Le duc de Rovigo, pour que l'esclandre fût moindre, pria le cardinal

Maury de lui amener l'abbé d'Astros au ministère de la police, et

prescrivit en même temps une perquisition dans le domicile de cet

ecclésiastique. Le duc de Rovigo, qui avait acquis déjà toute la

dextérité nécessaire à ses nouvelles fonctions, feignit en

interrogeant l'abbé d'Astros de savoir ce qu'il ignorait, et obtint de

la sorte la révélation de ce qui s'était passé. L'abbé d'Astros avoua

qu'il avait reçu les deux brefs du Pape, l'un pour le chapitre,

l'autre pour le cardinal, affirma toutefois qu'il ne les avait pas

propagés encore, et fort imprudemment convint d'en avoir parlé à son

parent M. Portalis, fils de l'ancien ministre des cultes, et membre du

Conseil d'État impérial. Au même instant, les agents envoyés au

domicile de l'abbé d'Astros avaient trouvé les lettres papales, et

beaucoup d'autres papiers qui révélèrent entièrement la trame qu'on

était occupé à rechercher. On sut qu'il y avait à Paris un petit

conseil de prêtres romains et français, en communication fréquente

avec le Pape, se concertant avec lui sur la conduite à tenir en chaque

circonstance, et correspondant par des hommes dévoués, de Paris à

Lyon, de Lyon à Savone.

[En marge: M. Portalis, injustement impliqué dans l'affaire de l'abbé

d'Astros, est violemment expulsé du Conseil d'État.]

Lorsque tout fut ainsi découvert, Napoléon, qui voulait faire peur,

commença par une première victime, et cette victime fut M. Portalis.

Ce fils du principal auteur du Concordat, soumis envers l'Église, mais

non moins soumis envers Napoléon, avait cru concilier les diverses

convenances de sa position en disant à M. Pasquier, préfet de police

et son ami, qu'il circulait un bref du Pape fort regrettable et fort

capable de semer la discorde entre l'Église et l'État, qu'on ferait

bien d'en arrêter la propagation[4]; mais il s'en tint à cet avis, et

ne désigna point son parent l'abbé d'Astros, car ses devoirs de

conseiller d'État ne l'obligeaient nullement à se faire le

dénonciateur de sa propre famille.

[Note 4: C'est d'après les pièces elles-mêmes, c'est-à-dire

d'après les lettres de Napoléon, du ministre de la police,

du préfet de police, de la princesse Élisa, du prince

Borghèse, enfin du ministre des cultes, que je rapporte ces

détails. Je suis donc bien certain des faits que je raconte.

À ce sujet, je ferai remarquer que ce n'est pas à l'occasion

de la bulle d'excommunication, comme on l'a écrit

quelquefois, mais du bref du Pape au chapitre de Paris,

qu'eut lieu l'explosion de colère dont M. Portalis fut la

victime.]

[En marge: Scène violente au Conseil d'État.]

