Les campagnes de l'Égypte sont d'immenses plaines où la lumière est

très vive; leur terrain est sec, friable, et brûlant, particulièrement

l'été; il est argileux et crayeux, contenant le nitrate de potasse

tout formé, le natron, et le muriate de soude; les jours sont brûlants

et sereins, et les nuits fraîches, humides, et nébuleuses. Il est

évident que ces circonstances physiques réunies doivent nuire aux yeux

des animaux sur lesquels elles exercent leur action, et doivent agir

en stimulant; ce qui attire le concours des humeurs, rompt

l'équilibre du ton naturel de la partie en l'augmentant ou en le

diminuant, ce qui fait naître l'ophtalmie sthénique ou asthénique. En

effet, ce qui frappe le plus en Égypte un voyageur, c'est de

rencontrer un nombre prodigieux d'aveugles ou de personnes affectées

de maladies des yeux. L'ophtalmie attaque également les riches et les

pauvres, les habitants des villes et ceux des campagnes. L'histoire

nous apprend aussi que plusieurs des Pharaons moururent aveugles. Les

animaux ne sont pas plus exempts que les hommes des maladies des yeux;

la plupart des chiens sont aveugles ou borgnes, et beaucoup d'ânes, de

chevaux, de boeufs, et de chameaux, ont les yeux tachés ou légèrement

affectés. Je conclus de la réunion de tous ces faits, assez faciles à

vérifier, que l'ophtalmie est endémique dans les pays arrosés par le

Nil, et augmente dans les saisons chaudes, c'est-à-dire depuis le

commencement de l'été jusqu'à la fin de l'automne.

Quelques-uns ont prétendu que les peuples qui se nourrissent de riz,

ou qui en font un grand usage, comme les Égyptiens, sont sujets à

cette maladie. S'il en était ainsi, les Italiens, et surtout les

habitants de la Lombardie, qui en mangent deux fois le jour, devraient

être incommodés de la même endémie. Cette opinion se trouvant encore

démentie par l'exemple de plusieurs autres peuples ne demande pas une

plus longue réfutation.

On compte ordinairement parmi les causes de l'ophtalmie une terre ou

poussière nitreuse qui abonde en Égypte. Nous devons entendre par

cette manière de s'exprimer les sels neutres produits par la

combinaison de l'acide nitrique avec un alkali fixe ou une terre

simple, qui, comme ils absorbent l'humidité de l'atmosphère, excepté

le nitrate de potasse, ne peuvent se maintenir dans l'état neutre sous

forme de poussière. Nous savons en outre que l'acide nitrique a plus

d'affinité avec la barite et avec la potasse qu'avec la soude et les

autres terres primitives; c'est par conséquent le nitrate de potasse

qu'on a mal à propos appelé poussière nitreuse: je ferai bientôt voir

que ce sel ne nuit point aux organes de la vue.

L'argile qui a l'alumine pour base, et la craie qui est une

combinaison de l'acide carbonique avec la chaux, sont deux substances

terreuses extrêmement répandues sur le sol de l'Égypte. L'expérience

prouve que ces deux substances et leurs bases occasionnent sûrement

l'ophtalmie. En effet je les ai introduites, après les avoir

pulvérisées, dans les yeux de divers chiens, qui devinrent presque

aveugles le lendemain de l'opération. J'ai éprouvé le nitrate de

potasse sur divers autres chiens, et il n'a occasionné aucun mal. J'ai

vu deux grenadiers se jeter, en plaisantant, de la chaux, qui porta

sur leur visage et entra dans leurs yeux; ils eurent une ophtalmie qui

les obligea de venir à l'hôpital, où je les traitai et les guéris: ces

faits sont convaincants.

Presque tous les maçons de l'Égypte ont mal aux yeux, parce que dans

leur travail mal entendu ils manient continuellement la chaux ou

respirent dans une atmosphère chargée de molécules calcaires,

crayeuses, argileuses. Les maçons d'Europe qui travaillent

différemment sont peu sujets aux mêmes maladies.

On pourrait accumuler les exemples; mais cela contrarierait la

brièveté que je me suis proposée.

_Division nosologique de l'Ophtalmie._

L'ophtalmie est sthénique ou asthénique, c'est-à-dire née de l'excès

ou du défaut de ton. Il n'y a qu'une espèce appartenant au premier

genre, que je nomme _inflammation du bulbe de l'oeil_; il y a deux

espèces appartenant au second genre, que je distingue en _inflammation

des tarses_, et _inflammation de la conjonctive_: chacune de ces trois

espèces est caractérisée par des symptômes qui lui sont particuliers.

