la Restauration, on éleva sur la place du Lycée un monument au duc de
Berry; dépouillé de ses bas-reliefs en 1830, il n’apparaît plus que comme
un monolithe ridicule. La cour d’honneur de l’Hôtel de Ville a reçu deux
jolis groupes en bronze: les Dénicheurs de M. Lechesne que Théophile
Gautier appréciait en termes élogieux, mais quelques peu énigmatiques
lorsqu’il disait « qu’ils forment les deux chants d’une idylle » .
L’autre groupe d’Arthur Leduc, intitulé Centaure et Bacchante est d’une belle allure.
Photo Neurdein.
Le monument aux mobiles du Calvados.
Le Jardin des Plantes renfermait, avec la pierre tombale de
Desmoueux, l’un de ses fondateurs, une statue de Malherbe représenté en
Apollon, la lyre à la main, oeuvre qu’un sculpteur caennais avait composée
pour Segrais. Toutes deux sont fort endommagées par les intempéries qui
ont détruit une autre œuvre remarquable de Lechesne, l’Amour
vainqueur de la férocité.
Que dire de la statuomanie qui a sévi ici, comme partout ailleurs?
L’esprit très normand, très provincial des Caennais nous a préservés des
monuments à Thiers, à Gambetta, à Carnot, que chaque citoyen peut
admirer, mais autrement qu’en bronze: il nous a valu un Laplace et
un Malherbe qui s’ennuient devant l’Université, un Elie de Beaumont
p.90
qui n’égaie pas la place du Marché, enfin et surtout, un Demolombe
émergeant de sa chaire. Ce groupe du XXe siècle a remplacé dans le
Jardin public la plus jolie des statues de Caen, celle d’Auber, un marbre
dû à l’initiative de la Société des Beaux-Arts
et au ciseau de Delaplanche; transportée récemment
dans le foyer du théâtre, elle y est mieux à sa
place. La guerre de 1870, ici comme en beaucoup d’autres cités, a
inspiré le Monument aux mobiles du Calvados qui n’est pas sans
mérite et dont les bas-reliefs retracent les campagnes du régiment à
l’armée de la Loire. Il se dresse sur les bords de l’Orne, en face
des casernes, dans un joli site.
L’Hôtel de Ville qui du Châtelet-Saint-Pierre avait émigré à l’hôtel
d’Ecoville s’est installé pendant la Révolution dans les bâtiments des
Eudistes. Dans l’église on a trouvé place pour une salle de spectacle,
décorée avec goût en 1858, pour la bibliothèque et pour le musée.
Au XIXe siècle, en effet, Caen achève de devenir une ville d’art par la
création de ses musées. Le musée de peinture a été l’un des quinze
musées constitués le 14 fructidor an VIII pour recevoir le trop-plein des
collections du Louvre et de Versailles démesurément accrues par les
confiscations de la Révolution et les dépouilles des pays conquis. Comme
l’a dit justement M. Engerand: « C’était son renom de ville universitaire
et de capitale intellectuelle de la Normandie qui motivait cette faveur
gouvernementale et désignait Caen comme l’un des principaux centres
artistiques de France. » On réserva aux collections l’aile gauche du
séminaire des Eudistes parallèle à l’église.
Le Musée n’a point changé de place depuis ce temps;
il s’est d’ailleurs installé très lentement par le fait de la
négligence des administrations préfectorale et municipale d’alors. Le musée
de Caen, comme beaucoup d’autres, eut à subir des réclamations des alliés,
pendant l’occupation étrangère de 1815; mais l’habileté et le courage
d’Elouis, le conservateur, secondé par la diplomatie du maire de Caen,
M. de Vendœuvre, avaient réussi à limiter à peu de chose les pertes
réelles. On conserva le Sposalizio du Pérugin réclamé par la ville de
Pérouse. A cette époque commencent les envois de l’Etat, notamment une
partie de la collection Campana et les dons particuliers: don de la
collection de M. Lefrançois, de la collection Montaran, quelque peu
surfaite, de M. Pierre-Aimé Lair; enfin, le don « vraiment royal » de
M. Mancel, ancien libraire.
La déplorable installation matérielle du musée dans un
local qui n’est rien moins que propre à cet usage, qui est petit et sombre,
n’encourage pas les donations, empêche les acquisitions et paralyse les
p. 91
louables efforts du conservateur, M. Ménégoz. Mais tel qu’il est il fait
une bonne figure parmi nos grandes collections provinciales et présente
un très réel intérêt. Parcourons-le Éement en marquant les principales
Le Pérugin. — Le mariage de la Vierge.
toiles de chaque école et en nous arrêtant devant quelques tableaux
fameux soit pour les polémiques qu’ils ont soulevées,
soit pour leur valeur artistique.
