Lentement, lentement, comme en un songe, le Déifié tend son bras droit

vers le donateur; et il reçoit dans la paume le simulacre de la déesse

qui «seule rompt l'incertitude du combat». Il serre le globe entre ses

doigts endurcis par le nerf de l'arc; et, renversant le front têtu

qu'alourdissent les grappes de la douleur, il mire de dessous ses larges

paupières l'Or triomphal dressé au bout de son bras rigide.

L'Auguste s'abandonne à sa démence magnifique.

L'EMPEREUR.

Chantez! Bondissez! Exultez!

Que tous les marbres, tous les bronzes

divins bondissent eux aussi

3470 comme le thiase d'Evan;

car ce dieu renaît de l'abîme

de mon cœur, avec mille noms,

avec mille noms ineffables,

et seul je ravis aux Puissances

3475 noires pour toujours sa beauté!

Que, toute la nuit, le tonnerre

triomphal des buccins résonne

au sommet des saintes collines,

jusqu'à ce que les joues éclatent,

3480 jusqu'à ce que tout l'éther soit

un bouclier de Corybante,

jusqu'à ce que ma Rome entende

hurler vers les hauts Dioscures

la Louve aux mamelles d'airain!

3485 Et vous, tracez le temple, Augures:

annoncez l'étoile future

au ciel romain!

Le Déifié a tendu l'autre bras aussi; et il serre maintenant la Victoire

impériale dans ses deux mains, si fort qu'on croirait entendre le métal

craquer. Seul les soulèvements de sa poitrine indiquent la violence du

combat invisible. Les lèvres sont ouvertes, comme la déchirure même de

son âme vivante, sur ses dents fermées. Autour de lui, dans les fleurs,

dans l'or, dans les parfums et dans la flamme, au son des cithares et

des flûtes, les Adoniastes semblent mener l'orgie divine comme dans le

temple de Byblos après le septième des jours funèbres, quand les femmes

descendaient au port pour y recueillir la tête de papyrus jetée dans la

mer par les Alexandrines et poussée par le courant jusqu'à la ville

phénicienne.

SEMICHORVS I.

Io! Io! Adoniastes!

O sœurs, ô frères, exultez!

3490 Le Seigneur est ressuscité!

Il conduit la danse des astres.

Io! Déliez vos cheveux,

dénouez vos ceintures, femmes!

Du noir Hadès où sont les âmes

3495 il nous revient, le Bienheureux.

SEMICHORVS II.

Tu es beau, tu es beau, Seigneur!

Io! Salut, ô Bien-aimé!

Tour à tour tu renais et meurs,

Enfant de l'Immortalité.

3500 Donnez la rose et l'anémone,

sang et larmes, au Florissant!

Ceignez-le des mille couronnes

germées des larmes et du sang!

CHORVS.

O neuve jeunesse du monde!

3505 Couronnez Cypris, couronnez

Eros invaincu, couronnez

trois fois Cybèle la profonde!

Couronnez Pan au thorax bleu,

le roi Pan aux deux cornes torses!

3510 Io, Pan! Pour toutes les forces,

Io, couronnez tous les dieux!

Le cri soudain et terrible du Ressuscité domine le chœur orgiastique.

LE SAINT.

Jésus, Jésus, Jésus, à moi!

Au secours, Seigneur! A mon aide,

ma force, ma flamme, mon Roi!

De toute la hauteur de ses bras, il élève en l'air la Victoire, et la

lance contre la mosaïque luisante, aux pieds de l'Auguste. Tous les

bruits tombent. La voix du Confesseur a l'éclat des buccins.

3515 César, maudit, j'ai dans mon poing

mon âme nue, victorieuse,

splendide, aux six ailes de feu.

J'ai brisé ton idole, j'ai

brisé ton or, comme toi-même

3520 tu seras brisé, tu seras

foulé. Tous tes os se séparent.

Je vois le signe de la lèpre

sur ton front de bouc. La nuit vient.

L'entends-tu? La nuit rugit comme

3525 une lionne, déchirant

les rets de ses nuages noirs.

La Louve a peur.

L'EMPEREUR.

Renversez-le! Renversez-le!

Scellez sa bouche avec la torche!

3530 Faites de sa face une plaie

fumante!

