2970 Tu te voiles comme la vierge
qu'on outrage ou celle qu'on va
égorger. Or je ne veux pas
t'égorger. Découvre ta tête!
Ici l'Archer se découvre.
Je veux te couronner, devant
2975 tous les dieux.
LE SAINT.
César, j'ai déjà
ma couronne.
L'EMPEREUR.
On ne la voit pas.
LE SAINT.
Tu ne peux pas la voir, Auguste,
bien que tu aies des yeux de lynx.
L'EMPEREUR.
Et pourquoi?
LE SAINT.
Parce qu'il faut d'autres
2980 yeux, armés d'une autre vertu,
L'EMPEREUR.
Où sont-ils les magiciens
qui t'aident dans tes artifices
et qui t'enseignent tes prestiges?
LE SAINT.
Je n'ai d'autre art que la prière.
L'EMPEREUR.
2985 Est-il vrai que tu as dansé
sur des charbons ardents?
LE SAINT.
César,
non: sur une jonchée de lys.
L'EMPEREUR.
Quand tu florissais dans ta grâce,
je m'en souviens, tu dansais mieux
2990 que tout autre entre des épées
nues. Parfois on lançait des flèches
sous tes pieds bondissants. Aucune
ne t'atteignit.
LE SAINT.
Je ne crains pas
le fer.
L'EMPEREUR.
Tu étais le Seigneur
2995 des danses venu de Béryte
marine!
Il le contemple, et il songe.
Est-il vrai qu'au solstice
tu as blessé le ciel?
LE SAINT.
Le ciel
m'a blessé.
L'EMPEREUR.
Femmes de Byblos,
Mais fut-ce au solstice d'été,
3000 ou à l'équinoxe d'automne,
que le dur sanglier blessa
Adonis? Ne ressemble-t-il
pas, cet archer, à votre jeune
dieu, femmes?
Les Syriennes répondent ensemble, d'une voix douce et voilée.
LES FEMMES DE BYBLOS.
Il est beau, César.
L'EMPEREUR.
3005 Je ne crois pas, je ne veux pas
croire aux délits dont on t'accuse,
chef de ma cohorte légère.
Tu es trop beau. Et il est juste
qu'on te couronne, devant tous
3010 les dieux. Je ne veux pas savoir
si tu fais des rêves. Je t'aime.
Tu m'es cher. Dis: ne t'ai-je pas
comblé d'honneurs, de bénéfices,
d'ornements, d'heures glorieuses
3015 et de belles armes? Tu mènes
mes archers d'Emèse, plus sveltes
et plus dorés que ceux qui vinrent
avec Elagabale aux cils
peints, suivant le char de la Pierre
3020 noire traîné par les panthères
odoriférantes. Ils sont
les sagittaires du Soleil,
qui est le seigneur de l'Empire.
Comme nerfs à leurs arcs, ils ont
3025 des cordes de cithare; ils portent
des rayons dans leurs longs carquois.
Tu les mènes. Je t'ai donné
mes plus belles Aigles. Je t'ai
envoyé tuer des Barbares
3030 sur le Danube. Tu as eu
des combats et des jeux. Toujours
j'ai tourné vers toi le plus clair
de mes visages.
LE SAINT.
Oui, tu m'as été libéral,
3035 seigneur.
L'EMPEREUR.
Je ne veux pas savoir
si tu fais des rêves étranges
autour d'un roi de Saturnales,
d'un esclave en tunique rouge,
monarque d'un jour, qu'on immole
3040 sur l'autel de Saturne. Si
je te nomme l'Enfant aux rêves,
ce n'est pas pour t'égorger.
Ici il quitte son siège; il marche vers le Jeune Homme; il le touche de
sa main à l'épaule.
Vois.
J'ai là tous mes dieux.
Il pousse un peu le Jeune Homme, le force à se retourner vers l'abside
et à regarder la multitude des idoles.
Vois. Regarde.
