Dans une ineffable ambiguïté, le délire alterne avec l'extase, l'ardeur

avec la liesse, la saltation guerrière avec la jubilation nuptiale.

Toutes les fraîcheurs qu'engendre le printemps de son âme, il les

éprouve avec sa chair empourprée par le reflet de la braise. Mais, dans

les entre-colonnements, les sept gerbes de lys ont l'aveuglant éclat des

lumières séraphiques. Une mélodie indistincte semble surgir derrière

l'hymne des sept enfants voués.

C'est comme si j'avais une âme

faite avec des feuilles de saule,

1565 comme si mes veines étaient

faites de musique et d'aurore!

C'est comme si je secouais

un givre d'étoiles sonore!

Je t'aime, Roi.

Il n'y a plus que le délire et l'extase, n'y a plus que la rougeur des

feux bas et la candeur des hauts lys. Maintenant la salutation

séraphique surmonte l'hymne terrestre.

CHORVS SERAPHICVS.

1570 Salut, ô Lumière,

Lumière du Monde,

Croix large et profonde,

Très-haute Bannière,

Hampe tutélaire

1575 et Verge fleurie,

Signe de victoire

et Palme de gloire

et Arbre de vie!

LE SAINT

J'entends venir un autre chant.

1580 J'entends les sept luths éternels.

Les lys font toute la lumière.

Ils font toute la mélodie.

Vous les fauchez, et ils renaissent.

Vous les brisez, ils sont debout.

1585 Ils ont la tige impérissable.

Voyez, voyez! Ils me regardent

comme des Anges couverts d'yeux

pour l'épouvante.

Le rayonnement des grandes gerbes paradisiaques a vaincu la force des

feux bas. Tous ceux qui voient, tous ceux qui entendent sont frappés de

stupeur et de terreur. Et la transfiguration s'accomplit. Sept

Séraphins, sept Lumières de la hiérarchie lumineuse, surgissent des

gerbes et s'avancent dans les entre-colonnements. Ils chantent:

l'immensité de leurs voix semble la porte ouverte du Ciel.

Voici les sept Témoins de Dieu,

1590 les Chefs de la Milice ardente.

Les femmes, les esclaves, les magistrats, les soldats, les bourreaux,

tous ceux qui voient, tous ceux qui entendent, sont tombés, la face

contre les dalles. Mais les jumeaux semblent faire un seul corps et une

seule clarté avec les colonnes unanimes qui soutiennent le portique du

Nouveau Jour.

Tout le ciel chante!

EXPLICIT

PRIMVM SANCTI SEBASTIANI SVPPLICIVM INCRVENTVM

_LA SECONDE MANSION_

LA CHAMBRE MAGIQUE

LES PERSONNAGES.

LE SAINT.

LA FILLE MALADE DES FIEVRES.

LES SEPT MAGICIENNES:

PHOENISSE.

ILAH.

HASSUB.

JARDANE.

ATRENESTE.

PHERORAS.

HYALE.

L'AFFRANCHI GUDDENE.

L'ACOLYTE PHLEGON.

LE LECTEUR EUTROPE.

LES CATECHUMENES ADOLESCENTS:

HERMYLE.

GORGONE.

ATHANASE.

LES ZELATEURS:

THEODULE.

CYRIAQUE.

NARCISSE.

BASILE.

L'EUNUQUE ZACHLAS.

L'INTENDANT HELCITE.

LES ESCLAVES:

DEBIR.

MENES.

PANTENE.

LUCIPOR.

CORDULE.

ALCE.

NADAB.

LE DECAN.

LE COCHER DU CIRQUE.

LA TOURBE DES ESCLAVES, DES AFFRANCHIS, DES NEOPHYTES, DES ZELATEURS.

LA VOIX DE LA VIERGE ERIGONE.

LA VOIX DE LA VIERGE MARIE.

On aperçoit une voûte en ellipse, d'une matière si polie qu'elle renvoie

toutes les images, à la façon d'un miroir concave. Une porte

rectangulaire à deux vantaux, vaste comme le portail d'un temple, est

fermée dans la paroi du fond. On y monte par sept degrés peints des

couleurs planétaires, comme les sept étages de Ninive, les sept

enceintes d'Ecbatane. Deux idoles solaires, deux colosses entièrement

vêtus de spires serpentines jusqu'aux pieds onglés et ailés, tenant dans

les deux mains deux clefs symétriques, supportent le linteau monolithe

où est gravée une inscription chaldéenne. La face du Soleil et la face

de la Lune brillent sur les vantaux de bronze aux gonds énormes.

