ambassadeur de
France, et s'était comporté en cette circonstance avec autant de
franchise que de cordialité. M. de Caulaincourt désirait terminer sa
brillante, et, il faut le reconnaître, sa très-utile ambassade (car il
avait contribué à retarder la rupture entre les deux empires), par une
fête magnifique donnée à l'occasion de la naissance du Roi de Rome. Il
désirait naturellement que l'empereur Alexandre y assistât, et
celui-ci, devinant son désir, lui avait dit ces propres paroles:
Tenez, ne m'invitez pas, car je serais obligé de refuser, ne pouvant
aller danser chez vous lorsque deux cent mille Français marchent vers
mes frontières. Je vais me faire malade pour vous fournir un motif de
ne pas m'inviter, mais je vous enverrai toute ma cour, même ma
famille, car je veux que votre fête soit brillante, telle qu'elle doit
être pour l'événement que vous célébrez, et pour vous qui la donnez.
Votre successeur arrive, peut-être m'apportera-t-il quelque chose de
rassurant; alors, si nous parvenons à nous entendre, je prodiguerai à
votre maître et à vous les témoignages d'amitié les plus
significatifs.--
[En marge: Arrivée de M. de Lauriston à Saint-Pétersbourg, en mai
1811.]
[En marge: Brillant accueil que lui fait l'empereur Alexandre.]
Les choses se passèrent en effet à cette grande fête comme l'avait
annoncé l'empereur Alexandre, et toutes les convenances furent
sauvées. M. de Lauriston, fort impatiemment attendu, arriva enfin le 9
mai 1811 à Saint-Pétersbourg. M. de Caulaincourt le présenta
sur-le-champ à l'empereur Alexandre, qui l'accueillit avec une grâce
parfaite et une confiance flatteuse, sachant que sous le rapport des
dispositions amicales et véridiques il ne perdait rien au change.
Après quelques jours consacrés à des réceptions officielles pleines
d'éclat, Alexandre, tantôt en présence de M. de Caulaincourt, tantôt
en tête à tête, mit M. de Lauriston à la question pour ainsi dire,
afin d'en obtenir quelque éclaircissement satisfaisant sur les projets
de Napoléon; mais il n'en apprit rien que ne lui eût déjà dit M. de
Caulaincourt, que ne lui eût rapporté M. de Czernicheff, récemment
arrivé de Paris. Napoléon ne désirait point une rupture, mais il
armait parce qu'il avait appris l'arrivée en Lithuanie des divisions
de Finlande et de Turquie, parce qu'on remuait de la terre sur la
Dwina et le Dniéper, parce qu'on lui annonçait partout la guerre,
parce qu'il craignait qu'on ne la lui fît après l'arrangement des
affaires de Turquie, parce qu'on admettait les Américains dans les
ports de Russie, etc...--À ces redites, Alexandre ne put qu'opposer
d'autres redites, et répéter qu'il armait sans doute, mais uniquement
pour répondre aux armements de Napoléon; qu'il ne songeait nullement à
commencer une nouvelle guerre après l'arrangement des affaires de
Turquie; qu'il ne prendrait les armes que si on les prenait contre
lui; qu'il engageait sa parole d'homme et de souverain de ne point
agir autrement; qu'il recevait les Américains, parce qu'il ne pouvait
pas se passer de ce reste de commerce, et qu'engagé à Tilsit, non aux
décrets de Berlin ou de Milan qu'il ne connaissait point, mais au
droit des neutres, il était fidèle, plus fidèle que la France à ce
droit en admettant les neutres chez lui; qu'en un mot il était prêt à
désarmer, si on voulait convenir d'un désarmement réciproque.
[En marge: Départ de M. de Caulaincourt, et adieux que lui fait
l'empereur Alexandre.]
