LE MARTYRE DE
SAINT SEBASTIEN
MYSTERE COMPOSE EN RYTHME
FRANÇAIS PAR GABRIELE
D'ANNUNZIO ET JOUE A
PARIS SUR LA SCENE DU CHATELET
LE XXII MAI MCMXI AVEC LA MUSIQUE
DE CLAUDE DEBUSSY.
A PARIS
CHEZ CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
_Il a été tiré de cet ouvrage_
CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
_tous numérotés._
Droits de reproduction, de traduction et de représentations réservés
pour tous les pays.
Copyright, 1911, by CALMANN-LÉVY.
La partition de M. CLAUDE DEBUSSY est en vente chez MM. DURAND et Cie,
4, place de la Madeleine, Paris.
A MAURICE BARRÈS
Un jour d'été, au pays des Marses, en ma terre d'Abruzzes, j'écoutais
sous le portail d'une église un charmeur de serpents jouer son air
magique sur un os de cerf à cinq trous qu'un ancêtre avait retrouvé,
parmi des cendres, des verroteries et des orges, dans un de ces sauvages
sépulcres qui sont les milliaires de la route romaine. C'était le
dernier descendant d'une lignée sacerdotale qui de siècle en siècle
avait fourni à la citerne du Sanctuaire les couleuvres sacrées. Seul il
connaissait le «mode» que ses aïeux lui avaient transmis avec la flûte
et avec la vertu. Au son du charme, la gent reptile s'agitait dans le
sac de cuir en forme d'outre, suspendu à la dure épaule marquée du signe
tutélaire. Et, dans le tremblement de la splendeur et de mon
ressouvenir, je découvrais sur la montagne dangereuse comme le
promontoire de Circé la citadelle ruinée des rois devins; et j'entendais
le vent bruire dans les mêmes herbes que les magiciennes marses avaient
broyées pour les matrones de Rome; et je sentais refluer du fond d'un
exil infini, sur les oliviers et sur les rochers, la mélancolie du
despote macédonien qui mourut captif dans la forteresse ardue. Et il me
semblait de rentrer dans ma patrie primitive, avec une âme plus vaste
que toutes mes pensées; et les notes grêles de la flûte funèbre me
semblaient accompagner ce chant immortel des morts que tant de fois vous
avez écouté à travers la plaine messine, ou dans le souffle léger de la
rivière lorraine, ou sur la hauteur de Sainte-Odile entre la muraille
druidique et le castel latin.
Or le linteau du portail, sur ma tête, montrait l'empreinte de l'art
roman du Languedoc. Ses rinceaux entremêlés de figurines rappelaient les
chapiteaux du cloître de la Dalbade toulousaine. Des cannelures étaient
creusées comme celles des socles chartrains; des moulures étaient
traitées comme par le ciseau cistercien. La pierre noircie évoquait
confusément les conquérants de la Pouille, les maîtres d'œuvre venus
avec les chevaliers de Chypre, les colons français de l'Orient, tout un
tumulte de puissances et de fatalités admirables.
Je retrouvai quelques couleurs de ma rêverie, plus tard, sous les voûtes
impériales de Castel del Monte; puis dans la chapelle palatine de
Monreale illuminée, non par l'or des mosaïques, mais par le cœur du
Saint roi; puis encore devant le tombeau de la reine Isabelle à Cosenza,
où une pensée de l'Ile de France habite le front bombé de la Vierge que
la gradine d'un tailleur d'images instruit à Saint-Denis travailla dans
le tuf de Calabre.
Vous connaissez l'émotion du bon ouvrier devant la qualité de la
matière. Pour moi, je ne voudrais d'autre éloge que la parole de
Francesco Francia dans l'acte de palper la statue de Jules II: «_Questa
è una bella materia._» On sait que Michel-Ange se fâcha et répondit avec
aigreur. Toutefois, que n'aurait-il donné pour un bloc de marbre grec
couleur de froment! Je songe à mon délicat Laurana, quand il vint
travailler dans votre Lorraine et qu'il s'enquit du grain de votre
pierre. Je songe à ces Juste qui se francisèrent comme Jean Bologne
s'italianisa. Il me plaît d'imaginer que le «pasteur d'éternelle
mémoire» Joachim du Bellay, loin des nymphes angevines, quand il renonça
au parler de France pour louer la gorge de la blanche Romaine, fut tenté
par la mélodie de Pétrarque mais n'eut pas assez d'audace pour la
moduler. Un plus joyeux voyageur, Rabelais, dédaignant les lauriers
capitolins, pourvut de toutes sortes de salades papales les potagers de
Geoffroi d'Estissac, les plus beaux qui fussent en Poitou.
Qu'on me pardonne si, plus aventureux, j'ai voulu pour une fois me
donner le plaisir magnifique de travailler avec mes outils les plus
aiguisés une belle matière d'outre-monts.
* * * * *
Dirai-je que j'ai travaillé sans aide? Ma Muse nouvelle paraissait avoir
le visage ardent et mélancolique de Valentine Visconti, duchesse de
Touraine, dans la miniature de l'_Apparicion de maître Jehan de Meun_.
En commençant mon Mystère, j'aperçus dans une lueur de présage la
Milanaise sur son palefroi richement harnaché s'arrêter devant le
Châtelet pour voir la sainte Allégorie représentée «par signes et sans
paroles». En traitant de ma main la plus légère les rondels des
offrandes, je me rappelai que Charles d'Orléans, le poète tout semblable
à un pêcher couvert de fleurs roses et de givre cristallin, était né de
cette Grâce lombarde. Elle berçait aussi sur ses tendres genoux le
fameux bâtard qui devait se nommer Dunois pour la gloire, après avoir
brillé dans la lumière de la Pucelle. Alors, entre arc et flèche, je me
rappelai aussi que Jehanne à Compiègne avait avec elle une mince
compagnie d'archers italiens commandée par Barlolomeo Baretta, quand
auprès du pont l'archer picard la tira à bas de son cheval par la huque
de velours d'or. Et je dis un jour à la Fille malade des fièvres: «Je
vous enverrai, ma fille brûlante, à Domremy, sous le hêtre nommé le Beau
May, vous baigner dans la fontaine des Groseillers où les fiévreux
obtiennent guérison.» Mais elle répondait toujours: «Je ne veux pas être
guérie.» Et alors j'entendais la voix de Valentine, infatigable à aimer,
à souffrir et à se ressouvenir: «Plus hault.»
Je vous avoue que, quand l'œuvre fut achevée, je fis vœu d'aller pèlerin
à Chartres pour remirer les belles verrières et pour déposer le
manuscrit inconnu, non sur l'autel, à la grâce de Dieu,--comme autrefois
les pauvres filles chartraines en usaient avec leurs enfants
malheureux--mais à l'angle méridional de l'église où est sculpté «l'âne
qui joue de la vièle». Réconfort du printemps! Je n'avais jamais vu un
ciel plus ample ni plus indulgent sur une plus silencieuse fécondité. La
toute verte Beauce tremblait de douceur comme un seul fil d'herbe; et
aux branches des pommiers fleuris les nuages paraissaient se retrousser
comme de molles traînes aux mains vives de femmes prêtes à une estampie
ou à une reverdie.
«Bele, dont estes vos nee?»
«De France sui la loee,
du plus haut parage.
Le rossignox est mon père...»