A droite et à gauche, percées dans la courbe extrême de la voûte qui

retombe et s'appuie sur les dalles, deux issues basses, noires d'ombre,

semblent les bouches de deux longs couloirs dédaléens.

Des chaînes d'or enchaînent à sept cippes triangulaires sept femmes

coiffées de mitres et habillées de robes traînantes. Chacune, dans la

cavité de chaque cippe, entretient le feu coloré de chaque planète. Et,

comme elles se penchent sur les creusets occultes, leurs visages se

colorent diversement entre leurs tresses tordues en cornes de bélier. La

magicienne de Saturne a le visage livide, presque noir; la magicienne de

Jupiter l'a rouge clair; la magicienne de Mars, rouge sombre; la

magicienne de Mercure, bleu; la magicienne de Vénus, changeant; la

magicienne de la Lune, argenté; la magicienne du Soleil, tout or. A

leurs pieds gisent des coffrets, des corbeilles, des urnes, des fioles,

des coupes, des tablettes. Et, penchées, elles épient les fusions

sublimes, à travers leurs masques planétaires qui tour à tour s'avivent

et pâlissent en dégradant par d'indicibles nuances.

Comme la sirène qui souffle dans la nacre de la conque tordue, chacune

chante profondément dans le charme de la pierre creuse.

PHOENISSE.

Magister Claudius sonum dedit.

Un nouveau Signe est dans l'espace.

Un royaume trouve son roi.

Le jour tremble. La nuit s'efface.

ILAH.

1595 O Temps, ô Temps, sable fugace

et goutte d'eau pâle qui choit!

Un nouveau Signe est dans l'espace.

HASSUB.

O Rêve, entre la vie qui passe

et la mort qui dure, isthme étroit!

1600 Le jour tremble. La nuit s'efface.

JARDANE.

Ame frêle dans la chair lasse,

ivre d'espoir, folle d'effroi!

Un nouveau Signe est dans l'espace.

ATRENESTE.

Il paraît. Qui est-ce qui lace

1605 la sandale de son pied droit?

Le jour tremble. La nuit s'efface.

PHERORAS.

Il monte. Son front est la place

de la lumière, qu'Il accroît.

Un nouveau Signe est dans l'espace.

HYALE.

1610 Les mers sont les bords de sa tasse,

l'aube est une perle à son doigt.

Le jour tremble. La nuit s'efface.

PHOENISSE.

Dans l'amour est toute la grâce.

Le sourire est la seule loi.

1615 Un nouveau Signe est dans l'espace.

Le jour tremble. La nuit s'efface.

L'ombre qui tombe de la voûte est éclairée par les sept figures

immobiles des Voyantes, comme par sept lampes magiques. Ici, soudain,

éclate l'appel de Sébastien dans l'obscurité du dédale.

LE SAINT.

A moi, Guddène! A moi, Phlégon!

J'ai trouvé l'issue. Entends-tu

ma voix, Guddène? Les détours

1620 sont douteux. Ne t'égare pas!

Il s'élance. Il a l'aspect farouche du destructeur. Un marteau pesant

est à son poing, le marteau du tailleur de pierre, à deux têtes dont

l'une armée de pointes pour entamer le bloc. Comme il découvre la grande

porte, il monte impétueusement les marches de l'escalier.

La porte! La porte! Je vais

t'arracher de tes gonds scellés.

Il frappe avec son marteau le vantail retentissant. Les femmes aux

chaînes, sans détourner du cippe leur visage illuminé, jettent un cri

d'effroi.

Qui êtes-vous?

Il est debout sur le septième degré, s'adossant au vantail du Soleil,

qui semble porter dans son disque la tête juvénile pareille au chef du

Baptiste dans le plat d'or suspendu.

LES MAGICIENNES.

Qui es-tu? Qui es-tu?

LE SAINT.

Vous êtes

1625 enchaînées à l'œuvre des charmes,

magiciennes.

Elles sont toutes frémissantes dans la fixité de leur vision, comme des

arbustes feuillus qu'un vent bas agiterait sans mouvoir la fleur de la

cime.

LES MAGICIENNES.

Nous avons vu, nous avons vu

la grande image.

PHERORAS.