Après ces redites, qu'il fit entendre à M. de Lauriston comme il les
avait fait entendre tant de fois à M. de Caulaincourt, il reçut les
adieux de celui-ci, le serra même dans ses bras, le supplia de faire
connaître à Napoléon la vérité tout entière, pria M. de Lauriston, qui
était présent, de la répéter à son tour, en ajoutant avec tristesse
ces paroles caractéristiques: «Mais vous ne serez pas cru plus que M.
de Caulaincourt... On dira que je vous ai gagné, que je vous ai
séduit, et que, tombé dans mes filets, vous êtes devenu plus Russe que
Français...»--
[En marge: Opinion de M. de Lauriston après quelques semaines de
séjour à Saint-Pétersbourg, et conformité de cette opinion avec celle
de M. de Caulaincourt.]
M. de Caulaincourt partit pour Paris, et M. de Lauriston, après
quelques jours passés à Saint-Pétersbourg, écrivit au ministère
français qu'en sa qualité d'honnête homme il devait la vérité à son
souverain, qu'il était résolu à la lui dire, qu'il devait donc lui
déclarer que l'empereur Alexandre, préparé dans une certaine mesure,
ne voulait cependant pas la guerre, que dans aucun cas il n'en
prendrait l'initiative, qu'il ne la ferait que si on allait la porter
chez lui; que quant à Oldenbourg, il accepterait ce qu'on lui
donnerait, même Erfurt, bien que cette indemnité fût dérisoire, et que
pour l'amour-propre russe profondément blessé il serait bon de trouver
mieux; que relativement à la question commerciale, on obtiendrait plus
de rigueur dans l'examen des papiers des neutres, quoiqu'il y eût déjà
une certaine sévérité déployée à leur égard, puisque cent cinquante
bâtiments anglais avaient été saisis en un an; mais que la Russie
n'irait jamais jusqu'à se passer entièrement des neutres.--Je ne puis,
ajoutait M. de Lauriston, voir que ce que je vois, et dire que ce que
je vois. Les choses sont telles que je les expose, et si on ne se
contente pas des seules concessions qui soient possibles, on aura la
guerre, on l'aura parce qu'on l'aura voulue, et elle sera grave,
d'après tout ce que j'ai observé tant ici que sur ma route.--M. de
Czernicheff fut de nouveau envoyé à Paris pour répéter en d'autres
termes, mais avec les mêmes affirmations, exactement les mêmes choses,
et aussi pour continuer auprès des bureaux de la guerre un genre de
corruption dont il avait seul le secret dans la légation russe, et
auquel son gouvernement attachait un grand prix, parce qu'il en
obtenait les plus précieuses informations sur tous les préparatifs
militaires de la France.
[En marge: En revoyant MM. de Caulaincourt et de Czernicheff, en
recevant les affirmations de M. de Lauriston, Napoléon, au lieu d'y
voir la possibilité d'éviter la guerre, n'y aperçoit que la
possibilité de la différer et de se mieux préparer à la faire.]
Lorsque ces nouvelles explications parvinrent à Paris, par le retour
de MM. de Czernicheff et de Caulaincourt, par les lettres de M. de
Lauriston, Napoléon en conclut non point que la paix était possible,
s'il le voulait, mais que la guerre serait différée d'une année, car
évidemment les Russes ne prendraient pas l'initiative, puisqu'ils ne
l'avaient pas déjà prise après tout ce qu'il avait fait pour les y
provoquer, et évidemment aussi ils avaient de leur côté bien des
préparatifs à terminer, et voudraient avoir fini la guerre de Turquie
avant d'en commencer une autre; et comme Napoléon tenait à
n'entreprendre cette nouvelle campagne au Nord qu'avec des moyens
immenses, il ne fut pas fâché d'avoir encore une année devant lui,
soit pour préparer ses troupes, soit pour compléter son matériel, qui
constituait, avons-nous dit, la principale difficulté de sa prochaine
entreprise. Pourquoi son intelligence de la situation n'alla-t-elle
pas plus loin? pourquoi ne vit-il pas qu'il était possible
non-seulement de différer la rupture, mais de l'éviter? Ce fut encore
par la raison que nous avons donnée précédemment. Il avait tant de
fois éprouvé qu'après un premier refroidissement on en arrivait
inévitablement avec lui à la guerre, il avait vu tant de fois ses
