été bâtie la cathédrale, ou, plus exactement, celle-ci s’élève sur les ruines
d’une plus ancienne église qui a remplacé le temple gallo-romain
consacré peut-être à une divinité gauloise, au dieu Belenus,
l’Apollon gaulois. Quand on abaissa,
vers le milieu du XIXe siècle, le niveau de la petite
place située au Midi de la basilique, on trouva une quantité considérable
de blocs de grand appareil dont plusieurs étaient sculptés. Quelques-unes
de ces sculptures ont été conservées auprès de la cathédrale ou au musée
des Antiquaires de Caen; d’autres ont été dessinées par M. Bouet.
Au cours du même siècle, sous la halle, en reconstruisant cet édifice,
on a retrouvé le canal d’un aqueduc qui amenait à Augustodurum des
eaux prises à peu de distance de l’endroit où s’éleva plus tard
l’abbaye de Mondaye. Il se composait d’un canal d’un pied et demi
de largeur au sommet, plus étroit au fond et recouvert de grandes
dalles de pierre simplement juxtaposées.
Cet aqueduc alimentait sans doute les thermes dont l’emplacement a
été reconnu dans le cimetière et sous l’ancienne église Saint-Laurent
aujourd’hui détruite qui donnait sur la rue du même nom. Ces thermes
paraissent avoir été considérables: on a pu marquer d’une façon précise
l’hypocauste et la salle des bains froids et quelques-uns des canaux
d’écoulement des eaux. Ils étaient non moins magnifiques: les matériaux
p. 107
les plus divers et aussi les plus riches entraient dans leur construction,
notamment des marbres bleus qui provenaient peut-être du Cotentin et
des marbres rouges extraits de Vieux, l’antique Aregenuæ. C’est dans ces
thermes qu’ont été trouvés deux intéressants morceaux de sculpture: un
torse de jeune fille et surtout une tête casquée de Pallas, en albâtre. Le
dessin en est ferme, les traits sont un peu gros, les lèvres épaisses, le
menton fort; c’est néanmoins une belle pièce. Les médailles retrouvées
dans les fouilles et qui se
succèdent de Trajan à Gratien
nous font penser que
les thermes ont disparu à
cette dernière époque. Ces
thermes, leur aqueduc et une
maison privée dont on a
retrouvé l’hypocauste en 1883.
quand on construisit l’hôtel
des Postes, voilà tout ce
qu’on peut avec certitude
restaurer de l’ancien Augustodurum.
Ajoutons-y une
mosaïque, provenant d’une
habitation particulière, dont
les débris ont été retrouvés
dans l’ancienne rue Echo,
Es-Coqs.
Personne ne s’étonnera
de constater que les thermes
aient été situés en dehors
de l’enceinte. Qui ne sait aujourd’hui, et c’est précisément l’éminent
archéologue bayeusain, M. de Caumont, qui a mis ce fait en lumière,
qu’à la suite des invasions du IIIe et du IVe siècle, les villes romaines
ont été obligées de se restreindre, de se mettre à l’abri derrière une
enceinte plus étroite qui fut souvent élevée sur les ruines d’une partie
des édifices que l’on s’était résigné à sacrifier? Il en fut ainsi à Sens,
au Mans, à Angers, à Vannes, à Rennes, à Beauvais, à Meaux, à Soissons;
et au château de Bayeux, les fondations renferment des débris de
monuments romains, des fûts de colonnes, des bornes milliaires. Aucun texte
ne nous permet de dire à quelle catastrophe répond l’établissement de
cette nouvelle enceinte. Les Saxons qui occupèrent le Bessin au VIe siècle
Photo R.-N. Sauvage.
Thermes. — Tête de Pallas.
(Saxones Baiocassini de Grégoire de Tours) ne nous ont laissé aucune trace
de leur domination.
Cependant la cité des Baiocasses est devenue un diocèse. Il est
démontré aujourd’hui, non seulement par l’examen critique des textes,
mais par un document archéologique qu’Exupère n’a pu exister avant
le IVe siècle. Lors de l’incendie de Bayeux en 1105, le trésor déjà riche
de la cathédrale fut en partie pillé par les troupes du roi Henri Ier:
c’est peut-être à cette époque que
fut transporté en Angleterre
un plateau liturgique, un
missorium qui avait appartenu
à l’évêque Exupère,
comme le prouve l’inscription:
EXSVPERIVS. EFISCOPVS. ECLESLE. BOGIENSI.
