Néanmoins, pour le moment, la situation de l'industrie et du commerce

français était extrêmement critique. Napoléon reçut les députations

des chambres de commerce, et en son langage original, familier, plein

de vigueur, leur tint un discours dont il voulut qu'on divulguât

autant que possible le sens et les principales expressions. Tour à

tour questionnant ou écoutant, mêlant les paroles caressantes aux

boutades les plus vives, il parla à ces députations à peu près dans

les termes suivants:--J'ai l'oreille ouverte à ce qui se dit dans vos

comptoirs, et je sais les propos que vous tenez dans vos familles et

entre vous sur ma politique, sur mes lois, sur ma personne. Il ne

connaît que son métier de soldat, répétez-vous souvent, il n'entend

rien au commerce, et il n'a personne autour de lui pour lui apprendre

ce qu'il ignore. Ses mesures sont extravagantes, et ont causé notre

ruine actuelle. Vous qui dites tout cela, c'est vous qui n'entendez

rien au commerce et à l'industrie. D'abord la cause de votre ruine

présente, ce n'est pas moi, c'est vous. Vous avez cru qu'on pouvait

faire sa fortune en un jour comme on la fait quelquefois à la guerre

en gagnant une bataille. Mais il n'en est pas ainsi dans l'industrie:

c'est en travaillant toute sa vie, en se conduisant sagement, en

ajoutant aux produits de son travail les accumulations de son

économie, qu'on devient riche. Mais parmi vous les uns ont voulu

spéculer sur les brusques variations de prix des matières premières,

et ils s'y sont trompés souvent; au lieu de faire leur fortune, ils

ont fait celle d'autrui. D'autres ont voulu fabriquer dix aunes

d'étoffe quand ils n'avaient des débouchés que pour cinq, et ils ont

perdu là où ils auraient dû gagner. Est-ce ma faute à moi si l'avidité

a troublé le sens à beaucoup d'entre vous? Mais avec de la patience on

répare jusqu'à ses propres erreurs, et en travaillant plus sensément

on recouvre ce qu'on a perdu. Vous avez commis des fautes cette année,

vous serez plus sages et plus heureux l'année prochaine. Quant à mes

mesures, que savez-vous si elles sont bonnes ou mauvaises? Enfermés

dans vos ateliers, ne connaissant les uns que ce qui concerne la soie

ou le coton, les autres que ce qui concerne le fer, les bois, les

cuirs, n'embrassant pas l'ensemble des industries, ignorant les vastes

rapports des États entre eux, pouvez-vous savoir si les moyens que

j'emploie contre l'Angleterre sont efficaces ou nuisibles? Demandez

cependant à ceux d'entre vous qui sont allés furtivement à Londres

pour s'y livrer à la contrebande, demandez-leur ce qu'ils y ont vu? Je

sais leur langage comme le vôtre, car je suis informé de tous vos

actes et de tous vos discours. Ils sont revenus étonnés de la détresse

de l'Angleterre, de l'encombrement de ses magasins, de la baisse

croissante de son change, de la ruine de son commerce, et beaucoup à

leur retour ont dit de moi et de mes mesures: «_Ce diable d'homme_

pourrait bien avoir raison!». Eh bien, oui, j'ai raison, et plus vite

que je ne m'en étais flatté, car l'Angleterre en est arrivée à un état

presque désespéré beaucoup plus tôt que je ne l'aurais cru. Elle a

saturé de ses produits les colonies de l'Espagne, les siennes, les

vôtres, pour je ne sais combien d'années. On n'a pas pu la payer, ou

bien quand on l'a pu on lui a donné en payement du sucre, du café, du

coton, dont j'ai détruit la valeur dans ses mains. Sur ce sucre, ce

coton, ce café, les négociants tirent des lettres de change qui vont à

la Banque, et qui s'y convertissent en papier-monnaie. Le

gouvernement, pour solder ses armées, sa marine, tire aussi sur la

