français était extrêmement critique. Napoléon reçut les députations
des chambres de commerce, et en son langage original, familier, plein
de vigueur, leur tint un discours dont il voulut qu'on divulguât
autant que possible le sens et les principales expressions. Tour à
tour questionnant ou écoutant, mêlant les paroles caressantes aux
boutades les plus vives, il parla à ces députations à peu près dans
les termes suivants:--J'ai l'oreille ouverte à ce qui se dit dans vos
comptoirs, et je sais les propos que vous tenez dans vos familles et
entre vous sur ma politique, sur mes lois, sur ma personne. Il ne
connaît que son métier de soldat, répétez-vous souvent, il n'entend
rien au commerce, et il n'a personne autour de lui pour lui apprendre
ce qu'il ignore. Ses mesures sont extravagantes, et ont causé notre
ruine actuelle. Vous qui dites tout cela, c'est vous qui n'entendez
rien au commerce et à l'industrie. D'abord la cause de votre ruine
présente, ce n'est pas moi, c'est vous. Vous avez cru qu'on pouvait
faire sa fortune en un jour comme on la fait quelquefois à la guerre
en gagnant une bataille. Mais il n'en est pas ainsi dans l'industrie:
c'est en travaillant toute sa vie, en se conduisant sagement, en
ajoutant aux produits de son travail les accumulations de son
économie, qu'on devient riche. Mais parmi vous les uns ont voulu
spéculer sur les brusques variations de prix des matières premières,
et ils s'y sont trompés souvent; au lieu de faire leur fortune, ils
ont fait celle d'autrui. D'autres ont voulu fabriquer dix aunes
d'étoffe quand ils n'avaient des débouchés que pour cinq, et ils ont
perdu là où ils auraient dû gagner. Est-ce ma faute à moi si l'avidité
a troublé le sens à beaucoup d'entre vous? Mais avec de la patience on
répare jusqu'à ses propres erreurs, et en travaillant plus sensément
on recouvre ce qu'on a perdu. Vous avez commis des fautes cette année,
vous serez plus sages et plus heureux l'année prochaine. Quant à mes
mesures, que savez-vous si elles sont bonnes ou mauvaises? Enfermés
dans vos ateliers, ne connaissant les uns que ce qui concerne la soie
ou le coton, les autres que ce qui concerne le fer, les bois, les
cuirs, n'embrassant pas l'ensemble des industries, ignorant les vastes
rapports des États entre eux, pouvez-vous savoir si les moyens que
j'emploie contre l'Angleterre sont efficaces ou nuisibles? Demandez
cependant à ceux d'entre vous qui sont allés furtivement à Londres
pour s'y livrer à la contrebande, demandez-leur ce qu'ils y ont vu? Je
sais leur langage comme le vôtre, car je suis informé de tous vos
actes et de tous vos discours. Ils sont revenus étonnés de la détresse
de l'Angleterre, de l'encombrement de ses magasins, de la baisse
croissante de son change, de la ruine de son commerce, et beaucoup à
leur retour ont dit de moi et de mes mesures: «_Ce diable d'homme_
pourrait bien avoir raison!». Eh bien, oui, j'ai raison, et plus vite
que je ne m'en étais flatté, car l'Angleterre en est arrivée à un état
presque désespéré beaucoup plus tôt que je ne l'aurais cru. Elle a
saturé de ses produits les colonies de l'Espagne, les siennes, les
vôtres, pour je ne sais combien d'années. On n'a pas pu la payer, ou
bien quand on l'a pu on lui a donné en payement du sucre, du café, du
coton, dont j'ai détruit la valeur dans ses mains. Sur ce sucre, ce
coton, ce café, les négociants tirent des lettres de change qui vont à
la Banque, et qui s'y convertissent en papier-monnaie. Le
gouvernement, pour solder ses armées, sa marine, tire aussi sur la
Banque, et cause de nouvelles émissions de ce papier-monnaie. Que
voulez-vous que cela devienne après un peu de temps? Il faut bien que
cet édifice s'écroule. En sommes-nous là? Non. Je vous ai débarrassés
du papier-monnaie, et à peine s'il reste quelques rentes pour placer
les économies des petits rentiers. L'Europe m'a fourni en numéraire
près d'un milliard de contributions de guerre; j'ai encore 200
millions en or ou argent dans mon trésor, je touche par an 900
millions en impôts bien répartis, et qui s'acquittent en numéraire, et
vous avez le continent entier pour y écouler vos produits. La partie
n'est donc pas égale entre l'Angleterre et nous. Il faut tôt ou tard
qu'elle succombe. Il lui reste bien quelques issues en Suède, en
Prusse, et _plus loin_ (allusion à la Russie), par lesquelles les