Dans tous les marbres, les métaux,
3045 les bois, les argiles, les verres,
et dans les pierres fulgurales
qui sont les messages des nues,
et dans les pâtes inconnues
semblables aux ambres, aux nacres,
3050 aux labyrinthes les plus vains
de la mer, j'ai les simulacres
de tous les dieux; car le Divin,
s'il rompt les peuples et les damne
au carnage, au ban, à l'encan,
3055 s'il ceint les rois de son carcan,
Antipater ou Epiphane,
s'il pille les temples, profane
les vases, défonce les vans,
il redresse les Immortels
3060 d'entre les colonnes brisées,
allumant de nouveaux autels
au feu des villes embrasées.
Il presse encore de sa main puissante l'épaule du Jeune Homme.
Vois. Regarde la multitude
des Formes, la forêt des Forces,
3065 Choisis. Il y en a de rudes
comme les souches, les écorces,
les racines. Il y en a
de flexibles comme les feuilles,
les fleurs, les tiges; car les fleurs
3070 les plus belles sont nées de leurs
joies, de leurs tristesses, de leurs
vengeances. Et Coré les cueille
toujours dans la plaine d'Enna.
Tu peux choisir pour ton offrande
3075 un dieu farouche, une déesse
molle, du sang, du miel. Qu'on tresse
d'anémone et de laurier-rose,
sans bandelettes, deux guirlandes.
Je veux ceindre l'Enfant morose
3080 et me ceindre avec lui.
LE SAINT.
César,
sache que j'ai choisi mon dieu.
L'EMPEREUR.
Le Soleil? Et je te ferai
pontife du Soleil, au temple
du Quirinal. J'ajouterai
3085 d'autres dépouilles aux dépouilles
de Palmyre.
LE SAINT.
Celui, celui
que tu nommes l'esclave rouge,
le monarque d'un jour, le roi
sanglant, je l'ai choisi de toute
3090 mon âme, au delà de mon âme.
La colère de l'Auguste, mêlée de raillerie, est stridente comme un feu
sous la grêle.
L'EMPEREUR.
Il veut du sang, il veut du sang,
cet éphèbe pâle, du sang,
des souffrances et des ténèbres!
Nous en avons, nous en avons.
3095 J'ai des dieux qu'on remplit de sang
noir jusqu'à la couronne, comme
on remplit de vin les amphores
jusqu'au bord. Sur le Palatin
et ici, j'ai des Phrygiens
3100 qui ululent, qui se flagellent
avec des lanières armées
de plombs, qui s'entaillent les bras
à grands coups de glaive et de hache,
qui s'évirent avec des pierres
3105 tranchantes, et même qui boivent
la liqueur chaude longuement.
En veux-tu? Qu'on l'initie donc
au taurobole! Qu'on le couche
dans la fosse, sous le plancher
3110 à mille fentes; qu'on égorge
au-dessus de lui le taureau;
et qu'il reçoive la rosée
vermeille, jusqu'à la dernière
goutte, sur tout son corps impur,
3115 comme le myste de Cybèle.
Et tu seras rassasié!
LE SAINT.
Rassasie de cette souillure
tous ces prêtres aux tambourins.
Fais-les crier comme Thyades
3120 qui bondissent sur les collines
déchirant leurs propres enfants!
Je ne veux pas de ton bétail
ni de tes bouchers, Empereur.
Sur mon corps impur j'ai reçu
3125 un autre baptême: un baptême
de rayons.
L'EMPEREUR.
Le dieu rayonnant
est un seul: Apollon Soleil!
LE SAINT.
Il est éteint comme un tison
qu'on a plongé dans l'eau lustrale.
3130 Seul le Christ rayonne, l'Unique!
Il régit dans sa main la force
du ciel creux, comme le marin
serre l'écoute de la voile.
Entre vous et le jour, Il est.
3135 Entre vous et le soleil mort,
Il est, Unique.
Dans l'emportement de la fureur, l'Auguste se tourne vers les joueurs de
lyre, invoque le coryphée, dominant de son tonnerre le tumulte des
prêtres.
L'EMPEREUR.
Cithares, cithares, cithares,
faites la lumière, aveuglez
l'impie! Euryale, Euryale,
3140 entonne l'hymne!
Il marche vers son siège; et il se rassied, dans l'attitude de
l'Olympien, dont il a joint le nom à son nom.
LES CITHAREDES.
Magister Claudius sonum dedit.
