--Non! Non!

--Où vas-tu? où vas-tu?

que feras-tu?

--Entourez-la,

entourez-la de vos bras, sœurs!

985 Elle est démente, elle est démente.

--Pour t'enlever, il faut qu'on tranche

nos poignets, qu'on coupe nos bras

jusqu'aux aisselles.

--O sœurs, sœurs,

soyez fortes pour l'entraîner.

990 --O Bonne Déesse, redouble

la force de notre amour.

--Non,

non, tu n'iras pas! Aie pitié!

--Aie pitié! Comment pourrais-tu

nous jeter ainsi à la honte

995 et au deuil infini?

--Reviens,

reviens avec nous au foyer!

--Rien ne pourra nous séparer

de toi, dans le nombre des jours.

Je t'en fais serment!

--Je t'en fais

1000 serment!

--Et moi aussi!

--Et moi

aussi!

--Toujours nous resterons

nubiles, pour l'amour de toi,

mère douce, auprès de ton âtre,

auprès des Pénates voilées.

Tenant d'une main leur mère égarée, elles ramènent de l'autre leurs

voiles sur leurs têtes et prononcent à voix basse la parole de la

consécration.

1005 --Je me dévoue.

--Je me dévoue.

--Je me dévoue.

--Je me dévoue.

--Je me dévoue.

LE SAINT.

Vierges, vierges, ne pleurez pas.

Celui qui garde le foyer

1010 inextinguible a recueilli

ces vœux. Vous aurez vos couronnes,

en mangeant le doux fruit de vie

d'entre les lèvres de la mort.

Il n'y a pas d'autre douceur.

1015 Je vous le dis.

La mère se tourne vers lui, dans l'horreur d'une vaine révolte.

LA MERE DOULOUREUSE.

O Archer, Archer sans merci,

et tu les prends, et tu les prends!

Je sais. Je traîne à mes épaules

une grappe lourde de vies

1020 condamnées. Elles crient déjà

comme des victimes qu'étouffent

mes voiles. Je suis Niobé,

je suis du sang noir de Tantale,

avec toute ma géniture.

1025 Archer, sous tes traits invisibles,

Repais-toi de mes infortunes

et rassasie-toi de mes deuils.

O fécondité lamentable!

La mort, la mort, de toute part

1030 la mort. L'amour de toute part

l'affronte. C'est moi qui vous traîne,

filles, c'est moi.

LE SAINT.

Il ne tue pas. Il vivifie.

Qu'il te souvienne de la veuve

1035 de Tibur qui, par fer et feu,

criait: «Mes enfants, regardez

en haut, combattez pour vos âmes.

La mort est vie.»

LES CINQ VIERGES.

--Non, nous ne voulons pas mourir!

1040 --Laisse-nous vivre, laisse-nous

respirer encore!

--Aie pitié

de notre jeunesse.

--Tu vois

tu me vois, comme je suis jeune,

ô mère. Je suis ta plus jeune.

1045 Je ne veux pas mourir. J'ai peur,

j'ai peur.

--Aie pitié! Laisse-nous

à la lumière!

--Il est si doux

de voir la lumière, de voir

le soleil; et nos dieux sont bons,

1050 nos dieux sont beaux!

LA MERE DOULOUREUSE,

Je ne peux plus les invoquer,

je ne sais plus les implorer.

Tout croule. Tout s'évanouit.

Et mon cœur défaille, mon âme

1055 est éperdue.

Ici d'une voix grave et ferme son fils Marc l'exhorte, dressant sa tête

sur l'affaissement de son corps qui n'a plus de soutien sous les pieds

liés.

MARC.

Mère, nous sommes en silence.

Notre amour est crucifié.

Sois avec elles.

LA MERE DOULOUREUSE.

Je viens, je viens. Je suis à vous.

Par une volonté plus qu'humaine, elle s'arrache à l'étreinte de ses

filles, qui poussent un cri unanime. Elle marche seule vers les deux

colonnes vivantes.

1060 Je suis à vous. Me voici prête,

mes fils. J'entends le battement

de vos cœurs. On a retiré

les soutiens de dessous vos pieds

joints. Et j'entends le craquement

1065 de vos coudes, de vos genoux,

de vos épaules. Je vous porte.

Je suis chargée de vos deux poids.

Où faut-il monter? où faut-il

descendre? Je saurai sourire.