Alors, en découvrant les deux flèches de pierre qui semblent percer le
cœur même de l'Éternel, j'eus la foi du bon maître verrier qui pour la
soudaine beauté de son œuvre transparente espère le rayon du soleil de
Dieu.
* * * * *
Voici donc le livre, sauvé et pardonné. Je vous offre mes vers de France
parce que j'aime vos proses d'Italie, mon cher Maurice Barrès. Ce poème
composé dans le pays de Montaigne et de la forte résine, je vous le
dédie parce que vous avez trouvé vos cadences les plus mélodieuses à
Pise, à Sienne, à Parme, dans le sépulcre de Ravenne, dans les jardins
de Lombardie. Mon Sébastien--que j'ai dessiné ayant sous les yeux cette
plaquette d'Antonio del Pollaiuolo, où un svelte centaure domine du
poitrail les archers à deux pieds--mon Sébastien parle, quelque part, du
tendon de bête qui s'ajuste au fût de son arc doublé et qui s'y colle de
façon à ne faire qu'un avec lui. Je pense au nerf animal dont se double
la spiritualité de votre art. Je pense aussi, devant certaines de vos
paroles, à ces divines abeilles prises dans l'ambre claire, qu'un de mes
humanistes semble avoir célébrées en l'honneur de votre Muse dans un
épigramme votif.
Aucun ne pourra, certes, comme vous, comprendre le singulier plaisir que
me donnèrent ma hardiesse et un si haut danger. Un soir, aux approches
de Sparte, en vue du Taygète et de l'Eurotas, un seul mot rayonna sur
l'héroïsme de votre esprit: «le plus beau de l'Occident». Il y a un
autre mot de la grande espèce latine, qui ne me semble pas moins beau,
puisque je veux le voir toujours coloré de mon meilleur sang et du sang
de mes pairs: l'intrépidité.
GABRIELE D'ANNUNZIO.
ICI COMMENCE
LE MYSTERE
DE SAINT SEBASTIEN
LE MESSAGER commence:
_Le Dieu qui fict le firmement
Et volsist naistre purement
De la noble Virge Marie
Veuillie garder la compagnie._
_Au Nom de Dieu omnipotent
Et des martyrs ensemblement
Entrepris auons le mistayre
Du pieux chiuallier debonayre
De saincte vie et bon maintien
Qui fust vray martir sans le tayre
Cest Monsieur Sainct Sebastien
Duquel par son tressaint moyen
Verres jouer en ceste place
De sa vie tout lentretien
Moyen de Jesuschrist la grace._
L'YSTOIRE DE MONSEIGNEUR SAINCT SEBASTIEN _jouée par les habitants
Lanlevillar l'année courant_ M. V. LXVII _au moys de may_.
NVNCIVS.
Douces gens, un peu de silence!
Soyez recueillis en présence
de Dieu, comme dans la prière:
car vous connaîtrez, par mystère,
ici la très sainte souffrance
de ce Martyr adolescent
qui puise à jamais sa jouvence
dans la fontaine de son sang.
Par les Clous, l'Éponge et la Lance,
très humblement nous vous prions.
Béni soit-il, qui se taira
et devant lui regardera
«sans faire noyse ne tensons».
Entendez, douces gens, les sons
qui meuvent dans vos cœurs le rêve,
avant que le voile se lève
sur ce rouge amour infini.
Au nom de Monseigneur Denis,
au nom de Sainte Geneviève,
par qui vos péchés sont bannis,
(«Dieu Père et Filz et Sains Esperis
gart les habitans de Paris!»)
nous vous prions très humblement
que vous vouliez, en écoutant,
vous souvenir de ce Miracle
où la patronne secourable
de la cité, la claire vierge,
voit le démon éteindre un cierge
d'un côté, pendant que de l'autre
l'ange sans tache le rallume.
Seule, entre la mèche qui fume
et celle qui ard, jusqu'à l'aube
l'âme blanchit dans la prière.
L'artisan de ces cinq verrières,
consacrées à Sébastien
par sa Confrérie, se souvient
de son démon et de son ange.
Quand il colorait la louange
du bel Archer avec la flamme,
pour le remède de son âme,
comme un maître verrier de Chartres,
de Bourges, de Reims ou de Tours,
parfois il voyait tour à tour
l'un de ses puissants fourneaux ardre,
l'autre fumer et s'obscurcir.
Et il priait: «O Art de France!»
sentant trembler son espérance
dans le souffle de son désir.
Et il rêvait: «Si j'ai le sort
du pèlerin de Compostelle,
si l'on me pend ou m'écartèle,
qui soutiendra mon pauvre corps
de ses mains saintes pour le rendre
sain et sauf à mes compagnons?
Ne vaut-il pas seul, pour la grâce,
le Très-Haut Amour qui engendre
tous les miracles?»
Or le nom
de cet ouvrier pèlerin,
de ce Florentin en exil,
qui bégaye en langue d'oïl
comme le bon Brunet Latin,
est tellement dur qu'on l'enchâsse
mal dans la résille de plomb
au bas du vitrail rouge et bleu.
Est-il peut-être, plaise à Dieu,
plus doux dans la langue du _si_.
Mais l'autre est Claude Debussy,
qui sonne frais comme les feuilles
neuves sous l'averse nouvelle
dans un verger d'Ile-de-France,
où des amandiers sans amandes
illuminent l'herbe alentour,
dans un bosquet de Saint-Germain
qui se souvient de Gabrielle,
du Roi faune, et de leur amour:
«Cher cœur, je vous voyrré demayn...»
Mais l'autre est comme ces chandelles
qui s'allument sur la vielle
du jongleur de Rocamadour,
comme cette contrée bénigne
où Brigitte mène les cygnes,
Gilles trait la biche sauvage,
et la haie fleurit au passage
de Sainte Ulphe de Picardie.
La larme, à Vendôme enchâssée,
que Jésus versa sur Lazare,
devient innombrable rosée
dont se pare toute prairie.
Du haut ciel, tournant son visage
d'Espoir vers Thomas incrédule,
Marie lui jette sa ceinture
qui devient une mélodie.
Or c'est Claude qui la recueille
sur la flûte en aile d'oiseau,
sur la flûte de sept roseaux
qu'il recompose et raffermit
avec du lin d'aube ou d'amict
puis avec des larmes de cierge
pieusement il les enduit.
Très douces gens, par lui, par lui,
vous entendrez chanter la Vierge,
qui est la couleur de l'aurore!
Comme Zachée le publicain,
il regarde passer Jésus
de la cime d'un sycomore.
Comme dans le vitrail de Tours
Saint Martial, il verse l'eau
vive sur les doigts du Sauveur.
Comme dans le vitrail d'Angers,
il laisse couler en ruisseau
le sang précieux sur les fleurs.
Comme Saint Sernin de Toulouse,
il a vu briller le Jourdain
sous les rayons de la colombe;
et de la nef de Saint Brendan
il a vu se dresser la Croix
sur des îles d'azur sans nombre.
Comme Madeleine en Provence,
il mange le miel enivrant
en souvenir de la Parole.
Comme dans les ivoires francs,
il montre la Terre et la Mer
assistant le Dieu qui s'immole.
Très douces gens, sons et chansons
or entendez. Nous vous prions
par Saint Denis et l'Oriflamme.
Puis regardez que de ciel bleu,
que de sang rouge, au nom de Dieu,
pour le remède de votre âme!
