[En marge: Organisation de colonnes mobiles pour la poursuit

HISTOIRE DU CONSULAT

ET DE L'EMPIRE

TOME XIII

L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en

Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,

Espagnole et Italienne.

Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la

Librairie), le 8 mai 1856.

PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8.

[Illustration: Le Roi de Rome.]

HISTOIRE DU CONSULAT

ET DE L'EMPIRE

FAISANT SUITE

À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

PAR M. A. THIERS

TOME TREIZIÈME

PARIS

PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR

60, RUE RICHELIEU

1856

HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.

LIVRE QUARANTE ET UNIÈME.

LE CONCILE.

Naissance du Roi de Rome le 20 mars 1811. -- Remise au mois de juin

de la cérémonie du baptême. -- Diverses circonstances qui dans le

moment attristent la France, et compriment l'essor de la joie

publique. -- Redoublement de défiance à l'égard de la Russie,

accélération des armements, et rigueurs de la conscription. --

Crise commerciale et industrielle amenée par l'excès de la

fabrication et par la complication des lois de douanes. --

Faillites nombreuses dans les industries de la filature et du

tissage du coton, de la draperie, de la soierie, de la

raffinerie, etc. -- Secours donnés par Napoléon au commerce et à

l'industrie. -- À ces causes de malaise se joignent les troubles

religieux. -- Efforts du Pape et d'une partie du clergé pour

rendre impossible l'administration provisoire des diocèses. --

Intrigues auprès des chapitres pour les empêcher de conférer aux

nouveaux prélats la qualité de vicaires capitulaires. -- Brefs du

Pape aux chapitres de Paris, de Florence et d'Asti. -- Hasard qui

fait découvrir ces brefs. -- Arrestation de M. d'Astros;

expulsion violente de M. Portalis du sein du Conseil d'État. --

Rigueurs contre le clergé, et soumission des chapitres

récalcitrants. -- Napoléon, se voyant exposé aux dangers d'un

schisme, projette la réunion d'un concile, dont il espère se

servir pour vaincre la résistance du Pape. -- Examen des

questions que soulève la réunion d'un concile, et convocation de

ce concile pour le mois de juin, le jour du baptême du Roi de

Rome. -- Suite des affaires extérieures en attendant le baptême

et le concile. -- Napoléon retire le portefeuille des affaires

étrangères à M. le duc de Cadore pour le confier à M. le duc de

Bassano. -- Départ de M. de Lauriston pour aller remplacer à

Saint-Pétersbourg M. de Caulaincourt. -- Lenteurs calculées de

son voyage. -- Entretiens de l'empereur Alexandre avec MM. de

Caulaincourt et de Lauriston. -- L'empereur Alexandre sachant que

ses armements ont offusqué Napoléon, en explique avec franchise

l'origine et l'étendue, et s'attache à prouver qu'ils ont suivi

et non précédé ceux de la France. -- Son désir sincère de la

paix, mais sa résolution invariable de s'arrêter à l'égard du

blocus continental aux mesures qu'il a précédemment adoptées. --

Napoléon conclut des explications de l'empereur Alexandre que la

guerre est certaine, mais différée d'une année. -- Il prend dès

lors plus de temps pour ses armements, et leur donne des

proportions plus considérables. -- Il dispose toutes choses pour

entreprendre la guerre au printemps de 1812. -- Vues et direction

de sa diplomatie auprès des différentes puissances de l'Europe.

-- État de la cour de Vienne depuis le mariage de Napoléon avec

Marie-Louise; politique de l'empereur François et de M. de

Metternich. -- Probabilité d'une alliance avec l'Autriche, ses

conditions, son degré de sincérité. -- État de la cour de Prusse.

-- Le roi Frédéric-Guillaume, M. de Hardenberg, leurs inquiétudes

et leur politique. -- Danemark et Suède. -- Zèle du Danemark à

seconder le blocus continental. -- Mauvaise foi de la Suède. --

Cette puissance profite de la paix accordée par la France pour se

constituer l'intermédiaire du commerce interlope. --

Établissement de Gothenbourg destiné à remplacer celui

d'Héligoland. -- Difficultés relatives à la succession au trône.

-- La mort du prince royal adopté par le nouveau roi Charles XIII

laisse la succession vacante. -- Plusieurs partis en Suède, et

leurs vues diverses sur le choix d'un successeur au trône. --

Dans leur embarras, les différents partis se jettent brusquement

sur le prince de Ponte-Corvo (maréchal Bernadotte), espérant se

concilier la faveur de la France. -- Napoléon, étranger à

l'élection, permet au prince de Ponte-Corvo d'accepter. -- À

peine arrivé en Suède, le nouvel élu, pour flatter l'ambition de

ses futurs sujets, convoite la Norvége, et propose à Napoléon de

lui en ménager la conquête. -- Napoléon, fidèle au Danemark,

repousse cette proposition. -- Dispositions générales de

l'Allemagne dans le moment où semble se préparer une guerre

générale au Nord. -- Tout en préparant ses armées et ses

alliances, Napoléon s'occupe activement de ses affaires

intérieures. -- Baptême du Roi de Rome. -- Grandes fêtes à cette

occasion. -- Préparatifs du concile. -- Motifs qui ont fait

préférer un concile national à un concile général. -- Questions

qui lui seront posées. -- On les renferme toutes dans une seule,

celle de l'institution canonique des évêques. -- Avant de réunir

le concile on envoie trois prélats à Savone pour essayer de

s'entendre avec Pie VII, et ne faire au concile que des

propositions concertées avec le Saint-Siége. -- Ces prélats sont

l'archevêque de Tours, les évêques de Nantes et de Trèves. --

Leur voyage à Savone. -- Accueil qu'ils reçoivent du Pape. --

Pie VII donne un consentement indirect au système proposé pour

l'institution canonique, et renvoie l'arrangement général des

affaires de l'Église au moment où on lui aura rendu sa liberté et

un conseil. -- Retour des trois prélats à Paris. -- Réunion du

concile le 17 juin. -- Dispositions des divers partis composant

le concile. -- Cérémonial, discours d'ouverture, et serment de

fidélité au Saint-Siége. -- Les prélats à peine réunis sont

dominés par un sentiment commun de sympathie pour les malheurs de

Pie VII et d'aversion secrète pour le despotisme de Napoléon. --

La crainte les contient. -- Premières séances du concile. --

Projet d'adresse en réponse au message impérial. -- Difficultés

de la rédaction. -- À la séance où l'on discute cette adresse les

esprits s'enflamment, et un membre propose de se rendre en corps

à Saint-Cloud pour demander la liberté du Pape. -- Le président

arrête ce mouvement en suspendant la séance. -- Adoption de

l'adresse après de nombreux retranchements, et refus de Napoléon

de la recevoir. -- Rôle modérateur de M. Duvoisin, évêque de

Nantes, et de M. de Barral, archevêque de Tours. -- Maladresse et

orgueil du cardinal Fesch. -- La question principale, celle de

l'institution canonique, soumise à une commission. -- Avis divers

dans le sein de cette commission. -- Malgré les efforts de M.