PREMIÈRE ESPÈCE.

_Inflammation du bulbe de l'oeil._

Les paupières rouges et enflammées s'ouvrent avec beaucoup de

difficulté; une douleur insupportable du bulbe de l'oeil correspond

dans l'intérieur de la tête; les petits vaisseaux de la conjonctive

sont tellement engorgés de sang, qu'ils forment une pellicule

membraneuse qui entoure l'oeil. La vue est obscurcie, couverte de

nuages, quelquefois éteinte; on ne peut supporter la lumière; une

excrétion purulente remplace les larmes; et les malades se plaignent

souvent de sentir de petites pierres qui picotent leurs yeux, et un

morceau de drap qui les recouvre.

SECONDE ESPÈCE.

_Inflammation des tarses._

Gonflement des paupières supérieures, elles pâlissent et se relâchent;

difficulté de les ouvrir; la lumière produit une sensation

désagréable; le tarse est douloureux et enflammé; larmoiement.

TROISIÈME ESPÈCE.

_Inflammation de la conjonctive._

La lumière est insupportable; la conjonctive est enflammée; douleur

poignante; la vue trouble, épanchement de larmes.

_Traitement de l'Ophtalmie._

J'ai commencé le traitement des trois espèces d'ophtalmie en purgeant

indistinctement les malades avec une once de sulfate de magnésie; et

j'ai ensuite continué d'administrer les remèdes propres à remplir les

indications.

L'ophtalmie sthénique demande l'attention d'un médecin habile et

observateur, parce que la guérison dépend de l'activité des premiers

remèdes. Dans ce cas, un vésicatoire à la nuque, et une saignée locale

à la temporale ou à la jugulaire, sont très utiles, et il ne faut pas

les négliger: une heure après la saignée, on aperçoit un changement

remarquable dans la maladie; le spasme et la douleur grave de la tête

diminuent le lendemain, ou cessent de tourmenter. Quelquefois cet

effet n'est pas si subit, et la maladie continue accompagnée d'une

petite agitation fébrile: pour venir à bout de l'arrêter, il faut la

saignée et les purgatifs. On prescrit un régime modéré; pour boisson,

une décoction d'orge avec le tartrite acidulé de potasse, et un

collyre résolutif et calmant, fait avec l'opium dissous dans l'esprit

de vin, et une décoction de safran. Il faut continuer ce traitement

jusqu'à ce que l'enflure diminue, et que les paupières viennent à se

renverser avec une certaine augmentation de volume; phénomène

constant, dû à l'affaiblissement et au relâchement des vaisseaux.

Quand ce changement est survenu, on ordonne un collyre savonneux, qui

consiste dans une dissolution de savon dans l'esprit de vin, dont

l'usage rend aux paupières leur position naturelle, et elles se

rouvrent librement, de manière à ce que l'on voit facilement la cornée

transparente, légèrement rongée ou tachetée: dans le premier de ces

deux cas, on emploie avec succès l'eau fraîche et le vinaigre, et dans

le second un collyre sec, composé avec le sucre candi, le sulfate

d'alumine, et le nitrate de potasse; ce qui détruit les taches en peu

de jours. En prenant les topiques et les remèdes internes désignés

ci-dessus, on obtient facilement la guérison dans l'espace d'un ou

deux mois; si on vient à outrepasser ce terme, il faut désespérer de

recouvrer l'usage des parties affectées.

Pour ce qui est relatif au traitement de la seconde espèce

d'ophtalmie, j'ai employé un seul collyre tonique, ou une dissolution

de sulfate de zinc dans l'eau mêlée avec du vinaigre et de

l'eau-de-vie: ce remède a été très utile, et a guéri radicalement en

vingt jours ou un mois.

Un autre collyre, fait avec le muriate de soude dissous dans l'eau

mêlée au vinaigre, a servi à guérir la troisième espèce d'inflammation

ophtalmique, qui est la plus simple, mais tenace comme la précédente.

J'ai vu guérir cette indisposition sur les côtes de l'Italie avec de

simples bains d'eau de mer.

Plusieurs louent l'application des cataplasmes émollients et

résolutifs dans les trois espèces d'ophtalmie; mais l'observation

apprend le contraire, et fait voir que ces moyens relâchent les

parties, augmentent la douleur, et produisent d'autres mauvais effets.