Banque, et cause de nouvelles émissions de ce papier-monnaie. Que

voulez-vous que cela devienne après un peu de temps? Il faut bien que

cet édifice s'écroule. En sommes-nous là? Non. Je vous ai débarrassés

du papier-monnaie, et à peine s'il reste quelques rentes pour placer

les économies des petits rentiers. L'Europe m'a fourni en numéraire

près d'un milliard de contributions de guerre; j'ai encore 200

millions en or ou argent dans mon trésor, je touche par an 900

millions en impôts bien répartis, et qui s'acquittent en numéraire, et

vous avez le continent entier pour y écouler vos produits. La partie

n'est donc pas égale entre l'Angleterre et nous. Il faut tôt ou tard

qu'elle succombe. Il lui reste bien quelques issues en Suède, en

Prusse, et _plus loin_ (allusion à la Russie), par lesquelles les

produits anglais continuent à s'infiltrer en Europe. Mais soyez

tranquilles, j'y mettrai ordre. Il y a des fraudeurs encore, je saurai

les atteindre. Ceux qui échapperont à mes douaniers n'échapperont

pas à mes soldats, et je les poursuivrai partout, partout,

entendez-vous!--

En prononçant ces derniers mots, Napoléon était menaçant au plus haut

point, et il y avait toute une nouvelle guerre dans ses gestes, son

accent, ses regards. Il reprenait et disait:--Cette guerre à

l'Angleterre est longue et pénible, je le sais. Mais que voulez-vous

que j'y fasse? Quels moyens voulez-vous que je prenne? Apparemment,

puisque vous vous plaignez tant de ce que la mer est fermée, vous

tenez à ce qu'elle soit ouverte, à ce qu'une seule puissance n'y

domine pas aux dépens de toutes les autres, et n'enlève pas les

colonies de toutes les nations, ou ne s'arroge pas une sorte de

tyrannie sur tous les pavillons? Pour moi, je suis irrévocablement

fixé à cet égard; je n'abandonnerai jamais le droit des neutres, je ne

laisserai jamais prévaloir le principe que le pavillon ne couvre pas

la marchandise, que le neutre est obligé d'aller relâcher en

Angleterre pour y payer tribut. Si j'avais la lâcheté de supporter de

telles théories, vous ne pourriez bientôt plus sortir de Rouen ou du

Havre qu'avec un passe-port des Anglais. Mes décrets de Berlin, de

Milan, seront lois de l'Empire jusqu'à ce que l'Angleterre ait renoncé

à ses folles prétentions. Les Américains me demandent à reparaître

dans nos ports, à vous apporter du coton et à emporter vos soies, ce

qui sera pour vous un grand soulagement. Je suis prêt à y consentir,

mais à condition qu'ils auront fait respecter en eux les principes que

je soutiens, et qui sont aussi les leurs, comme ils sont ceux de

toutes les nations maritimes, et que s'ils n'ont pu obtenir de

l'Angleterre qu'elle les respectât en eux-mêmes, ils lui déclareront

la guerre; sinon, quelque besoin que vous ayez d'eux, je les traiterai

comme Anglais, je leur fermerai mes ports, et j'ordonnerai de leur

courir sus! Comment voulez-vous que je fasse? Sans doute, si j'avais

pu former des amiraux, aussi bien que j'ai formé des généraux, nous

aurions battu les Anglais, et une bonne paix, non pas une paix plâtrée

comme celle d'Amiens, cachant mille ressentiments implacables, mille

intérêts non réconciliés, mais une solide paix, serait rétablie.

Malheureusement je ne puis pas être partout. Ne pouvant pas battre les

Anglais sur mer, je les bats sur terre, je les poursuis le long des

côtes du vieux continent. Toutefois je ne renonce pas à les atteindre

sur mer, car nos matelots sont pour le moins aussi braves que les

leurs, et nos officiers de mer vaudront ceux de la marine britannique

dès qu'ils se seront exercés. Je vais avoir cent vaisseaux du Texel à

Venise; je veux en avoir deux cents. Je les ferai sortir malgré eux;