Duvoisin, la majorité de ses membres se prononce contre la

compétence du concile. -- Napoléon irrité veut dissoudre le

concile. -- On l'exhorte à attendre le résultat définitif. -- M.

Duvoisin engage la commission à prendre pour base les

propositions admises par le Pape à Savone. -- Cet avis adopté

d'abord, n'est accepté définitivement qu'avec un nouveau renvoi

au Pape, qui suppose l'incompétence du concile. -- Le rapport,

présenté par l'évêque de Tournay, excite une scène orageuse dans

le concile, et des manifestations presque factieuses. -- Napoléon

dissout le concile et envoie à Vincennes les évêques de Gand, de

Troyes et de Tournay. -- Les prélats épouvantés offrent de

transiger. -- On recueille individuellement leurs avis, et quand

on est assuré d'une majorité, on réunit de nouveau le concile le

5 août. -- Cette assemblée rend un décret conforme à peu près à

celui qu'on désirait d'elle, mais avec un recours au Pape qui

n'emporte cependant pas l'incompétence du concile. -- Nouvelle

députation de quelques cardinaux et prélats à Savone, pour

obtenir l'adhésion du Pape aux actes du concile. -- Napoléon,

fatigué de cette querelle religieuse, ne vise plus qu'à se

débarrasser des prélats réunis à Paris, et à profiter de la

députation envoyée à Savone pour obtenir l'institution des

vingt-sept évêques nommés et non institués. -- L'esprit toujours

dirigé vers la prochaine guerre du Nord, il se flatte que

victorieux encore une fois, le monde entier cédera à son

ascendant. -- Nouvelles explications avec la Russie. --

Conversation de Napoléon avec le prince Kourakin, le soir du 15

août. -- Cette conversation laisse peu d'espoir de paix, et porte

Napoléon à continuer ses préparatifs avec encore plus d'activité.

-- Départ des quatrièmes et sixièmes bataillons. -- Emploi de

soixante mille réfractaires qu'on a obligés de rejoindre. --

Manière de les plier au service militaire. -- Composition de

quatre armées pour la guerre de Russie, et préparation d'une

réserve pour l'Espagne. -- Voyage de Napoléon en Hollande et dans

les provinces du Rhin. -- Plan de défense de la Hollande. -- La

présence de Napoléon sert de prétexte pour réunir la grosse

cavalerie et l'acheminer sur l'Elbe. -- Création des lanciers. --

Inspection des troupes destinées à la guerre de Russie. -- Séjour

à Wesel, à Cologne et dans les villes du Rhin. -- Affaires

diverses dont Napoléon s'occupe chemin faisant. -- Arrangement

avec la Prusse. -- Le ministre de France est rappelé de

Stockholm. -- Suite et fin apparente de la querelle religieuse.

-- Acceptation par Pie VII du décret du concile, avec des motifs

qui ne conviennent pas entièrement à Napoléon. -- Celui-ci

accepte le dispositif sans les motifs, et renvoie dans leurs

diocèses les prélats qui avaient composé le concile. -- Son

retour à Paris en novembre, et son application à expédier toutes

les affaires intérieures, afin de ne rien laisser en souffrance

en partant pour la Russie.

[Date en marge: Mars 1811.]

Au milieu des événements si divers et si compliqués dont on vient de

lire le récit, Napoléon avait vu se réaliser le principal de ses

voeux: il avait obtenu de la Providence un héritier direct de sa race,

un fils, que la France désirait, et qu'il n'avait cessé quant à lui

d'espérer avec une entière confiance dans la fortune.

[En marge: Naissance du Roi de Rome le 20 mars 1811.]

Le 19 mars 1811, vers neuf heures du soir, l'impératrice Marie-Louise,

après une grossesse heureuse, avait ressenti les premières douleurs de

l'enfantement. L'habile accoucheur Dubois était accouru sur-le-champ,

suivi du grand médecin de cette époque, M. Corvisart. Bien que la

jeune mère fût parfaitement constituée, l'accouchement ne s'était pas

annoncé avec des circonstances tout à fait rassurantes, et M. Dubois

n'avait pu se défendre de quelque inquiétude en songeant à la

responsabilité qui pesait sur lui. Napoléon, voyant, avec sa

pénétration ordinaire, que le trouble de l'opérateur pourrait devenir

un danger pour la mère et pour l'enfant, s'efforça de lui rendre plus

léger le poids de cette responsabilité.--Figurez-vous, lui dit-il,

que vous accouchez une marchande de la rue Saint-Denis; vous n'y

pouvez pas davantage, et en tout cas sauvez d'abord la mère.--Il

chargea M. Corvisart de ne pas quitter M. Dubois, et lui-même ne cessa

de prodiguer les soins les plus tendres à la jeune impératrice, et de

l'aider par d'affectueuses paroles à supporter ses souffrances. Enfin,

le lendemain matin 20 mars, cet enfant auquel de si hautes destinées

étaient promises, et qui depuis n'a trouvé sur ses pas que l'exil et

la mort à la fleur de ses ans, vint au jour sans aucun des accidents

qu'on avait redoutés. Napoléon le reçut dans ses bras avec joie, avec

tendresse, et quand il sut que c'était un enfant mâle, il en éprouva

un sentiment d'orgueil qui éclata sur son visage, comme si la

Providence lui avait donné dans cette circonstance si importante une

nouvelle et plus éclatante marque de sa protection. Il présenta le

nouveau-né à sa famille, à sa cour, et le remit ensuite à madame de

Montesquiou, nommée gouvernante des enfants de France. Le canon des

Invalides commença immédiatement à annoncer à la capitale la naissance

de l'héritier destiné à régner sur la plus grande partie de l'Europe.