Des hommes obéissent si vite qu'on entend la crépitation des flammes

allongées par la véhémence du geste.

Non!

Il semble ronger de ses yeux voraces la figure du Jeune Homme. Il dompte

sa fureur. Le Saint ramasse la chlamyde et s'enveloppe la tête comme

dans le rite de la consécration. La cithare mutilée reluit à terre,

découverte,

DES VOIX EPARSES.

--Auguste, Auguste, souviens-toi!

--O Divin, venge ta cithare!

--Venge Apollon!

LES ORPHIQUES.

3535 Orphée! Orphée, caché, sonore,

viens à ce sacrifice, Maître

des visions!

L'Auguste a dompté sa fureur. Il est grave comme un pontife quand il

s'avance vers le Saint et le découvre, tirant la chlamyde par le bord.

L'EMPEREUR.

Euryale, et toi, Nicanor,

étendez-le sur la cithare.

3540 Ainsi. Ainsi. Mais doucement.

Le Saint ne résiste pas: car son âme est transportée hors d'elle-même.

Femmes de Byblos, les plus belles,

venez le composer. Ainsi:

entre les deux cornes d'ivoire,

la tête contre le joug d'or;

3545 et sur sa poitrine le plectre.

Ainsi. Ainsi. Très doucement.

Et enroulez ses belles boucles

autour des sept cordes coupées,

très doucement.

Le Saint ouvre les bras et joint les pieds, comme le Crucifié.

LE SAINT.

3550 En vérité je vous le dis,

si des frères secrets m'écoutent

parmi les esclaves honteux

qui doivent gémir sous les verges

et attendent le changement:

3555 Jésus veut me glorifier.

Moi et le Christ, nous sommes Un.

J'ouvre les bras. Nous sommes Un,

pour les Clous, la Lance et l'Éponge.

Voici. J'ai soif; mon côté saigne;

3560 mes mains et mes pieds sont cloués.

Gloire éternelle!

L'EMPEREUR.

Ne le touchez plus de vos doigts!

L'art de sa démence est sublime.

Le son de sa faute est divin.

3565 Certes, c'est la divinité

de ma cithare, qui lui donne

une fin si mélodieuse.

Il meurt dans le mode dorique.

Ne le touchez plus de vos doigts!

3570 Ne touchez pas à sa pâleur.

Je ne veux pas ouvrir ses veines,

bien qu'il se dise tout sanglant.

Je songe à la vierge d'Ephèse,

à cette fille naxienne...

3575 Mais il est pâle, Adoniastes,

plus que vos images de cire

après l'équinoxe d'automne,

sur vos lits d'ébène, à Byblos.

Il renaissait, et il se meurt.

3580 O pleureuses, pleurez encore!

Il se meurt, l'Archer du Liban!

O sagittaires chevelus,

ô mes sagittaires d'Emèse,

de Damas, de la Commagène,

3585 de Palmyre et de l'Iturée,

il se meurt, le bel Adonis!

Pleurez, pleurez!

Dans un ton très bas la lamentation adonienne recommence. Des flamines

jettent des poignées d'aromates sur la braise des autels. Les dadophores

soulèvent leurs torches vers les idoles innombrables, qui vont recevoir

le sacrifice. Les plaques, les disques, les croissants, tous les

emblèmes, et les regards inflexibles des orbites d'émail, étincellent

sous la voûte d'or; tandis que l'Empereur s'incline vers le Saint

silencieux, pour le tenter.

Par le haut Soleil invaincu,

ô mourant, écoute l'Arbitre.

3590 Tout ce que j'ai voulu t'offrir,

je le tiens dans ma main encore.

Tu pourrais encore être un dieu,

avoir ton temple.

LE SAINT.

Le Christ règne! Tu n'es que fange.

3595 La mort est vie.

L'EMPEREUR.

Étouffez-le sous les couronnes,

étouffez-le sous les colliers,

sous les fleurs, l'or et la musique,

sous les désirs, l'or et les plaintes,

3600 car il est beau.

On vide les corbeilles, on vide les muids. On ensevelit le Saint sous

les colliers, comme la vierge d'Ephèse; on l'étouffe sous les couronnes,

comme la vierge de Naxos. Les esclaves syriens renversent les flambeaux.