Mais nous ne pouvons pas encore

1630 nous détourner, seigneur, si même

tu es un dieu.

LE SAINT.

Qui êtes-vous?

HASSUB.

Observe nos faces penchées.

Nous gardons les feux des planètes.

1635 Vois-tu les aspects des métaux

qu'elles engendrent, aux couleurs

de nos faces?

La réverbération du feu secret dans la cavité du cippe devient de plus

en plus forte, suivant le rythme incantatoire. Une anxiété croissante

exalte ou rompt la voix de celle qui évoque les aspects de l'avenir.

Je suis Hassub.

Je suis gardienne de Nabou,

que les Latins nomment Mercure.

1640 Ne suis-je pas bleue comme l'ombre

de l'âme où la pensée repose

pareille à un éclair voilé,

comme l'ombre où lente mûrit,

pareille au saphir solitaire,

1645 la parole qui changera

le monde et vaincra le tombeau?

Mais d'où viens-tu? Quel dieu, quel maître

apprit à tes lèvres si jeunes

les blasphèmes impérissables?

1650 Qui est contre toi? Tout l'azur

rayonne. Lumière! Lumière!

Lumière! Tu te tiens debout,

cambré comme l'arc de tes lèvres

dans le sourire. Tu parais

1655 hérissé de rayons. Tu portes

la couronne d'or et la palme.

Ah, qui es-tu?

Le feu s'éteint, la figure s'éteint comme les pierreries de la mitre.

Semblable à une larve morne, la femme s'affaisse sur la dalle, contre le

cippe, dans ses propres chaînes; et elle y reste accroupie, silencieuse,

près des coffrets, des corbeilles, des urnes, des fioles, des coupes,

des tablettes.

PHOENISSE.

Je suis Phœnisse, la gardienne

de Dilbat qu'on nomme Vénus

1660 la déesse mère de Rome,

la fleur de la vague fleurie,

volupté d'hommes et de dieux.

Tu la dédaignes! Ses statues

s'écroulent. Regarde, regarde

1665 mon visage changeant! Mon cœur

malade ondoie dans la mer chaude

de Phénicie. L'écume est comme

la bave des pleureuses lasses

de crier leur désir. J'entends

1670 les lamentations des femmes

qui déchirent tous les nuages

du soir et du benjoin. Je vois

le bel Adolescent couché

sur le lit d'ébène. Une fraîche

1675 blessure est sur sa cuisse blême.

Les femmes s'acharnent. Des roses

naissent du sang, des anémones

naissent des larmes. Il est mort,

le Bien-aimé!

Elle renverse la tête en arrière, éteinte. Elle s'écroule comme un

monceau de cendres. Elle reste au pied du cippe, avec ses chaînes, comme

l'esclave morte de fatigue qui s'abat au pied de la meule sans quitter

la sangle.

PHERORAS.

1680 De l'or! De l'or! Je vois de l'or

qui resplendit, de l'or qui tombe,

de l'or qui couvre et qui étouffe;

des colliers, des anneaux, des torques,

sans nombre, sans nombre; des choses

1685 étincelantes et pesantes

sans nombre, le poids du trésor,

le supplice du métal jaune;

car je suis Phéroras, gardienne

de Jupiter. Et l'Empereur

1690 te regarde, vers toi s'incline,

halette. Tu as dans ton poing

sa victoire d'or. Mais tu souffres,

tu souffres. Sur toi le tonnerre

triomphal des buccins résonne.

1695 Tu appelles ton dieu, tu nommes

un seul dieu devant tous les dieux.

Des hommes crient au sacrilège.

Orphée! Orphée!

Elle n'a plus de couleur. Toute blême, elle tend ses bras enchaînés;

puis, elle semble se casser comme la tige du pavot frappé par la verge.

A terre, elle incline la tête sur ses genoux soulevés.

JARDANE.

Apollon! Apollon! On coupe

1700 les cordes à la lyre, comme

une chevelure tendue.

On la tient par l'une des cornes

d'ivoire, comme une victime,

pour la mutiler. On entend

1705 des cris. Tu es impie, tu es

impie. Tu offenses mon dieu.

Je suis Jardane, la gardienne

du grand luminaire Samas,

nommé par les hommes Soleil,

1710 Paian Lyre-d'or, Arc-d'argent.

La lyre heptacorde, figure

des sphères chantantes, est-elle

un gibet? Pourquoi étends-tu

les deux bras, joins-tu les deux pieds

1715 comme les esclaves en croix?