1070 Je saurai chanter. Me voici.

J'ai votre faim, j'ai votre soif

J'enfoncerai profondément

ma bouche dans la plénitude

de la mort. Hommes!

Ici elle se tourne vers les magistrats, les assesseurs, les bourreaux.

1075 Hommes, je confesse le Christ.

Je suis chrétienne. Qu'on me lie,

qu'on me frappe. Je sais souffrir.

Je veux mourir.

Ici les cinq vierges se couvrent entièrement la tête, en se serrant

l'une contre l'autre, près de leur père toujours enveloppé dans sa toge

et taciturne.

LE SAINT.

Gloire, ô Christ roi!

La multitude accrue s'agite, vocifère, alterne les imprécations et les

invocations, les louanges et les outrages, les menaces et les

prophéties, diverse et discordante. L'air s'assombrit. Des

sacrificateurs jettent sur l'autel des poignées d'aromates. On entend

parfois, dans une pause, des femmes sangloter.

GENTILS ET CHRETIENS, QUELQUES JUIFS, LES ARCHERS ET LES ESCLAVES,

HOMMES ET FEMMES. TOUT LE TUMULTE.

1080 --Sébastien, ami d'Auguste,

tu travailles pour le pressoir!

--Tu travailles pour le charnier!

--O Archer impudent, tout oint

de maléfices!

--Maintenant

1085 on va les entendre chanter

des paroles magiques, comme

Ptolémée, comme Astion,

pour te résister et te vaincre,

ô somnolent!

--Il est malade,

1090 il est endormi dans la graisse,

de la nuque jusqu'au talon.

--Puisque tout est dit maintenant,

qu'on les tourmente.

--Niobé!

Niobé!

--Et suspendez-la,

1095 entre ses gémeaux, au sommet

de l'arcade, par une seule

main!

--Voyez Andronique. Il mâche

sa langue bovine.

--Il savoure

la sueur salée qui ruisselle

1100 dans les rides de ses fanons.

--Allons! Qu'on le secoue! Esclaves,

pincez-le fort aux jambes, vous

qui lui dorlotez sa podagre.

--N'avez-vous pas honte, pourceaux?

1105 --Debout, debout les serfs! Debout

les serfs! Les temps sont révolus.

--Mère des martyrs, sois louée!

--Non sur la cire des tablettes,

mais ton nom est écrit déjà

1110 au livre de vie.

--O sort humble

et magnifique!

--Je me courbe

et je baise la terre, en signe

de ton ventre, mère admirable.

--Ils sont fous, ils sont fous. Des sacs,

1115 des sacs d'ellébore!

--On étouffe.

Tous les foins coupés du Solstice

sont mis ici à fermenter?

--En avez-vous, du foin, aux cornes!

--Si c'est le Solstice, prenez

1120 les faucilles et moissonnez.

--Ne tracez pas de mots magiques

sur les dalles.

--Levez les dalles,

si vous osez, levez les dalles.

Les morts vont surgir du charnier

1125 de César.

--Et que les Romains

sachent qu'ils ne sont que des hommes,

rien que des hommes.

--Criez fort,

car votre Sauveur entendra.

Est-il ivre ou somnolent comme

1130 ce bon juge, que son courroux

ne se déchaîne contre nous?

--O insensés, il était dieu

et il est mort comme un larron.

--On l'a souffleté.

--Il avait

1135 une tunique sans couture.

Les soldats l'ont jouée aux dés.

--Taisez-vous! Taisez-vous! Le seul

genou de Jésus se dressant

du saint sépulcre vaut tout l'orbe

1140 de l'Empire.

--Il faut un carnage.

--On ne comprend plus rien.

--Nous sommes

tous enveloppés dans les rets

de la mort.

--Va-t'en! Je te frappe.

--Ils font des onctions magiques.

1145 Prenez garde.

--Tous ces esclaves

cachent des rouleaux dans les plis

de leurs sayons.

--Il faut attendre.

Le bois du gibet va fleurir.

--Tuez! Tuez! Tuez!

--Il faut

1150 la lourde épée ibérienne

qui fatigue le baudrier.

--Ardez-les ou bien ils vous ardent.

--Un Phrygien a mis le feu

à trois temples.

--Qui crée, sinon

1155 le feu?

--C'est la douleur qui crée.

--Ah, c'est trop attendre. Pourquoi,

pourquoi n'abrèges-tu pas l'heure?