AMEN.
LES CINQ MANSIONS
I. LA COUR DES LYS.
II. LA CHAMBRE MAGIQUE.
III. LE CONCILE DES FAUX DIEUX.
IV. LE LAURIER BLESSÉ.
V. LE PARADIS.
_LA PREMIERE MANSION_
LA COUR DES LYS
LES PERSONNAGES.
LE SAINT.
LA MERE DOULOUREUSE.
LES FRERES JUMEAUX MARC ET MARCELLIEN.
LES CINQ VIERGES EPIONE, FLAVIE, JUNIE, TELESILLE, CHRYSILLE.
LES QUATRE COMPAGNES DE CES VIERGES.
LES NEUF COMPAGNONS DES JUMEAUX.
THEODOTE.
LE PREFET.
SON FILS VITAL.
L'AFFRANCHI GUDDENE.
LES ARCHERS D'EMESE.
L'ARCHER AUX YEUX VAIRONS.
LA FEMME MUETTE.
LA FEMME AVEUGLE.
LE GREFFIER.
LES APPARITEURS, LES HERAUTS, LES BOURREAUX.
LES SACRIFICATEURS, LES VICTIMAIRES LES JOUEURS DE FLUTE.
LES GENTILS, LES CHRETIENS, LES JUIFS,
LES ESCLAVES.
LES SEPT SERAPHINS.
On aperçoit un portique intérieur, peint d'étranges peintures par des
Gentils, avec le carmin, l'outremer et l'or, entre les bêtes de
l'entablement bas et les feuillages des chapiteaux lourds, qui se mirent
dans les dalles polies. Par les sept arcades du fond ouvertes sur des
jardins bleus, on aperçoit de grandes gerbes de lys, dont les tiges
semblent serrées en faisceau autour de la plus haute comme autour de la
hache les verges des licteurs. Un autel de marbre, consacré aux Idoles,
se dresse dans l'enceinte, avec ses têtes de boucs et ses guirlandes de
fruits sculptées, avec ses rainures rougies par l'écoulement du sang et
du vin, avec les orges, les aromates, les huiles apprêtés pour
l'offrande.
Au centre, en forme de parallélogramme, une couche épaisse de charbons
et de tisons couvre les dalles, semblable à ces rangées de raisins ou de
figues qu'on fait cuire au soleil sur des nattes de roseau. Des
appariteurs, tout autour, avec des soufflets et des barres, rallument et
remuent de temps en temps la braise qui pâlit.
Les deux frères jumeaux, Marc et Marcellien, sont liés avec des cordes
aux deux colonnes de la même arcade, l'un en face de l'autre. Le Préfet
est assis dans son siège, sur une sorte d'estrade carrée; et près de lui
se tient le greffier, avec ses tablettes enduites de cire. Devant lui
sont les engins de torture, les ongles de fer, le chevalet, le carcan,
les ceps, et les bourreaux. Accablé par la graisse, il halette et sue,
tandis que des esclaves accroupis bercent ses pieds énormes, déformés
par la podagre. Parfois, d'un mouvement de colère soudaine secouant sa
somnolence, il frappe avec sa verge d'ivoire leurs dos nus.
Sébastien, revêtu d'une armure légère, appuyé sur son grand arc, regarde
en silence les jeunes martyrs. Les archers d'Emèse se tiennent derrière
lui, avec des pennes d'aigle à leurs casques lisses et de longs carquois
couverts de peau de panthère contre leurs reins cambrés.
Une tourbe de plus en plus nombreuse et houleuse envahit le lieu de
l'audience. Le chant des jumeaux domine le sourd grondement.
Attachés aux colonnes, face à face, pâles et enivrés, ils renversent la
tête pour chanter vers le ciel.
CANTICVM GEMINORVM.
Magister Claudius sonum dedit.
Frère, et que sera-t-il le monde
allégé de tout notre amour?
Dans mon âme ton cœur est lourd
comme la pierre dans la fronde.
5 Je le pèse; au delà de l'Ombre
je le jette vers le Grand Jour.
Frère, que sera-t-il le monde
allégé de tout notre amour?
J'étais plus doux que la colombe,
10 tu es plus fauve que l'autour.
Toujours, jamais! Jamais, toujours!
Fer ne t'effraie, feu ne me dompte.
Beau Christ, que serait-il le monde
allégé de tout votre amour?
LES GENTILS.
15 --Andronique, ils chantent leur hymne!
--Ils louent leur roi supplicié!
--Ils raillent ta faiblesse!
--Étouffe
le chant dans leur gorge!
--Ils se jouent
de toi, somnolent.
--Ils méprisent
20 l'édit du très saint Empereur,
et leurs dents ne sont pas brisées!
-- Ils louent la charogne au gibet!
-- Mais, s'ils chantent, ils reconnaissent
Apollon.
--Qu'ils sacrifient donc
25 au Délien.
--Éveille-toi,
Jule Andronique, éveille-toi!
--Il dort dans sa chaire d'ivoire
laissant dorloter sa podagre
par ses esclaves délicats.
30 --Sébastien, Sébastien,
ami d'Auguste, sois témoin!
--C'est lui qui faiblit. Ils persistent.
--Il n'a pas encore versé
une goutte de leur sang vil,
35 ni même roussi leurs aisselles!
--Il aime les lys et les truffes.
--Mais tous ces lys nous empoisonnent.
On suffoque.
--Il mâche sa langue.
--Non, il n'en a pas.
--Il n'est pas
40 loquace, vraiment: aujourd'hui
il n'a pas mangé des cigales
pour se donner de l'appétit.
--Ni des têtes de perroquets
non plus.
--Il n'est pas foudroyant:
45 il garde les pierres de foudre
pour en saupoudrer les lentilles,
à la mode d'Elagabale.
--Par les Dioscures, tu aimes
ces gémeaux qui n'ont pas d'étoile,
50 Jule Andronique.
--Tu les aimes,
tu les aimes.
--Tu les ménages.
--Il ne suffit pas qu'on en fasse
des colonnes caryatides
pour les regarder.
--Maintenant,
55 qu'ils passent par tous les supplices
--On n'a pas suivi l'ordre juste.
--Au chevalet, d'abord; et puis
aux fléaux garnis d'osselets;
et puis au carcan et aux ceps,
60 et jusqu'au quatrième trou...
--Sébastien, Sébastien,
ami d'Auguste, sois témoin!
--Qu'ils sacrifient ou bien qu'ils meurent.
Il est temps.
--Ces entrepreneurs
65 de jeux les réclament, après
la sentence, pour les combats.
--Qu'on le note sur les tablettes.
--Tu n'as plus ton style, greffier?
--Greffier, toi aussi, tu sommeilles.
70 --Persée! Persée!
--Est-il chrétien?
--Il songe à ses ancêtres rois,
au triomphe de Paul-Emile.
--Qu'est-ce qu'on attend? des prodiges?
Qui va venir?
--Qu'ils sacrifient
75 ou qu'ils périssent!
--On sanglote.
--C'est Cordule l'aveugle, c'est
la femme d'Attale, qui pleure.
--Elle beugle, Alcé la muette,
Alcé, la femme de Venuste
80 le dépensier.
--Elles sont folles.
--Je vous dis que tous ces esclaves
cachent des rouleaux dans les plis
de leurs saies.
--Quelqu'un va venir?