Les archers d'Emèse, en commémoration de la Flèche qu'on ne vit pas

retomber, plient un genou et bandent leurs grands arcs vers l'œil du

ciel qui reluit, par la baie circulaire, à travers la fumée de l'oliban.

CHORVS SYRIACVS.

Il descend vers les Noires Portes.

Tout ce qui est beau, l'Hadès morne

l'emporte. Renversez les torches,

Eros! Pleurez!

EXPLICIT

SECVNDVM SANCTI SEBASTIANI SVPPLICIVM INCRVENTVM

_LA QUATRIEME MANSION_

LE LAURIER BLESSÉ

LES PERSONNAGES.

LE SAINT.

SANAE.

LES ARCHERS D'EMESE.

LES ADONIASTES.

LE BON PASTEUR.

LES TROIS COUVEUSES DE CENDRES.

CHORVS SYRIACVS.

On aperçoit les antiques lauriers du bois d'Apollon, sur une colline

ronde comme une mamelle. Ils sont drus et touffus à l'entour, sombres et

immobiles comme leurs images votives de bronze offertes dans les

sanctuaires. Leurs troncs, hérissés de feuilles aiguës comme les pointes

des lances, surgissent contre le ciel latial où fument les longues

traînées sulfureuses du jour fuyant. Ils entourent la clairière sainte

qu'un autel triangulaire de pierre occupe, rongé par les années et les

pluies, sans feu dans l'ombre. Trois femmes sont assises sur les

monceaux des vieilles cendres, silencieusement enveloppées dans leurs

manteaux noirs, les genoux entre leurs bras et la tête entre leurs

genoux. Sont-elles les Parques filles de l'Erèbe, sans quenouille, sans

fuseau, sans ciseaux? Sont-elles les Furies filles de la Terre, sans

leurs fouets de couleuvres et sans leurs torches tartaréennes?

Sont-elles les Grâces filles du Soleil, devenues décrépites et lugubres,

couveuses de cendres? Comme des Sybilles ou comme des Suppliantes, elles

semblent somnoler ou être accablées de fatigue et de malheur.

De hautes tombes sont éparses dans la plaine latine; des aqueducs

interminables chevauchent vers la cité et vers la nuit.

On a dépouillé le Martyr pour l'attacher au tronc d'un grand laurier

avec des cordes de sparte. Debout, les pieds nus sur les racines

noueuses, il repose sur la tige svelte de sa jambe droite le poids de

son corps lisse comme l'ivoire; et, les poignets liés au-dessus de sa

tête, il ressemble au beau diadumène qui se ceint du bandeau.

C'est aux Sagittaires d'Emèse que l'Auguste a ordonné de venger par les

flèches le Soleil seigneur de l'Empire. Ils sont éperdus d'amour et de

crainte. Sanaé, l'archer aux yeux vairons, est parmi eux. Il épie la

plaine.

SANAE.

3605 Ils sont loin, ils sont déjà loin!

On n'aperçoit plus les chevaux

de la turme. Une croupe blanche

disparaît au détour, derrière

les Tombeaux: le décurion.

3610 Il n'a jamais tourné la tête.

Seigneur, nous allons maintenant

te délier.

LE SAINT.

O Sanaé,

tu ne te souviens plus! Tu as

tout oublié. Que t'ai-je dit?

3615 «Souvenez-vous. Je suis la Cible.»

Où est mon arc?

SANAE.

Nous t'avons sauvé, nous t'avons

sauvé, seigneur, quand tu mourais

étouffé sous l'or et les fleurs.

3620 Nous t'avons soustrait et caché,

risquant nos têtes. Et tu as

voulu de nouveau l'affronter,

le Lion! Tu as de nouveau

cherché le danger et la mort.

3625 Et le morne Hadès fait toujours

ton envie.

LE SAINT.

Hélas, Sanaé,

je t'avais élu, je t'avais

élu!

SANAE.

Nous t'aimons, nous t'aimons,

seigneur. Tu pouvais être un dieu.

3630 Mais tu es le dieu de nos songes,

et le songe de nos jeunesses;

car tous les nuages qui naissent

de la mer nous sont des navires

mystérieux pour t'enlever,

3635 pour t'emporter, pour faire voile

avec tes sorts vers ton empire,

vers ta fable, vers ta Colchide.