Commençons par l’école italienne. « Le Mariage de la Vierge» par
Pietro Vanucci, le Pérugin. A tout seigneur tout honneur. Quand il n’y
aurait que ce tableau dans l’Hôtel de Ville de Caen, il constituerait à lui
p. 92
seul un musée. De tels tableaux absorbent tout l’éclat d’une collection
et écrasent de leur voisinage d’excellentes œuvres, même des plus
excellents maîtres », disait en 1851, un connaisseur des plus délicats
et des plus compétents, M. de Chennevières-Pointel.
Je ne sais si l’on ne trouverait pas aujourd’hui qu’il y a dans cet
enthousiasme quelque exagération, surtout en ce qui concerne
cette supériorité écrasante sur toutes
Photo Neurdein.
Le Pérugin. — Saint-Jérôme.
les autres toiles du musée que lui attribue le critique. Simplicité
classique du cadre, groupement aisé et naturel des personnages,
attitude hiératique, presque encore primitive de la Vierge,
de saint Joseph, du prêtre,
voilà ce que nous voyons à louer dans le Sposalizio.
Si Barbey d’Aurevilly a pu écrire que « le Sposalizio est une chose
de premier ordre en art chrétien et qui nous montre combien
Raphaël est grand puisqu’il a
pu planer sur cela et refaire ce tableau superbe »,
d’autres, des Caennais surtout, préféreront le Sposalizio du maître
à celui du disciple et lui
trouveront des attitudes plus simples et plus naturelles.
Mais qui ne sait
p. 93
aujourd’hui qu’un audacieux critique a entrepris de souffler sur ces
enthousiasmes? il mit en cause l’attribution du Sposalizio au Pérugin, essaya
de détruire la légende de Raphaël copiant le tableau du Maître et
prétendit enfin que la toile du Musée de Caen était l’œuvre d’un autre élève
du Pérugin, le Spagna: loin d’avoir été l’inspiratrice du tableau du
Photo Neurdein.
Le Tintoret. — La Descente de Croix.
Sanzio, elle n’en aurait été au contraire qu’une copie maladroite. Ce n’est
pas le lieu de discuter ici cette thèse, la compétence nous ferait défaut.
L’œuvre paraît bien de la manière du maître. Peut-être les inscriptions
trouvées par M. Ménégoz sur les vêtements des personnages donneront-
elles la clef du problème? N’y a-t-il pas quelque ressemblance de type
entre le saint Joseph du Sposalizio et le Saint-Jérôme qui se trouve
en face?
Arrêtons-nous encore devant une superbe esquisse de la Cène et
devant la Descente de Croix, du Tintoret. M. de Chennevières en loue
p. 94
le coloris riche, intense et clair, il en trouve la composition dispersée
et romantique et n’a d’admiration que pour la Vierge évanouie qui en
compose, à son gré, le plus fort intérêt. Il jugeait toute la peinture
religieuse à ce critérium... le sentiment religieux, comme si ces Italiens
étaient des primitifs, des gens de foi simple et naïve. C’étaient de grands
artistes épris de belles formes, de mouvements justes. Delacroix, passant
à Caen, en avait fait une copie au pastel. Qui n’admirera, en effet,
les raccourcis superbes, la justesse des attitudes, la vigueur, la souplesse
des mouvements de ces corps pliant sous le fardeau qu’ils descendent?
David Téniers. — La Fumeuse.