Le 4 janvier, le Conseil d'État étant assemblé, et M. Portalis

assistant à la séance, Napoléon commença par raconter tout ce qui

venait de se passer entre le Pape et certains chapitres, exposa les

tentatives qu'on avait découvertes, et qui, selon lui, avaient pour

but de pousser les sujets à la désobéissance envers leur souverain,

puis affectant une extrême douleur, il ajouta que son plus grand

chagrin en cette circonstance était de trouver parmi les coupables un

homme qu'il avait comblé de biens, le fils d'un ancien ministre qu'il

avait fort affectionné jadis, un membre de son propre Conseil ici

présent, M. Portalis. Puis s'adressant brusquement à celui-ci, il lui

demanda à brûle-pourpoint s'il avait connu le bref du Pape, si l'ayant

connu il en avait gardé le secret, si ce n'était pas là une vraie

forfaiture, une trahison et une noire ingratitude tout à la fois, et

en interrogeant ainsi coup sur coup M. Portalis, il ne lui donnait pas

même le temps de répondre. Nous avons vu les licences de la multitude,

c'était alors le temps des licences du pouvoir. M. Portalis,

magistrat éminent, dont l'énergie malheureusement n'égalait pas les

hautes lumières, aurait pu relever la tête, et faire à son maître des

réponses embarrassantes; mais il ne sut que balbutier quelques mots

entrecoupés, et Napoléon, oubliant ce qu'il devait à un membre de son

Conseil, à ce Conseil, à lui-même, lui adressa cette apostrophe

foudroyante: Sortez, monsieur, sortez, que je ne vous revoie plus

ici.--Le conseiller d'État traité avec tant de violence se leva

tremblant, traversa en larmes la salle du Conseil, et se retira

presque anéanti du milieu de ses collègues stupéfaits.

Bien que dans tous les temps la méchanceté humaine éprouve une secrète

satisfaction au spectacle des disgrâces éclatantes, ce ne fut point le

sentiment éveillé en cette circonstance. La pitié, la dignité blessée

l'emportèrent dans le Conseil d'État, qui fut offensé d'une telle

scène, et qui manifesta ce qu'il sentait non par des murmures, mais

par une attitude glaciale. Il n'y a pas de puissance, quelque grande

qu'elle soit, à laquelle il soit donné de froisser impunément le

sentiment intime des hommes assemblés. Sous l'empire de la crainte

leur bouche peut se taire, mais leur visage parle malgré eux. Napoléon

reconnaissant à la seule attitude des assistants qu'il avait été

inconvenant et cruel, éprouva un indicible embarras, dont il tâcha

vainement de sortir en affectant un excès de douleur presque ridicule,

en disant qu'il était désolé d'être contraint de traiter ainsi le fils

d'un homme qu'il avait aimé, que le pouvoir avait de bien pénibles

obligations, qu'il fallait cependant les remplir quoi qu'il pût en

coûter, et mille banalités de ce genre, lesquelles ne touchèrent

personne. On le laissa s'agiter dans ce vide, et on se retira sans mot

dire. Le plus puni après M. Portalis c'était lui.

[En marge: Détention de M. d'Astros et des membres des chapitres

récalcitrants.]

À cet éclat Napoléon voulut joindre des mesures plus efficaces, afin

d'intimider la partie hostile du clergé, et de prévenir les

conséquences des menées récemment découvertes. Il fit détenir M.

d'Astros, arrêter ou éloigner de Paris plusieurs des prêtres composant

le conciliabule dont l'existence venait d'être découverte. Il ordonna

à son beau-frère le prince Borghèse, à sa soeur Élisa, de faire

arrêter les chanoines connus pour être les meneurs des chapitres

d'Asti et de Florence, de les envoyer à Fenestrelle, de déclarer à ces

chapitres que s'ils ne se soumettaient à l'instant même, et ne

conféraient pas immédiatement aux nouveaux prélats la qualité de

vicaires capitulaires, les siéges seraient supprimés, les canonicats

avec le siége, et les chanoines récalcitrants enfermés dans des

prisons d'État. La même déclaration fut adressée au chapitre de Paris.

[En marge: Mesures rigoureuses envers Pie VII.]

Ces violences furent suivies d'autres mesures d'une nature plus triste

encore, parce qu'elles étaient empreintes du caractère d'une colère

mesquine. Napoléon ordonna de séparer le Pape de tous ceux qui

l'avaient entouré jusqu'ici, excepté un ou deux domestiques dont on

serait sûr, de ne lui pas laisser un seul secrétaire, de profiter du

moment où il serait à la promenade pour lui ôter tout moyen d'écrire,

d'enlever ses papiers et de les envoyer à Paris pour qu'on les y

examinât, de réduire à quinze ou vingt mille francs par an sa dépense

qui avait toujours été princière, et de déclarer au Pape qu'il lui

était expressément défendu d'écrire ou de recevoir des lettres. Un

officier de gendarmerie fut expédié pour le garder jour et nuit, et

observer ses moindres mouvements. Le préfet, M. de Chabrol, était

chargé d'effrayer Pie VII non-seulement pour lui-même, mais pour tous

ceux qui se trouveraient compromis dans les menées qu'on découvrirait

à l'avenir. Il devait lui dire que par sa conduite imprudente il se

mettait dans le cas d'être jugé, déposé même par un concile, et qu'il

exposait ses complices à des peines plus sévères encore.