Tel est le traitement dont je me suis servi dans les hôpitaux

militaires; et sur environ mille malades que j'ai traités, je n'ai eu

à déplorer le sort que de deux qui sont devenus aveugles, et de deux

autres qui ont perdu un oeil.

_Moyens préservatifs de l'Ophtalmie._

Les moyens que j'ai à indiquer ne peuvent guère servir aux soldats,

que leur profession et leurs exercices continuels privent de pareils

soins; cependant ils peuvent être utiles à ceux qui auront plus

d'aisance et de loisir.

D'abord il faut éviter de s'exposer à la lumière trop vive du soleil

la tête découverte, et à l'humidité de la nuit sans se couvrir; en

second lieu il faut se baigner les yeux deux ou trois fois par jour

avec de l'eau claire, mêlée avec du vinaigre ou du suc de limon; il

faut faire la même chose quand l'organe a été irrité par la poussière,

la fumée, le frottement, une légère percussion; et, quand il a été

affaibli par trop de lumière ou d'humidité, il faut y souffler des

liqueurs spiritueuses ou toniques: enfin il faut s'abstenir

soigneusement d'aliments salés, et en même temps exciter une

transpiration modérée, conserver les cheveux un peu longs, éviter la

fraîcheur quand on est échauffé, et entretenir la liberté du ventre.

Ces préservatifs simples sont appuyés sur l'observation et

l'expérience; et, quand ils sont employés à propos, ils préviennent la

maladie et conservent la vue.

NOTICE

_Sur la topographie physique et médicale de Ssalehhyéh; par le citoyen

SAVARESI, médecin ordinaire de l'armée d'Orient._

Ssalehhyéh, dans la province de Charqyéh, est la réunion, au milieu

d'une immense forêt de palmiers, d'une trentaine de petits hameaux

bâtis avec une boue sablonneuse et séchée au soleil. On y observe

douze à quinze petits lacs, qui restent à sec pendant l'été, et un

grand nombre de fossés où l'eau vient se déposer et séjourner toute

l'année. Il s'élève au milieu de ces hameaux une assez belle mosquée,

en partie ruinée, dont le minaret surmonte la forêt, interrompt

agréablement la régularité du rideau de verdure, et fait un bel effet

dans le paysage. Ce monument, entouré d'une fortification élevée par

les Français, et qui doit être considéré comme le point principal de

tout ce canton, est situé, d'après les observations exactes et

récentes du citoyen Nouet, au 29° 39' 30" de longitude, et au 30° 48'

28" de latitude boréale, méridien de Paris.

Les maisons des paysans, ou plutôt leurs huttes ont six pieds

d'élévation sur quatre pieds de large et cinq pieds de long; il y en a

de plus petites encore: quelques-unes sont blanchies intérieurement

avec du plâtre; elles sont garnies d'un lit et d'une natte de palmier

ou de jonc. Les hommes et les animaux vivent à peu près pêle-mêle. Les

habitants sont Arabes, et de diverses tribus qui autrefois étaient

ennemies et souvent en guerre.

La forêt, qui a trois à quatre lieues de tour, confine à l'est avec le

désert, qui, d'après les modernes, sépare l'Asie de l'Afrique, ou

forme l'isthme de Souès. C'est à environ deux heures de marche dans ce

désert qu'eut lieu le combat de thermidor an VI, lorsque l'armée

poursuivit Ibrahim bey dans sa fuite en Syrie.

Le terrain de cette contrée est composé de sable quartzeux et

d'argile: on peut assurer que la proportion de la première partie avec

la seconde est comme trois à un. Si ce pays était un an sans être

arrosé, il deviendrait très aride: les eaux du Nil, qui y arrivent par

des canaux, déposent dans leur trajet une assez grande quantité du

limon dont elles sont chargées; mais cela ne suffit pas pour

engraisser la terre, et la partie sablonneuse y prédomine toujours.

C'est malgré cela le seul endroit de la basse Égypte où j'ai vu des

prairies naturelles, ornées de fleurs de camomille, de gremil

(_lithospermum augustifolium._ Lin.) de lichens et de narcisses, et

qui offre des points de vue aussi agréables.

Quoique le pays présente peu de ressources, les habitants vivent assez

bien; ils recueillent du blé et de l'orge; ils ont du trèfle, du

tabac, de l'indigo, des radis, des banniers (_hibiscus esculentus._

Lin.), de la mauve, des dattes excellentes, du poisson, des poulets,

des pigeons, des canards, des troupeaux de chèvres et de moutons. J'ai

vu fort peu de buffles et de boeufs, et je crois qu'ils ne leur sont

pas nécessaires, parce qu'ils arrosent à force de bras, et qu'ils

défrichent la terre sans le secours de ces animaux.