Il avait été dit d'avance que si le nouveau-né était un enfant mâle le

nombre des coups de canon serait non pas de vingt et un, mais de cent

un. La population, sortie des maisons et répandue dans les rues,

comptait avec une extrême anxiété les retentissements du canon. Quand

le vingt et unième coup fut dépassé, elle ressentit presque autant de

joie qu'aux plus belles époques du règne, et, malgré beaucoup de

causes de tristesse, dont les unes sont déjà connues, dont les autres

vont l'être, elle fut heureuse de voir ce gage de perpétuité donné par

la Providence à la dynastie de Napoléon. Pourtant ce n'était plus

cette effusion de contentement et d'enthousiasme des premiers temps,

alors qu'on ne voyait dans Napoléon que le sauveur de la société, le

restaurateur des autels, l'auteur de la grandeur nationale, le

guerrier invincible et sage qui ne combattait que pour obtenir une

paix glorieuse et durable. De sombres appréhensions, inspirées par ce

génie immodéré, avaient refroidi l'affection, troublé la quiétude et

alarmé la prévoyance. Toutefois on se livra encore à la joie, et on

reprit confiance dans la destinée du grand homme que le ciel semblait

favoriser si visiblement.

D'après le décret qui avait qualifié Rome la seconde ville de

l'Empire, et à l'imitation des anciens usages germaniques, où le

prince destiné à succéder au trône s'appelait roi des Romains avant de

recevoir le titre d'empereur, le prince nouveau-né fut appelé Roi de

Rome, et son baptême, qui devait s'accomplir avec autant de pompe que

le sacre, fut fixé au mois de juin. Pour le moment, on s'en tint à la

cérémonie chrétienne de l'ondoiement, et on se contenta d'annoncer cet

heureux événement aux divers corps de l'État, aux départements et à

toutes les cours de l'Europe.

[En marge: Causes qui troublent la joie inspirée par la naissance du

Roi de Rome.]

Singulière dérision de la fortune! cet héritier tant désiré, tant

fêté, destiné à perpétuer l'Empire, arrivait au moment où cet empire

colossal, sourdement miné de toutes parts, approchait du terme de sa

durée! Peu d'esprits, à la vérité, savaient apercevoir les causes

profondément cachées de sa ruine prochaine, mais de secrètes

appréhensions avaient saisi les masses, et le sentiment de la sécurité

avait disparu chez elles, bien que celui de la soumission subsistât

tout entier. Le bruit d'une vaste guerre au Nord, guerre que tout le

monde redoutait instinctivement, surtout celle d'Espagne n'étant pas

finie, s'était répandu généralement et avait causé une inquiétude

universelle. La conscription, suite de cette nouvelle guerre,

s'exerçait avec la plus extrême rigueur; de plus, une crise violente

désolait en cet instant le commerce et l'industrie; enfin, la querelle

religieuse semblait s'envenimer et faire craindre un nouveau schisme.

Tels étaient les divers motifs qui venaient de troubler assez

gravement la joie inspirée par la naissance du Roi de Rome.

[En marge: Napoléon en apprenant les armements de la Russie précipite

ses propres préparatifs, et se dispose à entrer en campagne au mois

d'août prochain.]

Napoléon avait passé tout à coup d'un armement de précaution contre la

Russie à un armement d'urgence, comme si la guerre avait dû commencer

en été ou en automne de la présente année 1811. En effet, la Russie,

qui s'était bornée jusqu'ici à quelques travaux sur les bords de la

Dwina et du Dniéper, à quelques mouvements de troupes de Finlande en

Lithuanie, impossibles sans doute à cacher, mais faciles à expliquer

d'une manière spécieuse, la Russie, apprenant de toutes parts le

développement chaque jour plus étendu et plus rapide des préparatifs

de Napoléon, s'était enfin décidée à la plus grave des mesures, à la

plus pénible pour elle, à la plus significative pour l'Europe, celle

d'affaiblir ses armées du Danube, ce qui devait mettre en question la

conquête si ardemment souhaitée de la Valachie et de la Moldavie. Sur

neuf divisions qui agissaient en Turquie, elle en avait ramené cinq en

arrière, dont trois jusqu'au Pruth, deux jusqu'au Dniéper. La nouvelle

de ce mouvement rétrograde, transmise par nos agents diplomatiques

accrédités dans les provinces danubiennes, avait produit sur l'esprit

de Napoléon une vive impression. Au lieu de se borner à voir dans un

fait pareil la peur qu'il inspirait, il avait pris peur lui-même, et

avait cru découvrir dans cette conduite de la Russie la preuve

d'intentions non pas défensives, mais agressives. C'était une erreur;

mais habitué aux haines de l'Europe, aux perfidies que ces haines

avaient souvent amenées, il supposa un secret accord de la Russie avec

ses ennemis ouverts ou cachés, avec les Anglais notamment, et il crut

que ce ne serait pas trop tôt que de se préparer à la guerre pour les

mois de juillet ou d'août de la présente année. Ainsi au lieu de

remédier au mal en suspendant ses armements, sauf à les reprendre s'il

n'obtenait pas une explication satisfaisante, il l'aggrava en

multipliant et accélérant ses préparatifs de manière à ne pouvoir plus

ni les cacher ni les expliquer.

[En marge: Mesures employées pour avoir au mois d'août 300 mille

hommes sur la Vistule.]

