LE SAINT.

O fiévreuse, où les as-tu vues,

ces choses? Elles ne sont pas

2690 dans le Livre. Avec quel Esprit

as-tu communié? Qui t'a

donné l'âme qui t'illumine

à travers ta faiblesse? Es-tu

revenue du sommeil des siècles

2695 morts, dans ton aspect de sibylle

tournée vers ce qui ne peut pas

mourir?

LA FILLE MALADE DES FIEVRES.

O Saint, regarde-moi

bien, regarde-moi de plus près,

comme on tend les mains pour atteindre.

2700 Je suis le but qui est frappé

et je suis le trait qui le frappe.

Je sais des choses. J'ai appris

des mystères. Et je connais

ma faiblesse. Ils tremblaient d'effroi.

2705 Et Il leur dit: «Ne craignez rien,

c'est moi. N'avez-vous pas connu

votre faiblesse, maintenant?».

A Simon Pierre, Il apparut

sous l'aspect de la flamme; et Pierre

2710 s'enfuit. A Jean Il se montra

sous la forme du cristal blanc,

car Jean était vierge. A Philippe,

sous l'aspect de la mer; à Jacques,

sous l'aspect d'une épée tranchante;

2715 à Nathanael, sous l'aspect

d'une colombe. Sous la forme

d'un bœuf, à Thomas; à Matthieu,

d'un enfant candide; à Thaddée,

d'un épi plein. A Jacques fils

2720 d'Alphée, sous l'aspect de l'éclair.

Hommes, ne demandiez-vous pas

Ses images?

Elle s'avance très lentement, les deux poignets croisés sur sa poitrine.

Sébastien parle bas à son affranchi punique.

LE SAINT.

Guddène, apporte

une torche pour éclairer

sa face.

LA FILLE MALADE DES FIEVRES.

Et cet arbre qu'on prit

2725 pour crucifier le Sauveur,

d'où vint-il? Un aigle, un grand aigle

le déracina du jardin

sis à l'orée de l'Orient,

que vit Hénoch fils de Jared.

2730 Très haut il monta, de très haut

le jeta dans Jérusalem.

Et par cet arbre...

Guddène a arraché l'un des flambeaux plantés dans les poings de la

muraille; et, se rapprochant, il incline tout à coup la flamme sur le

front de l'Inspirée, qui sursaute d'une frayeur subite.

Ah, tu reviens,

Arédrôs, Arédrôs, avec

ton brandon terrible! Pourquoi

2735 reviens-tu? Ne m'as-tu donc pas

assez profondément brûlé

la poitrine, jusqu'au sommet

du cœur? N'as-tu pas fait la place

assez profonde pour la sainte

2740 relique?

Sous la rougeur de la flamme, elle recule éperdument, les bras croisés

de toute sa force contre sa gorge. Mais l'Archer, la saisissant par les

poignets, défait la croix de chair et d'os.

LE SAINT.

O possédée, quel nom

invoques-tu? Quelle est, quelle est

ta terreur? Je veux que tu parles;

je veux, je veux que tu me livres

ton secret.

Il la secoue et l'entraîne, avec une sauvage véhémence, se courbant sur

la face convulsée qu'éclaire la torche ardente au poing de l'affranchi

punique. Toute la tourbe, anxieuse et ivre de mystère, est tendue vers

la lutte sacrée.

LA FILLE MALADE DES FIEVRES.

2745 Ah, laisse-moi! Lâche

mes poignets! Ne sépare pas

mes bras de ma gorge! C'est toi,

je le savais, c'est toi, c'est toi

l'Ange exilé. Tu me retrouves.

LE SAINT.

2750 Que caches-tu dans ta poitrine?

LA FILLE MALADE DES FIEVRES.

Non, tu ne vas pas ressaisir

ce que tu as scellé. Je sens

le clou à travers ta main gauche.

Ce n'est pas ton heure, Arédrôs.

LE SAINT.

2755 Je ne suis pas l'Ange exilé.

Regarde-moi. Je suis l'Archer

de Dieu. Et le Seigneur m'inspire.

Ce que tu me caches, c'est Lui

qui me l'envoie. Si tu résistes,

2760 il faut que je te force.