Tu pourrais encore être un dieu,

avoir ton temple. Pourquoi donc

veux-tu mourir?

Elle s'abandonne sur le cippe éteint comme la pleureuse sur la stèle

funèbre. Elle s'y accoude; elle appuie son front sans rayons sur ses

poignets croisés.

ILAH.

Tu ne meurs pas, tu ne meurs pas

1720 de cette mort. Je sais mieux voir.

Je vois jusqu'au plus obscur coin

des douze lieux. Je suis Ilah.

Je forge la lame de plomb.

Je suis gardienne de Saturne,

1725 de la planète meurtrière.

Les crimes rougissent les pieds

vains du Temps qui foule sans bruit

de gros caillots rouges et mous

comme tes anémones. Suis-je

1730 livide, du menton au front,

comme la violette ou comme

la meurtrissure? Tu me troubles,

tu me troubles. Les profondeurs

tressaillent. Des ombres surgissent

1735 pareilles aux feuillages morts

d'un arbre noir chassés de tombe

en tombe par le vent stérile.

Tu es resplendissant de plaies.

Tu es comme criblé d'étoiles.

1740 Autour de toi des ailes battent.

Tu as la couronne et la palme.

Ah, qui es-tu?

Obscurcie, elle palpite encore sur la dalle froide. Puis, elle compose

en rond son long corps souple, comme le lévrier qui s'endort après la

chasse.

ATRENESTE.

Que de fer! Que de fer! C'est Mars

qui l'engendre, nommé Nergal

1745 outre mer. Je suis Atreneste,

qui garde l'astre destructeur.

J'ai dans une gaine une épée

qui embaume des deux tranchants,

parce qu'elle a coupé les herbes

1750 dans le jardin de Proserpine.

Et tout le reste est sang et rouille.

La nuit tombe. L'arbre est sans fleur.

Et toute ton âme est sur toi

comme de la pourpre sans plis.

1755 Pour quel amour, pour quel espoir,

pour quelle éternité meurs-tu?

Qui met son souffle entre ton cœur

et tes lèvres? Je vois des fers

aiguisés, des fers empennés.

1760 Le premier te frappe au genou,

se fixe en tremblant dans le nœud

de l'os; mais le dernier te perce

d'outre en outre la veine chaude

où le cou se joint à l'épaule...

1765 Tu souris! Tout le ciel vivant

est suspendu comme un regard

entre la larme de Vesper

et ce sourire.

Décolorée comme son charme, elle vacille et tombe sur ses genoux. Puis

elle s'assied sur ses talons et demeure, les bras allongés sur ses

cuisses, comme inanimée, semblable à ces vases funéraires dont le

couvercle est une tête divine.

HYALE.

Ils dressent, ils dressent le corps

1770 vivant sur leur autel de pierre

comme la statue sur le socle!

Il n'a plus de sang, il est pur;

car même les veines des dieux

charrient la rougeur du désir

1775 plus salée que l'eau de la mer.

Il n'a plus de sang, il est pur.

Il est plus divin que le marbre,

plus doux que la perle sculptée,

plus pâle que toutes les choses

1780 les plus pâles. Je suis Hyale,

la gardienne du luminaire

exsangue que les mortels nomment

Lune. Et à mes yeux sont connues

toutes les pâleurs de la Terre,

1785 de la Mer, du Ciel, de l'Hadès,

et des rêves,

Lentement, lentement, dans le cippe cave, le métal lunaire se refroidit,

bleuit, faiblit.

de tous les rêves

qui renaissent, de tous les rêves

évanouis...

La gardienne de Sin semble s'écouler le long de la pierre comme une

nappe d'eau silencieuse et lisse. Une lueur vague hésite encore sur sa

figure entourée de tresses violettes, semblable à la lueur des méduses

marines. Elle reste ainsi effacée dans les plis de sa robe, les paumes

creuses comme celles où l'on s'abreuve aux bords du Léthé.

La voûte s'emplit de nuit souterraine. Le Jeune Homme, enveloppé de

songes et de sorts, est encore debout contre la porte de bronze. Et,

soudain, un chant pur se lève au delà du seuil infranchissable.

ERIGONEIVM MELOS.

Magister Claudius sonum dedit.