produits anglais continuent à s'infiltrer en Europe. Mais soyez
tranquilles, j'y mettrai ordre. Il y a des fraudeurs encore, je saurai
les atteindre. Ceux qui échapperont à mes douaniers n'échapperont
pas à mes soldats, et je les poursuivrai partout, partout,
entendez-vous!--
En prononçant ces derniers mots, Napoléon était menaçant au plus haut
point, et il y avait toute une nouvelle guerre dans ses gestes, son
accent, ses regards. Il reprenait et disait:--Cette guerre à
l'Angleterre est longue et pénible, je le sais. Mais que voulez-vous
que j'y fasse? Quels moyens voulez-vous que je prenne? Apparemment,
puisque vous vous plaignez tant de ce que la mer est fermée, vous
tenez à ce qu'elle soit ouverte, à ce qu'une seule puissance n'y
domine pas aux dépens de toutes les autres, et n'enlève pas les
colonies de toutes les nations, ou ne s'arroge pas une sorte de
tyrannie sur tous les pavillons? Pour moi, je suis irrévocablement
fixé à cet égard; je n'abandonnerai jamais le droit des neutres, je ne
laisserai jamais prévaloir le principe que le pavillon ne couvre pas
la marchandise, que le neutre est obligé d'aller relâcher en
Angleterre pour y payer tribut. Si j'avais la lâcheté de supporter de
telles théories, vous ne pourriez bientôt plus sortir de Rouen ou du
Havre qu'avec un passe-port des Anglais. Mes décrets de Berlin, de
Milan, seront lois de l'Empire jusqu'à ce que l'Angleterre ait renoncé
à ses folles prétentions. Les Américains me demandent à reparaître
dans nos ports, à vous apporter du coton et à emporter vos soies, ce
qui sera pour vous un grand soulagement. Je suis prêt à y consentir,
mais à condition qu'ils auront fait respecter en eux les principes que
je soutiens, et qui sont aussi les leurs, comme ils sont ceux de
toutes les nations maritimes, et que s'ils n'ont pu obtenir de
l'Angleterre qu'elle les respectât en eux-mêmes, ils lui déclareront
la guerre; sinon, quelque besoin que vous ayez d'eux, je les traiterai
comme Anglais, je leur fermerai mes ports, et j'ordonnerai de leur
courir sus! Comment voulez-vous que je fasse? Sans doute, si j'avais
pu former des amiraux, aussi bien que j'ai formé des généraux, nous
aurions battu les Anglais, et une bonne paix, non pas une paix plâtrée
comme celle d'Amiens, cachant mille ressentiments implacables, mille
intérêts non réconciliés, mais une solide paix, serait rétablie.
Malheureusement je ne puis pas être partout. Ne pouvant pas battre les
Anglais sur mer, je les bats sur terre, je les poursuis le long des
côtes du vieux continent. Toutefois je ne renonce pas à les atteindre
sur mer, car nos matelots sont pour le moins aussi braves que les
leurs, et nos officiers de mer vaudront ceux de la marine britannique
dès qu'ils se seront exercés. Je vais avoir cent vaisseaux du Texel à
Venise; je veux en avoir deux cents. Je les ferai sortir malgré eux;
ils perdront une, deux batailles, ils gagneront la troisième, ou au
moins la quatrième, car il finira bien par surgir un homme de mer qui
fera triompher notre pavillon, et en attendant je tiendrai mon épée
sur la poitrine de quiconque voudrait aller au secours des Anglais. Il
faudra bien qu'ils succombent, quand même l'enfer conspirerait avec
eux. Cela est long, j'en conviens; mais vous y gagnez en attendant de
développer votre industrie, de devenir manufacturiers, de remplacer
sur le continent les tissus de l'Angleterre, ses quincailleries, ses
draps. C'est, après tout, un assez beau lot que d'avoir le continent à
pourvoir. Le monde change sans cesse; il n'y a pas un siècle qui
ressemble à un autre. Jadis il fallait pour être riche avoir des
colonies, posséder l'Inde, l'Amérique, Saint-Domingue. Ces temps-là
commencent à passer. Il faut être manufacturier, se pourvoir soi-même
de ce qu'on allait chercher chez les autres, faire ses indiennes, son
sucre, son indigo. Si j'en ai le temps, vous fabriquerez tout cela
vous-mêmes, non que je dédaigne les colonies et les spéculations
maritimes, il s'en faut, mais l'industrie manufacturière a une
importance au moins égale, et tandis que je tâche de gagner la cause
des mers, l'industrie de la France se développe et se crée. On peut
donc attendre dans une position pareille. Pendant ce temps, Bordeaux,
Hambourg souffrent; mais s'ils souffrent aujourd'hui, c'est pour
prospérer dans l'avenir par le rétablissement de la liberté des mers.