[En marge: Conduite habile et respectueuse du préfet de Montenotte

envers Pie VII.]

Heureusement l'exécution de ces mesures de colère était confiée à un

homme plein de tact et de convenance. M. de Chabrol parla au Pape non

pas en ministre menaçant d'une puissance irritée, mais en ministre

affligé, qui ne se servait de la force dont il était armé que pour

donner à son auguste prisonnier quelques conseils de prudence et de

sagesse. Il ne put pourtant pas épargner au Pape l'éloignement de ses

entours, l'enlèvement de ses papiers, et beaucoup d'autres précautions

aussi humiliantes que puériles. Le Pape, troublé d'abord plus qu'il ne

convenait (et nous le rapportons avec regret, car on est jaloux de la

dignité d'une telle victime), se remit bientôt, écouta avec douceur M.

de Chabrol, dit que si on lui avait demandé ses papiers il les aurait

livrés, sans qu'on eût besoin de recourir à une supercherie, comme de

les prendre pendant qu'il était à la promenade, promit de ne plus

correspondre, non à cause de lui, mais à cause de ceux qui pourraient

devenir victimes de leur dévouement à l'Église, et ajouta que quant à

lui, vieux, accablé par les événements, il était au terme de sa

carrière, et tromperait bientôt ses persécuteurs en ne laissant dans

leurs mains, au lieu d'un pape, qu'un cadavre inanimé.

M. de Chabrol le consola, tout en lui faisant entendre des paroles de

sagesse utiles et nécessaires, et contribua par ce qu'il écrivit à

obtenir l'adoucissement des ordres venus de Paris. Matériellement la

dépense de la maison du Pape ne fut point changée.

[En marge: Prompte soumission des chapitres dissidents.]

Quant aux chapitres de Florence et d'Asti, ils se soumirent avec un

empressement misérable. Les chanoines récalcitrants, excepté un ou

deux qu'on envoya dans des prisons d'État, tombèrent aux genoux de la

puissance temporelle, s'excusèrent, pleurèrent, et, sans une seule

objection, confièrent à M. d'Osmond pour le diocèse de Florence, à M.

Dejean pour le diocèse d'Asti, presque tous les pouvoirs non-seulement

d'un administrateur, mais d'un prélat institué. À Paris,

l'empressement dans la soumission fut encore plus marqué. On jeta tout

sur l'imprudence de M. d'Astros, espèce de fanatique, disait-on, qui

avait failli perdre le diocèse. Le cardinal Maury n'eut plus d'autre

chagrin à éprouver que celui d'obéir à un tel pouvoir, de commander à

de tels subordonnés! Les diocèses de Metz, d'Aix et autres, où s'était

élevé le même conflit, se soumirent avec la même docilité. Ce n'était

plus pour l'Église le temps ni du génie ni du martyre! Son chef, Pie

VII, malgré quelques moments de faiblesse inséparables de la nature

humaine, malgré quelques emportements inséparables de son état de

souffrance, était seul digne encore des beaux siècles de l'Église

romaine!

[Date en marge: Avril 1811.]

[En marge: Projet d'un concile, afin de se servir de son autorité pour

l'arrangement des affaires de l'Église.]

[En marge: Résolution de convoquer ce concile au mois de juin de la

présente année 1811.]