Il avait déjà résolu d'envoyer sur l'Elbe les quatrièmes bataillons,

car, ainsi que nous l'avons dit, les régiments du maréchal Davout n'en

comptaient que trois présents au corps; il se décida à les faire

partir immédiatement et à former un sixième bataillon dans ces

régiments (le cinquième restant celui du dépôt), ce qui devait

permettre de leur fournir cinq bataillons de guerre. Le maréchal

Davout s'était tellement appliqué, depuis qu'il résidait dans le

Nord, à donner à ses troupes une instruction théorique égale à leur

instruction pratique, qu'il était facile de trouver parmi elles les

cadres d'un sixième, même d'un septième bataillon par régiment, en

sous-officiers sachant lire et écrire et s'étant battus dans l'Europe

entière. Pour accélérer l'organisation de ces sixièmes bataillons,

Napoléon fit revenir les cadres des bords de l'Elbe à la rencontre des

recrues parties des bords du Rhin; il envoya de plus des habits, des

souliers, des armes à Wesel, Cologne et Mayence, pour que les hommes

pussent en passant se pourvoir de leur équipement complet. Il espérait

ainsi porter à cinq divisions françaises le corps du maréchal Davout,

sans compter une sixième division qui devait être polonaise et formée

des troupes de Dantzig qu'on allait augmenter. Il ordonna des achats

de chevaux, surtout en Allemagne, aimant mieux épuiser cette contrée

que la France, tira de leurs cantonnements les cuirassiers, les

chasseurs, les hussards, destinés à la guerre de Russie, et enjoignit

aux colonels de se préparer à recevoir des chevaux et des hommes afin

de mettre leurs régiments sur le pied de guerre. Ne croyant pas avoir

le temps de porter à cinq ni même à quatre bataillons le corps du

Rhin, composé, avons-nous dit, des anciennes divisions qui avaient

servi sous Lannes et Masséna, et qui étaient répandues en Hollande et

en Belgique, il fit former dans leur sein des bataillons d'élite, dans

lesquels devaient être versés les meilleurs soldats de chaque

régiment. Il donna le même ordre pour l'armée d'Italie; il prescrivit

la réunion et l'équipement sur le pied de guerre de tous les corps de

la vieille et jeune garde qui n'étaient pas en Espagne; il écrivit à

tous les princes de la Confédération germanique pour leur demander

leur contingent, et se mit ainsi en mesure, pour les mois de juillet

et d'août, de porter à 70 mille hommes d'infanterie le corps de

l'Elbe, à 45 mille celui du Rhin, à 40 mille celui d'Italie, à plus de

12 mille la garde impériale (total, 167 mille fantassins excellents),

à 17 ou 18 mille les hussards et chasseurs, à 15 mille les

cuirassiers, à 6 mille les troupes à cheval de la garde (total, 38 ou

39 mille hommes de la plus belle cavalerie), enfin à 24 mille hommes

l'artillerie, pouvant servir 800 bouches à feu, indépendamment de 100

mille Polonais, Saxons, Bavarois, Wurtembergeois, Badois,

Westphaliens, ce qui faisait plus de 300 mille hommes parfaitement

préparés à entrer en campagne sous deux mois.

Napoléon rappela d'Espagne le maréchal Ney, auquel il voulait confier

le commandement d'une partie des troupes réunies sur le Rhin. Il

destinait le surplus au maréchal Oudinot, déjà rendu en Hollande. Il

rappela en outre d'Espagne le général Montbrun, que sa conduite à

Fuentès d'Oñoro et dans une foule d'autres occasions désignait comme

l'un des premiers officiers de cavalerie de cette époque.

Dans la crainte d'une subite invasion du duché de Varsovie par les

Russes, Napoléon donna pour instruction au roi de Saxe et au prince

Poniatowski, lieutenant du roi de Saxe en Pologne, de transporter

toute l'artillerie, toutes les munitions, tous les objets

d'équipement, des places ouvertes ou faiblement défendues dans les

forteresses de la Vistule, telles que Modlin, Thorn, Dantzig, et à ce

sujet il citait à l'un et à l'autre l'exemple de la Bavière, où les

Autrichiens étaient toujours entrés avant les Français, mais d'où ils

avaient été obligés de sortir presque aussitôt sans avoir pu enlever

aucune partie du matériel de guerre. Il recommanda au roi de Saxe de

tenir toutes prêtes les troupes saxonnes, afin de pouvoir les porter

rapidement sur la Vistule à côté de celles du prince Poniatowski. Les

unes et les autres devaient être rangées sous le commandement du

maréchal Davout, qui avait ordre, au premier danger, de courir sur la

Vistule avec 150 mille hommes, dont 100 mille Français devaient se

placer de Dantzig à Thorn, et 50 mille Saxons et Polonais de Thorn à

Varsovie. Avec de telles précautions on avait le moyen de répondre à

tout acte offensif des Russes, et même de le prévenir.

[En marge: Rigueurs de la conscription.]

Afin de remplir ses cadres, Napoléon avait été obligé de hâter la

levée de la conscription de 1811, ordonnée dès le mois de janvier.

Mais il ne s'en était pas tenu à cette mesure: il avait voulu

recouvrer l'arriéré des conscriptions antérieures, consistant en

soixante mille réfractaires au moins qui n'avaient jamais rejoint. La

conscription n'était pas encore entrée dans nos moeurs, comme elle y a

pénétré depuis, et la rigueur avec laquelle elle était appliquée

alors, le triste sort des hommes appelés, qui avant l'âge viril

allaient périr en Espagne, plus souvent par la misère que par le feu,

n'étaient pas faits pour disposer la population à s'y soumettre. Dans

certaines provinces, et particulièrement dans celles de l'Ouest, du

Centre, du Midi, où la bravoure ne manquait pas, mais où la soumission

à l'autorité centrale était moins établie, on résistait à la

conscription, et il y avait eu à toutes les époques des masses de

réfractaires qui avaient refusé de se rendre à l'appel de la loi, ou

déserté après s'y être rendus. Ils couraient les bois, les montagnes,

partout favorisés par la population, et quelquefois même faisaient la

guerre aux gendarmes. Ces hommes, loin d'être des lâches ou des

impotents, formaient au contraire la partie la plus brave, la plus

hardie, la plus aventureuse de la population, et, en raison même de

son énergie, la plus difficile à plier au joug des lois nouvelles.