Tout a son bien et son mal. Il faut savoir souffrir pour un grand but,
et, en tout cas, cette année ce n'est pas pour ce grand but que vous
avez souffert, c'est par suite de vos propres fautes. Je sais vos
affaires mieux que vous ne savez les miennes. Conduisez-vous avec
prudence, avec suite, et ne vous hâtez pas de me juger, car souvent
quand vous me blâmez moi, c'est vous seuls que vous devriez blâmer. Au
surplus, je veille sur vos intérêts, et tous les soulagements qu'il
sera possible de vous procurer, vous les obtiendrez[3].--
[Note 3: Ce discours, comme plusieurs autres de Napoléon que
nous avons rapportés ailleurs, n'est ici reproduit, en
substance bien entendu, que parce qu'il est authentique, et
que nous avons pu en retrouver le sens sinon les termes
mêmes, et que dès lors il a toute la vérité désirable et
possible. Malgré l'autorité des anciens, qui ont prêté des
discours à leurs personnages historiques, et auxquels on l'a
pardonné à cause de la vraisemblance morale de ces discours,
nous ne croyons pas un pareil exemple admissible et imitable
chez les modernes. Les anciens, placés plus près que nous de
l'origine des choses, n'avaient pas encore entièrement
séparé l'histoire de la poésie. Ce départ est fait chez
nous, et il n'est plus permis d'y revenir. Il ne doit rester
à l'histoire d'autre poésie que celle qui appartient
inévitablement à la vérité rigoureuse. On peut analyser,
résumer un discours tenu d'une manière certaine par un
personnage, mais à condition que ce discours ait été
véritablement tenu, que le sens soit exactement le même, et
la forme aussi, quand on a pu la retrouver. C'est ce que
j'ai toujours fait dans cette histoire, c'est ce que je
viens de faire dans le discours dont il s'agit. Ce discours,
adressé aux chambres de commerce, fut reproduit par une
foule de journaux allemands, commenté par toutes les
diplomaties, envoyé à la cour de Russie, recueilli par la
police, et quoique dispersé dans la mémoire des
contemporains, conservé pourtant de manière à pouvoir être
recueilli dans ses traits principaux. Nous n'hésitons donc
pas à affirmer qu'il est vrai dans sa substance, et même
vrai dans sa forme pour la plupart des traits lancés par
Napoléon à ses interlocuteurs industriels.]