ennemis cachés prêts à se rallier au premier ennemi patent qui osait
lever le masque; il voyait si bien dans la Russie l'ennemi vaincu mais
non pas écrasé, autour duquel se rallieraient les ressentiments de
l'Europe, qu'il se disait que tôt ou tard il aurait encore un conflit
avec elle, et dans la guerre probable apercevant tout de suite la
guerre déclarée, à ce point que sa propre prévoyance lui devenait un
piége, lisant profondément dans le coeur des autres sans même regarder
dans le sien, ne voyant pas que dans le rapide enchaînement de la
froideur à la brouille ouverte il entrait comme cause principale son
fougueux caractère, ne voyant pas qu'il dépendait de lui de briser ce
cercle fatal, en devenant un instant modéré, patient, tolérant pour
autrui, ne faisant aucune de ces salutaires réflexions, n'ayant
personne auprès de lui pour l'obliger à les faire, ne recevant aucun
avis utile ni de ses ministres, ni des corps de l'État, espèces de
fantômes destinés à représenter la nation et n'osant pas même avouer
ses plus cruelles souffrances, que livré entièrement à lui-même, il
résolut une seconde fois, on peut le dire, en mai 1811, la guerre de
Russie, en prenant cependant le parti de la différer. Toujours
promptement décidé, il fit dès la fin de mai ses dispositions en
conséquence, et donna ses ordres militaires, ses instructions
diplomatiques, avec la certitude absolue que la guerre de Russie
n'aurait lieu qu'en 1812, mais qu'elle aurait infailliblement lieu à
cette époque.
[En marge: Napoléon profite de ce que la guerre peut être différée
d'une année pour donner à ses préparatifs des proportions plus
considérables.]
N'ayant rien de caché pour le maréchal Davout, il lui écrivit
sur-le-champ que les événements étaient moins pressants[5], mais qu'il
ne renonçait à aucun de ses préparatifs, seulement que toutes les fois
qu'il y aurait un avantage, ou d'économie ou de bonne exécution, à
terminer une chose en quinze jours au lieu de huit, il fallait la
terminer en quinze; que son intention était d'avoir l'armée du Nord
prête pour le commencement de 1812, mais sur des proportions bien plus
considérables que celles qu'il avait d'abord établies. Ce n'était plus
de 300 mille hommes qu'il s'agissait maintenant; il voulait en réunir
200 mille dans la main du maréchal Davout sur la Vistule, en avoir 200
mille autres dans sa propre main sur l'Oder, avoir une réserve de 150
mille sur l'Elbe et le Rhin, une force égale à peu près dans
l'intérieur pour la sûreté de l'Empire, et envoyer encore des troupes
en Espagne au lieu d'en retirer. Napoléon contremanda le départ des
quatrièmes et sixièmes bataillons du maréchal Davout, décida qu'ils
seraient formés au dépôt parce qu'ils s'y organiseraient mieux, en
projeta même un septième, afin d'en avoir six en état de servir; il
revint sur la formation en bataillons d'élite ordonnée dans un moment
d'urgence pour les régiments stationnés en Hollande et en Italie, et
voulut même qu'il fût créé un quatrième et un sixième bataillon dans
chacun de ces régiments. Sans restreindre les achats de chevaux, en
les augmentant au contraire, il prescrivit de les faire plus lentement
pour les faire mieux, et entreprit l'organisation de ses immenses
charrois dans de plus vastes proportions, et sur un nouveau modèle,
que nous décrirons ailleurs. Il profita enfin du temps qui lui restait
pour composer autrement et plus grandement l'armée polonaise, et
envoya des fonds à Varsovie afin d'avoir, l'année suivante, les places
de Torgau, Modlin, Thorn, entièrement achevées et armées. En un mot,
loin de diminuer ses préparatifs, il leur donna tout à la fois plus de
lenteur et plus d'étendue, pour qu'ils fussent plus parfaits et plus
vastes.
[Note 5: Je rapporte ces faits en ayant sous les yeux les
lettres de Napoléon au maréchal Davout, au ministre de la
guerre, au roi de Saxe, au prince Poniatowski.]
[En marge: Napoléon songe à préparer ses alliances comme ses armées
pour la guerre prochaine.]
[En marge: Dispositions de l'Autriche à la veille de la guerre
généralement prévue de la France avec la Russie.]