LA FILLE MALADE DES FIEVRES.

Il faut

que tu me tues, que tu me cloues

contre l'arbre, que tu m'arraches

le cœur avec la chose sainte.

Une angoisse soudaine rompt les coudes au ravisseur. Il desserre la

prise. L'inconnue croise de nouveau les poignets meurtris.

LE SAINT.

O Christ Seigneur, serait-il vrai?

2765 O Seigneur Dieu, serait-il vrai?

Mon âme défaille, mes os

se disjoignent, mes yeux se voilent.

Jésus, la force m'abandonne.

A mon aide!

La femme est immobile, la tête renversée en arrière, le feu de son âme

entre ses dents. De nouveau, il la saisit.

Ah, tu es brûlante

2770 comme le fer rougi. Dis-moi,

créature de Dieu, dis-moi:

serait-il vrai ce que ces hommes,

ont cru entendre de ta bouche

en feu?

LA FILLE MALADE DES FIEVRES.

Toute ma honte, toute

2775 ma honte se transfigura,

blanche, en un miracle d'amour.

LE SAINT.

Réponds! Tu l'as sur toi? Réponds!

LA FILLE MALADE DES FIEVRES.

Car ma bouche avait retrouvé

l'éponge aride mais encore

2780 toute amère de myrrhe; et cette

éponge était encore au bout

du roseau qui avait frappé

la tête sainte.

LE SAINT.

Tu cherchais

au pied de la Croix...

LA FILLE MALADE DES FIEVRES.

J'étais seule,

2785 j'étais seule. Ils étaient partis,

tous. Pierre l'avait renié.

Jacques d'Alphée s'était caché

dans la ravine du Cédron;

Philippe et Matthieu, dans la ville,

2790 pour sortir la nuit en secret;

Barthélemi, avec Rakub

le fils de sa sœur, et Didyme

s'étaient éloignés sur un char.

André avait fui par la porte

2795 du Fumier... J'étais revenue,

seule. J'avais laissé mourante,

près du suaire, Bérénice

la femme guérie de la source

de sang...

LE SAINT.

Le linceul, le linceul!

2800 Tu vis Joseph d'Arimathie

et Nicodème envelopper

le Corps...

LA FILLE MALADE DES FIEVRES

C'était du lin d'Égypte

léger comme du bysse.

LE SAINT.

Ici,

dans ta poitrine, tu le caches!

LA FILLE MALADE DES FIEVRES.

2805 Laisse-moi, laisse-moi, si tu

n'es pas l'Ange!

LE SAINT.

Frères, mes frères,

je le vois à travers la pourpre

resplendir.

LA FILLE MALADE DES FIEVRES.

Mais quelles mains d'homme

pourraient y toucher?

LE SAINT.

Seigneur Dieu!

Envahi par la terreur sacrée, il lâche pour la seconde fois les poignets

de la créature pantelante. Il tremble de tout son corps et vacille,

devant la certitude redoutable. Effrayée, enivrée, la tourbe couve de

tous ses yeux l'étrange larve de pourpre qui renferme la révélation. Au

pied des cippes, les gardiennes des feux éteints écoutent, se traînant

sur les genoux, de toute la longueur des chaînes.

2810 Et tu le portes sur ta chair

moite de fièvre!

LA FILLE MALADE DES FIEVRES.

Je ne suis qu'une plaie divine.

Et Galaad n'a pas de baume

pour moi qui L'oignis. Ma poitrine

2815 est au Seigneur, comme ta paume.

J'étais près du sépulcre cave.

Le Vigilant vint dans la nuit.

C'était l'un des Anges esclaves.

Je ne tremblais pas devant lui.

2820 Je n'étanchais pas mes pleurs. Toutes

les eaux du monde étaient amères

de moi. La vie semblait dissoute

dans les fleuves de mes paupières.

Les étoiles des cieux tremblants

2825 venaient s'éteindre à ma figure.

Ma douleur était la ceinture

du monde, comme l'Océan.

Or les lins gisaient sur le sable.

Et l'Ange dit: «Je te salue,

2830 ô Pleureuse. Tu es élue:

car ta source est inépuisable.