Napoléon, sitôt obéi, se calma. Cependant il résolut de mettre un

terme à ces résistances, qui l'importunaient sans l'effrayer, qui

l'effrayaient même trop peu, car elles étaient plus graves qu'il ne

l'imaginait. Il s'arrêta donc à une idée qui déjà s'était plusieurs

fois offerte à son esprit, celle d'un concile, dont il se flattait

d'être le maître, et dont il espérait se servir, soit pour amener le

Pape à céder, soit pour se passer de lui, en substituant à l'autorité

du chef de l'Église l'autorité supérieure de l'Église assemblée. Il

avait déjà formé une commission ecclésiastique composée de plusieurs

prélats et de plusieurs prêtres, et entre autres de M. Émery, le

supérieur si respecté de la congrégation de Saint-Sulpice. Il la

convoqua de nouveau, en la composant un peu autrement, ce que la mort

récente de M. Émery rendait inévitable, et lui renvoya toutes les

questions que faisait naître le projet d'un concile. Le fallait-il

général ou provincial? composé de tous les évêques de la chrétienté,

ou seulement des évêques de l'Empire, du royaume d'Italie et de la

Confédération germanique, ce qui équivalait à la chrétienté presque

entière? quelles questions fallait-il lui soumettre, quelles

résolutions lui demander, quelles formes observer, dans ce

dix-neuvième siècle, si différent des siècles où les derniers conciles

avaient été réunis? Napoléon insista vivement pour qu'on hâtât

l'examen de ces diverses questions, se proposant d'assembler le

concile au commencement du mois de juin, le jour même du baptême du

Roi de Rome.

[En marge: Suite des affaires diplomatiques et militaires.]

En attendant le commencement de juin, Napoléon avait toujours l'oeil

sur les affaires du Nord, et s'occupait avec une égale activité de

diplomatie et de préparatifs militaires.

[En marge: Élévation de M. de Bassano au poste de ministre des

affaires étrangères.]

Sous le rapport de la diplomatie il venait de faire un choix qui ne

devait pas avoir sur ses destinées une heureuse influence, c'était

celui de M. Maret, duc de Bassano, pour ministre des affaires

étrangères. Déjà, comme on l'a vu, il s'était séparé des deux seuls

personnages qui pussent alors être aperçus à travers l'auréole de

gloire qui l'entourait, MM. Fouché et de Talleyrand. Ainsi que nous

l'avons raconté, il avait remplacé M. Fouché par le duc de Rovigo, et

il ne pouvait pas mieux faire, la faute de renvoyer M. Fouché une fois

commise. Il avait remplacé M. de Talleyrand par M. de Champagny, duc

de Cadore, homme sage et tempéré, ne retranchant rien des volontés de

Napoléon, mais n'y ajoutant rien, et plutôt les amortissant un peu par

la modération de son caractère. M. de Cadore faisait sur chaque objet

des rapports excellents, mais il parlait peu, et en parlant peu

n'amenait guère les diplomates étrangers à parler. Napoléon se

plaignait souvent au prince Cambacérès de ce que son ministre des

affaires étrangères _manquait de conversation_, et il finit par céder

aux désirs de son secrétaire d'État, M. de Bassano, qui soupirait

après le rôle de ministre des affaires étrangères et de représentant

du grand empire auprès de l'Europe. Napoléon se décida à ce choix

précisément en avril 1811, époque où l'état de l'Europe se

compliquait, et où une pareille nomination pouvait avoir les plus

grands inconvénients.