DEDIT. Ce plateau a été
retrouvé en Angleterre, dans
le parc du château de Risley,
comté de Derby, en 1729;
c’est un travail romain aux
bas-reliefs antiques,
représentant des scènes de chasse,
mais à la fin de l’inscription
se trouve tracé le chrisme.
Or, dit dom Morin, c’est une
chose bien connue que
jamais ce monogramme n’a pu
être retrouvé sur aucun
monument antérieur à Constantin: en Gaule, il ne se rencontre pas avant 347.
Il faut se rappeler les traditions relatives à saint Exupère, saint
Rufinien, saint Loup, saint Floxel, saint Vigor, si imprécises qu’elles
soient. Nous retrouvons leur légende gravée dans les monuments de
la ville épiscopale, comme leurs noms se retrouvent dans les églises tout
autour de Bayeux et à ses portes. C’est ainsi qu’au sortir de la ville, vers
l’est, s’élève l’église Saint-Exupère dont la fondation remonte à une
époque très reculée: on y put relever au XVIIe siècle les tombes des
premiers évêques, saint Rufinien, saint Manvieu, saint Contest, saint
Patrice, saint Gerbold, saint Frambold, saint Geretrand et des reliques
de saint Regnobert, de saint Zenon, de saint Exupère, de saint Loup. Il
Photo R.-N. Sauvage.
Thermes. — Torse de jeune fille.
p. 109
semble bien que cette église rurale ait été le premier centre de l’évêché,
mais l’édifice actuel est moderne et ne présente aucun intérêt. Au nord
de Bayeux se trouve aujourd’hui l’église de Saint-Vigor. Cette
construction dénuée de style remplace l’église romane qui servait aux
religieux du monastère et à
la paroisse. Les évêques
de Bayeux, la veille de
leur entrée dans leur
ville épiscopale, venaient
coucher à Saint-Vigor.
Une tradition relative
aux premiers temps de
l’évangélisation du Bessin,
veut qu’au VIe siècle,
une idole fût encore
révérée sur le coteau de
Saint-Vigor qui domine
la ville du côté du nord
et que l’on appelait le
mont Phaunus. Pour
détruire ce culte, saint Vigor
aurait obtenu du roi
Childebert la concession
du terrain: il y fonda un
monastère qui, détruit
lors des invasions
normandes, fut restauré par
Odon, évêque de Bayeux,
frère de Guillaume. Le
prieuré dépendit ensuite
de l’abbaye de
Saint-Bénigne de Dijon; en
dernier lieu, il était occupé par la congrégation de Saint-Maur. Ses
bâtiments étaient très étendus. Il ne subsiste plus aujourd’hui que
l’entrée du prieuré qui date du XIIIe siècle: une grande porte pour les
charrettes, une petite pour les piétons, la première en arc
surbaissé, la seconde cintrée.
Saint Floxel, un des premiers apôtres du christianisme, qui aurait subi
le martyre à Bayeux, a donné son nom à une église qui était située près de
l’abbaye de Saint-Vigor. Elle a disparu en 1709. Le cimetière, qui
Photo Neurdein.
Porte du prieuré de Saint-Vigor.
entourait cette église et les terrains voisins, renfermait des tombeaux
anciens, sarcophages de pierre et urnes cinéraires. En 1846,
on a retrouvé un sarcophage creusé dans une colonne milliaire: il
portait encore la dédicace à l’empereur César Flavius Valerius
Constantin, fils de Constance.
Enfin, c’est à un
des premiers évêques,
saint Loup, qu’a été
consacrée une église placée,
elle aussi, aux portes de
la ville, mais dans une
autre direction, du côté
de l’ouest, sur la route
qui mène au Cotentin.
Elle est surtout remarquable
par une jolie tour
romane qui ne remonte
pas au delà de la première
moitié du XIIe siècle.
On peut la comparer
à celle de Saint-Michel
de Vaucelles:
elle présente, à l’étage
inférieur, sur chacune
de ses faces, sept arcatures
étroites et très
longues; à l’étage supérieur,
deux fenêtres à
plein cintre très allongées
encadrées dans des
archivoltes concentriques.
La porte est des
plus remarquables. Son
tympan, encadré de losanges, montre un épisode de la légende de
saint Loup. L’évêque, la crosse à la main, autre saint
Michel, terrasse un dragon qui dévastait le pays.
On voit combien il importe de connaître l’histoire et la légende
de l’établissement du christianisme, pour comprendre les monuments
mêmes qui se dressent encore tout autour de Bayeux. Cette première
évangélisation semble bien avoir demandé de longues années,
Photo Neurdein.