Le soir approche, le soir tombe.
85 --Ne devaient-ils donc pas marcher,
pieds nus, sur la braise? Il est temps.
--On temporise. On contrevient
à l'édit impérial.
--Honte!
--Le très saint Empereur t'ordonne
90 d'être sans merci, Andronique.
--Il est temps.
--Les charbons s'éteignent.
--Soufflez! Soufflez!
LES HERAUTS
--Silence!
--Silence!
--Silence!
LE PREFET.
Je vais sévir. Appariteurs,
95 resserrez leurs liens! Je veux
que l'un après l'autre on les hausse,
qu'on les suspende aux deux colonnes,
que leurs pieds joints n'aient plus d'appui.
UNE VOIX.
Leurs pieds sont joints comme les pieds
100 des Anges.
LES GENTILS.
--Quelle est cette voix?
--Qui a parlé?
--Qui a crié?
--Il y a des chrétiens ici.
--Qu'on cherche!
LES HERAUTS.
Silence!
LE PREFET.
Bourreaux,
apprêtez les ongles de fer
105 pour leur labourer la poitrine;
apportez des ciseaux, coupez
leurs chevelures, puis rasez
la peau de leurs crânes, posez
sur elle des charbons ardents...
110 Non. Attendez. Ils sont tout pâles.
Et j'ai pitié de leur jeunesse.
Je veux dissiper leur démence.
Ils vont fléchir.
LES GENTILS.
--Il a pitié! Il a pitié!
115 --Et jusqu'à quand, ô Andronique,
auras-tu pitié? jusqu'à quand?
--Es-tu Galiléen?
--Demande
donc au Guérisseur qu'il guérisse
ta podagre noueuse!
--Vite,
120 vite! Interroge!
--Le soir vient.
--Il retarde pour interrompre
le jugement.
--Qu'on le dénonce
à César!
--Qu'on l'accuse auprès
du Maître!
--Et il mâche sa langue!
125 --Sébastien, Sébastien,
ami d'Auguste, sois témoin!
--On veut éluder.
--Qu'ils fléchissent
donc, ou qu'ils brûlent!
--Un seul mot:
Sacrifie!
LES HERAUTS.
--Silence!
--Silence!
LE PREFET.
130 Jeune homme, celui de vous deux
qui est moins forcené, jeune homme,
veux-tu obéir aux préceptes
divins? Es-tu prêt à offrir
une victime et à manger
135 la viande immolée, à boire
le vin des libations, comme
l'ordonne le Maître immortel?
Réponds au juge.
MARC.
Non, juge. Par le Dieu vivant,
140 non, je ne veux pas obéir.
Je n'offrirai pas de victime,
ni ne mangerai de viande,
ni ne boirai de vin maudit.
Mais je prie de toute mon âme,
145 afin que par toute ma chair
lacérée, mutilée, broyée,
dissoute dans la gueule rouge
et de la bête et de la flamme,
je devienne un seul sacrifice
150 au Dieu vivant.
LE PRÉFET.
Tu délires. Mais réponds-tu
en ton nom? au nom de ton frère?
Vous êtes deux.
MARC.
Nous sommes un. Tu vois. Nous sommes
155 un visage, un regard, un chant,
un amour. Nous sommes un cœur
trempé sept fois.
LE PREFET.
Sacrifie. Pense à ta jeunesse,
à tes longs jours.
MARC.
160 Je pense à mon éternité.
Car je suis en face du ciel
comme devant la mer vernale
au lever des Pléiades belles.
Et le gouvernail d'espérance
165 est dans mon poing.
LE PRÉFET.
C'est ta fièvre chaude qui chante.
Sacrifie, sacrifie, jeune homme,
si tu veux vivre.
MARC.
Je ne veux que mourir en Dieu.
170 Je cherche Celui qui pour nous
est mort et je cherche Celui
qui pour nous est ressuscité.
Je hais ta viande et ton vin.
Je mangerai le pain de Dieu
175 qui est la chair de Jésus roi
né de la race de David.
J'aurai pour breuvage son sang,
qui est l'amour incorruptible.
Je n'ai que cette faim, je n'ai
180 que cette soif.
LE PREFET.
Eh bien, je te ferai mourir.
Mais n'espère pas que je t'aime
assez pour t'enlever la vie
d'un seul coup, fils de Théodote.
185 N'attends pas la mort par le glaive,
la bonne mort.
MARC.
La pire sera la meilleure,
pour plaire à Dieu.
LE PREFET.
Fol, tu t'imagines sans doute
190 que des femmelettes viendront,
la nuit, chercher ton corps exsangue,
l'embaumer dans les baumes rares,
l'envelopper dans les lins purs
et le célébrer dans les hymnes.
195 Je te détruirai par la flamme
ou par la bête.
MARC.
Si je suis le froment de Dieu,
ô vieillard, il faut que je sois
moulu par la dent de la bête
200 pour devenir pain éternel.
Et si je suis le témoignage
de la Parole neuve, il faut
que la pureté de la flamme
me réduise en cendre innombrable
205 pour être épars à tous les vents
qui portent les bonnes semences
aux droits sillons.
Ici le jeune fils du préfet, Vital, s'approche de la colonne.
VITAL.
O mon égal, écoute-moi.
Tu es imberbe, tes cheveux
210 sont bouclés, tes muscles sont fiers,
A la lutte, dans la palestre,
tu m'as vaincu.
MARC.
Tu es le fils de l'égorgeur.
T'ai-je renversé dans l'arène?
215 Mais je suis l'athlète du Christ.
C'est maintenant que je combats
le bon combat.
VITAL.
Écoute. Il est doux d'être né.
Il est doux de voir la lumière,
220 d'attendre les soleils nouveaux.
On va te crever les deux yeux,
tes yeux si grands.
MARC.
Mon âme en a mille, semblable
à l'aile ocellée du Cherub,
225 pour regarder sans battements
la forge de tous les soleils.
Tu es aveugle.
VITAL.
Tu chantais d'une voix sonore.
On va te broyer les mâchoires,
230 faire de ta bouche une vaste
plaie taciturne.
MARC.
Ma voix chantera toute nue,
aux sommets les plus bleus du ciel,
avant l'aurore, avant le cri
235 de l'alouette.
VITAL.
Regarde ton frère. Il est pâle.
Il craint la souffrance et la mort.
Il va pleurer.
MARC.
Il est pâle comme l'attente.
240 Il ne craint que le vain délai.
Il va sourire.
VITAL.
Vous n'avez donc pas de sœur douce
qui tisse avec des fils de pourpre
vos vêtements?
MARC.
245 Non, nous n'avons pas de sœur douce
qui tisse avec des fils de pourpre
nos vêtements.
VITAL.
Vous n'avez pas de père triste
qui chancelle sous les douleurs
250 et les années?
MARC.
Nous n'avons pas de père. Seuls
nous sommes, seuls, tout seuls avec
un seul amour.
VITAL.
Et celle qui, pour chaque goutte
255 de lait qu'elle vous donna, verse
trois larmes lourdes?
MARC.
Nous n'avons pas de mère. Seuls
nous sommes, seuls, tout seuls avec
un seul amour.
VITAL.
260 Et qui sont donc ceux qui, la tête
voilée, pleuraient pour vous, hier,
ô mes égaux?
MARC.