Nous avons déjà parlé de M. de Bassano. Le grand rôle qu'il fut appelé

à jouer depuis exige que nous en parlions encore. Ce ministre avait

exactement tout ce qui manquait à M. de Cadore. Autant celui-ci était

modeste, timide même, autant M. de Bassano l'était peu. Honnête homme,

comme nous l'avons dit, dévoué à Napoléon, mais de ce dévouement fatal

aux princes qui en sont l'objet, poli, ayant le goût et le talent de

la représentation, parlant bien, s'écoutant parler, vain à l'excès de

l'éclat emprunté à son maître, il était fait pour ajouter à tous les

défauts de Napoléon, si on avait pu ajouter quelque chose à la

grandeur de ses défauts ou de ses qualités. Quand les volontés

impérieuses de Napoléon passaient par la bouche hésitante de M. de

Cadore, elles perdaient de leur violence; quand elles passaient par la

bouche lente et railleuse de M. de Talleyrand, elles perdaient de leur

sérieux. Cette manière de transmettre ses ordres, Napoléon l'appelait

de la maladresse chez le premier, de la trahison chez le second,

heureuse trahison qui ne trahissait que ses passions au profit de ses

intérêts! Il n'avait rien de pareil à craindre de la part de M. de

Bassano, et il était assuré que pas une de ses intraitables volontés

ne serait tempérée par la prudente réserve de son ministre. Le plus

orgueilleux des maîtres allait avoir pour agent le moins modeste des

ministres, et cela dans le moment même où l'Europe, poussée à bout,

aurait eu plus que jamais besoin d'être ménagée. Il faut ajouter,

pour l'excuse de M. de Bassano, qu'il regardait Napoléon non-seulement

comme le plus grand des capitaines, mais comme le plus sage des

politiques, qu'il ne trouvait donc presque rien à changer à ses vues,

bonne foi qui en faisait innocemment le plus dangereux des ministres.

Le 17 avril, Napoléon appela l'archichancelier Cambacérès, qu'il ne

consultait plus que rarement, excepté en fait de législation pour

l'écouter presque toujours, en fait de religion pour ne l'écouter

presque jamais, en fait de personnes pour les préparer à ses brusques

volontés. Il lui exposa ce qu'il reprochait à M. de Cadore, tout en

l'estimant et l'aimant beaucoup, et sa résolution de le remplacer par

M. le duc de Bassano. Le prince Cambacérès dit quelques mots en faveur

de M. de Cadore, se tut sur M. de Bassano, silence suffisant pour

Napoléon qui devinait tout mais ne tenait compte de rien, et prit la

plume pour rédiger le décret. Napoléon le signa, et chargea ensuite le

prince Cambacérès d'aller avec M. de Bassano redemander à M. de Cadore

le portefeuille des affaires étrangères. Le prince Cambacérès, suivi

de M. de Bassano, se rendit chez M. de Cadore, le surprit extrêmement

par son message, car cet excellent homme n'avait pas deviné en quoi il

déplaisait à son maître, et ne trouva chez lui qu'une résignation

tranquille et silencieuse. M. de Cadore remit son portefeuille à M. de

Bassano avec un chagrin dissimulé mais visible, et M. de Bassano le

reçut avec l'aveugle joie de l'ambition satisfaite, le premier

ignorant de quel fardeau cruel il se déchargeait, le second de

quelles épouvantables catastrophes il allait prendre sa part! Heureux

et terrible mystère de la destinée, au milieu duquel nous marchons

comme au sein d'un nuage!

[En marge: Le duc de Cadore dédommagé du portefeuille des affaires

étrangères par l'intendance de la couronne.]

Le prince Cambacérès ayant discerné le chagrin de M. de Cadore, en

rendit compte à Napoléon, qui, toujours plein de regret lorsqu'il

fallait affliger d'anciens serviteurs, accorda un beau dédommagement à

son ministre destitué, et le nomma intendant général de la couronne.

[En marge: Nomination de M. de Lauriston pour remplacer M. de

Caulaincourt à Saint-Pétersbourg.]

Napoléon avait été plus heureusement inspiré en choisissant son nouvel

ambassadeur à Saint-Pétersbourg. Il avait, comme nous l'avons dit plus

haut, donné pour successeur à M. le duc de Vicence M. de Lauriston,

l'un de ses aides de camp, qu'il avait déjà employé avec profit dans

plusieurs missions délicates où il fallait du tact, de la réserve, de

l'esprit d'observation, des connaissances administratives et

militaires. M. de Lauriston était un homme simple et sensé, n'aimant

point à déplaire à son maître, mais aimant encore mieux lui déplaire

que le tromper. Aucun ambassadeur n'était mieux fait que lui pour

rapprocher les deux empereurs de Russie et de France, s'ils pouvaient

être rapprochés, en ménageant le premier et en lui inspirant

confiance, en persuadant au second que la guerre n'était point

inévitable et dépendait uniquement de sa volonté. Il y avait peu de

chances assurément de réussir dans une telle mission, surtout au point

où en étaient arrivées les choses, mais il était certain qu'elles

n'empireraient point par la faute de M. de Lauriston.

[En marge: Instructions données à M. de Lauriston.]