Et nous voulons, ô déicide

ivre d'immortalité, tendre

3640 à ta soif une pleine coupe

de nepenthès et d'amaranthe

pour qu'il ne te souvienne plus

des douleurs et des épouvantes

qui assiègent ton âme. Écoute,

3645 seigneur.

LE SAINT.

Pourquoi me trahis-tu?

Je t'avais sacré. Tu étais

marqué par Dieu, du double signe.

SANAE.

Écoute, écoute. Le soir tombe.

Le fleuve est proche. Des rameurs

3650 sont prêts. Tu trouveras des voiles

ciliciennes à Ostie.

LE SAINT.

Les voiles de Paul?

SANAE.

Et tu vas

choisir ceux de nous qui viendront

avec toi. Mais nous viendrons tous,

3655 après. Nous ne voulons servir

que tes sorts, dans notre patrie

qui est la tienne, dans la terre

qui couve les songes des Rois

et les promesses des Voyants.

LE SAINT.

3660 O Sanaé, comment peux-tu

espérer de troubler mon âme,

si tu sais ce que j'aurais pu

être?

SANAE.

Un dieu prisonnier.

LE SAINT.

Tendez,

tendez vos arcs.

SANAE.

Rien qu'un esclave

3665 dieu.

LE SAINT.

Je meurs de ne pas mourir,

SANAE.

Rien qu'un simulacre lointain.

Mais, si tu es sauf, si tu es

libre, si tu es fort, si tu

es pur, avec tout ton visage

3670 divin tourné vers l'Orient,

vers l'héritage de ton âme,

vers l'héritage de ton dieu,

n'auras-tu pas une plus sainte

guerre et une victoire plus

3675 grande que cette insatiable

mort?

LE SAINT.

Je meurs de ne pas mourir.

SANAE.

César a dit: «Amenez-le

au bois d'Apollon; liez-le

au tronc du plus beau des lauriers;

3680 puis décochez contre son corps

nu toutes vos flèches jusqu'à

ce que vous vidiez les carquois,

jusqu'à ce que son corps nu soit

pareil au hérisson sauvage.»

LE SAINT.

3685 Oui, Sanaé, oui, mes archers,

c'est ce que je veux. Ce sera

beau.

SANAE.

Mais César a dit: «Ensuite

coupez sa belle chevelure

et déposez-la sur l'autel,

3690 en expiation; coupez

au laurier funeste un rameau

flexible pour me l'apporter,

pour que j'en fasse une couronne

et que, sous son ombre, je pleure.

3695 Et livrez son cadavre aux femmes

de Byblos, aux Adoniastes;

puisque l'équinoxe d'automne

vient avec le deuil relevant

le catafalque du dieu mort.

3700 Peut-être il va revivre encore

une fois, s'il est comme Hérile

roi de Préneste, qui avait

eu de sa mère les trois âmes

et les trois armures qu'Evandre

3705 lui arracha.» Tu vas revivre,

tu vas revivre!

LE SAINT.

Oui, je vais

revivre.

SANAE.

Or il suffit qu'on coupe

une chevelure de femme

et qu'on apporte à l'Empereur

3710 le rameau de laurier.

LE SAINT.

Je vais

revivre, Sanaé. J'atteste

mon souffle et le ciel que je vais

revivre; car il est devin,

l'Empereur. Il a deviné.

3715 J'ai eu de ma mère trois âmes

et trois armures, comme Hérile

roi de Préneste. Attendez-moi.

Demain, à l'heure de Vesper,

au bord du fleuve attendez-moi,

3720 et je me montrerai à vous.

Je vous montrerai mon visage

tourné vers l'Orient. Alors

vous serez prêts. Nous trouverons

des voiles, des voiles gonflées

3725 par les vents certains, et des proues

aiguisées comme le désir

de la vie belle.

SANAE.

Nous serons

avec toi, libres avec toi,

libres avec toi sur la mer

3730 glorieuse!

LE SAINT.

Mais pour revivre,

ô Archers, il faut que je meure,

il faut que je meure.

LES ARCHERS D'EMESE.

O Aimé,

Aimé!

LE SAINT.

Il faut que mon destin

s'accomplisse, que des mains d'hommes

3735 me tuent.

LES ARCHERS D'EMESE.

Seigneur! Seigneur!

LE SAINT.

Vos mains.