--Dieu viendra du Midi. Le Saint

descendra du Mont Pharan.

--Juif

1160 du Transtévère, tu pourras

nous fournir des vitres cassées.

--O Archer, je veux te bénir!

--Archer de la vie, je bénis

ton œil, ta main, ton arc, tes traits.

1165 --O Chef, Chef, tu nous as trahis,

tu nous a trahis.

--Tu seras

sculpté dans le basalte noir,

comme Antinoüs.

--O divin!

--Ton parfum est mort, Adonis.

1170 --Divin meurtrier, toi qui tues

et suscites!

--Qu'on lui arrache

l'arc et le carquois!

--Puisqu'il est

maintenant marqué à la paume

comme un larron, qu'on tranche aussi

1175 ses pouces!

--Archer, n'aurais-tu pas

Apollon pour complice?

--Il porte

le premier stigmate.

--Il a fait

le serment militaire. Il porte

un autre stigmate. Il est traître.

1180 --Nul jour ne sera plus ce jour.

--Ce n'est qu'un rêve.

--Je m'en vais.

Ma force est à bout.

--O Beauté,

Beauté, vivre et mourir pour toi!

--Mangeons les offrandes qu'on laisse

1185 par terre, ces figues sabines.

--On ne respire que des rêves,

les rêves qu'enfantent les fièvres.

--Sus! Que les buccins recourbés

soufflent la bataille!

--O Archers,

1190 bandez vos arcs et rangez-vous!

--Les Niobides!

--Minotaure,

Minotaure d'Asie, gorgé

de vierges et d'adolescents!

--Elles suivront. On l'a écrit:

1195 «Une multitude de vierges

suivra ses pas.»

--Elles sont douces

comme ce lait caillé.

--O vierges,

vierges, que ne puis-je vous faire

mourir d'amour!

--Et des bourreaux

1200 dans les prisons ont violé

des vierges mortes!

--Vous mordrez

la cendre.

--Il faut que tout autel

surnage au sang des adorants.

--Où est le Paradis?

--Ouvrez

1205 vos portes, ouvrez donc vos portes;

et le Roi de gloire entrera.

--Dieu viendra du Midi. Le Saint

descendra du Mont Pharan.

--Juif

de la porte Capène, viens

1210 nous vendre tes morceaux de verre.

--Qu'on les écorche vifs avec

des tessons de pots!

--O dieux, dieux

renversés, brisés, effacés

en un jour!

--Soufflez sur le feu!

1215 Attisez les charbons!

--Va-t'en.

Je nie.

--Rome n'est que la truie

qui se vautre.

--Sur ce charnier

fumant l'Empire pourrira.

--Debout, les forts, les purs, les bons!

1220 --Hâtez le temps! Souvenez-vous!

--Petit grec, petit grec, je suis

ton maître.

--O serf, ouvre ton âme

pour voir, et tes poignets sont libres.

--Les voies de l'immolation

1225 sont les plus sûres et le sang

est inépuisable.

--Oh l'horreur,

l'horreur de l'immortalité!

--Mangeons les offrandes. Mangeons

ce raisin sec et ces olives

1230 en saumure.

--Un fromage rond,

un fond d'amphore, des gâteaux.

--Regarde comme la denture

de l'Éthiopien reluit!

--Les sacrifices vous engraissent

1235 et le vin des libations

vous fait trébucher.

--Que le vin

vous sorte des narines!

--Jule,

castrat de la Grande Déesse,

qu'est-ce que tu fais sur l'estrade?

1240 N'as-tu pas même le fouet

du Galle, garni d'osselets?

--Il n'est malade que de crainte,

il n'est ivre que de massique,

stupéfié que par les truffes.

1245 --Appariteurs, soufflez, soufflez!

--Attisez les charbons!

--Qui donc

le premier foulera la braise?

--Voyez, voyez! Une des vierges

voilée va rejoindre sa mère.

Une des cinq vierges voilées se détache du groupe et marche lentement

vers les colonnes vivantes.

1250 --Elle veut se perdre.

--Épione,

sois louée devant l'Éternel!

--Mais ils connaissent des formules

d'incantation qui préservent

de la douleur.

--Il faut les oindre

1255 de graisse vile, pour détruire

leurs charmes.

--Voici la seconde!

--Sois louée par le chœur des Anges

ô Flavie!