Pendant que Delacroix copiait la Descente de Croix, son ami,
M. Villot, s’attaquait à la Tentation de saint Antoine de Véronèse.
Avec le Pérugin pour lequel il a une admiration respectueuse et où on
sent un peu la commande, Barbey n’a vu dans le Musée que la
Tentation de saint Antoine. elle le tenta visiblement et il lui a consacré
une de ses pages les plus chaudes.
La Judith de Véronèse, une des œuvres puissantes que possède le Musée
provient des collections du Roi et très probablement avait figuré
auparavant dans celle du malheureux Charles Ier. On attribue au Véronèse
les Israélites sortant d’Egypte qui forma jadis le dessus de porte du
cabinet de la duchesse de Chartres.
Notons encore l’Ecce homo de Tiepolo, le Coriolan du Guerchin et
p. 95
quelques toiles de l’école espagnole, un Couronnement d’épines, de
Ribeira: on y retrouve le génie sombre et tourmenté du maître. Un
Saint-Pierre d’un inconnu nous offre une tête singulièrement expressive
et pittoresque de vieux pécheur: bouche édentée, veines du cou saillantes
et regard plein d’extase.
L’école flamande, moins nombreuse que l’école italienne, est
représentée par quelques bonnes toiles: un superbe portrait de vieille femme
Rubens. — Melchissédec offrant le pain et le vin à Abraham.
de Frans Floris Franc Flore, admirable de réalisme, une Kermesse de
Brughel le Vieux, bon spécimen de la manière du maître, un
Saint-Sébastien de Denis Calvaert, qui provient de l’église Saint-Pierre.
Un Melchissédec offrant le pain et le vin à Abraham est quelquefois
désigné sous le titre: Distribution de pain à des soldats.
M. de Chennevières donne de bonnes raisons de penser que cette grande
composition est bien de Rubens. Les démarches d’Elouis valurent
au musée la superbe tête de Mendiant de Jordaens
qui est si bien dans les tons du grand peintre,
une des plus belles toiles du Musée. On peut aussi admirer
quelques-unes des meilleures œuvres de Snyders, de ces trophées de
gibiers, oies, chevreuils, lièvres, faisans, où il excelle; deux bonnes
p. 96
toiles de Van der Meulen, esquisses très soignées, dit M. Engerand, des
modèles exécutés par les manufactures des Gobelins. La peinture flamande
et la peinture hollandaise ont particulièrement souffert du déplorable
incendie de 1905 qui leur a fait perdre d’un seul coup:
la Fumeuse attribuée à David Téniers,
un Paysage de Salomon Ruysdaël,
le Portrait de Médecin de Salomon Koning,
une Scène d’intérieur de Richard
Brackenburgh.
Philippe de Champaigne est la transition toute naturelle pour passer
de l’école flamande à l’école
française. S’il ne compte pas
ici des œuvres aussi
nombreuses qu’à Lille ou à
Bruxelles, trois belles toiles et
non des moindres y célèbrent
son nom. C’est d’abord le
vœu de Louis XIII provenant
de Notre-Dame de Paris
et qui au point de vue historique
a bien son intérêt pour
des Normands restés si longtemps
attachés à cette procession
du 15 août dite du
vœu de Louis XIII. La figure
du roi est un des beaux
portraits de ce maître. Plus
froids paraîtront l’Annonciation
et la Samaritaine,
bons exemples des toiles de sainteté du plus grand peintre qu’ait produit
la Renaissance catholique du XVIIe siècle.
Quittons le peintre mystique et ses bleus si caractéristiques et allons
contempler les Français. M. de Chennevières se refuse à attribuer à
Lebrun le Daniel dans la fosse aux Lions et l’esquisse du Jugement
dernier. Quant au Baptême de Jésus-Christ, il a bien été commandé
au célèbre peintre du roi vers 1670 par les marguilliers de Saint-Jean;
mais un inventaire de cette église 1707 nous apprend que ce n’est
qu’une copie retouchée par lui de l’original qui figurait à Saint-Jean
d’Amiens. Le Salomon marchant devant l’Arche qu’il fait transporter
au Temple n’est point d’Eustache Lesueur, mais d’un Blaise-Nicolas
Lesueur qui remporta avec ce tableau un second Prix de peinture au
Photo Neurdein.