Tour romane de Saint-Loup-Hors.
nécessaires pour gagner ces populations barbares où l’apport germanique
amenait sans cesse de nouveaux éléments païens; mais tout ou à peu
près fut à refaire après l’arrivée des Normands.
Les successeurs de Rollon réunirent définitivement le Bessin au
duché; on attribue — sans preuve — au duc Richard Ier la construction
du château aujourd’hui détruit, qui
occupait tout l’intérieur de la place
Saint-Sauveur. Guillaume mit à la
tête de l’évêché son demi-frère Odon,
le fils de la belle Ariette. Le nouvel
évêque aussi belliqueux, aussi
ambitieux, mais aussi actif et aussi
bâtisseur que son frère, voulut
achever la cathédrale.
La mort de Guillaume le
Conquérant, surtout celle de son fils
Guillaume le Roux, furent suivies
d’une longue période de guerre
entre Henri Ier, roi d’Angleterre,
et Robert Courteheuse, duc de
Normandie. Pendant que Robert fortifiait
Caen, Henri Ier parti du Cotentin
s’avançait vers Bayeux qu’il assiégea
le 30 avril 1105. Le vendredi 5 mai
il donna l’assaut. Le poème latin
de l’évêque de Séez, Serlon, nous
raconte avec beaucoup de rhétorique
cet événement et le terrible incendie
qui le suivit: les Bayeusains prirent
la fuite devant les contingents
manceaux et s’entassèrent dans la
cathédrale; les Manceaux y mirent le feu, elle fut en partie brûlée, le fléau
gagna le reste de la ville et dix églises furent détruites en totalité ou
en partie.
Les troubles qui suivirent: longues guerres de Henri Ier contre le roi
de France, de 1106 à 1128, guerre civile entre Etienne de Blois et
l’impératrice Mathilde, ne permirent guère à Bayeux, à son évêché, à sa
cathédrale, de se relever de leurs ruines. C’est surtout au XIIIe siècle,
après la conquête de la Normandie par Philippe Auguste,
que Bayeux put
Photo des Monuments historiques.
Tympan et porte de Saint-Loup-Hors.
p. 112
connaître la paix, la prospérité et une nouvelle ère de constructions: on
acheva l’évêché commencé par Odon; l’évêque Robert des Ablèges éleva un
hôpital qui a été refait à la fin du XVIIe siècle. Enfin, c’est sans doute au
même temps qu’il faut faire remonter un étrange édifice connu des
touristes sous le nom de Lanterne des morts. Un archéologue local,
M. Lambert, avait cru voir là
un de ces fanaux dont
on se servait pour éclairer
les cimetières. C’est
tout simplement une
cheminée cylindrique en
forme de colonne, coiffée
d’une pyramide conique
assez élancée, percée de
trous et portée sur des
colonnettes.
A Bayeux, comme à
Caen, l’époque de prospérité
et de construction
se termine avec la guerre
de Cent ans. En 1357,
Bayeux fut pillée par
les compagnies
anglo-navarraises. A la fin du
règne de Charles V, en
1377 et 1378, les Anglais,
étant à peu près expulsés
de Normandie, on
rebâtit les murailles de
la ville, il semble qu’on
les rapprocha de la
cathédrale du côté du Nord, laissant en dehors de l’enceinte les rues des
Bouchers et de Bretagne. Les maisons de cette dernière rue auraient été
construites sur les ruines des murs romains. On abattit alors l’église
Saint-André pour la reconstruire sur une voûte au-dessus de la porte du même
nom, disposition tout à fait pittoresque dont il est impossible aujourd’hui
de se faire une idée, l’église Saint-André ayant disparu avec les murs de
la ville en 1773.
Bayeux pouvait se préparer à de nouvelles luttes: la guerre de Cent
Photo Neurdein.
Cheminée dite Lanterne des Morts.
p. 113
ans n’était point terminée; Henri V pendant le siège de Caen détachait
un corps d’armée sous le duc de Gloucester, pour prendre cette ville. Il
y eut, comme à Caen, émigration d’une partie des bourgeois; mais la
cité épiscopale ne souffrit point trop de la domination anglaise.
Photo Neurdein.
Maison rue Saint-Martin et rue des Cuisiniers.
Cependant les dernières années qui suivirent l’insurrection du Bessin
et de Cantepie de Pontécoulant furent pénibles; le clergé se plaignait
des impositions extraordinaires que les Anglais mettaient sur le peuple.