--Elles étaient belles

comme les yeux sont beaux avant

1260 de pleurer.

--O dieu Minotaure!

--L'homme a-t-il plus de larmes ou

plus de gouttes de sang?

--Amour,

Amour, sauve-nous!

--Mais c'est toi,

Sébastien, qui les enchantes,

1265 qui les enivres.

--Et tu seras

sculpté dans le basalte noir,

ô Archer, comme Antinoüs

l'Inconsolable.

--Il est très beau.

Regardez-le! Regardez-le!

1270 --Et la troisième se détache

et suit les autres.

--Sois louée

par les Trônes et les Ardeurs,

Junie!

--L'étoile des Gémeaux

culmine, ô frères.

--Honnie soit

1275 la chienne et toute sa portée!

--Que ta langue ne se détache

plus de ton palais ulcéré!

--Non, vous n'allez pas prévaloir!

--Jetez-les dehors! Jetez-les

1280 dehors! Ils puent.

--Nous forcerons

vos portes avec la cognée.

--Aux tourments! La braise est à point.

--Appariteurs, appariteurs,

tout est donc prêt.

--Et nous dirons:

1285 «Jamais assez! Jamais assez!»

--La douleur est inépuisable.

--Le son du Verbe fut semé

dans la fertilité du meurtre.

--Violences sur violences!

1290 --Jamais assez! Jamais assez!

--Qui donc le premier foulera

la braise vive?

Ici, comme Sébastien est debout, près du feu bas, il s'offre.

LE SAINT.

Moi, le premier.

La multitude ondoie. Les archers entourent leur chef aimé.

LES HÉRAUTS.

--Silence.

--Silence.

--Silence.

1295 Le juge parle.

Jule Andronique, secoué par les assesseurs, fait des gestes vains. Les

attestations des Asiatiques dominent la rumeur confuse.

LE PREFET.

Saisissez l'Archer! Où sont-ils

les sorciers qui...

LES ARCHERS D'EMESE.

--Non! On ne peut pas!

--Qu'on l'empêche

qu'on l'empêche!

--Il est libre encore.

1300 On ne l'a pas jugé. Personne

encore ne peut le soumettre

aux tourments; car il est un Chef,

il est le Chef de la cohorte

d'Emèse, il est l'ami d'Auguste.

1305 --Il faut qu'avant on le dénonce

à l'Empereur.

--Il faut qu'il soit

jugé par César.

--Et il faut

qu'il soit dépouillé des insignes.

--Qu'on l'empêche de se livrer

1310 à son délire.

LE SAINT.

Archers d'Emèse, archers d'Emèse,

je le ferai.

LES ARCHERS D'EMESE.

--Entendez le son de sa voix.

On en tremble. Tout cœur tressaille.

1315 --Il est sacré par la Manie.

--Il est hors de lui-même. Il porte

un maléfice.

--Il est la proie

d'un rêve sauvage.

--O Chef, Chef,

rentre en toi-même!

--Voyez-le.

1320 Comment pourrait-il se souiller

de ce méfait, étant si beau?

--Tu ne peux pas!

LE SAINT.

Archers, si jamais vous m'aimâtes,

je le ferai.

Ici un jeune homme à la voix harmonieuse lui adresse la suprême

déprécation.

L'ARCHER AUX YEUX VAIRONS.

1325 Tant que tu portes à ton poing

l'arc d'Emèse garni d'ivoire

et d'or, grand, doublé, à deux cornes,

pur comme la lune nouvelle

et criard comme l'hirondelle,

1330 (ô Sébastien intrépide,

Chef à la belle chevelure,

écoute-moi) tant que tu portes

suspendu comme la cithare

par la bande pourpre, plus haut

1335 que l'épaule gauche, le long

carquois oblique à dix-huit dards,

recouvert de peau de panthère,

(ô Sébastien intrépide,

Chef à la belle chevelure,

1340 écoute-moi) tant que tu portes

dans le carquois à dix-huit dards

neuf et neuf vies d'hommes certaines

de ta certitude, seigneur,

tu ne peux pas.

LE SAINT.

1345 O Sanaé, voici mon arc.

Je le serre dans cette main

que perce un invisible clou.

Il est doublé. Mais le tendon

de bête, qui s'ajuste au fût

1350 et qui s'y colle de façon

à ne faire qu'un avec lui,

n'est pas inséparable comme

ce filet de sang qui s'y fige,

tu vois, de l'une à l'autre coche

1355 sans se noircir.