Tels étaient les discours par lesquels Napoléon embarrassait,
subjuguait ses interlocuteurs du commerce, et les éblouissait sans les
convaincre, quoiqu'il eût raison contre eux sur presque tous les
points. Mais c'est un sujet d'éternelle surprise de voir combien on
est sage quand on conseille les autres, en l'étant si peu quand il
s'agit de se conseiller soi-même. Napoléon avait raison quand il
disait à ces négociants qu'ils souffraient par suite de leurs fautes,
pour avoir les uns trop produit, les autres trop spéculé, qu'il était
obligé de conquérir la liberté des mers, pour la conquérir de
combattre l'Angleterre, pour combattre l'Angleterre de gêner les
mouvements du commerce, et qu'en attendant l'industrie de la France et
celle du continent naissaient de cette gêne elle-même. Mais il eût été
bien embarrassé si l'un de ces spéculateurs sur les sucres ou sur les
cotons avait demandé à lui, spéculateur d'un autre genre, si, pour
combattre l'Angleterre, il lui était absolument nécessaire de
conquérir les couronnes de Naples, d'Espagne, de Portugal, et d'en
doter ses frères; si cette difficulté d'établir sa dynastie sur tant
de trônes n'avait pas singulièrement accru la difficulté de triompher
des prétentions maritimes de l'Angleterre; si, avec les Bourbons
tremblants et soumis à Madrid et à Naples, il n'eût pas obtenu autant
de concours à ses desseins que de ses frères à demi révoltés; si tous
les soldats français dispersés à Naples, à Cadix, à Lisbonne, il n'eût
pas mieux fait de les risquer entre Calais et Douvres; si, en tout
cas, la nécessité de ces conquêtes admise, il n'aurait pas dû
commencer par jeter lord Wellington à la mer, en se contentant du
blocus tel que la Russie le pratiquait, au lieu de changer tout à coup
de système, de laisser les Anglais triomphants dans la Péninsule pour
aller chercher au Nord une nouvelle guerre d'un succès douteux, sous
prétexte d'obtenir dans l'observation du blocus un degré d'exactitude
dont il n'avait pas indispensablement besoin pour réduire le commerce
britannique aux abois, et si changer sans cesse de plan, courir d'un
moyen à un autre avant d'en avoir complétement employé aucun, tout
cela par mobilité, orgueil, désir de soumettre l'univers à ses
volontés, était une manière directe et sûre de venir à bout de
l'ambition tyrannique de l'Angleterre.
Ce questionneur hardi, qui sans doute aurait fort embarrassé Napoléon,
ne se trouva point, et la vérité ne fut pas dite; mais taire la vérité
c'est cacher le mal sans l'arrêter. Ses ravages secrets sont d'autant
plus dangereux qu'ils se révèlent tous à la fois, et quand il n'est
plus temps d'y remédier.
[En marge: Aux souffrances de la conscription et d'une crise
commerciale viennent se joindre les froissements produits par les
dissensions religieuses.]
Aux deux causes de malaise que nous venons de faire connaître, la
conscription et la crise commerciale, s'en était joint une troisième:
c'étaient les troubles religieux récemment aggravés par une nouvelle
saillie de la vive volonté de Napoléon.
[En marge: Résultat de la mission des deux cardinaux envoyés à
Savone.]
On a vu plus haut à quel point on en était resté avec le Pape détenu à
Savone. Napoléon lui avait envoyé les cardinaux Spina et Caselli pour
en obtenir d'abord, au moyen de pourparlers bienveillants,
l'institution canonique des évêques nommés, ce qui était la principale
des difficultés avec l'Église, et ensuite pour le sonder sur un
arrangement de tous les démêlés de l'Empire avec la Papauté. Napoléon
voulait toujours faire accepter à Pie VII la suppression du pouvoir
temporel du Saint-Siége, la réunion de Rome au territoire de l'Empire,
l'établissement d'une papauté dépendante des nouveaux empereurs
d'Occident, faisant sa résidence à Paris ou à Avignon, jouissant de
beaux palais, d'une dotation de deux millions de francs, et de
beaucoup d'autres avantages encore, mais placée sous l'autorité de
l'empereur des Français, comme l'Église russe sous l'autorité des
czars, et l'islamisme sous l'autorité des sultans. Pie VII avait
d'abord assez froidement accueilli les deux cardinaux, s'était ensuite
adouci à leur égard, ne s'était point montré absolument contraire à
l'institution canonique des évêques nommés, mais peu disposé à la
donner prochainement, afin de conserver un moyen efficace de
contraindre Napoléon à s'occuper des affaires de l'Église, et avait
paru décidé à ne point accepter les avantages matériels qu'on lui
offrait, ne demandant, disait-il, que deux choses, les Catacombes pour
résidence, et quelques cardinaux fidèles pour le conseiller,
promettant, si on lui accordait la liberté, la pauvreté et un conseil,
de mettre à jour toutes les affaires religieuses en retard, et de ne
rien faire pour provoquer à la révolte le peuple au sein duquel il
irait cacher sa déchéance temporelle.