ils perdront une, deux batailles, ils gagneront la troisième, ou au

moins la quatrième, car il finira bien par surgir un homme de mer qui

fera triompher notre pavillon, et en attendant je tiendrai mon épée

sur la poitrine de quiconque voudrait aller au secours des Anglais. Il

faudra bien qu'ils succombent, quand même l'enfer conspirerait avec

eux. Cela est long, j'en conviens; mais vous y gagnez en attendant de

développer votre industrie, de devenir manufacturiers, de remplacer

sur le continent les tissus de l'Angleterre, ses quincailleries, ses

draps. C'est, après tout, un assez beau lot que d'avoir le continent à

pourvoir. Le monde change sans cesse; il n'y a pas un siècle qui

ressemble à un autre. Jadis il fallait pour être riche avoir des

colonies, posséder l'Inde, l'Amérique, Saint-Domingue. Ces temps-là

commencent à passer. Il faut être manufacturier, se pourvoir soi-même

de ce qu'on allait chercher chez les autres, faire ses indiennes, son

sucre, son indigo. Si j'en ai le temps, vous fabriquerez tout cela

vous-mêmes, non que je dédaigne les colonies et les spéculations

maritimes, il s'en faut, mais l'industrie manufacturière a une

importance au moins égale, et tandis que je tâche de gagner la cause

des mers, l'industrie de la France se développe et se crée. On peut

donc attendre dans une position pareille. Pendant ce temps, Bordeaux,

Hambourg souffrent; mais s'ils souffrent aujourd'hui, c'est pour

prospérer dans l'avenir par le rétablissement de la liberté des mers.

Tout a son bien et son mal. Il faut savoir souffrir pour un grand but,

et, en tout cas, cette année ce n'est pas pour ce grand but que vous

avez souffert, c'est par suite de vos propres fautes. Je sais vos

affaires mieux que vous ne savez les miennes. Conduisez-vous avec

prudence, avec suite, et ne vous hâtez pas de me juger, car souvent

quand vous me blâmez moi, c'est vous seuls que vous devriez blâmer. Au

surplus, je veille sur vos intérêts, et tous les soulagements qu'il

sera possible de vous procurer, vous les obtiendrez[3].--

[Note 3: Ce discours, comme plusieurs autres de Napoléon que

nous avons rapportés ailleurs, n'est ici reproduit, en

substance bien entendu, que parce qu'il est authentique, et

que nous avons pu en retrouver le sens sinon les termes

mêmes, et que dès lors il a toute la vérité désirable et

possible. Malgré l'autorité des anciens, qui ont prêté des

discours à leurs personnages historiques, et auxquels on l'a

pardonné à cause de la vraisemblance morale de ces discours,

nous ne croyons pas un pareil exemple admissible et imitable

chez les modernes. Les anciens, placés plus près que nous de

l'origine des choses, n'avaient pas encore entièrement

séparé l'histoire de la poésie. Ce départ est fait chez

nous, et il n'est plus permis d'y revenir. Il ne doit rester

à l'histoire d'autre poésie que celle qui appartient

inévitablement à la vérité rigoureuse. On peut analyser,

résumer un discours tenu d'une manière certaine par un

personnage, mais à condition que ce discours ait été

véritablement tenu, que le sens soit exactement le même, et

la forme aussi, quand on a pu la retrouver. C'est ce que

j'ai toujours fait dans cette histoire, c'est ce que je

viens de faire dans le discours dont il s'agit. Ce discours,

adressé aux chambres de commerce, fut reproduit par une

foule de journaux allemands, commenté par toutes les

diplomaties, envoyé à la cour de Russie, recueilli par la

police, et quoique dispersé dans la mémoire des

contemporains, conservé pourtant de manière à pouvoir être

recueilli dans ses traits principaux. Nous n'hésitons donc

pas à affirmer qu'il est vrai dans sa substance, et même

vrai dans sa forme pour la plupart des traits lancés par

Napoléon à ses interlocuteurs industriels.]