[En marge: La cour.]
[En marge: La nation.]
[En marge: L'empereur.]
La diplomatie fut conduite d'après les mêmes vues. On avait sondé
l'Autriche, et on avait obtenu d'elle des réponses de nature à
inspirer confiance, pour peu qu'on aimât à se faire illusion. M. de
Metternich dirigeait le cabinet de Vienne, depuis la guerre de 1809.
Sa politique déclarée était la paix avec la France: ayant l'ambition
d'en tirer pour son pays quelque résultat éclatant, il aurait voulu
faire sortir de cette paix une espèce d'alliance, et de cette alliance
la restitution de l'Illyrie, qui, à cause de Trieste et de
l'Adriatique, était en ce moment ce que l'Autriche regrettait le plus.
C'est par ce motif que l'idée d'un mariage de Napoléon avec
Marie-Louise avait été accueillie avec tant d'empressement. Mais cette
politique trouvait à Vienne plus d'un contradicteur. La cour, ne se
croyant pas plus que de coutume enchaînée aux volontés du ministère,
obéissant comme toujours à ses passions, recevait les Russes, et en
général les mécontents quels qu'ils fussent, avec la plus grande
faveur, tenait le langage le moins mesuré à l'égard de la France, et
dans les nuages qui venaient de s'élever vers le Nord croyant
apercevoir de nouveaux orages, s'était mise à les appeler de ses
voeux, car dans les cours aussi bien que dans les rues, les mécontents
ont l'habitude de souhaiter les tempêtes. Avec un empressement qui ne
lui était pas ordinaire, la cour de Vienne avait fait accueil aux
écrivains. MM. Schlegel, Goethe, Wieland et d'autres encore, avaient
été attirés et reçus à Vienne avec beaucoup d'éclat. Il y avait alors
une manière détournée, et du reste fort légitime, de dire que
l'Allemagne devait bientôt se soulever contre la France, c'était de
célébrer, d'exalter ce qu'on appelait le génie germanique, de
proclamer sa supériorité sur le génie des autres peuples, d'ajouter
naturellement qu'il n'était pas fait pour vivre humilié, vaincu,
esclave, et d'annoncer son réveil éclatant et prochain. En brûlant
beaucoup d'encens devant les écrivains illustres que nous venons de
nommer, la société de Vienne n'avait pas voulu indiquer autre chose;
et cette aristocratie, plus élégante que spirituelle, avait flatté
les gens d'esprit à force de haïr la France. La nation autrichienne,
fatiguée de la guerre, se défiant des imprudences de son aristocratie,
ne demandant pas mieux que d'être vengée des Français, mais l'espérant
peu, imitait son sage et malicieux souverain, qui, entre les
courtisans et les ministres, ne se prononçait pas, laissait parler les
courtisans qui parlaient suivant son coeur, et agir les ministres qui
agissaient selon sa prudence. On se doutait bien à Vienne que la
guerre ne tarderait pas d'éclater entre la France et la Russie, et
qu'on serait pressé d'opter; mais on avait pris son parti (nous
voulons parler du gouvernement), et, si on ne pouvait pas rester
neutre, on était décidé à se prononcer pour le plus fort, c'est-à-dire
pour Napoléon. Ainsi on se ferait payer de son option par la
restitution de l'Illyrie; on ne ferait en cela que ce que la Russie
avait fait en 1809 contre l'Autriche; on l'imiterait même
complétement; on serait allié de la France, mais allié peu actif, et,
comme la Russie, on tâcherait d'obtenir quelque chose à la paix sans
l'avoir gagné pendant la guerre. Ces vues subtiles du ministre
dirigeant étaient celles aussi de l'empereur, qui, ayant été plus
d'une fois abandonné par ses alliés, se croyait en droit de se tirer
du naufrage de la vieille Europe comme il pourrait, ce qui ne
l'empêchait pas de chérir sa fille, l'Impératrice des Français, et
d'adresser des voeux au ciel pour qu'elle fût heureuse. Mais souverain
avant tout d'un État vaincu, amoindri, il aspirait à le relever par la
politique, la guerre ne lui ayant pas réussi contre son terrible
gendre.