Paian, Lyre-d'or, Arc-d'argent,
Seigneur de Délos et de Sminthe,
beau Roi chevelu de lumière,
ô Apollon...
Telle une bande de lumière soudaine vibre à travers les tiges des blés
et transmue en or glorieux leur sécheresse, tel le premier rayonnement
de l'Ode semble parcourir la longue ordonnance des cithares et enflammer
d'un même éclair toutes les cordes.
LE SAINT.
3145 Cessez!
D'un signe, il a interrompu les chanteurs qui renversaient la tête pour
invoquer le nom du prophète delphien.
Cessez, ô citharèdes
d'un démon qui n'a plus de char,
ni plus de traits, ni plus de nerfs
à la lyre et à l'arc, ni plus
de diadème sur la honte
3150 de son front. Silence! Silence!
Une sorte d'annonciation mélodieuse, légère comme un murmure d'abeilles,
semble se répandre dans le pentagone d'ivoire. L'Empereur assis, appuyé
sur le coude, regarde le Jeune Homme, assemblant la stupeur et la fureur
entre ses sourcils froncés.
O vous qui me voyez inerme,
je suis l'Archer certain du but.
Je suis l'esclave de l'Amour.
Je suis le Maître de la Mort.
3155 J'ai, d'un signe, étouffé le chant
dans votre gorge et engourdi
vos doigts. Écoutez l'autre lyre!
Je vous adjure, au nom du Christ,
par l'ombre de la Croix sanglante,
3160 par cette ombre qui vous recouvre.
Vous en avez déjà la bouche
pleine jusqu'aux poumons, chanteurs,
vous qui vous haussiez sur l'orteil
pour mâcher la lumière d'or.
3165 Broyez cette ombre.
L'Empereur bondit.
L'EMPEREUR.
Égorgez-le!
Des sacrificateurs s'élancent comme des bourreaux.
Non. Je veux rire.
Je cherche des façons nouvelles.
J'invente des modes nouveaux.
Le long du palus pestilent
3170 où chantent les grenouilles noires,
ce soir même, tu vas rejoindre
ton Guérisseur de Galilée.
Il rit; puis il s'emporte.
Mais ne regarde pas ton maître!
Tu es l'esclave des esclaves.
3175 Cache tes yeux peints de nuit bleue.
Voile du pan de ta chlamyde
ta pâleur phrygienne.
Le Saint fait l'acte de s'envelopper le visage, comme dans le rite de la
consécration.
Non.
Donnez-lui, sacrificateurs,
une robe blanche, entourez
3180 de verveine et de bandelettes
sa chevelure de joueuse
de flûte; et qu'il ait pour compagne
au sacrifice une colombe
d'Amathonte.
Les ordres du Maître et les mouvements des exécuteurs sont comme les
éclairs et les foudres. Personne n'hésite ni ne réfléchit. La main
souveraine semble les saisir comme des armes ou des outils, prêts à
frapper ou à besogner. Le monosyllabe les arrête, les fige.
Non. Des couronnes,
3185 des couronnes et des colliers,
des couronnes rouges, de lourds
colliers, des torques de Gaulois,
des anneaux de soldats sabins,
les boisseaux d'Annibal remplis
3190 de bagues sanglantes, sans nombre,
sans nombre, pour l'ensevelir
vivant sous les fleurs et les ors,
comme Brennus fit de la vierge
d'Ephèse, comme ces vainqueurs
3195 de Naxos firent de la vierge
Polychrite après le carnage
nocturne.
Il atténue son emphase menaçante dans la similitude ingénieuse; et il
regarde de côté ses rhéteurs et ses grammairiens, qui arrondissent la
bouche et soulèvent les bras pour témoigner à l'Érudit leur
émerveillement unanime. Il sourit, se rassied et contemple le héros
imberbe, avec un étrange feu dans ses prunelles aiguës.
Mais comme il est beau!
Il est trop beau. Je veux qu'il chante,
qu'il chante son extrême chant,
3200 tel le cygne hyperboréen,
s'il a brisé l'essor de l'hymne
à la syllabe la plus sainte.
O Euryale, porte-lui
la plus vaste de mes cithares,
3205 pour qu'après tu puisses clouer
contre les deux cornes sonores
le sacrilège ivre de myrrhe.