Une multitude de hérons et d'oiseaux nageurs passent leur vie sur les

bords des lacs dont j'ai parlé; ils y pêchent de petits poissons, et y

cherchent des vers pour se nourrir. Les insectes sont en général, et

comme dans le reste du désert, de la couleur parfaite du sable; de

sorte qu'il y a trois ou quatre espèces d'orthoptères, qu'on ne peut

distinguer que quand ils sautent. On prend beaucoup de hérissons dans

les bois, et on y chasse le sanglier. Les corbeaux et les milans

purgent promptement la terre des cadavres. Les chiens sont comme ceux

du reste de l'Égypte. Les déserts voisins sont peuplés de gazelles,

d'autruches, de caméléons, et de lézards prodigieux, tels que ceux que

l'on fait voir par curiosité dans les rues du Kaire.

Au nord de la forêt il y a des tamaris, des saules et des nabkhs

(_rhamnus napeca._ Lin.). J'ai trouvé la _salsosa_ et la _suæda_, le

_chenopodium polyspermum._ Lin., la _filago gallica._ Lin., le

_colchicum autumnale._ Lin., le _ranunculus sceleratus._ Lin.,

l'_alisma, plantago_ Lin., la _fumaria officinalis._ Lin., le

_buphtalmum spinosum._ Lin., l'_arthemisia absyntium._ Lin., et la

_medicago marina._ Lin. Les _cyperus_, communs sur les bords du Nil,

sont ici très rares. La chicorée sauvage, la bourrache et la

cynoglosse y croissent en abondance.

On a pour les arbres un respect religieux: cela tient-il à leur grande

utilité, ou bien à l'usage où les habitants de ce pays sont d'enterrer

quelquefois leurs morts au pied des arbres? Je frappais un jour avec

une baguette le tronc d'un beau nabkh; un vieillard s'avança vers moi;

il était ému et ses yeux étaient baignés de larmes: _Cesse_, me dit-il

en suppliant, _cesse de troubler le sommeil d'un cheikh vénérable qui

repose sous les racines de cet arbre_. Je me conformai à l'instant à

ses désirs, et il me combla de bénédictions.

Les lieux incultes sont, comme le reste de l'Égypte, couverts de

muriate de soude. J'ai observé deux citernes ruinées et bâties en

brique, sur lesquelles on trouve une matière saline blanche, qui m'a

paru du natron.

Il y a très peu de minéraux; on rencontre par fois des morceaux de

lave qui sont des débris de meules.

Les habitants de Ssalehhyéh ont peu de maladies, et la mortalité est

limitée chez eux. D'après un calcul que j'ai fait, l'ophtalmie attaque

tous les ans la vingtième partie de la population. Il y a peu

d'aveugles, et beaucoup de borgnes. La perte de la vue est souvent la

suite de la petite vérole, qui fait de fréquents ravages, et se joint

tous les dix ou quinze ans aux fièvres contagieuses qui se propagent

d'ordinaire de Damiette. L'application du feu et les scarifications,

moyens énergiques et par conséquent efficaces, quand l'emploi en est

sagement déterminé, composent à peu près toute la médecine du pays,

qui est d'ailleurs sain, et où il pleut sept ou huit fois par an dans

l'hiver. Les habitants se baignent fréquemment dans les lacs. Ils sont

sobres. Ils ont placé leurs cimetières loin de leurs habitations. Il

est digne d'observation que les hommes et les femmes n'ont pas, comme

dans le reste de l'Égypte, l'usage de se couvrir le corps de marques

bleues, de noircir leurs paupières, et de colorer leurs ongles avec le

henné (_lewsonia inermis._ Lin.), pratique au reste très ancienne chez

les Arabes, même parmi les khalifes, et dont il est fait mention dans

l'Histoire sarrasine d'Elmacin, traduite par Erpenius. J'ai vu à

Ssalehhiéh un grand nombre de vieillards assez robustes, et n'ai pas

observé un seul estropié. Il faut sans doute rapporter en grande

partie cette belle conformation à la grande liberté des mouvements

qui ne sont jamais comprimés dans l'enfance.