Je fauchais l'Épi de froment,

1790 oublieuse de l'asphodèle;

mon âme, sous le ciel clément,

était la sœur de l'hirondelle;

mon ombre m'était presque une aile

que je traînais dans la moisson.

1795 Et j'étais la Vierge, fidèle

à mon ombre et à ma chanson.

C'est le cristal doré d'une voix virginale qui se courbe sur l'âme comme

un ciel d'août. Anxieux, le Jeune Homme écrase sa joue contre le

vantail. Les Voyantes soulèvent leur tête grave de sommeil et

l'inclinent vers la mélodie. Elles murmurent en rêve.

HYALE.

Elle est Erigone, la Vierge.

PHOENISSE.

Elle est Erigone.

ATRENESTE.

La Vierge

à l'Épi d'or!

LE SAINT.

1800 Gardienne de la porte close,

créature d'enchantement,

écoute-moi, femme ou démon,

écoute! Je veux que tu m'ouvres,

femme ou démon.

ERIGONE.

1805 Enfant d'un mortel, qui es-tu?

Je te vois à travers l'airain

sonore. Je te vois. Tu es

beau dans ta fleur, comme le dieu

qui m'aima, le dieu bondissant

1810 porteur de thyrse.

LE SAINT.

Entends-moi! Je veux que tu m'ouvres,

femme ou démon.

ERIGONE.

Tu as les yeux noirs et la longue

chevelure du dieu cruel

1815 qui pressa sur ma nuque rose

les trois grappes de la douleur,

l'une après l'autre.

LE SAINT.

Fantôme, fantôme de charmes,

je te conjure.

ERIGONE.

1820 L'incantation de Setar

me force. Je suis prisonnière.

J'ai volé parmi les étoiles

du Lion, portant mon épi

d'or et mes larmes.

LE SAINT.

1825 Fantôme, j'abattrai la porte;

et le Roi de gloire entrera.

Au secours, frères!

Il descend les degrés et court vers l'issue noire, en brandissant le

marteau.

A mon aide!

Où êtes-vous?

Ici les lueurs des flambeaux éclairent l'issue. On entend des pas, des

voix. Et l'affranchi Guddène, l'acolyte Phlégon, le lecteur Eutrope, les

catéchumènes adolescents Hermyle, Gorgone, Athanase, d'autres briseurs

d'idoles, Théodule, Cyriaque, Narcisse, Basile, armés de marteaux et de

massues, font irruption dans l'ombre que les lueurs troubles agitent.

Des esclaves les suivent, s'arrêtent, hésitants; d'autres surviennent,

effrayés ou enivrés. On plante les flambeaux dans les poings de fer qui

font saillie hors de la pierre.

GUDDENE.

Seigneur, seigneur, d'autres idoles,

1830 d'autres idoles, en grand nombre,

découvertes dans la muraille

double! Nous avons renversé

les dieux d'airain, brisé les dieux

de marbre, brûlé ceux de bois,

1835 arraché les plaques d'ivoire,

écrasé les couronnes d'or,

souillé toutes les bandelettes.

Et il n'y a plus une idole

chez Jule Andronique. Nous sommes

1840 las, seigneur. Nous mourons de soif.

Nous avons tué tant de dieux,

tant de démons!

HERMYLE.

Aucuns étaient beaux.

GORGONE.

Des regards

sortaient de l'airain et du marbre.

ATHANASE.

1845 J'ai vu couler du sang, des larmes.

PHLEGON.

C'était le vin, c'était le miel

des offrandes.

EUTROPE.

Il ne faut pas

les regarder.

GUDDENE.

Je détournais

les yeux, en assénant les coups.

LE SAINT.

1850 Voyez la porte!

HERMYLE.

Il y a des femmes couchées

sur les dalles.

ATHANASE.

Avec des mitres.

GORGONE.

Elles ne remuent pas.

ATHANASE.

Sont-elles

enchaînées?

HERMYLE.

Des magiciennes.

LE SAINT.

1855 Il faut abattre cette porte.

GUDDENE.

Elle est d'airain.

EUTROPE.

Elle est massive.

PHLEGON.

Elle a des gonds inébranlables.

BASILE.

On ne distingue pas le joint

des deux vantaux.

NARCISSE.

Ni la serrure.

PHLEGON.

1860 Qui a la clef?

GUDDENE.

Où est la clef?

EUTROPE.

Qu'on appelle Zachlas l'eunuque!

PHLEGON.