C'est ce que je veux. Obéis.
Que la cithare délienne
3210 soit le gibet de cet éphèbe.
Car il est beau.
Le conducteur du chœur s'avance, soutenant par la caisse une grande
cithare chryséléphantine, belle et solennelle comme les simulacres
gardés dans les Trésors des temples. Sept gemmes de couleurs diverses
sont enchâssées, comme dans des chatons, dans les sept attaches des
cordes sur la branche transversale en forme de joug; et une pure
bandelette est attachée au côté droit, comme à la tempe d'une Muse
vivante. Elle propage, dans son parcours, des ondes nombreuses. Tel le
cygne fluvial, de sa poitrine gonflée par le même souffle qui ouvre en
corolle ses ailes, émeut l'eau qui tout autour s'harmonise.
Magister Claudius sonum dedit usque ad finem.
LE SAINT.
Je suis mon sacrificateur.
Je vous le dis.
Il prend la cithare, il l'appuie sur sa hanche gauche; et, la tenant par
l'une des cornes comme une victime, il la mutile avec le petit couteau
des Agapes, qu'il avait caché dans les plis de son vêtement. On entend
gémir les cordes coupées. Des imprécations, des implorations, des
invocations surgissent de la tourbe fluctuante. L'Empereur reste assis,
le torse tendu en avant, le regard fixe, dans une sorte de ravissement
farouche, transporté par son âme avide de prodiges et de songes.
LES ORPHIQUES.
--Orphée! Orphée! Fils d'Apollon!
3215 --Fils de Calliope, tu vois:
avec le couteau de l'Agape
il vient de trancher les sept cordes!
--Par les larmes des sept Pléiades,
tuez l'impie!
DES VOIX EPARSES.
3220 --Tronquez son chef!
--De l'Hèbre au Tibre!
--Donnez le supplice de Thrace
à l'impie!
--Liez par les tresses
de ses cheveux son chef exsangue
au joug de la Lyre! Mettez
3225 son tronc en lambeaux!
--Jetez-le
au Tibre!
--Au Tibre!
--A la Cloaque!
--A la Cloaque!
LES ORPHIQUES.
Orphée, Orphée, approche, inspire
ceux qui enseignent tes mystères,
3230 fils d'Apollon!
Dans le laraire l'ombre devient effrayante. Des flamines jettent des
poignées d'aromates sur la braise des autels. Les lueurs se reflètent
dans la voûte dorée, sur la multitude divine. On voit briller les
plaques, les disques, les croissants, tous les emblèmes, et les regards
inflexibles des yeux d'émail. Des esclaves ont apporté des corbeilles
remplies de couronnes et des boisseaux remplis de colliers. La cithare
mutilée est étendue sur les dalles, au pied du Jeune Homme intrépide.
LE SAINT.
César, écoute l'autre lyre.
Je ne chanterai pas mon hymne.
Ah, j'ai trop d'amour sur mes lèvres
pour chanter; et mon cœur m'étrangle
3235 jusqu'à ce que je ne l'entende
plus. Qu'il t'en souvienne, César!
Mais de la hampe de mon dard
les Messagers du nouveau dieu
ont fait leurs plectres invincibles.
3240 Écoute, écoute. La forêt
de métal, de cèdre et de pierre,
la forêt drue de tes idoles,
va se courber, va s'écrouler
sous le vent de la mélodie.
3245 César, César aux yeux de lynx,
je danserai, je danserai,
si je suis le Seigneur des danses
venu de Béryte marine
avec tes cargaisons d'épices,
3250 avec ta pourpre, avec ton bysse,
avec tes parfums et tes vins.
Pour tes mages et tes devins
je danserai la Passion
de ce Jeune Homme asiatique,
3255 de ce Prince supplicié:
car la feuille de ton laurier
est comme le fer de la lance
qui lui perça le flanc anxieux.
De la profondeur de tes yeux
3260 regarde. Écoute, et puis regarde.
Ne tremble pas.
Il recouvre de sa chlamyde la cithare mutilée. L'Empereur semble
s'enivrer de chacun de ses gestes. Il se tend vers l'imberbe, il lui
parle d'une voix soumise et ardente.
L'EMPEREUR.
Sois un dieu. Je te ferai dieu.