L'ARCHER AUX YEUX VAIRONS.

Nous demanderons aux devins

et aux mages ce qu'un tel signe

montre, seigneur.

LE SAINT.

Je le sais. Or, toi, considère

1360 la figure de l'arc, archer,

puisque tu es marqué par Dieu

qui t'a fait les deux yeux divers,

l'un bleu, l'autre noir, comme jour

et nuit. Tu clos un peu le noir

1365 quand tu vises le but, afin

que ton regard soit tout pareil

à l'air que traverse le trait.

Je t'ai vu. Regarde. Cet arc

figure la Trinité sainte.

1370 Le fût est le Père, la corde

est l'Esprit, la flèche empennée

est le Fils qui donna son sang.

Et il n'y aura plus de taches,

sauf la tache du sang tombé

1375 des mains et des pieds du Seigneur.

Or, cet arc, je te le commets,

et le témoignage vermeil

qui rabaisse l'ivoire et l'or.

Mais je veux lancer ma dernière

1380 flèche, ô Élus de la cohorte

d'Emèse. A qui?

Il prend le dard du carquois, par dessus son épaule. Un profond

frémissement se propage dans la multitude entassée. On s'écarte, on

recule.

DES VOIX.

--A qui?

--A qui!

LE PREFET.

Appariteurs!

LES VOIX.

--Il a souri.

--Écartez-vous!

--Qui va-t-il viser?

--Andronique,

1385 Andronique, prends garde à toi!

Le goutteux souffle et renifle, dans l'effarement.

LE PREFET.

Appariteurs, désarmez-le,

désarmez-le!

VITAL.

Sébastien,

que veux-tu faire?

Les Asiatiques protègent leur chef contre toute atteinte.

LES VOIX.

--Il a souri!

--Car il est infaillible.

--Archer

1390 vairon, ôte-lui l'arc!

--Ils ont

peur, ils ont peur.

--Or qui va-t-il

tuer?

--Non! «Tu ne tueras point.»

Il a dit: «Tu ne tueras point.»

La quatrième des cinq vierges se détache de Théodote, auquel n'en reste

plus qu'une seule.

--Sois louée par tous les Archanges,

1395 ô Télésille!

Sébastien, ayant bandé l'arc et encoché la flèche, se place entre les

deux colonnes que charge la passion des deux frères. Il plie un genou à

terre, la face vers le ciel.

LE SAINT.

Si je suis digne de servir

Ton Fils, le Martyr des martyrs;

si j'ai par ma flamme exalté

sur le feu bas Ta vérité;

1400 si j'ai reçu du Christ Seigneur

ce stigmate de Sa douleur

dans ma main qui en est plus forte,

Adonaï, Dieu des cohortes

invincibles, Dieu des combats

1405 sans merci, ô Toi qui abats

le cheval et le cavalier

dans la mer, Toi qui sans bélier

brises les murs des villes fausses,

Dieu de la foudre, exauce, exauce

1410 cette prière qui s'aiguise

au fer du dernier trait!

Ici il ajuste le trait; puis, renversant le corps en arrière et

soulevant tout le bras gauche, il tire de toute sa force la corde

jusqu'à la grande veine du cou.

Je vise.

Il vise, les empennes contre l'œil.

Mon Dieu, je te demande un signe,

si je suis digne.

Il décoche le trait vers le ciel pâle, entre les deux colonnes vivantes,

au-dessus des lys splendides. Et il regarde, encore à genoux.

Des hommes, des femmes accourent, se pressent, se tendent dans les

entre-colonnements, en grande anxiété. Et tous ils regardent si la

flèche ne retombe pas.

DES VOIX.

--On ne voit plus la flèche!

--Oui,

1415 je la vois, je la vois.

--Non. Elle

va très haut, très haut, disparaît.

--On ne la voit plus.

--Attendez!

--Silence!

Ils retiennent leur souffle.

--Elle va retomber!

--Attendez!

--Silence! Silence!

Ils retiennent leur souffle.

1420 --Non, elle ne retombe pas!

--La flèche ne retombe pas!

--Rien ne retombe!

LE SAINT.

Gloire, ô Christ roi!

Ici il se lève et se retourne.

Et maintenant je me désarme!