Quoique revenus sans rien obtenir, les deux cardinaux avaient
cependant été amenés à penser que le Pape ne serait pas invincible,
qu'avec de bons traitements, en lui accordant un conseil dont il pût
s'aider pour expédier les affaires de l'Église, il reprendrait ses
fonctions pontificales sans même sortir de Savone, et en se résignant
à y vivre parce qu'il y était, et parce que dans cette espèce de
prison il ne consacrait rien par son adhésion, tandis qu'en se
laissant transporter à Avignon ou à Paris, en acceptant des dotations,
il sanctionnerait les actes impériaux par le concours qu'il leur
aurait donné. Des entretiens que le Pape avait eus depuis avec M. de
Chabrol, préfet de Montenotte, on pouvait tirer les mêmes conclusions,
et Napoléon cherchait une manière de concilier les inclinations du
Pape avec ses propres vues, lorsque plusieurs incidents, survenus tout
à coup, l'avaient porté à une exaspération inouïe et aux actes les
plus violents.
[En marge: Efforts renouvelés du Saint-Père pour empêcher
l'administration provisoire des siéges vacants.]
On se rappelle sans doute l'expédient imaginé pour administrer
provisoirement les diocèses dans lesquels il y avait des prélats
nommés et non institués. Il n'y avait pas moins de vingt-sept diocèses
dans ce cas, et dans le nombre se trouvaient des siéges comme
Florence, Malines, Paris, etc. Les chapitres, les uns libres, les
autres contraints, avaient conféré la qualité de vicaires
capitulaires aux évêques nommés, ce qui permettait à ceux-ci de
gouverner au moins comme administrateurs leurs nouveaux diocèses. Le
cardinal Maury, nommé archevêque de Paris à la place du cardinal
Fesch, et non institué encore, administrait de la sorte le diocèse de
Paris. Seulement il avait beaucoup de contrariétés à supporter de la
part de son chapitre, et, comme nous l'avons dit ailleurs, lorsque
dans certaines cérémonies religieuses il voulait faire porter la croix
devant lui, ce qui est le signe essentiel de la dignité épiscopale,
quelques chanoines dociles restaient, les autres, M. l'abbé d'Astros
en tête, s'enfuyaient avec une affectation offensante.
[En marge: Lettres du Pape à divers chapitres pour les empêcher de
conférer aux nouveaux prélats nommés par Napoléon la qualité de
vicaires capitulaires.]
[En marge: Découvertes de lettres semblables écrites aux chapitres de
Paris, de Florence et d'Asti.]
Napoléon faisait entendre les rugissements du lion à chaque nouvelle
inconvenance du clergé, mais il ne s'y arrêtait pas longtemps,
comptant sur le prochain arrangement de toutes les affaires
ecclésiastiques à la fois. Cependant, des rapports venus de Turin, de
Florence et de Paris, lui révélèrent coup sur coup une trame ourdie
dans l'ombre par des prêtres et des dévots fervents, afin de rendre
impossible le mode provisoire d'administration imaginé pour les
églises. Le Pape avait secrètement écrit à divers chapitres pour les
engager à ne pas reconnaître comme vicaires capitulaires les évêques
nommés et non institués. Il se fondait sur certaines règles canoniques
assez mal interprétées, et soutenait que ce mode d'administration
était contraire aux droits de l'Église romaine, parce qu'il conférait
aux nouveaux prélats la possession anticipée de leurs siéges. À Paris
il avait adressé au chapitre une défense formelle de reconnaître le
cardinal Maury comme vicaire capitulaire, et au cardinal lui-même une
lettre des plus amères, dans laquelle il lui reprochait son
ingratitude envers le Saint-Siége, qui, disait-il, l'avait accueilli
dans son exil, doté de plusieurs bénéfices, et notamment de l'évêché
de Montefiascone (comme si ce cardinal n'avait pas fait pour l'Église
autant au moins qu'elle avait fait pour lui), et lui enjoignait, sous
peine de désobéissance, de renoncer à l'administration du diocèse de
Paris. Par une étrange négligence, cette double missive avait été
adressée au chapitre et au cardinal par la voie du ministère des
cultes, avec plusieurs autres dépêches relatives à diverses affaires
de détail, que le Pontife voulait bien encore expédier de temps en