Nous ne les connaissons point. Mais
s'ils ont pleuré, s'ils pleurent, Dieu
265 s'en souviendra.
Ici on voit couler le sang de la main gauche de Sébastien qui, appuyé
sur son arc, dans une sorte de ravissement, regarde le jeune martyr.
L'AFFRANCHI GUDDENE.
Seigneur, seigneur, tu perds du sang!
Entends-moi. De ta main ton sang
dégoutte le long de ton arc,
et tu n'en as cure. Entends-moi,
270 maître! Tu saignes.
UNE VOIX.
Archer, je vois une lueur
autour de ton casque. Déjà
tu t'illumines!
GUDDENE.
La corne de la coche perce
275 la paume de ta main. Si fort
tu t'appuyais, seigneur! Comment
ne sentais-tu pas la blessure?
Quel est ton songe?
LA VOIX.
Que Dieu perpétue ton céleste
280 ravissement!
LES ARCHERS D'EMESE.
--Seigneur, tu t'es blessé! Tu souffres?
--Ton arc t'a percé, ton arc même!
--Femmes, femmes, donnez des lins
pour étancher le sang qui coule.
285 --La fleur de ta veine est plus belle
que l'anémone d'Adonis.
--Donnez le dictame idéen!
--Sur le fût de ton arc les gouttes
brillent comme des escarboucles.
290 --Femmes, n'avez-vous pas de baume?
--Il a dans le creux de sa main
les anémones du Liban
et les larmes de la déesse.
--Femmes, donnez des lins! Parmi
295 vous, n'y a-t-il pas une esclave
de Syrie? pas une Crétoise?
--Qui t'apportera le dictame?
--Tu es plus fort que la douleur.
--Nous t'aimons, Seigneur, nous t'aimons.
300 --Chef à la belle chevelure,
tes archers t'aiment.
--Tes archers
t'aiment.
--Tu es beau.
--Tu es beau
comme Adonis.
LE SAINT.
Archers, laissez couler mon sang.
305 Il faut qu'il coule. Pas de lin,
femmes, pas de baume. Laissez
couler mon sang.
Ici une femme, la tête voilée par le pan de son manteau, s'approche.
D'un geste rapide, elle trempe un morceau de lin dans le sang de
Sébastien; et elle s'efface, en silence.
LES GENTILS.
--On ne respire plus, ici!
--On étouffe! On étouffe!
--Où sont
310 les magiciens qui opèrent
ces prestiges?
--On renouvelle
les sortilèges du Sorcier
aux Trois Clous.
--Andronique, ordonne
que tous, ici, l'un après l'autre,
315 passent devant l'autel et jettent
l'encens au feu des sacrifices.
--Il y a des chrétiens partout,
ici. Tu pourras les compter.
--On étouffe! On étouffe comme
320 dans l'étuve.
--Greffier, la cire
de tes tablettes fond, et tout
s'efface.
--Et cette odeur de lys!
Et cette odeur de lys!
--Brisez
donc les tiges! Fauchez les gerbes!
325 --Sébastien, Sébastien,
ami d'Auguste, tu es seul
à verser du sang.
--La sueur
coule, la cire fond; et tout
s'efface.
--On suffoque, on halette
330 dans une vapeur fauve.
--Crie
plus fort!
--La folie du Solstice
va éclater comme un orage.
--Archers, archers, bandez vos arcs
et faites un carnage.
--L'œil
335 des esclaves est chaud de meurtre.
--Et cette odeur de lys!
--Fauchez
les gerbes!
Ici on entend venir, du fond des portiques, les appels de la mère
infortunée.
--La mère! La mère!
--C'est elle!
--Elle vient.
--Elle accourt.
--Écartez-vous!
LA MERE DOULOUREUSE.
340 Mes fils! Mes fils! Mes fils chéris!
Elle s'élance. Elle s'abat contre les colonnes. Anxieuse, elle palpe les
corps des captifs pour reconnaître qu'ils sont encore sains.
Enfants, enfants de mes entrailles,
vous êtes sains, vous êtes saufs
encore! Il n'y a pas de sang
sur vous. J'entends le battement
345 de vos cœurs. On n'a pas encore
meurtri vos chairs, brisé vos os.
Que je vous touche, que je sente
la vie de ma vie! Mais je n'ai
que deux mains faibles; et vous êtes
350 l'un de l'autre distants. Je n'ai
que deux pauvres bras, qui ne peuvent
pas vous ravoir dans une même
étreinte, ô vous qui avez bu
au même sein. Et mon amour
355 se déchire entre vos deux peines,
ô mes gémeaux!
MARC.
Ne me touche pas ainsi, femme.
Ne parle pas. Ne pleure pas.
Détourne tes yeux. Laisse-moi
360 immoler, pendant que l'autel
est prêt. Laisse-moi recevoir
la vraie vie. Ne viens pas corrompre
ma volonté d'être à Dieu. Femme,
détache tes mains de mon corps.
365 Je veux renaître.
LA MERE DOULOUREUSE.
O cruel! Et c'est toi, c'est toi!
On peut entendre ces paroles
sans expirer. Qui comblera
la mesure de la douleur?
370 et qui comblera la mesure
des larmes? Oui, oui, mon enfant,
mes mains ont senti que les cordes
s'enfoncent dans ta chair. Je suis
liée comme toi. J'ai partout
375 des sillons livides, des veines
étranglées. Ta souffrance est mienne,
en moi, comme si tu étais
encore avec ton frère un nœud
palpitant dans la profondeur
380 de mon espoir. Je suis ta mère,
ta mère. Je te porte encore.
Oui, je suis à nouveau chargée
de vos poids. Je tressaille encore
de vos sursauts.
MARC.
385 Christ, je souffre pour ton nom!
Mais tu l'as dit: «Si quelqu'un vient
à moi et ne hait pas son père,
sa mère, ses frères, ses sœurs,
plus encore, sa propre vie,
390 il ne peut être mon disciple.»
Seigneur Christ, je suis ton disciple.
Je suis ton hostie. Je suis prêt.
Exauce-moi!
LA MERE DOULOUREUSE.
Il l'a dit! Ce Dieu, qui vous frappe
395 de démence, vous a donné
ce commandement! Ah, je sais.
Il a pris sur lui tous les crimes
et toutes les infirmités
du monde. Il est affreux. Il boit
400 le sang des enfants et des vierges.
Il a saisi les sept enfants
de Symphorose, les sept autres
de Félicité, puis les sept
vierges d'Ancyre...
MARC.
405 Tais-toi! Tu blasphèmes. La mère
criait: «Mes enfants, regardez
en haut, combattez pour vos âmes.
La mort est vie.»
LA MERE DOULOUREUSE.
Ah, ce n'est pas vrai! On vous trompe,
410 on vous affole, on vous abreuve
de je ne sais quel noir breuvage.
Il y a des Thessaliennes
qui mêlent des philtres atroces
à l'écume de la cavale,
415 pour la fureur inguérissable.
De quelles herbes souterraines,
de quels fruits lugubres, de quelles
racines arrachées au fond
des paludes mornes où croissent
420 les pavots du sommeil sans yeux,
et de quels poisons, et de quelles
larmes, et de quelles sanies
se broie le philtre qui vous donne
cette ivresse de la douleur,
425 cette rage de la torture,
cette frénésie de la mort?
Qui vous a tendu le calice
dans les ténèbres?