NOTICE

_Sur la topographie physique et médicale de Belbeys; par le citoyen

VAUTIER, médecin ordinaire de l'armée d'Orient._

Belbeys est une ville de la Charqyéh, et le chef-lieu du 4e

arrondissement de l'Égypte, dans la division établie par l'ordre du

général en chef Kléber, du 28 fructidor an VII.

Le citoyen Nouet, membre de l'institut, observant au camp un

quart-d'heure en avant de Belbeys, en a déterminé la situation au 29°

13' 36" de longitude, et 30° 25' 36" de latitude, méridien de Paris,

et à 24,687 toises ou 10 lieues 8 toises, à 2,283 toises par lieue,

nord nord-est du grand Kaire, tour des janissaires.

La population actuelle est de deux mille habitants environ, tous

musulmans, à l'exception de quelques familles de chrétiens, qui

n'exercent aucun culte public, et s'y trouvent fixées seulement depuis

l'occupation de l'Égypte par les Français.

On a cru mal-à-propos que Belbeys était bâtie sur les ruines de

l'ancienne Bubaste. Les ruines de cette dernière ville sont à six

lieues ou six heures de marche, nord nord-est de Belbeys.

Il paraît certain, d'après beaucoup de renseignements, que Belbeys est

l'ancienne Pharbætis.

Belbeys était considérable lorsqu'Amauri, roi de Jérusalem, en fit le

siège à la tête des croisés, l'emporta d'assaut, et la livra au

pillage: depuis cette époque cette ville présente un aspect misérable;

les rues sont mal percées et les maisons mal bâties. Il y a seulement

une assez belle mosquée, en partie ruinée, et convertie par les

Français en hôpital militaire. Les fortifications construites pour

notre défense donnent pourtant à cette ville, un aspect et un

caractère qu'elle n'avait pas auparavant.

Les environs de Belbeys sont, les uns déserts et sablonneux, et les

autres susceptibles d'une belle culture. La partie du nord-est, qui

s'étend vers le Mokatam, appartient au premier genre; le reste,

abandonné depuis très peu de temps, et par une suite des circonstances

de la guerre, était très bien cultivé.

Dans quelques fouilles aux environs de la ville j'ai trouvé beaucoup

de terres argileuses, des bois pétrifiés, et une quantité considérable

de briques. On remarque quelques traces de l'ancienne enceinte au nord

et à l'est de la moderne.

Au nord-est et à cinq cents toises de Belbeys on voit les restes d'une

digue appartenant à l'ancien canal de Souès, appelé depuis

Abou-Menedjéd; cette digue était revêtue d'un quai en maçonnerie près

de Belbeys. Le canal abreuvait la ville, arrosait les environs,

servait au commerce, qui consistait principalement en blé et en graine

de lin. Les sables portés par les vents ont comblé presque entièrement

le canal, abandonné au dépérissement par une suite de l'insouciance

des habitants, et de l'inertie coupable du gouvernement, qui n'est

cependant institué partout que pour s'occuper de la prospérité

publique: c'est l'époque à laquelle a commencé une grande stagnation

dans l'activité et dans l'industrie des habitants, et la diminution de

l'aisance qui est la récompense du travail. Il n'y a plus à Belbeys

que quarante cinq tisserands, et onze fabriques ou moulins à huile de

lin, qui se consomme sur les lieux, et s'exporte en Syrie.

On cultive le lupin en assez grande quantité dans les environs, et

l'on en mange les graines après les avoir fait germer, ce qui leur

enlève leur odeur nauséabonde.

On cultive également le henné dans les environs de Belbeys, et autour

des villages de Zéribéh et Géty: on ne permet point à cet arbrisseau

de s'élever à une grande hauteur, comme dans les jardins du Kaire, où

l'on aime ses fleurs blanches et odorantes; on se contente de les

laisser croître jusqu'à six à sept pieds de hauteur: on coupe les

branches deux fois par an, ensuite on les entasse pour les faire

sécher au soleil; après la dessiccation on sépare les feuilles des

branches en les battant avec des massues: cette première opération

faite, on ramasse les feuilles, que l'on passe dans un tamis afin d'en

séparer la terre, ensuite on les pulvérise dans un moulin dont la

meule est de granit, et divise en molécules très déliées. La poudre

qui en est le résultat est encore passée dans un tamis de crin, afin

d'en retirer les parties ligneuses qui ont pu rester dans la

pulvérisation. On met ensuite la poudre dans des sacs de cent-vingt

livres, et c'est ainsi qu'elle est répandue par la voie du commerce

dans l'Égypte, la Syrie, et la Perse, où elle est employée avec

beaucoup de succès dans la teinture des étoffes, particulièrement de

laine. Les citoyens Berthollet et Descotils, membres de l'institut,

ont déjà publié sur les propriétés tinctoriales du henné des

observations qui ne me laissent rien à dire sur cet objet.