LES ARCHERS D'EMESE.

O Aimé!

LE SAINT.

Vos mains fraternelles.

SANAE.

Nous brisons nos arcs.

LE SAINT.

Tendez-les!

Où est votre amour? Vous m'aimez,

vous brûlez de servir mes sorts,

3740 et vous empêchez que mes sorts

s'accomplissent, que cet anneau

de mon éternité se ferme.

Vous m'aimez, et vous n'exaltez

pas mon mystère. Je vous dis

3745 que je vais revivre. N'ayez

aucune crainte. En vérité

je vous le dis.

SANAE.

Seigneur, nous allons donc tuer

notre amour!

LE SAINT.

Il faut que chacun

3750 tue son amour pour qu'il revive

sept fois plus ardent. O Archers,

Archers, si jamais vous m'aimâtes,

que votre amour je le connaisse

encore, à mesure de fer!

3755 Je vous le dis, je vous le dis:

celui qui plus profondément

me blesse, plus profondément

m'aime. Sanaé, souviens-toi!

Souvenez-vous, Élus d'Emèse!

3760 Je vous avais commis cet arc

où le fil de mon sang s'incruste

de l'une à l'autre coche et luit.

Voyez. Je sens que dans la paume

de ma main le stigmate brûle,

3765 se rouvre et saigne.

Un pasteur est apparu entre les branches des lauriers. Il porte une

brebis autour de son cou, sur ses épaules, tenant deux pieds de la bête

dans chacune de ses mains. Il reste debout, immobile, en silence, les

yeux fixés sur le Martyr.

O tremblement

de mon âme! Je sens mon âme

et l'arbre trembler jusqu'au bout

des racines les plus cachées.

Ne voyez-vous pas les trois femmes

3770 noires sursauter?

SANAE.

Quelles femmes,

seigneur? Tu nous effraies.

LE SAINT.

Les trois

femmes voilées qui sont assises

au pied de l'autel.

SANAE.

Il n'y a,

seigneur, que des monceaux de cendres.

3775 Il n'y a que les vieilles cendres

accumulées des sacrifices.

LE SAINT.

Elles tressaillent. Je les vois.

SANAE.

Tu te trompes. Quelle épouvante

te blanchit!

Soudain, le Martyr a rencontré le regard du pasteur.

LE SAINT.

Parle bas. Ce n'est

3780 pas l'épouvante. Parle bas.

Il est là, le Pasteur. Regarde.

SANAE.

Où est-il? Quel pasteur?

LE SAINT.

Il porte

la brebis autour de son cou,

sur ses épaules. Le vois-tu?

SANAE.

3785 Seigneur, seigneur, quels sont tes rêves?

LE SAINT.

Il n'est plus là.

L'apparition s'évanouit; mais l'ombre du Crucifié s'étend sur le laurier

fatidique. Et l'ivresse du sang durera jusqu'au dernier soupir.

Mon sang commence

à couler, dans l'ombre qui croît.

Les lauriers sont comme les lances

hérissées autour de la Croix.

3790 Des profondeurs, des profondeurs

j'appelle votre amour, Archers!

Des profondeurs, des profondeurs

je vous appelle! Rapprochez-

vous. La nuit tombe. Il faut qu'on mire

3795 de près, de près, pour frapper juste.

Lequel voudrai-je encore élire

d'entre vous? Celui qui ajuste

mieux que tout autre le plus âpre

de ses dards et qui le décoche

3800 de telle force (son haleine

toute entre ses dents, les empennes

contre l'œil, le pouce à la tempe)

qu'il blesse l'écorce de l'arbre

me perçant de toute la hampe.

3805 Celui-là, certes, je saurai

qu'il m'aime, qu'il m'aime à jamais.

Chaque archer, la main tremblante, tire de dessous son épaule une flèche

de son carquois.

Sanaé, tu as mon arc. Viens,

frère. Presse-le sur ma bouche,

avant de le tendre. Qu'il touche

3810 mes lèvres et mon âme. Viens.

Sanaé s'approche et tient soulevé devant le Chef l'arc où ce fil de

sublime pourpre luit comme l'ivoire et l'or.

Souviens-toi! Souvenez-vous! L'arc

figure la Trinité sainte.

Le fût est le Père, la corde

est l'Esprit, la flèche empennée

3815 est le Fils qui donna son sang.