Snyders. — Trophée de gibiers.
p. 97
concours de 1745 pour les prix de Rome; une superbe chasse au sanglier
de Oudry, plus exactement Une laie et ses marcassins surpris par une
meute est signée et datée. L’école française est surtout remarquable par
les portraits. Il y a là de Rigaud des œuvres de premier ordre; un
tableau représentant un officier général avec son bâton de commandement
qu’on a pris longtemps pour un portrait du maréchal de Villerov.
Le bâton de commandement du tableau de Caen ne porte pas les
Photo Neurdein.
Philippe de Champaigne. — Jésus et la Samaritaine.
fleurs de lys, ce n’est donc pas le portrait d’un maréchal de France.
M. Gaétan Guillot a comparé ce portrait à ceux d’Antoine Ier Grimaldi
dont la fille épousa un Goyon Matignon, seigneur de Torigni, et au
portrait de Versailles qui représente le comte de Toulouse. Rigaud a sans
doute peint d’abord celui-ci, puis a transporté dans les trois autres toiles
fonds, accessoires et pose. Si belle que soit cette œuvre, son éclat sera
toujours effacé par celui que dégage le portrait d’un personnage beaucoup
plus modeste, Marie Cadenne, femme du sculpteur Desjardins. Ici, le
peintre a déployé toutes les ressources de sa palette. On n’est pas
seulement séduit par une physionomie intelligente, plus expressive
que belle, mais par une science consommée de la draperie et des couleurs.
p. 98
S’il y a jamais eu en pointure une école normande, c’est celle des
peintres de portraits du XVIIIe siècle. Tournières (1669-1752) ne fait pas
mauvaise figure auprès de Rigaud. Un portrait en buste d’une effrayante
vérité représente le chancelier Pontchartrain; un portrait du graveur
Audran, jolie bouche aux lèvres minces, nous montre une de ces belles
Photo Neurdein.
Rigaud. — Un officier général.
têtes d’homme dont la moustache et la barbe ne cachaient point l’expression
et que ne déparait point la perruque. Voici maintenant tout une
famille de peintres, les Jouvenet et les Restout: de François Jouvenet
un portrait du Romain, moine dominicain et architecte célèbre; et de Jean
Jouvenet lui-même Apollon et Thètys; d’Eustache Restout une copie
d’après le Poussin du Repas chez Simon le Pharisien. Un autre peintre
caennais, Blin de Fontenay, a excellé dans les fleurs, comme en
témoignent plusieurs tableaux du Musée; mais il était fort capable
de peindre un portrait et c’est ce qui permet de lui attribuer
la Jeune femme encadrée
p. 99
dans une guirlande de fleurs. Ce tableau est signé de Fontenay. On ne
sait trop pourquoi on a voulu lui enlever le portrait de femme pour
l’attribuer à Coypel et voir là la maîtresse du Régent, Mme de Parabère.
Un peintre caennais, M. Ravenel, croit que ce portrait pourrait bien
être celui de Mme de Fontenay elle-même, fille d’un autre peintre de
fleurs, Monnoyer. De Robert Lefèvre, peintre bayeusain du XIXe siècle,
le Musée possède les Trois Grâces, des portraits, un Christ qui serait
mieux à sa place dans une église.
L’école française du
XIXe siècle nous offre aussi
de très jolies œuvres.
Barbey d’Aurevilly a
célébré avec enthousiasme
Achille jurant de venger
la mort de Patrocle, une
des plus belles toiles de
Gérard, offerte par son
neveu, le baron Gérard.
Notons le joli Marché
du XVIIIe siècle de Ph.
Rousseau, une Vache au
pâturage de Brascassat,
un taureau, esquisse du
bon peintre des vaches
normandes, Voisard Margerie.
Les paysages de la
province ont inspiré de
belles toiles de Motelay,
un clos, les bords de l’Orne; Rame et ses moutons sont devenus
populaires. Enfin, un don de Mme Tillaux, femme du fameux médecin, une
des gloires du Lycée, a récemment enrichi le Musée d’un beau portrait de
Bonnat, œuvre magistrale de ce maître, qui attire déjà vers le Musée de
nouveaux visiteurs.