Pour garder ce qui de Lui reste

ici, tu es élue. J'atteste

le Dieu qui m'exile et me lie

2835 dans tous les liens de la terre

pour tous les âges.» Sa folie

le tachait comme une panthère

aux taches de feu. «Mais n'espère

pas de pitié.» Contre la roche

2840 funèbre j'étais accroupie,

sans parole. «Il faut que j'expie

tes larmes!» Il était tout proche.

Et le brandon des incendies

flamboyait très haut dans son poing.

2845 Il m'atterra. «J'atteste l'Oint

que tu es impure.» Raidie

de tous mes os, de tous mes nerfs,

j'attendais et mon châtiment

et ma gloire. Ses doigts de fer

2850 découvrirent alors ma gorge

drue, comme les doigts d'un amant

qui veut, d'un bourreau qui égorge.

Et j'attendais. «O fille d'homme,

cria-t-il «je te mortifie,

2855 te purifie, te glorifie,

avec le brandon de Sodome.»

Et le Déchu, qui par la faute

connaissait la douceur des seins

pâles, me marqua de son seing,

2860 brûlant ma chair jusques aux côtes.

Je ne criai ni ne mordis.

Quand le feu toucha le sommet

de mon cœur, seul mon cœur bondit

vers le feu. Muette, immobile,

2865 respirant l'horrible fumet,

j'attendais. Et il dit: «Jubile;

car la chose sainte a son lieu.

Et tu auras le diadème

royal, la pourpre de Sidon,

2870 et ta fièvre.» Il prit le sindon

vide où Joseph et Nicodème

avaient posé le Fils de Dieu.

Il le plia sur ma poitrine.

Et il dit: «Tu le garderas».

2875 Hommes, sous la croix de mes bras,

je ne suis qu'une plaie divine.

Elle se consacre. Elle semble avoir parlé par sa plaie même, comme par

une bouche plus vive et plus profonde. Encore une fois la mélodie du

saint combat a frappé les fronts, a percé les cœurs des néophytes.

Guddène, qui derrière la révélatrice tenait le flambeau soulevé,

maintenant le renverse et l'étouffe.

Sébastien grandit dans la prière. Et quand il s'agenouille, il semble

qu'il s'exhausse.

LE SAINT.

Messagère inconnue, créée

ou non créée, que tu sois faite

de tes fièvres ou de tes larmes,

2880 que tu portes en toi des forces

qui te sauvent ou qui te damnent,

larve de ce qui fut ou songe

de ce qui jamais ne put être,

je ne veux pas te conjurer

2885 et je ne veux pas te connaître.

Dans ton mystère je ne vois

qu'une seule chose, une seule,

hors de ton souffle et de ta pourpre:

le sein terrible de la Foi.

2890 Je te salue. Je me prosterne.

J'atteste mon Espoir, j'atteste

l'éternel Amour. Par le sang

qui teint, par la larme qui lave,

et par toutes ces âmes libres

2895 et par tous ces hommes esclaves,

à genoux je te prie. Descelle

la croix de tes bras et révèle

les empreintes du Divin Corps.

Ici, elle ouvre les bras, admirable.

LA FILLE MALADE DES FIEVRES.

Voici ma vie. Voici ma mort.

Et de ses doigts elle écarte les plis de la pourpre sur sa poitrine, se

couvrant d'une pâleur mortelle.

Tandis que Sébastien se lève et s'approche, toute la tourbe, d'un

mouvement irrésistible, entoure les deux personnes sacrées. On n'entend

que la pesante haleine de l'angoisse, La vaste voûte est pleine d'ombre.

La face du Soleil et la face de la Lune reluisent sur les vantaux

d'airain. Les sept Voyantes se tiennent debout, avec toutes leurs

chaînes tendues par l'anxiété de leurs âmes nouvelles. Et il semble que

les assaille la puissance du Roi annoncé par leurs chants et par leurs

charmes.

_«Il monte. Son front est la place

de la lumière, qu'Il accroît.