Tels étaient les discours par lesquels Napoléon embarrassait,

subjuguait ses interlocuteurs du commerce, et les éblouissait sans les

convaincre, quoiqu'il eût raison contre eux sur presque tous les

points. Mais c'est un sujet d'éternelle surprise de voir combien on

est sage quand on conseille les autres, en l'étant si peu quand il

s'agit de se conseiller soi-même. Napoléon avait raison quand il

disait à ces négociants qu'ils souffraient par suite de leurs fautes,

pour avoir les uns trop produit, les autres trop spéculé, qu'il était

obligé de conquérir la liberté des mers, pour la conquérir de

combattre l'Angleterre, pour combattre l'Angleterre de gêner les

mouvements du commerce, et qu'en attendant l'industrie de la France et

celle du continent naissaient de cette gêne elle-même. Mais il eût été

bien embarrassé si l'un de ces spéculateurs sur les sucres ou sur les

cotons avait demandé à lui, spéculateur d'un autre genre, si, pour

combattre l'Angleterre, il lui était absolument nécessaire de

conquérir les couronnes de Naples, d'Espagne, de Portugal, et d'en

doter ses frères; si cette difficulté d'établir sa dynastie sur tant

de trônes n'avait pas singulièrement accru la difficulté de triompher

des prétentions maritimes de l'Angleterre; si, avec les Bourbons

tremblants et soumis à Madrid et à Naples, il n'eût pas obtenu autant

de concours à ses desseins que de ses frères à demi révoltés; si tous

les soldats français dispersés à Naples, à Cadix, à Lisbonne, il n'eût

pas mieux fait de les risquer entre Calais et Douvres; si, en tout

cas, la nécessité de ces conquêtes admise, il n'aurait pas dû

commencer par jeter lord Wellington à la mer, en se contentant du

blocus tel que la Russie le pratiquait, au lieu de changer tout à coup

de système, de laisser les Anglais triomphants dans la Péninsule pour

aller chercher au Nord une nouvelle guerre d'un succès douteux, sous

prétexte d'obtenir dans l'observation du blocus un degré d'exactitude

dont il n'avait pas indispensablement besoin pour réduire le commerce

britannique aux abois, et si changer sans cesse de plan, courir d'un

moyen à un autre avant d'en avoir complétement employé aucun, tout

cela par mobilité, orgueil, désir de soumettre l'univers à ses

volontés, était une manière directe et sûre de venir à bout de

l'ambition tyrannique de l'Angleterre.

Ce questionneur hardi, qui sans doute aurait fort embarrassé Napoléon,

ne se trouva point, et la vérité ne fut pas dite; mais taire la vérité

c'est cacher le mal sans l'arrêter. Ses ravages secrets sont d'autant

plus dangereux qu'ils se révèlent tous à la fois, et quand il n'est

plus temps d'y remédier.

[En marge: Aux souffrances de la conscription et d'une crise

commerciale viennent se joindre les froissements produits par les

dissensions religieuses.]

Aux deux causes de malaise que nous venons de faire connaître, la

conscription et la crise commerciale, s'en était joint une troisième:

c'étaient les troubles religieux récemment aggravés par une nouvelle

saillie de la vive volonté de Napoléon.

[En marge: Résultat de la mission des deux cardinaux envoyés à

Savone.]

On a vu plus haut à quel point on en était resté avec le Pape détenu à

Savone. Napoléon lui avait envoyé les cardinaux Spina et Caselli pour

en obtenir d'abord, au moyen de pourparlers bienveillants,

l'institution canonique des évêques nommés, ce qui était la principale

des difficultés avec l'Église, et ensuite pour le sonder sur un

arrangement de tous les démêlés de l'Empire avec la Papauté. Napoléon

voulait toujours faire accepter à Pie VII la suppression du pouvoir

temporel du Saint-Siége, la réunion de Rome au territoire de l'Empire,

l'établissement d'une papauté dépendante des nouveaux empereurs

d'Occident, faisant sa résidence à Paris ou à Avignon, jouissant de

beaux palais, d'une dotation de deux millions de francs, et de

beaucoup d'autres avantages encore, mais placée sous l'autorité de

l'empereur des Français, comme l'Église russe sous l'autorité des

czars, et l'islamisme sous l'autorité des sultans. Pie VII avait

d'abord assez froidement accueilli les deux cardinaux, s'était ensuite

adouci à leur égard, ne s'était point montré absolument contraire à

l'institution canonique des évêques nommés, mais peu disposé à la

donner prochainement, afin de conserver un moyen efficace de

contraindre Napoléon à s'occuper des affaires de l'Église, et avait

paru décidé à ne point accepter les avantages matériels qu'on lui

offrait, ne demandant, disait-il, que deux choses, les Catacombes pour

résidence, et quelques cardinaux fidèles pour le conseiller,

promettant, si on lui accordait la liberté, la pauvreté et un conseil,

de mettre à jour toutes les affaires religieuses en retard, et de ne

rien faire pour provoquer à la révolte le peuple au sein duquel il

irait cacher sa déchéance temporelle.