Il faut faire un sort à des toiles qui n’ont pas une grande valeur
artistique, mais qui ont eu le mérite d’être très regardées:
le Guillaume le Conquérant et la Bataille d’Hastings de Debon.
Ces compositions historiques du genre romantique,
sans aucune valeur documentaire et sans grande valeur picturale,
sont des pages de notre histoire provinciale,
Photo Neurdein.
Blin de Fontenay. — Fleurs et jeune femme.
p. 100
de notre histoire nationale et surtout de l’histoire nationale
d’Angleterre. Entre un pèlerinage au tombeau de Guillaume ou au tombeau
de Mathilde, une excursion à l’église de Dives. les Anglais viennent
contempler la Bataille d’Hastings. Le Guillaume le Conquérant a été
transporté dans l’escalier de l’Hôtel de Ville et la Bataille d’Hastings,
victime de l’incendie de 1905, pourrait être restaurée d’après une copie
de l’excellent peintre caennais, Tesnière. Celui-ci peut être admiré dans
les deux genres qu’il a cultivés:
une reproduction des
sites pittoresques du vieux
Caen, l’Abreuvoir des
petits murs, et dans ses
études marines: Les rochers
de Lion. On trouvera encore
quelques coins normands,
un Boucher et un
Vigée-Lebrun récemment
authentiqués dans la salle
consacrée à la collection
Montaran.
La collection donnée par
M. Mancel, ouverte le mardi
et le dimanche, a son autonomie;
elle figure dans une
salle spéciale à côté du
Musée. Lorsqu’elle se trouvait
encore chez son possesseur,
elle avait provoqué l’admiration
enthousiaste, d’ailleurs
légitime, de Barbey d’Aurevilly. Il n’avait pas assez de louanges
pour la Vierge attribuée à Van Eyck, qu’il trouvait plus intéressant de
donner à Memling dont il rappelait la romanesque et d’ailleurs inexacte
légende, pour un portrait d’évêque par le Guide et pour l’esquisse du
Martyre de saint Sébastien par Van Dyck. La collection compte des
estampes par milliers, des livres d art, des manuscrits du plus haut intérêt.
Jamais don plus royal n’a été fait à une cité.
Le colonel Langlois a légué, lui aussi, à la Ville, une importante
collection qui a son local distinct au rez-de-chaussée du Pavillon des
sociétés savantes.
Rousseau. — Un marche au XVIIIe siècle.
Photo Neurdein.
p. 101
La sculpture du moyen âge, on ira l’admirer rue de Caumont, au
Musée des Antiquaires, situé dans l’ancien collège de l’Université, le
collège du Mont qui a été de 1609 à 1762 le collège des Jésuites. Il a
recueilli le portail de l’Hôtel-Dieu, quelques façades de maisons du
XVIe siècle. Dans l’intérieur nous pouvons contempler, posé sur le sol, le
Photo Neurdein.
Musée des Antiquaires. — Cheminée du XVIe siècle.
dessus de la porte d’une maison du Vaugueux, une niche qui contenait une
Cléopâtre, méconnaissable aujourd’hui, et au-dessus un petit temple rond.
Niche et petit temple rappellent tout à fait les lanternons de l’hôtel
d’Ecoville. La légende veut que nous ayons ici la maison d’Hector Sohier,
c’est bien plutôt celle des Le Prestre qui habitaient au Vaugueux. Dans
la même salle, une magnifique cheminée provient d’une maison de la rue
Saint-Jean; des cariatides l’encadrent; des cadres successifs, trop
compliqués, trop chargés, entourent un bas-relief. Un cavalier d’un beau
p. 102
mouvement perce de sa lance le dragon; dans le lointain on aperçoit les
tours d’une ville; une jeune fille s’avance sur un rocher. Il y a de l’allure
dans le cheval, de la perspective dans l’ensemble de cette composition.
Saint-Georges est un des sujets familiers de la Renaissance. A Florence,
Photo Neurdein.
Lucarne du Musée des Antiquaires.
Donatello le traite avec l’aisance gracieuse du génie et Michel Colombe,
non sans quelque lourdeur, le représente au château de Gaillon.