C'était la même espèce d'hommes qui dans la Vendée avait fourni les

soldats de l'insurrection royaliste. Plus forts par le caractère, ils

l'étaient aussi par l'âge, la plupart d'entre eux se trouvant en état

d'insubordination depuis plusieurs années. On était successivement

parvenu à recouvrer par des amnisties, des poursuites, des battues de

gendarmerie, vingt mille peut-être de ces hommes sur quatre-vingt

mille; mais il en restait soixante mille au moins dans diverses

provinces de la France, qu'il importait autant de restituer à l'armée

à cause de leur qualité, que d'enlever à l'intérieur à cause de leur

aptitude à former une nouvelle chouannerie, car ils appartenaient

presque tous aux départements où s'était conservé un vieux levain de

royalisme.

[En marge: Organisation de colonnes mobiles pour la poursuite des

réfractaires.]

[En marge: Excès commis par ces colonnes mobiles.]

Napoléon, qui ne ménageait pas les moyens quand le but lui convenait,

forma dix ou douze colonnes mobiles, composées de cavalerie et

d'infanterie légères, et choisies parmi les plus vieilles troupes, les

plaça sous les ordres de généraux dévoués, leur adjoignit des pelotons

de gendarmerie pour les guider, et leur fit entreprendre une poursuite

des plus actives contre les réfractaires. Ces colonnes étaient

autorisées à traiter militairement les provinces qu'elles allaient

parcourir, et à mettre des soldats en garnison chez les familles dont

les enfants avaient manqué à l'appel. Ces soldats devaient être logés,

nourris et payés par les parents des réfractaires jusqu'à ce que

ceux-ci eussent fait leur soumission. C'est de là que leur vint le

nom, fort effrayant à cette époque, de _garnisaires_. Si l'on songe

que ces colonnes étaient portées, d'après leur composition, à regarder

le refus du service militaire comme un délit à la fois honteux et

criminel, qui faisait peser exclusivement sur les vieux soldats les

charges de la guerre; si l'on songe qu'elles avaient pris à l'étranger

l'habitude de vivre en troupes conquérantes, on concevra facilement

qu'elles devaient commettre plus d'un excès, bien qu'elles fussent

dans leur patrie, et que leurs courses, ajoutées au déplaisir de la

levée de 1811, devaient en diverses provinces pousser le chagrin de la

conscription presque jusqu'au désespoir.

Les préfets, qui avaient la mission de diriger l'esprit des

populations dans un sens favorable au gouvernement, furent alarmés, et

plusieurs désolés d'une telle mesure. Néanmoins quelques-uns, voulant

proportionner leur zèle à la difficulté, exagérèrent encore dans

l'exécution les ordres de l'autorité supérieure, et poussèrent, au

lieu de les retenir, les colonnes occupées à donner la chasse aux

réfractaires. Quelques autres eurent l'honnêteté de faire entendre des

supplications en faveur des pauvres parents qu'on ruinait, et parmi

ceux-là, M. Lezay-Marnézia, dans le Bas-Rhin, eut le courage de

résister de toutes ses forces au général chargé de diriger les

colonnes dans son département, et d'écrire au ministre de la police

des lettres fort vives destinées à être mises sous les yeux de

Napoléon. Mais le plus grand nombre de ces hauts fonctionnaires,

gémissant en secret, et se contentant pour toute vertu de ne pas

ajouter aux rigueurs prescrites, exécutèrent les ordres reçus plutôt

que de renoncer à leurs fonctions.

[En marge: Situation de l'industrie et du commerce en 1811, soit en

Angleterre, soit en France.]

[En marge: Détresse des manufactures anglaises par suite d'un excès de

fabrication.]

Si la population des campagnes avait ses chagrins, celle des villes

avait aussi les siens. Ces chagrins étaient causés par une crise

industrielle et commerciale des plus graves. Nous avons déjà rapporté

les mesures à la fois ingénieuses et violentes que Napoléon avait

imaginées pour interdire au commerce anglais les accès du continent,

ou pour les lui ouvrir à un prix ruineux dont le trésor impérial

recueillait le profit. Ces mesures avaient obtenu, sinon tout l'effet

que Napoléon s'en était promis, du moins tout celui qu'on pouvait

raisonnablement en attendre, surtout lorsque pour réussir il fallait

contrarier les intérêts, les goûts, les penchants, non-seulement d'un

peuple, mais du monde presque entier. Sauf quelques introductions

clandestines par les Suédois, qui transportaient frauduleusement les

marchandises coloniales de Gothenbourg à Stralsund; sauf quelques

autres introductions permises dans la Vieille-Prusse autant par

négligence que par mauvaise volonté; sauf quelques autres encore

effectuées en Russie sous le pavillon américain, les unes et les

autres, condamnées à descendre du Nord au Midi, à travers mille

dangers de saisie, en se chargeant d'immenses frais de transport, et

en payant des tarifs ruineux; sauf, disons-nous, ces rares exceptions,

aucune quantité de sucre, de café, de coton, d'indigo, de bois, de

marchandises exotiques enfin, ne pouvait sortir d'Angleterre et

diminuer la désastreuse accumulation qui s'était opérée à Londres.

Cette situation, que nous avons déjà exposée, n'avait fait que

s'aggraver. Les fabricants de Manchester, de Birmingham et de toutes

les villes manufacturières d'Angleterre, dépassant comme toujours le

but offert à leurs avides désirs, avaient produit trois ou quatre fois

plus de marchandises que les colonies de toutes les nations n'auraient

pu en consommer. Les bâtiments expédiés de Liverpool avaient été

obligés de rapporter en Europe une partie de leurs chargements. Un

petit nombre ayant trouvé à s'en débarrasser avaient reçu en échange

des denrées coloniales qui restaient invendues dans les magasins de

Londres, et s'y avilissaient à tel point que ces denrées, comme nous

l'avons dit, coûtaient en frais de garde et d'emmagasinement plus que

leur prix. C'était pourtant sur ce gage que la banque escomptait le

papier des fabricants, et leur en donnait la valeur en billets dont

l'augmentation croissante menaçait tous les jours d'une catastrophe.

En 1811, la détresse était devenue si grande, que le Parlement

britannique, dans la crainte d'une banqueroute générale, avait voté

un secours au commerce de six millions sterling (150 millions de

francs) à distribuer à titre de prêt aux fabricants et commerçants les

plus embarrassés. Une telle situation, maintenue quelque temps encore,

devait aboutir inévitablement ou à une catastrophe financière et

commerciale, ou à un désir de la paix irrésistible pour le

gouvernement.