Quoique revenus sans rien obtenir, les deux cardinaux avaient

cependant été amenés à penser que le Pape ne serait pas invincible,

qu'avec de bons traitements, en lui accordant un conseil dont il pût

s'aider pour expédier les affaires de l'Église, il reprendrait ses

fonctions pontificales sans même sortir de Savone, et en se résignant

à y vivre parce qu'il y était, et parce que dans cette espèce de

prison il ne consacrait rien par son adhésion, tandis qu'en se

laissant transporter à Avignon ou à Paris, en acceptant des dotations,

il sanctionnerait les actes impériaux par le concours qu'il leur

aurait donné. Des entretiens que le Pape avait eus depuis avec M. de

Chabrol, préfet de Montenotte, on pouvait tirer les mêmes conclusions,

et Napoléon cherchait une manière de concilier les inclinations du

Pape avec ses propres vues, lorsque plusieurs incidents, survenus tout

à coup, l'avaient porté à une exaspération inouïe et aux actes les

plus violents.

[En marge: Efforts renouvelés du Saint-Père pour empêcher

l'administration provisoire des siéges vacants.]

On se rappelle sans doute l'expédient imaginé pour administrer

provisoirement les diocèses dans lesquels il y avait des prélats

nommés et non institués. Il n'y avait pas moins de vingt-sept diocèses

dans ce cas, et dans le nombre se trouvaient des siéges comme

Florence, Malines, Paris, etc. Les chapitres, les uns libres, les

autres contraints, avaient conféré la qualité de vicaires

capitulaires aux évêques nommés, ce qui permettait à ceux-ci de

gouverner au moins comme administrateurs leurs nouveaux diocèses. Le

cardinal Maury, nommé archevêque de Paris à la place du cardinal

Fesch, et non institué encore, administrait de la sorte le diocèse de

Paris. Seulement il avait beaucoup de contrariétés à supporter de la

part de son chapitre, et, comme nous l'avons dit ailleurs, lorsque

dans certaines cérémonies religieuses il voulait faire porter la croix

devant lui, ce qui est le signe essentiel de la dignité épiscopale,

quelques chanoines dociles restaient, les autres, M. l'abbé d'Astros

en tête, s'enfuyaient avec une affectation offensante.

[En marge: Lettres du Pape à divers chapitres pour les empêcher de

conférer aux nouveaux prélats nommés par Napoléon la qualité de

vicaires capitulaires.]

[En marge: Découvertes de lettres semblables écrites aux chapitres de

Paris, de Florence et d'Asti.]