MARCELLIEN.
Mon frère, mon frère, je tremble.
430 Hélas! J'ai peur.
LA MERE DOULOUREUSE.
Je vous épiais dans ma chair,
de toute ma force attentive,
comme mon prodige incertain.
Parfois les vieux Lares sourirent
435 de mon ombre, sous leurs guirlandes
neuves, en songeant à la gousse
qui cache le fruit géminé.
Pour vous faire beaux, je mirais
dans le temple et sous le portique
440 les images belles des dieux.
Quand je sentis le double cœur
battre dans mon âme, je vis
les feux blancs des Gémeaux célestes
éclairer mon âme et la nuit.
445 Ils brillaient au bout de mes songes
comme sur les mâts des navires,
quand pour vos bouches trop avides,
enfants, le sommeil regonflait
mes seins taris.
MARCELLIEN.
450 Mon frère, mon frère, je tremble.
Mon cœur se fond.
MARC.
Christ, je te loue. Sauve-moi!
Garde mon âme, Christ Seigneur,
que je ne sois pas confondu!
455 Exauce-moi!
LA MERE DOULOUREUSE.
O Marcellien, tu es doux.
Tu étais la sœur de tes sœurs.
La déesse berceuse ornait
ton berceau de fraîche aubépine,
460 pour éloigner les rêves sombres.
Pour suspendre ta bulle d'or
à la poitrine des vieux Lares,
te souvient-il? tu dérobas
la bandelette virginale
465 qui rattachait le lin docile
à la quenouille de Chrysille.
Nous vîmes derrière la porte
rire les marmousets espiègles
dans leurs niches bleues. Tout à coup
470 tu rougissais comme l'ourlet
de ta toge prétexte. Pense:
tu viens à peine de quitter
ta dépouille candide! Ils flairent,
tes chiens tachetés, ils te cherchent
475 dans les coins de ta chambre peinte,
et gémissent. Ils m'interrogent
de leurs prunelles pâles comme
la fumée. Dans la maison triste,
on n'a plus tourné les clepsydres.
480 La poussière tombe. O enfant,
tu reviendras.
MARCELLIEN.
Mère, mère douce, aie pitié!
C'est Dieu que je perds, si je perds
ce combat. Je veux être à Dieu.
485 Je veux mourir.
Ici paraît Théodote, porté par ses serfs, la toge ramenée sur son
visage, sans mot dire.
LA MERE DOULOUREUSE.
Honte sur nous! Honte sur nous!
Regarde ce vieillard infirme
qui se traîne aux bras des esclaves,
la tête voilée. C'est toi, toi
490 qui le courbes, toi qui l'écrases.
Regarde-le: car jamais plus
il n'osera lever son front
pour regarder homme vivant.
Tu l'as ployé vers le sépulcre.
495 Et il aura ses funérailles,
son linceul, ses baumes, sa tombe;
il aura son repos, là où
même le jeu des vents est mort
autour des morts sans nom ni nombre.
500 Mais vous, mais vous, sans sépulture,
larves noires et tourmentées,
vous errerez sur le rivage
du fleuve noir, dans l'éternelle
nuit, à jamais...
MARCELLIEN.
505 Frère, je crains. Mon âme fuit.
Tu es muet. Dieu m'abandonne.
Et la terreur la plus lointaine
revient à moi. Je ne vois plus
ta face, ô Christ!
LA MERE DOULOUREUSE.
510 Mes fils, mes fils, voilà vos sœurs,
vos cinq sœurs chéries, les cinq doigts
de la main qui porte la rose;
et les compagnes de leurs jeux;
et vos égaux; et les offrandes
515 pour les dieux saints: le vin, le lait,
l'huile, le miel, les fruits, les orges,
les aromates, les guirlandes;
et le bélier tout blanc, sans tache;
et la chèvre blanche, sans tache;
520 et aussi des fioles pleines,
des fioles comme des doigts,
pleines du sel divin des larmes,
tièdes de larmes.
Les cinq sœurs paraissent suivies de quelques compagnes, en un chœur de
neuf voix. Elles sont si jeunes que la dernière est presque une enfant.
Légères et vives comme des oiseaux, pleines de grâces suppliantes et
d'étonnements ingénus, elles apportent dans leurs mains et dans leurs
yeux toutes les images de la vie belle.
Un autre chœur de neuf jeunes hommes survient, traînant des hosties
vivantes: un bouc aux cornes dorées, une chèvre ceinte d'une branche de
peuplier.
Les deux chœurs novénaires s'approchent en chantant, et entourent les
deux colonnes où les pieds des captifs sont joints comme les pieds des
Anges.
CHORVS VIRGINVM.
Magister Claudius sonum dedit.
LA PREMIERE.
Par les bandelettes
525 qui serrent nos seins,
par l'or qui nous ceint,
les lins qui nous vêtent,
gémeaux, gémeaux, faites
l'offrande aux dieux saints,
530 par les bandelettes
qui serrent nos seins!
Voici l'huile prête,
le lait et le vin;
et le jonc marin
535 pour ceindre vos têtes
et les bandelettes.
LA SECONDE.
A toi, Proserpine,
le fuseau bien tors,
la lampe à rebord
540 qui trois fois crépite,
le fil qu'on dévide
en songeant aux sorts,
la poupée de cire
que je berce encor,
545 la claire clepsydre,
la navette d'or,
tout ce que j'ai! Fors
mon heur, mon délice:
ma perdrix novice.
LA TROISIEME.
550 Fors ma sauterelle
qui vit, sans regret
des amples guérets,
dans sa claie si grêle,
tout ce que j'ai, belle
555 Reine qui soumets
nos âmes si frêles,
je te le promets:
le miroir, les peignes
d'or, les osselets
560 d'argent, le filet,
le bandeau, l'ombrelle.
Fors ma sauterelle,
LA QUATRIEME.
Par les têtes noires
des grands pavots roses
565 que le Fleuve arrose
d'une eau sans mémoire,
ne laisse pas boire
ces lèvres écloses
d'enfants doux qu'égare
570 la douleur sans cause,
ô Fleur du Tartare,
Vierge qui exauces
les vierges moroses,
par les têtes noires
575 des grands pavots roses!
LA CINQUIEME.
Et par la grenade
et par les neuf grains
tombés de l'écrin
sur le noir rivage,
580 détourne ces âmes
du Portail d'airain,
et par la grenade
et par les neuf grains,
Épouse trop pâle
585 du Roi souterrain,
ô toi qui étreins
dans ta main trop pâle
la sombre grenade!
LA SIXIEME.
Voici pour l'offerte
590 la grâce du mois:
l'amande et la noix
à l'écale verte,
la figue entr'ouverte
et le cône étroit.
595 Voici pour l'offerte
la grâce du mois.
J'ai, dès l'aube, experte
du suc et du poids,
cueilli de mes doigts
600 frais, en nymphe alerte,
neuf fruits pour l'offerte.
LA SEPTIEME.
Voici des gâteaux
au miel de l'Hymette,
sur une tablette
605 en bois de bouleau.
J'ai fait le gruau
d'une main bien nette.
Voici les gâteaux
au miel de l'Hymette.
610 J'ai pour le fourneau
quitté la navette.
Et sur ma tablette
bien lisse, tout chauds,
voici mes gâteaux.
LA HUITIEME.