Mais il n'est point de combat en ce monde, quelles que soient les

armes employées, où l'on puisse faire du mal sans en recevoir.

Napoléon n'avait pas pu refouler en Angleterre tant de produits

agréables, ou utiles, ou nécessaires aux peuples du continent, sans

causer bien des perturbations, et il venait de provoquer en France et

dans les pays voisins une crise commerciale et industrielle aussi

violente, quoique moins durable heureusement, que celle qui affligeait

l'Angleterre. Voici comment cette crise avait été amenée.

[En marge: Excès de fabrication tout aussi grand dans les manufactures

françaises.]

Les tissus de coton ayant en grande partie remplacé les tissus de

chanvre et de lin, surtout depuis qu'on était parvenu à les produire

par des moyens mécaniques, étaient devenus la plus vaste des

industries de l'Europe. Les manufacturiers français, ayant à

approvisionner l'ancienne et la nouvelle France et de plus le

continent presque entier, avaient espéré des débouchés immenses, et

proportionné leurs entreprises à ces débouchés supposés. Ils avaient

spéculé sans mesure sur l'approvisionnement exclusif du continent,

comme les Anglais sur celui des colonies anglaises, françaises,

hollandaises et espagnoles. En Alsace, en Flandre, en Normandie, les

métiers à filer, à tisser, à imprimer le coton, s'étaient multipliés

avec une incroyable rapidité. Les profits étant considérables, les

entreprises s'étaient naturellement proportionnées aux profits, et les

avaient même infiniment dépassés. L'industrie du coton, sous toutes

ses formes, n'avait pas été la seule à prendre un pareil essor; celle

des draps, comptant sur l'exclusion des draps anglais, sur la

possession exclusive des laines espagnoles, avait pareillement oublié

toute réserve dans l'étendue donnée à sa fabrication. L'industrie des

meubles s'était aussi fort développée, parce que les meubles français,

dessinés alors d'après des modèles antiques, étaient l'objet d'une

prédilection générale, et parce que les bois exotiques, se trouvant au

nombre des produits coloniaux admis sur licences, permettaient la

production à bon marché. L'admission des cuirs en vertu de licences

avait également procuré une grande extension à toutes les industries

dont le cuir est la matière. La quincaillerie française, fort

élégante, mais inférieure alors à celle de l'Angleterre sous le

rapport des aciers, avait profité comme les autres de l'exclusion des

Anglais. De notables bénéfices avaient encouragé et multiplié ces

essais hors de toute proportion.

Ce n'était pas seulement vers la fabrication de ces divers produits

que s'était dirigée l'ardeur du moment, mais vers l'introduction des

matières premières qui servaient à les créer.

[En marge: Folles spéculations sur les matières premières.]

On courait sur tous les marchés où l'on savait que devaient se vendre

des sucres, des cafés, des cotons, des indigos, des bois, des cuirs,

on s'en disputait les moindres quantités introduites sur le continent,

et on spéculait avec fureur sur ces quantités. Les fonds public

étaient délaissés, parce qu'ils étaient peu abondants et presque

invariables dans leur valeur, depuis que Napoléon maintenait la rente

cinq pour cent à 80 francs par l'intervention secrète du trésor

extraordinaire. Les actions de la banque, seul effet public prenant

place à côté des rentes sur l'État, oscillaient entre 1,225 et 1,275

francs, pour un revenu de 50 à 60 francs, et ne dépassaient jamais ces

termes extrêmes. Il n'y avait pas là de quoi tenter les spéculateurs,

parce qu'il leur faut de grandes chances de gain, même au prix de

grandes chances de perte, et ils s'étaient jetés sur les denrées

coloniales, qui présentaient ces conditions au plus haut degré. On

spéculait donc avec passion sur le sucre, le café, le coton, l'indigo;

on courait à Anvers, à Mayence, à Francfort, à Milan, où le

gouvernement faisait vendre les marchandises arrivées sur les chariots

de l'artillerie, qui avaient porté des bombes et des boulets aux rives

de l'Elbe, et en avaient rapporté du sucre et du café. Les bois

eux-mêmes, qu'on savait indispensables à Napoléon pour les nombreux

vaisseaux qu'il avait en construction dans tous les chantiers de

l'Empire, étaient devenus l'objet d'un agiotage effréné, et sur la

base mobile et dangereuse de ces spéculations on créait de brillants

édifices de fortune, paraissant et disparaissant tour à tour aux yeux

d'un public surpris, émerveillé et jaloux.

[En marge: Moyens artificiels de crédit employés pour soutenir les

spéculations engagées.]

Dans un si grand essor, la prudence avait été naturellement la vertu

la moins observée, et on avait spéculé non-seulement au delà des

besoins à satisfaire, mais au delà des moyens de payer. Tandis que

l'industrie produisait beaucoup plus qu'elle ne pouvait vendre, les

agioteurs sur les matières premières cherchaient à en acheter beaucoup

plus que l'industrie n'aurait pu en employer, et par une conséquence

inévitable en faisaient monter la valeur à des prix exagérés. Pour

solder tous ces marchés imprudents, on avait créé des moyens

artificiels de crédit. Ainsi une maison de Paris, se livrant au

commerce des bois de construction et des denrées coloniales, tirait

jusqu'à quinze cent mille francs par mois sur une maison d'Amsterdam

qui lui prêtait son crédit; celle-ci tirait sur d'autres, et ces

dernières à leur tour tirant sur Paris pour se rembourser, on avait

créé de la sorte des ressources fictives, que dans la langue familière

du commerce on appelle _papier de circulation_. La police, épiant

tout, mais ne comprenant pas tout, avait cru voir dans cet artifice

commercial une trame des partis qu'elle s'était hâtée de dénoncer à

l'Empereur. Celui-ci offusqué d'abord, avait fini par se rassurer en

apprenant par le ministre du trésor le secret de cette prétendue

conspiration[1].

[Note 1: J'ai trouvé toute une correspondance du ministre de

la police et du ministre du trésor sur ce fait singulier,

qui offusqua longtemps l'autorité avant qu'elle fût parvenue

à se l'expliquer.]

[En marge: Impudent étalage des fortunes subitement acquises.]