Napoléon faisait entendre les rugissements du lion à chaque nouvelle

inconvenance du clergé, mais il ne s'y arrêtait pas longtemps,

comptant sur le prochain arrangement de toutes les affaires

ecclésiastiques à la fois. Cependant, des rapports venus de Turin, de

Florence et de Paris, lui révélèrent coup sur coup une trame ourdie

dans l'ombre par des prêtres et des dévots fervents, afin de rendre

impossible le mode provisoire d'administration imaginé pour les

églises. Le Pape avait secrètement écrit à divers chapitres pour les

engager à ne pas reconnaître comme vicaires capitulaires les évêques

nommés et non institués. Il se fondait sur certaines règles canoniques

assez mal interprétées, et soutenait que ce mode d'administration

était contraire aux droits de l'Église romaine, parce qu'il conférait

aux nouveaux prélats la possession anticipée de leurs siéges. À Paris

il avait adressé au chapitre une défense formelle de reconnaître le

cardinal Maury comme vicaire capitulaire, et au cardinal lui-même une

lettre des plus amères, dans laquelle il lui reprochait son

ingratitude envers le Saint-Siége, qui, disait-il, l'avait accueilli

dans son exil, doté de plusieurs bénéfices, et notamment de l'évêché

de Montefiascone (comme si ce cardinal n'avait pas fait pour l'Église

autant au moins qu'elle avait fait pour lui), et lui enjoignait, sous

peine de désobéissance, de renoncer à l'administration du diocèse de

Paris. Par une étrange négligence, cette double missive avait été

adressée au chapitre et au cardinal par la voie du ministère des

cultes, avec plusieurs autres dépêches relatives à diverses affaires

de détail, que le Pontife voulait bien encore expédier de temps en

temps. Le ministre ayant ouvert ces plis, fut fort surpris du contenu,

n'en voulut rien dire au cardinal de peur de l'affliger, et remit tout

à l'Empereur, dont on concevra facilement l'irritation lorsqu'il vit

les efforts du Pape prisonnier pour faire évanouir en ses mains le

dernier moyen d'administrer les diocèses vacants. Il recommanda le

secret, et prescrivit des recherches pour s'assurer s'il n'y avait pas

eu d'autres expéditions des lettres du Pape. Au même instant il lui

arrivait du Piémont et de Toscane des informations exactement

semblables. M. d'Osmond, nommé archevêque de Florence, actuellement en

route pour se rendre dans son nouveau diocèse, s'était rencontré à

Plaisance avec une députation du chapitre de Florence, chargée de lui

déclarer qu'il y avait déjà un vicaire capitulaire en fonctions, qu'il

n'était pas possible d'en élire un autre, et qu'on avait reçu à cet

égard des injonctions de Savone auxquelles on était résolu de ne pas

désobéir. Ce malheureux archevêque, esprit sage mais timide, était

demeuré à Plaisance dans la plus cruelle perplexité. La princesse

Élisa, soeur de Napoléon, qui gouvernait son duché avec un habile

mélange de douceur et de fermeté, avait été informée de cette trame,

avait appelé auprès d'elle le principal meneur du chapitre, plus un

certain avocat qui servait d'intermédiaire au Pape, s'était fait

livrer la correspondance de Pie VII, et avait tout mandé à Napoléon

avant de prendre aucune mesure sévère. En Piémont, M. Dejean nommé à

l'évêché d'Asti avait essuyé le même accueil, avec moins d'égards

encore, car sans le prévenir on lui avait refusé toute autorité sur

son nouveau diocèse, et on lui avait déclaré qu'on ne pouvait lui

accorder aucune situation, même celle d'administrateur provisoire. Le

prince Borghèse, gouverneur du Piémont, avait, comme sa belle-soeur,

expédié à Paris les pièces de ce singulier et audacieux conflit.

[En marge: Soupçons conçus à l'égard de l'abbé d'Astros, et

arrestation de cet ecclésiastique le 1er janvier, à la sortie des

Tuileries.]

Napoléon, en voyant ce concours d'accidents semblables sur des points

fort éloignés, y découvrit tout de suite un système de résistance

très-bien combiné, et dont le résultat devait être ou de l'obliger à

traiter immédiatement avec le Pape, ou de susciter un véritable

schisme. Sa colère fit explosion. Il avait appris presque en même

temps, les 29, 30, 31 décembre 1810, les divers faits que nous venons

de rapporter. Il tenait à arrêter partout la propagation des lettres

du Pape, et pour y réussir il voulait frapper de terreur ceux qui

avaient porté ces lettres, qui les avaient reçues, ou qui en étaient

encore dépositaires. Le lendemain, 1er janvier (1811), il devait

recevoir les hommages des grands corps de l'État, notamment ceux du

chapitre et du clergé de Paris. Il ne prononçait pas de discours

d'apparat dans ces solennités, mais parlait familièrement aux uns et

aux autres, suivant l'humeur du jour, récompensant ceux-ci par

quelques attentions flatteuses, châtiant ceux-là par des mots où la

puissance de l'esprit se joignait à celle du trône pour accabler les

malheureux qui lui avaient déplu. Sa prodigieuse sagacité, perçante

comme son regard, semblait pénétrer jusqu'au fond des âmes. À la tête

du chapitre de Paris se trouvait l'abbé d'Astros, prêtre passionné et

imprudent, partageant jusqu'au fanatisme toutes les idées du clergé

hostile à l'Empire. Napoléon, sachant à qui il avait affaire, aborda

sur-le-champ les points les plus difficiles de la querelle religieuse,

et de manière à provoquer de la part de son interlocuteur quelque

imprudence qui servît à l'éclairer. Il y réussit parfaitement, et

après avoir fait dire à l'abbé d'Astros ce qu'il voulait, et l'avoir

ensuite rudement traité, il appela, séance tenante, le duc de Rovigo,

qui était dans le palais, et lui dit: Ou je me trompe bien, ou cet

abbé a les missives du Pape. Arrêtez-le avant qu'il sorte des

Tuileries, interrogez-le, ordonnez en même temps qu'on fouille ses

papiers, et on y découvrira certainement tout ce qu'on désire

savoir.--

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 13 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 2 / 42 段