Un nouveau Signe est dans l'espace»_

La tourbe s'allonge, entre l'une et l'autre issues, avec un frémissement

d'horreur sainte. Et, comme les échines des esclaves se courbent et que

les genoux des zélateurs se plient, on aperçoit le Saint et l'Inspirée

dans l'acte de dérouler et d'étendre le long Linceul du Christ. Eux

aussi, ils s'agenouillent, chacun tenant par les deux mains le bord

extrême. Et une lueur mystique éclaire tous les fronts penchés; parce

que, des empreintes laissées par les membres sanglants et par les

aromates funéraires, les deux images du Corps divin se forment peu à peu

et s'avivent en lignes et en saillies de lumière. On entend de sourds

gémissements, des sanglots étouffés, qui entrecoupent les paroles

alternes, dites par l'âme de souffle plus que par la langue de chair.

LA SAINTE.

Magister Claudius sonum dedit usque ad finem.

2900 Voyez Son corps ensanglanté,

voyez l'horreur de Son supplice!

LE SAINT.

Voyez la plaie de Son côté,

le sang qui coule sur Sa cuisse,

LA SAINTE.

Voyez les traces des fléaux

2905 armés de plombs sur Son échine.

LE SAINT.

Voyez sur Son front les grumeaux,

là où mordirent les épines.

LA SAINTE.

Voyez Ses cheveux sur Son cou,

mouillés par la sueur sanglante.

LE SAINT.

2910 Voyez la blessure du clou

qui Lui transperça les deux plantes.

LA SAINTE.

Voyez sur l'épaule de l'Oint

marqué le poids de l'arbre infâme.

LE SAINT.

Voyez sur l'œil le coup de poing

2915 dont le valet scella son blâme.

LA SAINTE.

Hélas, Temple de la sublime

Tristesse, où la Honte a craché!

LE SAINT.

Hélas, pleurez, pleurez vos crimes!

Il est meurtri par nos péchés.

LA SAINTE.

2920 Dieu, rends-nous pareils à ton corps!

LE SAINT.

Dieu, retrempe-nous dans la mort!

LA SAINTE.

Amour, que je sois assouvie!

Seigneur Amour, voici ma vie.

Elle défaille, elle se renverse et tombe, dans un grand soupir.

Et soudain, la porte étant encore close, un chant se lève au delà du

seuil infranchissable. Ce n'est plus le chant d'Erigone, la mélodie de

la Vierge fille d'Icare «qui volait parmi les étoiles du Lion, portant

son Épi d'or et ses larmes.» C'est le chant ineffable de la Vierge sans

tache, de la Tige de Jessé, de la Mère du Sauveur.

VOX CŒLESTIS.

Qui pleure mon Enfant si doux,

2925 mon Lys fleuri dans la chair pure?

Il est tout clair sur mes genoux,

Il est sans tache et sans blessure.

Voyez. Et dans ma chevelure

tous les astres louent Sa clarté.

2930 Il éclaire de Sa figure

ma tristesse et la nuit d'été.

On entend, tout à coup, tomber les chaînes qui enchaînaient aux cippes

les sept magiciennes planétaires. Les vantaux de la porte d'airain

s'entr'ouvrent, laissant échapper une lumière éblouissante. Hassub,

Jardane, Ilah et Phéroras montent les degrés aux sept couleurs et

poussent les vastes vantaux qui sur leurs gonds résonnent comme une

multitude de cymbales et de sistres. Dans une lumière éblouissante, la

Chambre magique apparaît, avec tous ses signes, tous ses cercles, tous

ses orbes, comme le simulacre fabuleux du nouveau Firmament et de

l'antique Éther. Le Zodiaque tourne à la rencontre des planètes, chargé

d'animaux, de monstres et de jeunesses. Le Bélier aux cornes torses est

accroupi, morose, le mufle vers l'Occident; et le Taureau, tronqué à

mi-corps, le front bas, semble lui être soudé, à la façon de ceux

géminés de la Perse. Les Gémeaux imberbes, le couple fraternel des

enfants du Cygne, sont assis ensemble, les pieds en avant, chaussés de

hauts brodequins aux courroies entrelacées; et Pollux se détourne du

Cancer à la carapace énorme, qui dans le marais de Lerne mordit l'orteil

d'Hercule. Le Lion, celui que l'Alcide étouffa entre ses coudes à Némée,

s'avance farouche, dans le sens du mouvement diurne. Le Scorpion, celui

qu'Artémis envoya contre le chasseur fils de Neptune, ouvre ses serres

cruelles vers la Balance qui penche. Le Sagittaire, déployant à son

épaule d'homme sa nébride comme une aile, tend son arc grec et se cabre

sur ses jarrets de cheval. Le Verseau gracieux, semblable à l'échanson

Ganymède, se détourne du Capricorne à la queue trifide et renverse

l'urne pleine, du côté des Poissons.