Napoléon, depuis qu'il avait tant précipité ses armements sur la

nouvelle du rappel des divisions russes de Turquie, avait bien senti

qu'il n'était plus temps de les dissimuler, et avait ordonné à M. de

Caulaincourt, au moment de son départ, à M. de Lauriston, au moment de

son arrivée, de ne plus rien cacher, d'avouer au contraire tous les

préparatifs qu'il avait faits, de les étaler avec complaisance, de

manière à intimider Alexandre puisqu'on ne pouvait plus l'endormir.

Mais il les avait également autorisés l'un et l'autre à déclarer

formellement qu'il ne désirait point la guerre pour la guerre, que

s'il la préparait c'était uniquement parce qu'il croyait qu'on se

disposait à la lui faire, parce qu'il était convaincu que les affaires

de Turquie terminées la Russie se rapprocherait de l'Angleterre, ne

fût-ce que pour rétablir son commerce avec elle, et jouir en égoïste

de ce qu'elle aurait dû à l'alliance française; que déjà même elle

l'avait fait à moitié en recevant les Américains dans ses ports; que,

selon lui, recevoir les fraudeurs, c'était presque se mettre en

guerre; que s'il était possible qu'on lui en voulût pour une misère

comme celle d'Oldenbourg, on n'avait qu'à demander une indemnité,

qu'il la donnerait, si grande qu'elle fût, mais qu'il fallait enfin se

parler franchement, ne rien garder de ce qu'on avait sur le coeur,

afin de prendre ou de déposer les armes tout de suite, et de ne pas

s'épuiser en préparatifs inutiles. Toutes ces choses, il les avait

dites lui-même au prince Kourakin et à M. de Czernicheff, avec un

mélange de grâce, de hauteur, de bonhomie, qu'il savait très-bien

employer à propos, et il avait pressé M. de Czernicheff d'aller les

redire à Saint-Pétersbourg. Toutefois, comme il ne voulait s'expliquer

aussi catégoriquement que lorsque ses armements seraient suffisamment

avancés, il avait recommandé à M. de Lauriston, en le faisant partir

de Paris en avril, de n'arriver qu'en mai à Saint-Pétersbourg, moment

où ses préparatifs les plus significatifs pourraient être connus.

Lui-même n'avait parlé ouvertement à MM. de Kourakin et de Czernicheff

qu'un peu avant cette époque.

[En marge: Inutilité des dissimulations avec l'empereur Alexandre, qui

est informé des préparatifs faits en France, par ses divers

correspondants, et par la trahison d'un employé de la guerre.]

Mais tout ce soin de Napoléon à mettre une habile gradation dans son

langage était superflu, car Alexandre avait été informé jour par jour,

et avec une rare exactitude, de ce qui se faisait en France. Quelques

Polonais qui étaient dévoués à la Russie, beaucoup d'Allemands qui

nous haïssaient avec passion, la plupart des habitants ruinés de

Dantzig, de Lubeck, de Hambourg, s'étaient empressés de l'avertir de

tous les mouvements de nos troupes. Enfin un misérable employé des

bureaux de la guerre, gagné à prix d'argent par M. de Czernicheff,

avait livré l'effectif de tous les corps. Aussi, à chaque effort de M.

de Caulaincourt pour nier ou atténuer au moins les faits dont la

connaissance parvenait journellement à Saint-Pétersbourg, Alexandre

lui répondait: «Ne niez pas, car je suis certain de ce que j'avance.

Évidemment on vous laisse tout ignorer, et on n'a plus confiance en

vous. Toute la peine que je me donne pour vous éclairer, et que je me

donne volontiers parce que je vous estime et vous aime, est perdue.

L'empereur Napoléon ne vous croit pas, parce que vous lui dites la

vérité; il prétend que je vous ai séduit, que vous êtes à moi et non à

lui; il en sera de même de M. de Lauriston, qui lui aussi est un

honnête homme, qui ne pourra que répéter les mêmes choses, et votre

maître dira encore que M. de Lauriston est gagné.»--

[En marge: Nouvelles explications de l'empereur Alexandre avec M. de

Caulaincourt.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 13 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 3 / 42 段