1425 Je suis l'Archer certain du but.

Sanaé, Sanaé, voici

l'arc double, le carquois fourni

de dix-sept sagettes ailées

et le brassard où est gravée

1430 la figure zodiacale

du Sagittaire criblé d'astres.

Je te les commets. Je les offre

à mes élus de la cohorte

d'Emèse. Voici.

Il donne à Sanaé l'arc, le carquois, le brassard. Une claire allégresse

l'illumine. Tous les regards dans l'éblouissement sont fixés sur sa

face. Il ne sent que l'ébriété de l'élection certaine.

Je suis libre!

1435 Souvenez-vous. Je suis la Cible!

Souvenez-vous de ce terrible

espoir, et que je serai digne

de demander à Dieu des signes

plus éclatants.

LES ARCHERS D'EMESE.

1440 Sébastien! Sébastien!

Sébastien!

Derrière les appels des hommes on croit entendre d'autres voix, des voix

chantantes, de divins échos épars dans l'espace lointain, diffus dans

l'immensité du miracle céleste. Tout ici, l'effluve des lys, la fumée de

l'oliban, la chaleur de la braise, l'anxiété des âmes, le silence de

Vesper, tout devient mélodie mystérieuse.

LE SAINT.

Magister Claudius sonum dedit usque ad finem.

Mes frères, mes frères, j'entends

le bruit des chaînes qui se brisent,

le choc de la hache, l'éclat

1445 de la foudre, les quatre vents

pleins de semences et de cris,

le levain de l'espoir terrible!

Mes frères, mes frères, j'entends

la mélodie du saint combat,

1450 le chœur divin des sept fléaux,

l'annonciation des astres,

et la marche du nouveau dieu

à côté de l'homme nouveau,

et les lisières de la terre

1455 frémissantes comme les bords

d'une bannière qu'on déplie,

et le tonnerre qui relie

dans les tombes, l'âme des morts

aux os des morts!

DES VOIX PARTOUT EPARSES.

1460 Sébastien, Sébastien,

tu es témoin!

Il semble que l'invocation du nom admirable soit portée par un chœur

angélique, près et loin. Soutenu par ses esclaves, accompagné de la

dernière de ses filles, Théodote va rejoindre le groupe dévoué, entre

les colonnes saintes.

UNE VOIX.

Sois louée par les Chérubins,

ô toi, la plus jeune, Chrysille!

Toi, par les Dominations,

1465 ô Théodote, sois loué

dans le haut ciel!

Maintenant la mère douloureuse, le vieillard infirme et les cinq vierges

occupent l'entre-colonnement et relient par la chaîne de leurs corps les

deux âmes patientes. La force même du feu possède sauvagement l'Archer

désarmé.

LE SAINT.

Soufflez de près, soufflez de près,

vite, avec des soufflets de forge!

Agenouillez-vous; et poussez

1470 vos haleines. Agenouillez-

vous; appuyez-vous sur vos coudes,

enflez vos joues, tendez vos lèvres,

poussez tout le vent de vos âmes

sur les tisons noirs. Que la flamme

1475 jaillisse, que les étincelles

s'envolent comme des abeilles

ivres, que l'ardeur en devienne

sept fois plus ardente, ô Archers,

Archers, si jamais vous m'aimâtes!

1480 Que votre amour je le connaisse

enfin, à mesure de feu!

Otez-moi grèves et cuissards,

genouillères et solerets.

Que je sois nu-pieds et nu-jambes,

1485 comme le vendangeur agile

qui s'apprête à fouler les grappes

rouges dans la cuve fumante!

Apportez les sarments, les ceps,

les branches, les racines mortes,

1490 les écailles des pins et tous

les roseaux de tout le midi

poudreux de soleil, pour la flamme

soudaine, ô frères; et couvrez

d'un grand bûcher les noirs tisons.

1495 Je danserai plus haut, plus haut

que la flamme, sept fois plus haut.

Je vous le dis.

On lui ôte les solerets, les genouillères, les grèves, les cuissards. Il

reste avec les pièces du tronc et des bras sur la nudité de ses longues

jambes sveltes.

Tueurs, voici, je me désarme.

J'ai renoncé mon arc, lancé

1500 ma flèche dernière, quitté

mon bon harnois. Et cependant,

voyez, je brûle d'allégresse

comme au début de la bataille

quand les esprits dans le cœur tintent

1505 comme les dards dans le carquois

et que le nerf tendu de toute

force jusqu'au coin blanc de l'œil,

jusqu'à la veine de la tempe

chaude, crie comme l'hirondelle

1510 qui se souvient du sang de Thrace,

ô meurtriers.