Tu auras des statues, des temples.
Je t'aimerai.
DES VOIX EPARSES.
3265 --Il apprête l'enchantement.
--Il compose un charme lugubre.
Il est beau, cependant, César.
--César, plus la victime est belle,
plus elle est agréable aux dieux.
3270 --Jetez la torche entre ses pieds.
--Scellez sa bouche avec le feu.
--Il a dans le creux de ses paumes
la terre qui comble les tombes
et les larmes de l'oliban.
3275 --Seigneur des danses!
LE SAINT.
César, regarde. Et souviens-toi
de l'étoile qui fut clouée
au cœur vivant du Ciel, en gage
de la parole radieuse
3280 parlée par la bouche de l'Oint.
Tu la sauras.
L'EMPEREUR.
Dis la parole. Sois ce dieu.
Je veux appeler de ton nom
la plus lointaine des étoiles,
3285 ou la plus proche.
LES FEMMES DE BYBLOS.
--Comme il est beau! Comme il est beau!
--Ses boucles sur son front têtu
sont les grappes de la douleur.
--Son regard est comme l'effluve
3290 du sommeil, la nue du benjoin.
--Il sort du lit élyséen
avec des pavots dans ses mains.
--Tu es beau, tu es beau, Seigneur,
semblable à l'anémone en fleur,
3295 pareil à l'Archer du Liban.
--Seigneur des danses!
Par ses pas, ses gestes, ses attitudes, les aspects de sa face
douloureuse, l'angoisse de ses paroles étouffées, le Confesseur exprime
le haut drame du Fils de l'homme autour de la chlamyde étendue, comme
autour d'une dépouille sanglante.
Par intervalles, les esprits de la musique le surmontent et le ploient
comme le fleuve ploie le roseau et le saule. Il reste ainsi, courbé ou
renversé, immobile comme un enfant de Niobé, tandis que la mélodie seule
atteint les sommets indicibles. Ensuite, il se redresse et se
transfigure. Il est plus pâle que les marbres et les ivoires, plus
resplendissant que la lune sur le front d'Isis. Le métal de sa voix est
transmué par la flamme du cœur profond.
LE SAINT.
Avez-vous vu celui que j'aime?
L'avez-vous vu?
Un frisson merveilleux court dans toutes les chairs humaines. Les
prêtres, les mages, les musiciens, les archers, les esclaves ne sont
qu'un seul regard allumé à la cime d'une seule attente. Et les femmes,
moites de malaise, la gorge aride, semblent défaillir.
Tout à coup, un grand silence plane sur l'ardeur de la vie. Celui qui
apporte le témoignage des choses cachées est seul, sous l'espèce de
l'Éternel. Sa voix est celle même de l'agonie sublime.
Il dit alors: «Mon âme est triste
3300 jusqu'à la mort. Restez ici
et veillez.» Et il se prosterne
et dit dans sa prière: «Écarte
cette coupe de moi, Seigneur.
Toutefois, non comme je veux
3305 mais comme tu veux.» Sa sueur
tombe comme gouttes de sang,
trempe la terre.
La sueur mortelle et le sang noir et les sursauts du supplice et les
battements du flanc transpercé et le profond soupir, et les larmes de
l'inconsolable amour, et le corps embaumé dans le linceul, et toutes les
ténèbres: ces choses, il les contient, semblable au grain que verse le
Van mystique, où tout est contenu. Or le souffle lugubre semble venir de
loin, de la lointaine Asie desséchée, des côtes de la Phénicie, des
gorges du Liban, des confins de l'Euphrate, des oasis du Désert. Les
femmes syriennes tressaillent comme par la présence de leur dieu
androgyne.
LES FEMMES DE BYBLOS.
Ah! Tu pleures le Bien-Aimé!
Tu pleures l'Archer du Liban.
3310 O sœurs! O frères!
Elles revoient le fleuve rougi par le sang du chasseur divin, et les
catafalques funéraires dressés aux abords des Temples, et l'image du
dieu mort enveloppé dans les baumes et les linges, et le cercueil orné
d'anémones et de roses; et les cheveux épars, les ceintures dénouées,
les robes déchirées, les larmes versées sur le seuil des portes ou le
long des murailles saintes.