Le capitaine Gough menaça de mettre le feu aux faubourgs. La ville et le
château, après quinze jours de siège, rentrèrent dans l’obédience de
Charles VII, le jour de la fête de Saint-Régnobert en 1450. Bayeux subit
aussi le contre-coup des troubles de la Ligue du Bien Public et c’est
p. 114
seulement après 1468 que l’activité industrielle et commerçante se réveilla.
De tout temps, Bayeux fut avant tout un marché; encore aujourd’hui,
ses foires attirent tous les cultivateurs du Bessin et du Bocage; foire de
la Toussaint, sur l’antique mont Phaunus, non loin du Prieuré de
Saint-Vigor, foire de la Sainte-Croix, foire du village de Cremelle,
foire hebdomadaire du samedi sur la place Saint-Michel, dans le faubourg
Saint-Patrice. Bayeux, centre d’un pays d’élevage, vendait aussi des
serges, des cuirs, des toiles. Le commerce du miel et de la cire y était
important. On y fabriquait surtout des parchemins et ses pels à écrire
étaient renommés. Elle eut de bonne heure ses corporations; les statuts
de quelques-unes d’entre elles sont assez anciens; citons ceux des
cuisiniers qui ont laissé leur nom à une des vieilles rues de Bayeux,
ceux des serruriers.
Alors s’élevèrent les belles maisons de bois qui donnent encore aux
rues de la ville un cachet si pittoresque. Quelques-unes cependant, les
plus simples, les moins ornées, remontent peut-être au XIVe siècle, par
exemple la maison à l’encoignure de la rue Saint-Martin et de la rue des
Cuisiniers. Comme dans les maisons les plus anciennes, ses deux étages
surplombent nettement l’un sur l’autre et le premier sur le rez-de-chaussée
forme auvent. De massives colonnes de pierre engagées au rez-de-chaussée
supportent l’encorbellement des étages en bois. La cheminée dont le
conduit carré présente une rangée de trèfles taillés dans la pierre annonce
le XIVe siècle. D’une façon assez étrange, plus pittoresque que belle, un
mur de pierre en retrait unit cette maison à un autre corps de logis situé
rue des Cuisiniers, qui est construit de la même manière que le premier.
A l’un et à l’autre, il n’y a aucune sculpture et des croix de Saint-André
et des poteaux soutiennent les allèges des fenêtres. On peut rapprocher
ces maisons de la façade des Quatrans dans la rue de Geôle à Caen.
A une époque postérieure appartiennent deux maisons au bas de la
rue Saint-Malo et de la rue Bienvenu. Rue Saint-Malo, la maison n° 4
pourrait être dite la maison aux statues: toutes les lignes y sont
marquées par des statues. La grosse poutre horizontale qui sert de corniche
au rez-de-chaussée est décorée de quatre bouquets frisés. A ses deux
extrémités grimacent deux têtes. Au-dessous de ces têtes et en retrait,
un petit dais appuyé sur une colonnette de pierre abrite à gauche la
Vierge Marie. Près d’elle, sur l’encorbellement de pierre de la maison,
une Eve accroupie tient dans une main la pomme et de l’autre elle porte
le fuseau. A l’autre extrémité se font pendant un Saint-Jean et une
autre figure maintenant effacée. Au haut du premier et du second étage
p. 115
ont été sculptées douze statues représentant le Christ et les Saints:
Magdeleine agenouillée, sainte Barbe reconnaissable à sa tour, sainte
Catherine à sa roue, sainte Marguerite domptant la Tarasque, saint
Laurent et saint Gilles... Le chaperon de pierre qui porte le rampant du
Photo Neurdein.
Maison de la rue Saint-Malo.
toit aux deux pignons est terminé, suivant un usage fréquent, par des
animaux fantastiques. Rue Bienvenu, ancienne rue aux Cuisiniers, presque
en face de la cathédrale, se dresse une autre maison, contemporaine de
celle de la rue Saint-Malo et sans doute du même artiste: au premier
étage, à gauche, une Mélusine, peut-être la fée d’Argouges, puis une
licorne, un berger faisant paître son troupeau, une femme qui sort de la
corolle d’un lis, un lion. Au second étage se déroule en quatre scènes
p. 116
l’histoire d’Adam et d’Eve: l’ange armé du glaive. Adam, l’arbre et le
serpent, l’Eve coupable. La maison de la rue Bourbesneur fut commencée
à la fin du XVe siècle et terminée au XVIe. Du XVe siècle date la tour où
est placé l’escalier hexagonale à sa base et quadrangulaire à son sommet.