Et il n'y aura plus de taches,

sauf la tache du sang tombé

des mains et des pieds du Sauveur.

Il tend les lèvres; et l'archer vairon lui donne la poignée à baiser.

Les lèvres pures s'attardent comme si elles buvaient à longues gorgées

un plein calice. Or sa voix n'est qu'une flamme vertigineuse.

Des profondeurs, des profondeurs

3820 j'appelle votre amour, Élus!

Chaque flèche est pour le salut,

afin que je puisse revivre.

Ne tremblez pas, ne pleurez pas!

Mais soyez ivres, soyez ivres

3825 de sang, comme dans les combats.

Visez de près. Je suis la Cible.

Des profondeurs, des profondeurs

j'appelle votre amour terrible.

On entend le chœur des Adoniastes, qui monte par la colline à travers

les lauriers.

Éperdument, un des archers, sous le regard qui le force, tire la corde

et décoche. Le dard se fixe au genou, dans le nœud de l'os.

Béni soit le premier! Bénie

3830 soit l'étoile première!

Une sorte de subite démence semble s'emparer des Asiatiques, par la

vertu de cette voix d'ivresse.

Encore!

De leurs lèvres blêmes buvant leurs larmes, ils ne visent pas le corps

mais ils lancent leurs flèches vers la voix.

Votre amour! Votre amour!

Ils poussent des cris rauques et rompus, comme des dormants agités dans

un combat aveugle contre un rêve monstrueux.

Encore!

Quelques-uns, tout à coup, laissent tomber leurs arcs, se plient sur

leurs genoux; et sanglotent, le front contre la terre.

Encore!

D'autres, tout à coup, se renversent dans une convulsion d'épouvante qui

agite leurs mâchoires comme le rire sardonien.

Encore!

D'autres ont vidé leurs carquois sur l'herbe et, tenant le faisceau des

dards sous le pied gauche, s'abaissent d'un mouvement rapide et continu

pour les prendre l'un après l'autre. Et ils tirent désespérément, comme

s'ils n'avaient pas devant eux un corps lié à un arbre mais une

multitude de cavaliers à désarçonner avant qu'ils n'arrivent et ne les

écrasent sous les sabots de leurs étalons.

Encore!

Cette voix demandera-t-elle du fer toujours? Ils lancent toujours du

fer, désespérés, hors d'eux-mêmes, dans une sorte d'étourdissement

farouche, comme s'ils avaient sur leurs têtes, non le silence des

feuilles, mais l'horreur d'une tour de siège incendiée sur ses roues

tonnantes.

Amour

éternel!

C'est le râle dans la gorge transpercée, le dernier soupir, le dernier

sourire, le suprême appel. La belle tête s'incline sur l'épaule polie

comme le marbre cynthien frotté de parfum: les ailerons d'un dard

vibrent encore à l'aisselle. Le corps admirable s'affaisse, étirant les

bras retenus par les liens.

LES ARCHERS D'EMESE.

--Seigneur!

--Bien-aimé!

--Seigneur!

--Bien-aimé!

--Bien-aimé!

Ils appellent à grands cris leur amour expirant. Ils jettent leurs arcs,

ils se tordent de désespoir, ils se traînent sur l'herbe jusqu'aux deux

pieds inanimés, qu'ils baisent. Leurs chevelures s'accrochent aux

empennes des hampes enfoncées dans les jeunes muscles.

Et le chant des Adoniastes s'approche toujours. Maintenant le soir est

céruléen comme le verre de Phénicie coloré par l'ocre bleue de Chypre.

Des raies fauves le divisent; les noirs lauriers l'entaillent. On voit

paraître les femmes de Byblos, les cheveux épars, les ceintures

dénouées, les robes déchirées, traînant une litière d'ébène et de

pourpre violette.

CHORVS SYRIACVS.

Magister Claudius sonum dedit.

3835 Il se meurt, le bel Adonis!

Il est mort, le bel Adonis!

O Vierges, pleurez Adonis!

Garçons, pleurez!

Pleurez, ô femmes de Syrie,

3840 criez: «Hélas, ma Seigneurie!»

Toutes les fleurs se sont flétries.

Criez, pleurez!