615 Et voici la coupe
que vous verserez,
de vin soutiré
sans remuer l'outre;
le ligustre souple
620 et l'anet des prés
pour ceindre la coupe
que vous verserez;
la résine rousse
et le miel doré,
625 pour vous desserrer
la bouche qui boude
au bord de la coupe.
LA NEUVIEME.
La flûte d'agate,
dont le son reluit,
630 je l'ai dans l'étui
bien clos qui la cache.
J'ai celle des Panes,
aux tuyaux enduits
de cire tenace
635 que mon air bleuit;
et celle d'enfance,
à deux trous, en buis,
dont je joue la nuit,
couchée dans la paille,
640 pour tromper la caille.
CHORVS JUVENVM.
Magister Claudius sonum dedit.
LE PREMIER.
Des flûtes, des flûtes
pour danser en rond!
Et nous traînerons
par la corde rude
645 le bélier hirsute
qui cosse du front.
Des flûtes, des flûtes
pour danser en rond!
Entre orteil et nuque
650 l'âme est un arc prompt.
Et nous traînerons,
la chèvre camuse.
Des flûtes, des flûtes!
LE SECOND.
O dieux! Qu'on égorge
655 le taureau puissant
et le bouc qui sent,
hosties à l'œil torve!
Que l'autel déborde
de vin et de sang!
660 Qu'il soit une forge
de feu rugissant!
Qu'il crépite d'orges,
qu'il fume d'encens!
Que les dieux présents
665 reçoivent la force
jaillie de cent gorges!
LE TROISIEME.
Par la pendaison
de cet esclave ivre,
qu'il est doux de vivre
670 près de l'échanson!
O roue d'Ixion,
ô roc de Sisyphe,
grandeur du lion,
beauté du supplice!
675 Par la pendaison
de cet esclave ivre,
qu'il est doux de vivre
au vent des chansons!
Salut, Ixion.
LE QUATRIEME.
680 Que la vie est belle!
Que les dieux sont beaux!
Voici le Feu, l'Eau,
l'Air, l'Ame, la Terre.
Il y a l'arc, l'aile,
685 les jeux les travaux.
Que la vie est belle!
Que les dieux sont beaux!
O douleur nouvelle
éteins les flambeaux,
690 ouvre les tombeaux,
ceins-toi d'asphodèle.
Que la vie est belle!
LE CINQUIEME.
Venez au gymnase,
gémeaux, voir sourire
695 le dieu palestrite
coiffé du pétase.
On lutte. On se rase,
avec la strigile
courbe, la peau grasse
700 de sueur et d'huile.
On verse, du vase
délicat d'argile
qui pend, vin d'Égine
bien frais dans la tasse.
705 Et on se délasse.
LE SIXIEME.
Vous êtes gémeaux.
Tels les Tyndarides
aux belles cnémides
dompteurs de chevaux.
710 Ah, prendre aux naseaux
l'étalon numide
tout blanc, dont la peau
est un feu humide;
ceindre du fronteau,
715 tenir par la bride
cette flamme lisse
à quatre sabots;
bondir au garrot!
LE SEPTIEME.
Il y a la gloire.
720 On dompte les hommes.
On hume l'arome
du laurier qu'on froisse.
Et des reines noires
suivent le Triomphe
725 On les apprivoise
comme des lionnes.
L'or de la Victoire
creuse ta main moite.
Une immense angoisse
730 gonfle ta gorgone.
Io! C'est la gloire.
LE HUITIEME.
Il y a l'ivresse,
de profonds celliers.
On peut tout lier,
735 plier par un geste.
Il y a l'ivresse,
la fleur du pommier,
des amours qu'on tresse
en dansant nu-pieds;
740 la fleur de la fève,
le col du ramier;
l'Ourse, le Bouvier,
Orion; les rêves;
le tranchant du glaive.
LE NEUVIEME.
745 Tu vois luire l'aube
comme ta lueur.
Rosée, fraîche sœur
de la larme chaude!
Des marchands de Rhodes
750 t'apportent, par cœur,
de nouvelles odes
comme du bonheur.
Tu attends aux môles
d'Ostie, le soir, leurs
755 nefs qui ont la Fleur
sur la proue très haute.
Tu flaires leurs baumes...
Ici le courage des jeunes prisonniers commence à mollir. Marc lutte
encore, fermant les paupières, serrant les lèvres, retenant son souffle,
de peur qu'il ne lui échappe quelques paroles qui puissent le perdre.
Mais Marcellien incline vers ses sœurs son visage tout humide de larmes;
il les regarde, il les nomme par leurs noms si chers. Et elles cherchent
à dénouer les nœuds rudes, se haussant sur la pointe des sandales,
allègres et prestes.
MARCELLIEN.
Chrysille, Télésille, sœurs
douces! Junie! Flavie! Mes sœurs,
760 que faites-vous? que faites-vous?
Otez de mon front la guirlande!
On ne peut pas nous délier,
on ne peut pas, on ne peut pas.
Ote la guirlande, Épione,
765 je te prie! Mes sœurs, mes sœurs douces,
que faites-vous?
LE PREFET.
O jeunes hommes inculpés,
Marc et Marcellien gémeaux
de Théodote, voulez-vous
770 enfin obéir au clément
Empereur? Réponds, Marc. Réponds,
toi, Marcellien. Voulez-vous
sacrifier aux dieux de Rome,
aux douze dieux grands de l'Empire
775 et à l'effigie de César?
Greffier, écris.
Ici, tout à coup, Sébastien rompt son immobilité vigilante. Et le son
inattendu de sa voix frappe de stupeur et de frayeur les hommes, comme
l'éclat soudain du tonnerre.
LE SAINT.
Athlètes du Christ, répondez!
Répondez la parole forte!
Dardez la réponse de fer!
780 Je prends entre mes poings le rouge
cœur nu de votre foi, mes frères,
puisque vos poignets sont liés;
et je le hausse vers le haut
ciel où la couronne éternelle
785 est suspendue pour votre gloire.
Je vous adjure, par le sang
qui dégoutte de cette paume
percée comme la paume sainte
contre la barre de la Croix!
790 Dieu vous entend.
Ici les jumeaux tournent vers le juge leurs fronts raffermis, et crient
de leurs voix claires.
MARC.
Jamais. Je confesse le Christ.
MARCELLIEN.
Jamais. Je confesse le Christ.
MARC.
Jamais.
MARCELLIEN.
Jamais.
Ici la tourbe païenne se soulève en tumulte.
LES GENTILS.
--La voûte s'écroule!
--Les pierres
795 se fendent!
--Tout est renversé.
--Avez-vous entendu?
--Tout est
souillé, foulé.
--Sébastien,
Sébastien, quelle démence,
quelle rage s'empare aussi
800 de toi?
--Le chef des sagittaires,
l'ami d'Auguste, est infidèle
à son maître!
--Regardez-le!
Il est debout dans le délire.
--Lui, l'ami d'Auguste, il exhorte
805 les coupables à mépriser
l'édit!
--Ils fléchissaient déjà,
les jeunes gens.
--Ils étaient prêts
au sacrifice.
--Il les enivre
par la vue de son sang.
--Il laisse
810 couler son sang pour simuler
la crucifixion de l'Homme
à tête d'âne.
--Il a percé
sa main gauche par artifice.
Et il a invoqué la croix.
815 Avez-vous entendu?
--J'entends,
j'entends, moi, claquer les fouets
des bestiaires. Aux lions!