Qu'on appelle Helcite!

GORGONE.

Sait-on

ce qu'elle cache?

BASILE.

Un labyrinthe.

THEODULE.

Le laraire des dieux honteux.

CYRIAQUE.

1865 Un cellier, peut-être.

NARCISSE.

Un trésor.

GORGONE.

Un tombeau.

ATHANASE.

Des monstres.

HERMYLE.

Un rêve.

EUTROPE.

Voilà le Syrien!

LE SAINT.

Helcite!

On voit ici l'intendant de Jule Andronique percer la tourbe des serfs

qui, de plus en plus épaisse, encombre les issues. Il est jaune et

onctueux comme la cire, mince et flexible, avec de beaux yeux de lièvre

agrandis par le fard et par l'angoisse.

Donne la clef de cette porte.

Ouvre, toi-même.

HELCITE.

1870 O seigneur, mon maître est mourant.

Il gémit dans sa couche. Il nomme

ton nom. Il t'appelle, il t'adjure,

seigneur. N'avais-tu pas promis

de le guérir, s'il te laissait

1875 briser les images des dieux

dans ses maisons, dans ses portiques,

dans ses jardins? Tu es venu

seul, à la tombée de la nuit;

et, plus tard, d'autres destructeurs

1880 sont venus avec des marteaux

bien plus lourds. Tu as renversé

les statues, les autels. Tu as

chargé d'épouvante et de crime

la nuit. Nous sommes tous tremblants.

1885 On voit des larves, on entend

des sanglots. Les esclaves hurlent

dans l'ergastule, ou se rebellent,

ou invoquent le changement.

Nous avons perdu tous nos dieux,

1890 en vain. Mon maître, dans les nœuds

de la douleur, t'appelle, toi

qui as guéri l'aveugle, toi

qui as consolé la muette,

toi qui sur cette chair souffrante

1895 as fait pacte de délivrance

sans le remplir!

LE SAINT.

Il est dans les nœuds de la fraude.

Il est tout noué de mensonges.

La Peur d'un côté de sa couche

1900 se tient, et la Ruse de l'autre.

Tu vois, tu vois. Il me cachait

les incantations, les charmes,

les sortilèges et les philtres,

et toutes ses magiciennes

1905 impures, avec tous ses rites

impies. Tu vois.

Il indique au Syrien les femmes abattues près des cippes.

GUDDENE.

Nous avons trouvé dans les niches,

derrière les statues, des livres

et des tablettes.

PHLEGON.

1910 Un esclave nous a montré

tout à l'heure, dans une chaise

du maître, enlevant une planche

d'ivoire, un amas de rouleaux

magiques; puis des calcédoines

1915 gravées d'images et de chiffres;

et puis des mains d'argent, des têtes

d'argile crue...

LE SAINT.

Et ces sept femmes enchaînées?

Réponds, Helcite.

HELCITE.

1920 Seigneur, elles sont des captives

de Sidon qui seules possèdent

le secret des teintes en pourpre,

réservées jadis aux grands prêtres

et aux voiles du Temple. Il faut

1925 qu'on les enchaîne.

LE SAINT.

Homme, tu mens. Or, si ton maître

veut se délivrer de ses maux,

qu'il manifeste ce qu'il cache.

Il me faut détruire avant l'aube,

1930 ici, toute œuvre des démons.

La nuit est brève.

HELCITE.

Il y a des jardins, je pense,

des jardins suspendus, avec

ces arbres odorants d'où coule

1935 ce baume qu'on nomme sarran,

plus doux que tous les aromates.

Et personne autre n'a joui

de ces arbres, fors le seigneur.

Jamais je n'ai franchi ce seuil.

1940 Et je ne sais. Mais toi, peut-être,

tu sais, Zachlas.

L'Égyptien est debout, enveloppé d'un pagne bleu, un pied en avant, les

deux mains ballantes.

LE SAINT.

Homme, tu mens.

ZACHLAS.

Ni moi non plus, je n'ai franchi

ce seuil. Je sais qu'il n'y a pas

1945 de dieux, pas d'images divines,

mais des merveilles, comme l'orgue

hydraulique de l'empereur

Néron, rétabli par Eunoste.

Et, quand Jule était en Égypte,

1950 un homme de Phylace vint

et dit qu'il voulait lui montrer

le monstre disparu qu'on nomme

Hippocentaure chez les Grecs,

embaumé dans du miel. Je doute

1955 que cette merveille ne soit

enfermée là...