Hélas! Tu pleures Adonis!
O sœurs! O frères!
Et les autres femmes s'émeuvent; et toutes les veines de la même race
palpitent; et les bras se tendent, et les bouches se gonflent, et le
Chœur se forme et gémit.
CHORVS SYRIACVS.
Hélas! Tu pleures Adonis!
Il se meurt, le bel Adonis!
3315 Il est mort, le bel Adonis!
Femmes, pleurez!
Voyez le bel Adolescent
couché dans la pourpre du sang.
Donnez les baumes et l'encens,
3320 femmes! Pleurez!
Voyez le sang couler de l'aine,
le sang noir sur la cuisse blême.
Mêlez à l'huile syrienne
vos pleurs! Pleurez!
3325 Pleurez, ô femmes de Syrie,
criez: «Hélas, ma Seigneurie!»
Toutes les fleurs se sont flétries.
Criez, pleurez!
Le Chœur s'éteint. Et une voix solitaire semble surgir d'une profondeur
infinie, ayant traversé toute la masse de la souffrance comme le souffle
traverse le poumon.
VOX SOLA.
«Je souffre» gémit-il. Écoute!
3330 «Je souffre. Qu'ai-je fait? Je souffre
et je saigne. Le monde est rouge
de mon tourment.
Ah, qu'ai-je fait? Qui m'a frappé?
J'expire, je meurs. O Beauté,
3335 je meurs mais pour renaître impé-
rissablement.»
CHORVS SYRIACVS.
Il se meurt, le bel Adonis!
Il est mort, le bel Adonis!
Vierges, pleurez Adonis!
3340 Garçons, pleurez!
Et vous, et vous, dans les couronnes
rougissez de deuil, anémones!
L'Époux descend à Perséphone.
Eros, pleurez!
3345 Il descend vers les Noires Portes.
Tout ce qui est beau, l'Hadès morne
l'emporte. Renversez les torches,
Eros! Pleurez!
Pleurez, ô femmes de Syrie!
3350 Il va dans la pâle Prairie.
Toutes les fleurs se sont flétries,
hélas! Pleurez!
Le Chœur s'éteint. L'Archer est haletant, éperdu. Il secoue sa
chevelure, comme pour en faire tomber les anémones vénéneuses. D'une
voix trouble qui passe à travers toute sa chair, il augmente sa propre
frayeur.
LE SAINT.
Quel est ce jeune homme tout blanc
assis a l'entrée du sépulcre?
3355 «Vous cherchez le crucifié.
Et pourquoi cherchez-vous parmi
les morts celui qui est vivant?»
Or Il est là, debout. Il dit!
«Ne pleurez plus.»
Il est là, debout, lui-même. Il est le Ressuscité de la tombe rupestre.
Descend-il du Golgotha? descend-il du Liban? Il est beau comme un dieu
est beau. Une chaude et fauve lueur l'enveloppe, comme si un nuage en
feu était venu de l'occident se mirer dans le bouclier soulevé qui
laisse fuir par le soupirail la fumée des aromates.
VOX SOLA.
3360 Cessez, ô pleureuses! Le monde
est lumière, tel qu'il l'annonce.
Il renaît dieu, vierge et jeune homme,
le Florissant!
Il est debout, le Désirable.
3365 Ses mains sont pleines de semences.
Il va ramener dans ses danses
chastes l'Absent.
Il renaît, il se renouvelle,
frère des Saisons jumelles,
3370 debout! La mort est immortelle,
dieu, par ton sang.
LES FEMMES DE BYBLOS.
Le dieu! Le dieu! Voilà le dieu!
Il est debout.
L'EMPEREUR.
Il est un dieu, il est un dieu!
Il bondit, ivre de prodige, de songe et de création. Ce cri fulgurant,
jailli de sa poitrine oppressée, couvre toutes les voix, les éteint. Il
s'approche de l'Etre mystérieux. Il lui parle dans le silence que les
profondes haleines font pareil au silence des rivages. Maintenant il
semble que la multitude exsangue des idoles soit plus vivante que la
tourbe des humains.
3375 Tu es un dieu. Je te fais dieu,
moi, le Maître de l'Univers,
qui ai joint à mon nom le nom
du Tonnant. Moi, je te fais dieu.