Les Égyptiens colorent en rouge orangé leurs ongles, et souvent la

peau de leurs mains, avec une pâte faite de poudre de henné: c'est

ordinairement à l'époque à laquelle ils vont contracter le mariage; et

ce signe de leurs engagements répond en quelque sorte à nos

fiançailles.

Indépendamment des productions dont j'ai parlé, on cultive encore dans

la campagne du blé, des lentilles, des fèves, du tabac, de la

coriandre, etc.

On a sans fondement donné le nom de _Camp des Romains_ à l'enceinte

d'une ancienne ville ou plutôt d'un temple égyptien d'une haute

antiquité, qui se trouve près du village de Mit-Habit. Ces ruines sont

désertes; mais les environs sont bien cultivés, arrosés par les eaux

du Nil; ils sont ornés d'un grand nombre de dattiers.

Les habitants de Belbeys sont généralement secs, maigres, et très

robustes. Il y a parmi eux beaucoup de vieillards; mais on ne peut,

comme dans le reste de l'Égypte, fixer l'âge bien précis d'aucun

d'entre eux.

Le caractère des habitants m'a paru doux, de même qu'ils m'ont paru

attachés aux Français. Cette bienveillance, fruit de la justice de

notre gouvernement, n'a pas même échappé à nos ennemis, quand le

grand-vizir s'avança, l'an VIII, jusqu'aux portes du Kaire pour

exécuter la partie de la convention d'êl-A'rych qui lui était

avantageuse.

Les maladies dont les habitants de Belbeys sont le plus souvent

affectés sont l'ophtalmie, la diarrhée, la dysenterie, les fièvres

gastriques, et les intermittentes, la petite vérole discrète, et

surtout la confluente, qui est, sans en excepter les fièvres

pestilentielles, celle de toutes les maladies qui fait le plus de

ravages en Égypte.

Les habitants sont très sujets aux vomissements, quand, après avoir

mangé, ils boivent l'eau des citernes: les troupes françaises ont

éprouvé la même indisposition. Cela tient à ce que ces eaux, surtout

quand elles sont anciennes, contiennent beaucoup de gaz hydrogène

sulfuré; mais en les exposant à l'air, en les agitant, en les versant

de haut, on leur rend l'oxygène nécessaire pour être très bonnes et

agréables à boire.

Le peuple écoute avec plaisir en Égypte les avis des médecins

européens. En profitant de cette disposition confiante des esprits, on

pourrait répandre des principes d'hygiène énoncés avec clarté et

simplicité; et quand ils seraient réduits en pratique, l'on aurait

beaucoup moins de maladies à craindre et à combattre.

NOTICE

_Sur la topographie physique et médicale de Rosette; par le citoyen L.

FRANK, médecin ordinaire de l'armée d'Orient._

Rosette, située au 31° 54' 2" de latitude boréale, et au 28° 11' 24"

de longitude, méridien de Paris, est l'une des plus belles villes de

l'Égypte; elle est bâtie sur la rive occidentale du Nil, à une lieue

et demie de la mer. En considérant les blocs considérables et les

nombreuses colonnes de granit qui se trouvent fréquemment, on pourrait

croire cette ville très ancienne; mais l'histoire ne fait pas remonter

sa fondation plus haut que le huitième siècle. El-Macin nous apprend

qu'elle fut bâtie sous le règne d'èl-Metouakel, khalife de Bagdad,

vers l'an 870 de l'ère vulgaire, et sous le pontificat de Canna,

patriarche des jacobites à Alexandrie.

Rosette, d'une forme demi-ovalaire, a à-peu-près une lieue de longueur

sur un quart de largeur; les maisons y sont d'une forme élégante,

construites assez solidement, et terminées par des terrasses: les rues

ne sont point régulièrement alignées, et la plupart sont étroites;

mais le quai qui borne le Nil est très beau, la vue en est extrêmement

agréable. Il y règne de la fraîcheur et un grand mouvement qui produit

beaucoup de diversion.

Au nord de la ville on trouve une place assez belle et très spacieuse;

c'est là qu'est établi l'hôpital militaire, propre à recevoir

commodément trois cents malades.

Histoire Médicale de l'Armée d'Orient. Volume 2 · 第 5 / 9 段