On n'avait pas mis plus de réserve dans la manière de jouir de ses

profits que dans les moyens de se les procurer. Les nouveaux enrichis

s'étaient empressés d'étaler leurs fortunes rapidement acquises, et

d'acheter de la caisse d'amortissement les hôtels, les châteaux de

l'ancienne noblesse, dont l'État avait hérité sous le titre de biens

nationaux. On ne les achetait plus comme autrefois à vil prix et avec

des assignats, mais contre argent, contre beaucoup d'argent, et sans

répugnance, parce que vingt ans écoulés depuis la confiscation avaient

fait perdre le souvenir de l'injustice de l'État et du malheur des

anciens propriétaires. C'était là cette ressource des aliénations de

biens dont Napoléon se servait de temps en temps pour compléter ses

budgets, surtout dans les pays conquis, et que la caisse

d'amortissement lui avait ménagée, en vendant à propos, peu à peu, et

avec la prudence convenable, les immeubles qu'on lui livrait. Il y

avait à Paris des manufacturiers justement enrichis par leur travail,

des spéculateurs sur denrées coloniales enrichis d'une manière moins

honorable, qui possédaient les plus beaux domaines, et les mieux

qualifiés[2].

[Note 2: C'est encore dans la correspondance du ministre du

trésor, analysant pour Napoléon la cause de la plupart des

banqueroutes du temps, que j'ai trouvé la preuve de ce fait

curieux et digne de remarque.]

Ce débordement de spéculations, de fortunes subites, de jouissances

immodérées, avait pris naissance depuis plusieurs années, s'était

arrêté un instant en 1809 par suite de la guerre d'Autriche, avait

repris à la paix de Vienne, s'était développé sans obstacle et sans

mesure dans tout le cours de l'année 1810, et avait enfin abouti au

commencement de 1811 à la catastrophe inévitable, qui suit toujours

les exagérations industrielles et commerciales de cette nature.

[En marge: Accident qui fait éclater la crise depuis longtemps

menaçante.]

[En marge: Secours donnés par Napoléon aux maisons embarrassées.]

[En marge: Longue suite de banqueroutes.]

Depuis quelque temps on ne vivait que des crédits fictifs qu'on se

prêtait les uns aux autres, surtout entre Hambourg, Amsterdam et

Paris, lorsqu'une dernière vente, exécutée à Anvers pour le compte du

gouvernement, et consistant en cargaisons américaines, attira un grand

nombre d'acheteurs. Il s'agissait d'environ 60 millions de

marchandises à acheter et à payer. Napoléon, remarquant l'embarras qui

commençait à se révéler, accorda des délais pour le payement; mais

tout le monde s'était aperçu de cette gêne, et il n'en fallait pas

davantage pour faire naître la méfiance. Au même moment, des maisons

considérables de Brême, de Hambourg, de Lubeck, qui s'étaient adonnées

au commerce plus ou moins licite des denrées coloniales, gênées

d'abord par le blocus continental, bientôt paralysées tout à fait par

la réunion de leur pays à la France, succombaient, ou renonçaient

volontairement aux affaires. Ce concours de causes amena enfin la

crise. Une grande maison de Lubeck donna le signal des banqueroutes.

La plus ancienne, la plus respectable des maisons d'Amsterdam, qui par

l'appât de fortes commissions s'était laissé entraîner à prêter son

crédit aux négociants de Paris les plus téméraires, suivit le triste

signal parti de Lubeck. Les maisons de Paris qui vivaient des

ressources qu'elles devaient à cette maison hollandaise, virent

sur-le-champ l'artifice de leur existence mis à découvert. Elles se

plaignirent, jetèrent de grands cris, et vinrent implorer les secours

du gouvernement. Napoléon qui sentait bien, sans l'avouer, la part

qu'il avait dans cette crise, et qui ne voulait pas que la naissance

d'un héritier du trône qu'on avait tant désirée, qu'on venait

d'obtenir, et qu'on allait bientôt solenniser, fût accompagnée de

circonstances attristantes, se hâta d'annoncer qu'il était prêt à

aider les maisons embarrassées. Il voulait avec raison le faire vite

et sans bruit pour le faire efficacement. Par malheur les opinions

personnelles de son ministre du trésor, et l'étrange vanité de l'une

des maisons secourues, s'opposèrent à ce que ses intentions fussent

exactement suivies. M. Mollien, répugnant aux expédients même utiles,

contesta en théorie le principe des secours au commerce. Napoléon n'en

tint pas compte, et lui ordonna de secourir un certain nombre de

maisons. Mais le ministre se dédommagea de sa défaite en contestant à

ces maisons ou la sûreté des gages qu'elles offraient, ou la

possibilité de les sauver. Il en résulta une grande perte de temps. De

plus, l'une d'elles, se vantant d'une bienfaisance dont le bienfaiteur

ne se vantait pas lui-même, proclama ce que le gouvernement avait fait

pour elle. Alors tout l'avantage des secours prompts et secrets fut

perdu. On sut qu'on était en crise, et on se livra à la panique

accoutumée. Bientôt ce fut un chaos de maisons s'écroulant les unes

sur les autres, et s'entraînant réciproquement dans leur chute.

Napoléon, suivant son usage, ne se laissant pas intimider par la

difficulté, secourut publiquement et à plusieurs reprises les

principales maisons embarrassées, malgré tout ce que put lui dire le

ministre du trésor. Mais il n'eut la satisfaction de sauver qu'une

très-petite partie des commerçants et des manufacturiers auxquels il

s'était intéressé.

Les maisons qui avaient spéculé sur les sucres, les cafés, les

cotons, les bois de construction, furent frappées les premières.

Vinrent après celles qui n'avaient pas spéculé sur les matières

premières, mais qui avaient filé, tissé, peint des toiles de coton au

delà des besoins de la consommation, et qui vivaient des crédits que

leur accordaient certains banquiers. Ces crédits venant à leur

manquer, elles succombèrent. Les villes de Rouen, Lille,

Saint-Quentin, Mulhouse, furent comme ravagées par un fléau

destructeur. Après l'industrie du coton, celle des draps eut son tour.