Mais ce n'est plus Samas qui conduit les planètes et domine tous les

domaines bleus. On aperçoit dans l'éblouissement les pieds divins de la

Vierge mère du Sauveur posés sur le croissant de la Lune, et les bords

étoilés de son manteau d'azur.

On n'entend pas résonner la lyre heptacorde des Sphères accompagnant la

Voix céleste; mais on se perd dans l'harmonie des myriades, dans le

chœur infini des rayons. La lumière est nativité, béatitude et musique.

Ravi par la Voix, comme dans un songe sans commencement et sans fin, le

Saint monte les degrés, franchit le seuil; et, la tête renversée, les

yeux levés vers le Croissant, s'abîme dans l'extase circulaire.

Alors Jardane, Hyale et Phœnisse soulèvent le corps inerte de la

créature errante qui garda dans la plaie inguérissable de sa poitrine la

relique du Christ ressuscité: Atreneste par les épaules, Hyale par les

pieds, Phœnisse par la ceinture, à la façon des Anges quand ils

transportent dans les airs les dépouilles des jeunes Martyres. Et elles

montent les sept degrés, avec leur mystique fardeau. Puis, inclinant

leurs mitres qui flamboient, elles déposent sur le seuil de bronze la

Fiévreuse couverte de pourpre et ceinte du bandeau royal.

EXPLICIT

SANCTAE SINDONIS INVENTIO.

_LA TROISIEME MANSION_

LE CONCILE

DES FAUX DIEUX

LES PERSONNAGES.

LE SAINT.

L'EMPEREUR.

LES FEMMES DE BYBLOS.

LES CITHAREDES.

EURYALE.

NICANOR.

LES ORPHIQUES.

LA TOURBE DES PRETRES, DES SACRIFICATEURS, DES VICTIMAIRES, DES AUGURES,

DES MAGES, DES DEVINS, DES ASTROLOGUES, DES GRAMMAIRIENS, DES EUNUQUES.

LES ARCHERS ASIATIQUES.

LES ESCLAVES DE COULEURS DIVERSES

CHORVS SYRIACVS.

VOX SOLA.

On aperçoit le vaste laraire de l'Auguste, formé d'une salle pentagonale

dent une paroi se creuse comme une sorte d'abside à la voûte lisse

profondément dorée.

Au centre du plafond à lacunars bleus, une ouverture circulaire qui se

ferme au moyen d'un bouclier rond comme ceux des Curètes, manœuvré par

des chaînes, laisse échapper la fumée des aromates. Les autres parois

sont revêtues de planches d'ivoire versatiles, qui recouvrent les niches

où sont cachées les théogonies sublimes et les conjonctions ineffables.

Dans l'hémicycle, la multitude multiforme des dieux se dresse comme une

cohorte exsangue en rangs serrés, faite de marbres, de métaux, de bois,

d'argiles, de pierres fulgurales, de pâtes inconnues. Aux douze grands

dieux de Rome, aux mille petits dieux latins des demeures, des

carrefours, des étuves, des vergers, des celliers, des champs, des

ports, des navires, et de tous les actes, de tous les aspects, de tous

les instruments de la vie, et de tous les rites et de tous les mystères

de la mort, des funérailles, de la sépulture, se mêlent les déités

énormes des Ptolémées et des Achéménides, les Baals ardents de Syrie,

les idoles raides à oreilles pointues, à bec, à museau, les sphinx, les

apis, les cynocéphales transportés de la vallée du Nil par les Empereurs

superstitieux, les Couples et les Triades farouches venus d'outre-mer

avec les esclaves, les courtisanes, les marchands et les soldats.