Tout est licite à l'Empereur.
3380 Hadrien a déifié
le Jeune Homme de Bithynie
à la bouche mélancolique.
Je veux te consacrer un temple
un temple sur le Viminal,
3385 avec des trésors et des prêtres.
Tu auras des autels toujours
fumants, des offrandes opimes
des louanges harmonieuses;
et on parfumera de rose
3390 le marbre de tes simulacres
comme à Délos.
Le Jeune Homme est ébloui, vacillant, perdu dans une immense lumière
vertigineuse comme la lumière du Désert embrasé où vibre le crissement
des sauterelles. A-t-il, lui aussi, jeûné pendant quarante jours et
quarante nuits? Il parle comme en songe, comme dans le délire de la
faim.
LE SAINT.
Je souffre, je souffre. Les cieux
s'évanouissent. Une main
m'a pris par les cheveux. Quelqu'un
3395 a crié: «Béni soit le Roi
qui vient au nom d'Adonaï!»
Adonaï! Adonaï!
Ai-je entendu?
Les bêtes sauvages se sont enfuies dans les sables, les Anges se sont
évanouis dans le soleil. Le Tentateur se rapproche.
L'EMPEREUR.
Tu vas, cette nuit, apparaître
3400 aux yeux du peuple, dans les rues
arrosées de safran punique,
parmi la clameur des cohortes,
au milieu de torches nombreuses
comme mes désirs, sur un char
3405 traîné par des éléphants blancs,
si haut qu'on abattra les Arcs
de Triomphe sur ton passage,
on ouvrira dans les murailles
des brèches pour que tu n'inclines
3410 point ta tiare.
Le Jeune Homme parle comme en songe, comme dans le délire de la soif.
LE SAINT.
Quelle splendeur sort de mes os?
Suis-je lumière? «Qui me voit,
voit celui qui m'a envoyé.»
L'a-t-Il dit? Je souffre, je souffre.
3415 «Tu es mon fils, le Bien-Aimé.
En toi je prends plaisir.» Peut-être,
nous sommes un. Tout s'obscurcit.
Les cieux s'évanouissent. Suis-je
au faîte du Temple? au sommet
3420 du Mont, avec le Tentateur?
«Si tu es le fils d'Elohim,
jette-toi en bas.» O vertige!
Il m'a saisi par les cheveux.
«Maintenant mon âme est troublée;
3425 et que dirai-je, que dirai-je?»
Ma vie s'évanouit. Les Anges
sont loin, loin. J'entends d'autres voix.
«Je te donnerai tout cela,
si tu m'adores.»
L'Empereur a enlevé l'une des deux Victoires d'or qui ornent le haut
dossier de son siège. Et, dans sa main tendue vers le Déifié, il serre
le globe qui soutient le pied léger de la déesse très désirable.
L'EMPEREUR.
3430 Prends la Victoire impériale
dans ton poing fort et décharné
comme la griffe de mes aigles.
Ce globe est l'orbe de la Terre
et la pomme des Hespérides.
3435 Or tu es dieu, tu es César,
tu es Prince de la Jeunesse:
tu as la puissance et la joie,
la merveille tissée des songes
pour vêtir ton corps ambigu,
3440 les perles et le laurier-rose
pour tes tempes étincelantes.
Tu auras tout, tu auras tout.
Je te donnerai les butins
de toutes mes guerres d'Asie,
3445 de mon Asie profonde et chaude
comme la gueule du lion
et comme le cœur d'Alexandre.
Moi vivant, je te léguerai
l'empire. Tu seras le maître.
3450 Étant dieu pour rester lointain
dans tes silences, tu seras
empereur pour te rapprocher
et pour t'agiter. Tu feras
verser du sang, fonder des villes,
3455 ployer des rois, sécher des mers,
chanter des poètes, mourir
des héros, surgir des aurores
inconnues du fond des douleurs
inexpugnables. Tu auras
3460 le monde tremblant dans le creux
de ta main comme l'alouette
dans le sillon avant le jour.
Ah, qui donc, des choses plus belles
que toutes ces choses, qui donc
3465 te les donnera? Tends le poing,
prends la Victoire!