D'autres femmes accourent. Elles portent des draps de pourpre rouge, des

lins, des bandelettes, des vases d'onguents, des couronnes de cyprès,

des «jardins d'Adonis». Elles entourent le laurier, elles s'empressent à

défaire les nœuds des cordes. La lamentation se prolonge. Les couveuses

de cendres ont disparu; et au pied de l'autel ne restent que les

monceaux noirâtres.

LES ADONIASTES.

Hélas, ma Seigneurie! Hélas,

ma Seigneurie!

LES ARCHERS D'EMESE.

--Hélas!

--Hélas!

3845 --Qu'avons-nous fait!

--Qu'avons-nous fait!

SANAE.

Nous avons tué notre amour!

LES ARCHERS D'EMESE.

--Il va revivre.

--Il va revivre.

--Femmes, doucement, doucement.

--Il faut le délier.

--Il faut

3850 le détacher de l'arbre.

--Femmes,

doucement.

--Il respire encore.

--Ne pleurez pas!

--Voyez, voyez

comme sa poitrine se gonfle!

--Il respire, il soupire.

--Femmes,

3855 ne pleurez pas. Il va revivre.

--Il va revivre. Il nous l'a dit.

--Il nous l'a dit.

--Donnez des baumes,

donnez des lins!

Les cordes sont dénouées. Les bras retombent, La lamentation se

prolonge.

CHORVS SYRIACVS.

Pleurez, ô femmes de Syrie!

3860 Il va dans la pâle Prairie.

Toutes les fleurs se sont flétries,

hélas! Pleurez!

Tout à coup, les femmes qui reçoivent le corps dans leurs bras, voient

les flèches s'évanouir comme des rayons dans les blessures. C'est le

tronc du laurier d'Apollon qui maintenant est hérissé de tout ce fer.

LES ADONIASTES.

--Prodige!

--Prodige!

--Prodige!

--Son corps se détache, laissant

3865 tous les dards au tronc du laurier!

--Il n'a plus de flèches! Les hampes

ont disparu dans les blessures

comme un évanouissement

de rayons!

--Elles restent toutes

3870 dans l'arbre!

--Prodige! Voyez:

le laurier en est hérissé.

--Voyez!

--Seigneurie, Seigneurie,

tu revivras, tu revivras!

--Tu reviendras!

SANAE.

3875 Archers, Archers, Élus d'Emèse,

qu'on soulève le corps du Chef

sur les fûts des arcs détendus

et croisés. Qu'on le porte ainsi,

sous les étoiles.

Les femmes de Byblos ont déjà reçu sur leurs bras le corps divin

enveloppé dans la pourpre. Elles marchent lentement vers la litière. Au

delà de la colline sainte, dans la profondeur du soir, une clarté de

perle se répand, semblable à celle qui précède le lever de la pleine

lune.

LES ADONIASTES.

3880 --Archers d'Emèse, nous avons

notre litière, la litière

d'ébène, la couche funèbre

de nos Adonies.

--Sanaé,

le très saint Empereur accorde

3885 à la confrérie de Byblos

d'enlever le corps, de dresser

le catafalque pour le deuil.

Et nous le coucherons dans notre

litière, et nous l'emporterons,

3890 aux sons des flûtes, dans la nuit.

Faites escorte.

--Qu'on allume

les torches de pin! Qu'on compose

l'ordonnance funèbre! Et vous,

aulètes, rangez-vous auprès

3895 de la litière.

Les femmes placent le cadavre dans la couche, en gémissant. La

lamentation du chœur n'a pas de pauses.

CHORVS SYRIACVS.

Il descend vers les Noires Portes.

Tout ce qui est beau, l'Hadès morne

l'emporte. Renversez les torches,

Eros! Pleurez!

Dans le ciel du soir la clarté insolite s'élargit comme si un astre

précipité du firmament s'approchait pour incendier la plaine. Un grand

cri se lève. La lamentation s'interrompt. L'ordonnance funèbre s'arrête,

et demeure immobile devant le gouffre de la lumière ineffable. Les

Portes du Paradis sont ouvertes à l'âme de Sébastien.

EXPLICIT

EXTREMVM SANCTI SEBASTIANI SVPPLICIVM CRVENTVM

_LA CINQUIEME MANSION_

LE PARADIS

Le Martyre de Saint Sébastien · 第 7 / 8 段