On découvre l'Ephésienne toute noire, hérissée de mamelles, avec l'éclat

blanc de l'émail dans ses orbites, avec des lions sur ses épaules et des

abeilles au pied de la gaine qui lui serre les jambes comme l'écorce

d'un tronc enraciné. La Grande Mère de l'Ida couronnée de tours est

assise, non sur son char, mais sur le navire qui remémore sa navigation

triomphale à la bouche du Tibre. Le Zeus solaire de Doliché, qu'une

tribu de forgerons créa des étincelles du fer rouge, debout sur un

taureau, armé de la hache à double tranchant, porte l'armure du

légionnaire romain.

Mâ, la Bellone cappadocienne, abreuvée de sang dans les gorges du Taurus

et sur les bords de l'Iris, rapportée comme un butin sacré par Sylla

vainqueur de Mithridate, est couverte de taches rougeâtres, telle

qu'elle apparut en songe au Dictateur. Isis aux cornes de vache, en robe

de bysse, allaite l'enfant Horus sur ses genoux rigides; et entre les

deux cornes une plaque ronde en forme de miroir imite la Lune. Un haut

boisseau ombrage la chevelure massive d'Osiris. Mithra, le Médiateur, le

seul, le chaste, le saint, que premièrement connurent les trirèmes de

Pompée en guerre contre les pirates ciliciens, enfonce le couteau dans

le poumon de la victime abattue.

Et voilà Dusarès, venu du fond de l'Arabie; et Daltis, venu de

l'Osrhoène au delà de l'Euphrate; et Balmarcodès, le Seigneur des

danses, venu de Béryte; et Marnas de Gaza, le Maître des pluies; et

Maïoumas, qui souffle le parfum du printemps oriental dans la fête

nautique sur le rivage d'Ostie.

Voilà Aziz, le «dieu fort» semblable au sidéral Lucifer fils de

l'Aurore; et Malakbel, le «messager du Seigneur»; et le Hadad révéré par

Antonin le Pieux; et ce Bêl, un dieu de Babylone, émigré à Palmyre,

qu'Aurélien emmena à Rome avec la reine merveilleuse pour orner de l'une

son triomphe et pour faire de l'autre le protecteur de ses légions.

Voilà toutes les déités d'outre-mer, les Agitateurs et les Consolateurs

d'Asie; qui savent la mort et la résurrection, les baptêmes et les

pénitences, les promesses et les commandements, et la vie nouvelle et la

vie éternelle, et l'ébriété de la douleur et la puissance du sang versé,

et les liturgies des semaines saintes à l'équinoxe du printemps. Les

esclaves chrétiens dans leur cœur anxieux reconnaissent la Colombe

eucharistique auprès de l'Astarté infâme, et le saint Poisson auprès de

l'Atargatis de Bambyce emportée par des prisonniers de guerre vendus à

l'encan.