temps. Le ministre ayant ouvert ces plis, fut fort surpris du contenu,
n'en voulut rien dire au cardinal de peur de l'affliger, et remit tout
à l'Empereur, dont on concevra facilement l'irritation lorsqu'il vit
les efforts du Pape prisonnier pour faire évanouir en ses mains le
dernier moyen d'administrer les diocèses vacants. Il recommanda le
secret, et prescrivit des recherches pour s'assurer s'il n'y avait pas
eu d'autres expéditions des lettres du Pape. Au même instant il lui
arrivait du Piémont et de Toscane des informations exactement
semblables. M. d'Osmond, nommé archevêque de Florence, actuellement en
route pour se rendre dans son nouveau diocèse, s'était rencontré à
Plaisance avec une députation du chapitre de Florence, chargée de lui
déclarer qu'il y avait déjà un vicaire capitulaire en fonctions, qu'il
n'était pas possible d'en élire un autre, et qu'on avait reçu à cet
égard des injonctions de Savone auxquelles on était résolu de ne pas
désobéir. Ce malheureux archevêque, esprit sage mais timide, était
demeuré à Plaisance dans la plus cruelle perplexité. La princesse
Élisa, soeur de Napoléon, qui gouvernait son duché avec un habile
mélange de douceur et de fermeté, avait été informée de cette trame,
avait appelé auprès d'elle le principal meneur du chapitre, plus un
certain avocat qui servait d'intermédiaire au Pape, s'était fait
livrer la correspondance de Pie VII, et avait tout mandé à Napoléon
avant de prendre aucune mesure sévère. En Piémont, M. Dejean nommé à
l'évêché d'Asti avait essuyé le même accueil, avec moins d'égards
encore, car sans le prévenir on lui avait refusé toute autorité sur
son nouveau diocèse, et on lui avait déclaré qu'on ne pouvait lui
accorder aucune situation, même celle d'administrateur provisoire. Le
prince Borghèse, gouverneur du Piémont, avait, comme sa belle-soeur,
expédié à Paris les pièces de ce singulier et audacieux conflit.
[En marge: Soupçons conçus à l'égard de l'abbé d'Astros, et
arrestation de cet ecclésiastique le 1er janvier, à la sortie des
Tuileries.]
Napoléon, en voyant ce concours d'accidents semblables sur des points
fort éloignés, y découvrit tout de suite un système de résistance
très-bien combiné, et dont le résultat devait être ou de l'obliger à
traiter immédiatement avec le Pape, ou de susciter un véritable
schisme. Sa colère fit explosion. Il avait appris presque en même
temps, les 29, 30, 31 décembre 1810, les divers faits que nous venons
de rapporter. Il tenait à arrêter partout la propagation des lettres
du Pape, et pour y réussir il voulait frapper de terreur ceux qui
avaient porté ces lettres, qui les avaient reçues, ou qui en étaient
encore dépositaires. Le lendemain, 1er janvier (1811), il devait
recevoir les hommages des grands corps de l'État, notamment ceux du
chapitre et du clergé de Paris. Il ne prononçait pas de discours
d'apparat dans ces solennités, mais parlait familièrement aux uns et
aux autres, suivant l'humeur du jour, récompensant ceux-ci par
quelques attentions flatteuses, châtiant ceux-là par des mots où la
puissance de l'esprit se joignait à celle du trône pour accabler les
malheureux qui lui avaient déplu. Sa prodigieuse sagacité, perçante
comme son regard, semblait pénétrer jusqu'au fond des âmes. À la tête
du chapitre de Paris se trouvait l'abbé d'Astros, prêtre passionné et
imprudent, partageant jusqu'au fanatisme toutes les idées du clergé
hostile à l'Empire. Napoléon, sachant à qui il avait affaire, aborda
sur-le-champ les points les plus difficiles de la querelle religieuse,
et de manière à provoquer de la part de son interlocuteur quelque
imprudence qui servît à l'éclairer. Il y réussit parfaitement, et
après avoir fait dire à l'abbé d'Astros ce qu'il voulait, et l'avoir
ensuite rudement traité, il appela, séance tenante, le duc de Rovigo,
qui était dans le palais, et lui dit: Ou je me trompe bien, ou cet
abbé a les missives du Pape. Arrêtez-le avant qu'il sorte des
Tuileries, interrogez-le, ordonnez en même temps qu'on fouille ses
papiers, et on y découvrira certainement tout ce qu'on désire
savoir.--