Photo Neurdein.
Maison de la rue Bienvenu.
Une porte surmontée d’un arc en accolade y donne accès; au second
étage, une tourelle contient la seconde vis de l’escalier de façon à
laisser la place à un appartement. Sur la rue, de jolies fenêtres
de la Renaissance, mais bien petites, éclairent le rez-de-chaussée.
Nous voilà donc en pleine Renaissance. Ici, Louis de Canossa, évêque
de Tricarico au royaume de Naples, a rempli le rôle qu’avaient joué à
Caen les abbés de Saint-Etienne. C’est une curieuse figure trop peu
p. 117
connue que celle de cet évêque, ami d’Erasme, partisan d’une réforme
de l’église, porté aux nues pour ses statuts, loué par les humanistes de
l’Université de Caen. C’est un généreux Mécène: au trésor, il donne
deux anneaux d’or, et à la fabrique deux chappes, une chasuble, une
tunique et une mitre,
mille écus d’or pour
avoir d’autres ornements.
Au bout de six
années d’épiscopat, il a
déjà dépensé plus de
4.000 livres en réparation
de maisons; c’est à
lui très vraisemblablement
que l’on doit l’achèvement
de l’ancien
évêché commencé sous
Odon, continué au XIVe
et au XVe siècle. Dans
le corps de logis parallèle
à la cathédrale qui
sert aujourd’hui de Palais
de Justice se trouve
une jolie chapelle de la
Renaissance; avec ses
voûtes ornées de
pendentifs, ses niches à dais
dans les angles, elle fait
penser au porche du
vieux Saint-Etienne.
On y remarque aussi
une belle cheminée du
XVIe siècle, des portes
modernes sculptées dans le bois, l’une d’elles reproduit dans sa
disposition générale et dans quantité de détails la porte intérieure
de l’hôtel d’Ecoville.
Plus heureuse que Caen, Bayeux a une belle tour de la Renaissance,
celle de Saint-Patrice. Ce n’étaient point seulement les évêques, les
riches bourgeois, c’était la foule même qui était gagnée par le goût
nouveau. Suivant les historiens bayeusains,
cette tour a été élevée aux frais
Photo Neurdein.
Maison de la rue Bourbesneur.
p. 118
d’un riche habitant de la paroisse appelé Samson, dont les armoiries se
voient à l’intérieur du monument. Il est sage de se défier de ces légendes
qui attribuent à la générosité d’un seul des constructions considérables.
Il se peut qu’un Bureau à Saint-Etienne de Caen, un Samson à
Photo Magron
Palais de Justice. — Salle du Conseil.
Saint-Patrice de Bayeux aient donné, comme nous dirions, la forte somme.
Mais l’œuvre est presque toujours le résultat des efforts d’une
ou de plusieurs collectivités; ainsi par une délibération
du 24 octobre 1547, le chapitre de la cathédrale de Bayeux
accorde cent sous aux paroissiens de Saint-Patrice,
en considération d’une nouvelle tour qu’ils font élever. Sur la
tour même, un cartouche porte la date de 1549. Comme dans d’autres
monuments de la Renaissance, l’ornementation si brillante qui caractérise
p. 119
ce style ne se fait apercevoir qu’à une certaine hauteur. Saint-Patrice
était jadis engagée au milieu d’autres bâtiments. Une petite porte et
une ouverture cintrée décorent seules la façade méridionale. Au premier
étage apparaissent des colonnes d’ordre dorique. Au-dessus de cet
Photo Neurdein.
Eglise Saint-Patrice.
entablement, huit colonnes d’ordre ionique supportent une architrave,
une frise et une corniche de même ordre. Huit gargouilles, sous la forme
de monstres fantastiques, placées au-dessus de la corniche, surmontent
chacune des huit colonnes. Le monument qui atteint son plus large
développement à ce troisième étage va ensuite pyramider par un socle carré
orné de pilastres avec chapiteaux corinthiens; trois coupoles aux arcades
cintrées de plus en plus petites couronnent cet édifice. A l’angle
p. 120
nord-est du monument, un escalier se termine par un de ces petits
campaniles si chers aux architectes de la Renaissance.
Avec ses sept étages, cette tour présente un ensemble
des plus gracieux et des plus gais.