Devant la multitude divine, des supports en bronze soutiennent

l'Horoscope de l'Empereur, figuré sur un grand bas-relief représentant

une conjonction de planètes dans le Lion. On y voit l'ordre des

luminaires disposé sur les membres de l'animal, la Lune en croissant sur

le poitrail, et sur le champ les trois planètes qui doivent leur force à

leur chaleur, ainsi nommées: Πυρόεις Ἡρακλέους, Στίλβων Ἀπόλλωνος,

Φαέθων Διός. Le long des parois lambrissées d'ivoire poli, une tourbe de

prêtres, de sacrificateurs, de victimaires, de mages, de devins,

d'astrologues, de grammairiens, d'eunuques se presse en silence, les

yeux tournés vers le César. Il y a des Galles à la tunique blanche

bordée de rouge, castrats aux joues fardées, aux cheveux nattés, aux

yeux peints. Il y a des Isiaques en robe de bysse éclatante, avec des

chaussures en feuilles de palmier, la tête rase et le haut du crâne plus

luisant que les plaques d'ivoire. Il y en a d'autres vêtus de l'étole

olympiaque peinte d'animaux de toutes sortes, avec des griffons sur les

épaules et un diadème végétal en forme de rayons. Des pastophores

soutiennent sur leurs bras des chapelles sacrées; des dadophores portent

des torches; des hymnodes ont la flûte traversière avançant du côté de

l'oreille droite; des ornatrices, chargées d'habiller les statues

divines, ont entre leurs mains les ustensiles de la toilette. Un prêtre

est chargé du poids des deux autels appelés «les secours»; un autre

soulève un bras gauche à la paume ouverte; un autre, un van d'or plein

d'aromates; un autre, un vase arrondi en forme de mamelle pour les

libations de lait; un autre, l'urne au long bec et à l'anse ample où

s'enroule l'aspic dressant sa tête écailleuse et son cou gonflé: l'urne

inimitable qui contient l'eau sainte du Nil. Tous ils regardent

l'Empereur.

Derrière le siège du Tout-Puissant, neuf citharèdes grecs et le

conducteur Euryale, debout, attendent le signal, tous en une seule ligne

comme les colonnes doriques d'un propylée, les plis droits de leurs

chitons étant pareils aux cannelures. Puisque les bras recourbés des

grands heptacordes surmontent les figures et les guirlandes, chaque

musicien ressemble à la tisseuse devant le métier vertical où sont

tendus les fils de la chaîne. Tous ainsi, à travers les sept nerfs, ils

regardent l'Empereur.

Et il y a des Mithriastes, des Adoniastes, des Orphiques. Il y a

beaucoup d'esclaves syriens, bruns et huilés comme les olives mûres pour

le pressoir. Il y a des femmes d'Antioche, de Byblos; des archers de

Tyr, d'Emèse, de Damas, de la Mésopotamie, de la Commagène, de l'Iturée:

l'odeur même du sachet de myrrhe chauffé entre les mamelles stériles;

l'odeur des arbustes roux qui craquent et fument à la lisière du Désert

foulé par le désespoir de la princesse incestueuse; l'odeur du Liban

rayé par les gommes coulantes, par les larmes de la veuve divine et par

les eaux rouges du sang d'Adonis. Le désir de l'aridité lointaine,

l'attente obscure d'une réapparition mystique, le souffle chaud de

l'infatigable Astoreth semblent les troubler. Et tous, avec des yeux

sombres, ils regardent l'Empereur.

Le Maître est assis sur le siège insigne, au très haut dossier orné de

deux Victoires d'or. Sébastien se tient debout, devant lui, muet.

Et les grandes acclamations rythmées se suivent, prononcées à l'unisson

par tous les assistants.

TOUTES LES VOIX.

--César Auguste, que les dieux

te conservent!

--César Auguste,

Empereur très saint, que les dieux

2935 te gardent éternellement!

--Que de toutes nos vies les dieux

augmentent ta vie!

--Bienheureux,

bienheureux, sois toujours vainqueur,

sois triomphateur à jamais!

2940 --Tu es le plus grand, le plus fort,

le plus saint!

--Puissions-nous mirer

ta face pour notre bonheur

éternel!

--Puissions-nous entendre

ta parole pour notre joie

2945 sans terme!

--Mais délivre-nous

des chrétiens, ô César Auguste!

--Empereur, mais délivre-nous

des chrétiens!

--Très saint Empereur,

mais délivre-nous des chrétiens!

2950 --Venge nos dieux!

--Venge nos feux!

--Venge nos temples!

L'EMPEREUR.

Salut, beau jeune homme! Salut,

sagittaire à la chevelure

d'hyacinthe! Je te salue,

2955 chef de la cohorte d'Emèse,

qu'Apollon aime, en qui le dieu

Porte-Lumière s'est complu!

Par mon laurier, Sébastien,

je t'aime aussi. Je veux, avant

2960 que tu ne parles, qu'on t'acclame.

Je veux qu'on t'acclame. Vous tous

à la louange infatigable,

criez en rythme: «Que les dieux

justes conservent ta beauté

2965 pour l'Empereur, Sébastien!»

Criez en rythme.

TOUTES LES VOIX.

Que les dieux

justes conservent ta beauté

pour l'Empereur, Sébastien!

Ici l'Archer se voile de sa chlamyde.

L'EMPEREUR.

Le Martyre de Saint Sébastien · 第 5 / 8 段