EUTROPE.

Frappe-le, donc, au nom du Christ,

frappe-le, cet adorateur

du Chien et du Bœuf. Frappe fort!

1960 Il ose se jouer de toi.

Qu'on le châtie!

Des affranchis de la famille surviennent, l'un après l'autre,

essoufflés, effarés.

LES AFFRANCHIS.

--O Helcite, Helcite! Zachlas!

--Comment ne revenez-vous pas?

--Il est à bout.

--Seigneur, seigneur,

1965 il t'appelle. Viens le guérir!

Tu l'as promis.

--Viens l'arracher

aux affres de la mort!

--Son fils

Vital te supplie, te conjure.

--Comment pourrais-tu le trahir?

1970 --Tu as accompli la ruine.

Accomplis enfin la promesse.

--Partout est l'horreur et l'effroi.

On ne marche plus. Les statues

renversées encombrent les seuils.

1975 Des bûchers brûlent. Les esclaves

se pressent traînant leurs malades.

Les femmes pleurent. Les enfants

crient. Tous les détours sont bouchés

par cette masse lamentable

1980 que rien n'écarte ni n'arrête.

Que feras-tu?

LE SAINT.

Laissez qu'ils viennent. Le Royaume

des cieux est semblable au levain

que la plus humble de ces serves

1985 cache dans trois muids de farine

jusqu'à ce que toute la masse

lève et fermente.

UN DES AFFRANCHIS.

Mais que feras-tu de ton hôte,

ô destructeur?

LE SAINT.

1990 Que cet homme, chef de maison,

tire de son trésor des choses

nouvelles et ne cache pas

les anciennes. Le dieu nouveau

le guérira.

HELCITE.

1995 Or il veut qu'on ouvre la porte

d'airain. Or il veut tout détruire

Allez et portez le message

à Vital, qu'il vienne et résolve.

LES AFFRANCHIS.

--Tu veux détruire le prodige

2000 de Setar, la Chambre magique!

--On a dépensé des milliers

de sesterces, pour l'établir.

--Et de l'or, du cristal, du bronze,

des verreries, des pierreries,

2005 sans nombre.

HELCITE.

Tais-toi! Tais-toi!

LES AFFRANCHIS.

C'est

le Zodiaque circulaire,

comme celui de Cléopâtre.

--Et l'ordonnance des planètes

les cercles de la géniture,

2010 les cycles des lieux.

--O seigneur

très saint, et comment pourrais-tu

la détruire, cette merveille

des merveilles?

--Elle simule

la lyre heptacorde d'Orphée.

2015 --On peut tout prédire et connaître

par les tables des mouvements,

par les combinaisons des signes.

ZACHLAS.

Taisez-vous! Taisez-vous!

LES AFFRANCHIS.

--Seigneur,

non, tu ne la détruiras pas!

2020 --Elle contient les domiciles

planétaires et les trigones

et les décans, d'après les listes

de Démophile.

--Et le quadrant

vital, avec les horoscopes

2025 aphètes de Ptolémée.

--Sois

juste! Sois clément!

--On y trouve

le Thème du Monde et de Rome,

les domaines des Douze Signes,

et les Douze Sorts hermétiques.

2030 --Parfois l'incantation force

la Figure zodiacale

à descendre, et la tient captive

dans l'or, le cristal et l'airain.

--La Vierge à l'Épi d'or, la femme

2035 couchée sur le cercle, la tête

en avant, est bien ta patronne,

seigneur. Pourrais-tu la frapper?

--Elle protège les Chrétiens.

--Peut-être, elle est la sœur des Anges

2040 révélateurs de l'Avenir.

--Déjà tes Patriarches sont

dans le Zodiaque, tes Anges

dans les planètes.

--Samael

est l'Ange de Mars; Anael,

2045 l'Ange de Vénus; Gabriel,

l'Ange de la Lune.

--Setar

le Mage, le grand astrologue

théurge de la descendance

de Bérose, a fondé cette œuvre

2050 dans la pierre et l'airain. Comment,

comment pourras-tu la détruire,

seigneur?

LE SAINT.

Je détruirai cette œuvre

des démons. Je vaincrai la pierre

et l'airain. J'abattrai la porte.

2055 Et le Roi de gloire entrera.

Le Martyre de Saint Sébastien · 第 3 / 8 段