Hélas! Bayeux et Caen allaient bientôt voir s’arrêter cette époque de
prospérité. Cet art si riant, si lumineux, si nouveau était un art sans
lendemain. Peut-être a-t-il provoqué par contre-coup cette hostilité à tout
art qu’a manifestée la Réforme calviniste. Dès 1560, le chapitre ordonne
une procession générale à Saint-Malo pour réparer le scandale causé par
les hérétiques qui avaient brisé une image de saint Jean, placée sur la
porte de ladite église. Mais c’est surtout en 1562 qu’eurent lieu dans
toutes les villes de la Normandie les grands ravages et les grands
pillages. A Caen, un ministre fanatique étranger à la ville; à Bayeux, un
aubergiste, furent les chefs de ce mouvement iconoclaste. La cathédrale
fut mise à sac et on ne saurait trop déplorer, pour l’histoire même du
protestantisme, le pillage et l’incendie des archives. L’évêque Charles
d’Humières joua un triste rôle. Après avoir traité avec le capitaine qui
commandait au nom des chefs protestants, Coulombières, il s’enfuit, ne
préservant du riche mobilier de l’église que la fameuse chasuble de saint
Regnobert, qu’il emmena avec lui en Picardie et qui ne rentra au trésor avec
sa châsse d’ivoire qu’en 1573. Les autres églises avaient subi les mêmes
ravages et le culte fut suspendu depuis le 1er jusqu’au 13 juin 1562, depuis
le 21 août jusqu’au 18 septembre, depuis le 27 février jusqu’au 5 mai 1563.
Bayeux connut encore les troubles de la Ligue pour laquelle elle se
déclara, peut-être parce que Caen restait fidèle au roi Henri IV; plus
tard sous Louis XIII, les troubles populaires des Nu-Pieds; mais son
existence paraît ensuite avoir été paisible. Etait-elle sous l’ancien régime
une ville prospère? Il semble qu’aucune industrie n’a jamais pu s’y
développer. Les tentatives faites au XVIIIe siècle pour donner de
l’extension à la dentelle ou à la laine échouèrent. Bayeux devint la
résidence de gentilshommes, anciens officiers des armées du roi,
de riches bourgeois qui y consommaient leurs revenus.
Ainsi s’expliquent les hôtels si nombreux du XVIIe et du XVIIIe
siècles; dans la rue de la Maîtrise, un hôtel formé de deux corps de
logis rappelle le règne de Louis XIII par ses bossages et par les
cheminées ornées qui surmontent sa toiture. Dans la rue du
Général-de-Dais, autrefois rue Saint-Nicolas, au n° 16,
un pavillon représente le règne de Louis XIII;
au n° 10, l’hôtel de la Tour du Pin, celui de Louis XIV.
Mais Bayeux est toujours une ville d’église. On doit à Mgr de
Nesmond, dont le très long épiscopat coïncide à peu près avec le règne
p.121
personnel de Louis XIV (1659-1714), la réédification du grand séminaire
pour lequel il fit élever de vastes, spacieux et sévères bâtiments à la
mode du XVIIIe siècle qui, sauf interruption pendant la Révolution,
gardèrent leur destination jusqu’à la séparation des Eglises et de
Photo Magron.
Intérieur de la chapelle du grand Séminaire.
l’Etat. Il eut le bon goût, en établissant ces bâtiments sur
l’emplacement d’un hôpital transformé ensuite en prieuré
occupé par les Augustins, de conserver la délicieuse
chapelle du XIIIe siècle qu’on peut
voir encore aujourd’hui. Elle a fait l’admiration des archéologues
anglais; Gally-Knight et Parker et bien d’autres l’ont décrite et
dessinée. Chaque travée est voûtée d’une croisée d’ogives reposant
sur quatre colonnettes. Mais ce qui est remarquable,
c’est le chevet droit, divisé en
p. 122
deux absidioles: une branche d’ogives part de la clef de la dernière
travée et repose sur une colonne placée dans l’axe de l’édifice.
Il y a là un très heureux effet, en même temps qu’une disposition
assez rare que l’on retrouve cependant dans quelques églises de la région,
à Tour par exemple, où elle a encore été amplifiée.
Ici, comme partout, le XVIIIe siècle a travaillé plus à modifier
l’aspect des villes qu’à les achever et à les compléter. Il a vu
le comblement des fossés, foyers d’infection, la destruction des murs
et celle de l’ancien
Photo Neurdein.
La Sous-Préfecture.
hôtel de ville situé rue Bienvenu ou des Cuisiniers, la désaffectation
de nombreuses églises: Bayeux qui avait eu dix-sept paroisses, n’en
comptait déjà plus que dix en 1790.