Une riche maison d'Orléans, vouée depuis un siècle au commerce des

laines, voulut s'emparer de toutes celles que le gouvernement avait

saisies en Espagne et faisait vendre à l'encan. Elle acheta sans

mesure, revendit à des fabricants qui fabriquaient sans mesure aussi,

leur prêta son crédit, mais en revanche emprunta le leur en créant une

masse de papier qu'elle tirait sur eux, et que des banquiers

complaisants escomptaient à un taux usuraire. Ces banquiers s'étant

arrêtés, tout l'échafaudage s'écroula, et une seule maison de province

fit ainsi une faillite de douze millions, somme très-grande

aujourd'hui, bien plus grande en ce temps-là. L'exclusion des draps

français de la Russie fut un nouveau coup pour la draperie.

L'industrie de la raffinerie, qui avait spéculé sur les sucres, celle

des peaux préparées, qui avait spéculé sur les cuirs introduits au

moyen des licences, furent gravement atteintes comme les autres. Enfin

la soierie, qui avait beaucoup fabriqué, mais qui n'avait pas commis

autant d'excès, parce qu'elle était une industrie ancienne,

expérimentée, moins étourdie par la nouveauté et l'exagération des

bénéfices, reçut un coup sensible par les derniers règlements

commerciaux de la Russie, et par la ruine des maisons de Hambourg,

qui, à défaut des Américains, servaient à l'exportation des produits

lyonnais. Le resserrement de tous les crédits, s'ajoutant à la subite

privation des débouchés, causa une suspension générale de la

fabrication à Lyon.

[En marge: Nombreuses classes d'ouvriers restés sans ouvrage.]

Bientôt des masses d'ouvriers se trouvèrent sans ouvrage en Bretagne,

en Normandie, en Picardie, en Flandre, dans le Lyonnais, le Forez, le

comtat Venaissin, le Languedoc. À Lyon, sur 14 mille métiers, 7 mille

cessèrent de fabriquer. À Rouen, à Saint-Quentin, à Lille, à Reims, à

Amiens, les trois quarts des bras au moins restèrent oisifs dès le

milieu de l'hiver, et pendant tout le printemps. Napoléon, fort

affligé de ces ruines accumulées, et plus particulièrement de ces

souffrances populaires, voulait y pourvoir à tout prix, craignant

l'effet qu'elles pouvaient produire au moment des fêtes qu'il

préparait pour la naissance de son fils. Il tenait conseils sur

conseils, et apprenait trop tard qu'il y a des tourmentes contre

lesquelles le génie et la volonté d'un homme, quelque grands qu'ils

soient, ne peuvent rien. Ce n'était pas son système d'exclusion à

l'égard des Anglais qui était la cause du mal, car on commet des excès

de production dans les pays où le commerce est complétement libre tout

aussi bien que dans ceux où il ne l'est pas, et même davantage. Mais

ces combinaisons compliquées avaient contribué aux folles spéculations

sur les matières premières; l'usurpation de la souveraineté de

Hambourg y avait précipité la ruine de maisons indispensables au vaste

échafaudage du crédit continental de cette époque; ses dernières

ventes avaient hâté la crise, et ses secours, par suite des opinions

personnelles de son ministre, avaient été trop lents ou trop

contestés. Enfin son fameux tarif de 50 pour cent prolongeait le mal,

car les manufacturiers, qui commençaient à se débarrasser de leurs

produits fabriqués, et qui auraient voulu se remettre à travailler, ne

l'osaient pas à cause de la cherté des matières premières provenant de

l'élévation des droits. Aussi le tissage, la filature, la raffinerie,

la tannerie étaient-ils absolument suspendus. On ne fabriquait pas

moins, on ne fabriquait plus du tout.

[En marge: Moyens de tout genre employés par Napoléon pour hâter la

reprise des affaires.]

Repoussant les théories de M. Mollien, et tenant des conseils

fréquents avec les ministres de l'intérieur et des finances, avec le

directeur général des douanes et plusieurs fabricants ou banquiers

éclairés, tels que MM. Ternaux et Hottinguer, Napoléon imagina un

moyen qui eut quelques bons effets: ce fut d'opérer en très-grand

secret, et à ses frais, mais en apparence pour le compte de grosses

maisons de banque, des achats à Rouen, à Saint-Quentin, à Lille, de

manière à faire supposer que la vente reprenait naturellement. À

Amiens, il prêta secrètement aux manufacturiers qui continuaient à

fabriquer des lainages des sommes égales au salaire de leurs ouvriers.

À Lyon, il commanda pour plusieurs millions de soieries destinées aux

résidences impériales. Ces secours ne valaient pas sans doute une

reprise réelle des affaires; mais ils ne furent pas sans influence, à

Rouen surtout, où des achats d'origine inconnue prirent l'apparence

d'achats véritables, et firent croire que le mouvement commercial

recommençait. En tout cas, ils permirent d'attendre moins péniblement

la renaissance effective des affaires.

C'était spécialement la ville de Paris, dont le peuple vif,

enthousiaste, patriote, s'était montré fort sensible à la gloire du

règne, et dans laquelle une foule de princes allaient se rendre pour

le baptême du Roi de Rome, qui intéressait plus que toute autre la

sollicitude de Napoléon. Il avait déjà éprouvé que les fabrications

pour l'usage des troupes s'exécutaient très-bien à Paris. Il ordonna

sur-le-champ une immense confection de caissons, de voitures

d'artillerie, de harnais, d'habits, de linge, de chaussure, de

chapellerie, de buffleterie. Il fit en même temps commencer plus tôt

que de coutume, et dans des proportions plus vastes, les travaux

annuels des grands monuments de son règne.

Du reste, cette situation, quelque pénible qu'elle fût, avait

cependant un avantage essentiel sur celle de l'Angleterre. Le temps

devait bientôt l'améliorer en faisant disparaître la surabondance des

produits fabriqués, en amenant les Américains, qui déjà s'apprêtaient

à venir, et qui allaient remplacer les Hambourgeois et les Russes dans

nos marchés, et nous apporter les cotons, les teintures dont

l'industrie avait un pressant besoin. La situation des Anglais, au

contraire, si on persistait à bloquer leur commerce, sans leur donner

aucun allié sur le continent, devait devenir prochainement

intolérable.

[En marge: Discours de Napoléon aux députations des chambres de

commerce.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 13 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 1 / 42 段