Ici il s'avance vers les charbons embrasés. A chaque angle du

parallélogramme, une couple d'esclaves éthiopiens se tient accroupie

pour soutenir sur la voussure du double dos noir et huileux le grand

soufflet de forge à bec de griffon. La rougeur de la braise empourpre

tout le portique; mais déjà le soir tombe sur les jardins, qui en

deviennent plus bleus. Les arcades se remplissent d'azur. Dans le sombre

azur, les hautes gerbes des lys commencent à resplendir d'une candeur

surnaturelle, comme si leurs faisceaux étaient serrés autour d'un esprit

céleste.

Tout à coup des cris éclatent, la multitude ondoie et gronde.

DES VOIX JUBILANTES.

--Miracle!

--Miracle!

--L'aveugle,

l'aveugle, la femme d'Attale!

--Miracle!

--Miracle!

--La femme

1515 de Venuste, Alcé la muette!

--Écartez-vous!

LA FEMME MUETTE.

Tu es saint! Tu es saint! Je parle.

Je te rends grâce.

LA FEMME AVEUGLE.

Tu es saint! Tu es saint! Je vois.

1520 Je te rends grâce.

LES VOIX JUBILANTES.

--Miracle!

--Miracle!

--Miracle!

--O guérisseur!

--Libérateur!

--Tu prévaudras.

Sébastien ne tourne pas la tête, ne semble pas entendre. Il est au bord

de la braise comme à la lisière d'une prairie.

LE SAINT.

Me voici prêt, me voici prêt!

1525 Mes pieds sont nus pour la rosée

du Seigneur, et nus mes genoux

pour l'alternance merveilleuse.

O gémeaux, accord de la double

flûte, bras de la grande lyre,

1530 chantez la gloire du Christ roi,

et notre amour! Chantez une hymne

qui arde jusqu'à leurs oreilles

scellées, jusqu'à leurs cœurs inertes!

Frères, que serait-il le monde

1535 allégé de tout notre amour?

Il entre dans le parallélogramme de feu. Et les premiers mouvements de

la danse extatique allègent ses pieds comme si les Anges avaient noué à

ses chevilles des talonnières invisibles.

O doux miracle, doux miracle!

Les lys! Les lys!

Les engins de bois, de cuir, de fer et de vent accompagnent la danse

avec une sorte de respiration titanique. Les jumeaux entonnent leur

hymne. Les femmes et les esclaves sont entraînés dans le vertige de la

douleur et de l'allégresse. On entend toujours le nom admirable, invoqué

par des voix humaines et surhumaines.

LES VOIX.

Sébastien, Sébastien,

tu es témoin!

CANTICVM GEMINORVM.

1540 Hymnes, toute l'ombre s'efface.

Dieu est et toujours sera Dieu.

Célébrez Son Nom par le feu.

Le soleil terrible est Sa face.

Il vient. Il séchera Sa race

1545 vile, comme un marais boueux.

Hymnes, toute l'ombre s'efface.

Dieu est et toujours sera Dieu.

Chantez les œuvres de Sa grâce,

louez Ses œuvres, en tous lieux.

1550 Semez Son Nom mystérieux

dans les poussières de l'Espace.

Hymnes, toute l'ombre s'efface!

Ici la mère se découvre, le vieillard se découvre; et ils regardent,

ravis. Les cinq vierges apparaissent hors des voiles, avec des visages

illuminés. Elles haussent la gorge comme des colombes, pour chanter le

chant de leurs frères.

LE SAINT.

Je danse sur l'ardeur des lys.

Gloire, ô Christ roi!

1555 Je foule la blancheur des lys.

Gloire, ô Christ roi!

Je presse la douceur des lys.

Gloire, ô Christ roi!

Ce que son âme crée, ses pieds l'effleurent. Il semble s'alanguir comme

dans la danse ionienne, et tout à coup il se renverse et se retourne

comme le guerrier qui dans la pyrrhique frappe du javelot le bouclier.

J'ai les pieds nus dans la rosée!

1560 J'ai les pieds sur le blé qui pousse!

Je bondis comme l'eau des sources!

Je t'aime, Roi.

Le Martyre de Saint Sébastien · 第 2 / 8 段