Aux lions!
--Non, ce n'est pas vrai.
Il est hors de lui-même. Il porte
820 un maléfice. N'avez-vous
pas vu se rapprocher de lui
soudain cette femme étrangère
et tremper le lin dans la plaie?
Il porte un maléfice occulte.
825 --Regardez-le! Regardez-le!
--Ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai.
Toi, toi, bel Archer, toi, si beau!
Toi, plus beau que l'adolescent
de Bithynie, le Bien-aimé
830 d'Hadrien, le divinisé
d'Égypte!
--Il ressemble à Mercure
souterrain qui hante la route
inévitable.
--Il a bondi
du socle, frère des statues
835 divines.
--Il a fait un songe.
Il se réveille.
--Secoue-toi!
Tu es trop beau. Renie, renie
ton sacrilège.
--Viens! Allons,
allons immoler des brebis
840 à Cérès qui porte les lois,
au Soleil qui voit l'avenir.
--Il faut boire, et frapper la terre
d'un pied libre.
--Va-t'en! Va-t'en!
--On étouffe! On étouffe comme
845 dans l'étuve.
--Et la puanteur
des lys!
--Et ce relent lugubre
des offrandes non présentées!
--Crie fort!
--Les oreilles bourdonnent
de murmures magiques.
--Tous
850 ces esclaves puent, sentent pire
que le bouc.
--Et ne tracez pas
des mots magiques sur les dalles.
--Et ne parlez pas bas aux dieux
infernaux.
--O Chef, Chef cruel,
855 tu nous a trahis, tu nous as
trahis pour cet Asiatique
mort au gibet!
Sébastien reste debout et inébranlable, sans répondre. La mère des
confesseurs s'élance contre lui, désespérée.
LA MERE DOULOUREUSE.
O maudit, maudit, tu m'arraches
mes fils malheureux, mes enfants
860 égarés. Tu me les arraches
quand ils allaient tendre leurs bras
déliés vers toutes mes larmes
souriantes, que je sentais
refluer à mon sein aride
865 comme le lait de ma douleur!
Qui es-tu? qui es-tu, si jeune
et si terrible, mâle avec
ce beau visage de Furie?
Qui es-tu qui offres de rouges
870 cœurs à tes autels et promets
des couronnes d'astres à ceux
que tu traînes là-bas dans l'ombre
où tout finit?
Sébastien lui parle avec une impérieuse douceur.
LE SAINT.
Je suis l'esclave de l'Amour.
875 Je suis le maître de la Mort,
Femme, et je te connais. Je sais
que je toucherai le cœur rouge
au fond de ta poitrine aride
qu'enfle le lait de la douleur.
880 Je te connais, femme. Tu es
marquée du sceau mystérieux.
Tu auras un jour ton martyre,
ta couronne et ton allégresse.
Il te regarde.
LA MERE DOULOUREUSE.
885 Qui me regarde? Tu m'effraies.
Le frisson me traverse toute,
comme une épée.
LE SAINT.
Il t'a choisie déjà. Tu trembles.
Tu es élue.
LA MERE DOULOUREUSE.
890 Tu m'effraies Non, je ne veux pas!
Que fais-tu de moi? que fais-tu
de mon âme? mes fils, mes fils,
vous me voyez, vous me voyez.
Quelqu'un m'entraîne.
LE SAINT.
895 C'est Lui, c'est Lui. Car du haut ciel
Il fond et saisit, comme l'aigle
foudroyant. Il saisit, soulève,
emporte, dans les battements
de sa grandeur.
LA MERE DOULOUREUSE.
900 Où est-il? où est-il? J'ai peur.
J'ai peur de me retourner. Laisse,
oh, laisse-moi reprendre haleine!
Tu me vois: je suis pantelante.
Mes fils, m'avez-vous appelée?
905 Dois-je venir? J'entends des cris,
les cris de cet aigle, les cris
du ravisseur. Il vous saisit,
il vous soulève, il vous emporte,
Faut-il venir? Faut-il mourir?
910 Me voici prête.
Effarées, agitées, ses filles tendent vers elle leurs bras nus.
LES CINQ VIERGES.
O mère, mère!
LE SAINT.
Tu as proféré la parole!
Femme, Il a parlé par tes lèvres
Martyrs, avez-vous entendu?
915 Le ciel rayonne.
LES CINQ VIERGES.
--O mère, mère, qu'as-tu dit?
--Tu nous déchires.
--Tourne-toi!
--Oh, regarde-nous! Tourne-toi
vers tes filles épouvantées!
920 --Qui s'empare de toi? Quel mal
te possède?
--Regarde-nous!
--Du dos de ta main tu essuies
ta bouche qui s'emplit d'écume
comme la bouche des sibylles.
925 --Ressaisis ton âme. Tu es
la proie de l'Enchanteur.
--Nous sommes
toutes tremblantes.
--O malheur!
--O mère, mère!
LA MERE DOULOUREUSE.
Qu'ai-je dit? qu'ai-je dit? Oh, non,
930 ne tremblez pas! Je vous regarde.
Vous êtes toutes pâles, comme
l'évanouissement des choses
que nous tenions. Vous n'avez plus
en vos mains les offrandes. Vous
935 me touchez avec vos mains vides.
Vous n'avez plus ni fleurs ni fruits,
ni les vases ni les corbeilles.
Vous avez tout abandonné.
Et les offrandes non offertes
940 gisent là, sur les dalles, comme
des ordures. Mes dieux, mes dieux,
où êtes-vous?
CHRYSILLE.
Mère, mère douce, rentrons,
rentrons. Tu les retrouveras
945 près de la porte. Laisse-toi
ramener. Ta litière est prête.
Mère, tu souffres.
LA MERE DOULOUREUSE.
Et vous les abandonnerez
là, eux aussi, comme les orges
950 et les huiles? Voyez, voyez
les yeux de vos frères, voyez-
les, grands ouverts, qui nous regardent!
Est-ce que je leur avais fait
des yeux si grands?
Sébastien lui parle avec une impérieuse douceur.
LE SAINT.
955 Femme, tu ne rentreras pas
dans ta maison.
LA MERE DOULOUREUSE.
Est-ce que je leur avais fait
des yeux si grands?
LE SAINT.
Tu ne franchiras pas ce soir
960 ton seuil de pierre.
LA MERE DOULOUREUSE,
Ah, si grands que toute l'horreur
en sort et tout le ciel y entre.
Voyez, voyez!
LE SAINT.
Jamais plus tu ne reverras
965 les Lares derrière ta porte.
Tu le savais.
Ici les filles éclatent en pleurs.
LA MERE DOULOUREUSE.
C'est vrai, c'est vrai. Je le savais.
Je n'ai plus tourné la clepsydre.
Je n'ai plus mesuré le temps
970 que par les gouttes très amères.
J'ai pris dans l'âtre une poignée
de cendre et je l'ai répandue
sur mes cheveux. Salut, foyer!
Et vous, filles infortunées,
975 qui étiez pareilles aux doigts
de la main qui porte la rose,
vous serez les cinq doigts béants
de la main qui laisse l'empreinte
ineffaçable sur le mur
980 fidèle, afin qu'on se souvienne
du meurtre. Adieu.
Ici les filles s'élancent pour la retenir et l'enlacent.
LES CINQ VIERGES.