Aux belles pièces que nous venons de signaler, il faut ajouter la
célèbre coupe dite de Guillaume le Conquérant qui est en réalité
un travail italien du XVe siècle. L’histoire de Caen est encore
représentée aux Antiquaires par une toile qui provient du Musée.
C’est un souvenir de la soumission de la ville à Louis XIII en 1620:
un joli fond nous montre
p. 103
la ville de Caen, telle qu’elle se présentait alors, un peu romantisée
peut-être. Le jeune roi porte la robe aux fleurs de lys. A droite, se tiennent
le prince de Condé, Gaston d’Orléans, frère du Roy, le duc de Luynes, le
comte de la Rochefoucauld, grand aumônier de France, archevêque de
Paris, le maréchal de Praslin; à gauche, les députés de la ville de Caen
et à leur tête le lieutenant général du bailli, le fils du poète Vauquelin
de la Fresnaye, Blondel d’Ungy, Malherbe de Bouillon, procureur du roi,
un des parents du poète, le recteur de l’Université, reconnaissable aux
massiers qui le précèdent. Notons encore, dans la collection des sceaux,
le sceau de l’Université avec la Vierge et de jolis échantillons d’un art
industriel local, celui de la dentelle.
Voilà pour Caen, mais que d’autres belles choses normandes renferme
le musée: l’époque gauloise est représentée par les bracelets du
cimetière de Mondeville; l’époque gallo-romaine, par des débris des
monuments de Vieux et du temple de Bayeux; l’époque mérovingienne par le
merveilleux écrin qui renferme les bijoux d’Airan; la sculpture gothique
par des pierres tumulaires, des statuettes, une belle pierre peinte, si
curieuse, si naïve, le rétable de Corfontain.
Le musée ne s’est pas borné à l’archéologie normande, il a reçu de
M. Lottin de Laval des inscriptions et des bas-reliefs relevés à Babylone
et à Persépolis.
Ajoutons que le vieux Saint-Etienne est, lui aussi, une sorte de
Musée, puisqu’il renferme quantité de débris intéressants de la sculpture
des églises de Caen; là encore on formule le vœu que toutes ces choses
soient classées et étiquetées au rez-de-chaussée d’un musée qui
renfermerait toutes les collections caennaises et mettrait
définitivement à l’abri et en valeur tant de trésors qui contribuent,
avec ses monuments, à faire de Caen une ville d’art.
Photo Neurdein.
Vue générale de Bayeux.
BAYEUX
CHAPITRE PREMIER
ASPECT GÉNÉRAL
Coup d’œil sur son histoire et ses monuments.
Bayeux, pas plus que Caen, ne se présente dans un site imposant: la
ville est jetée un peu au hasard, semble-t-il, au milieu de grandes plaines
que dominent de toutes parts les tours de sa cathédrale. On serait
embarrassé d’indiquer un point de vue qui donne un aspect d’ensemble.
Le plus pittoresque est peut-être celui qu’offre sur les rives de l’Aure
la perspective de la cathédrale encadrée par les arches du viaduc
du chemin de fer.
La cité des Bajocasses n’a sur Caen qu’un avantage, celui d’une
incontestable antiquité. Elle apparaît dans l’histoire dix siècles
plus tôt, et encore reléguons-nous dans le domaine des hypothèses
amusantes la fondation de la ville en l’an 2200 avant Jésus-Christ
par Samothès, roi des
p. 105
Gaëls. D’aucuns, plus précis et plus singuliers, placent cet événement
en l’an 1993 avant l’ère chrétienne. A les en croire, la cité aurait pour
père Belus, roi de Babylone, dont elle porterait encore le nom:
Bellocassium, Bajocassium, Bajoca, Bajias, Bayex, Bayeux. Ne retenons de
Photo Neurdein.
Les bords de l’Aure.
l’histoire si intéressante de cette ville, qui mériterait d’être traitée par
un véritable savant, que ce qui est criblé au tamis d’une saine critique
et ce qui est nécessaire pour comprendre ses monuments, leur apparition
ou disparition successive sur le sol de la vallée de l’Aure.
Bayeux, capitale d’un peuple gaulois, les Bodiocasses, a eu dès cette
époque une certaine importance, sans qu’il soit possible d’affirmer,
d’après deux vers d’Ausone, qu’elle ait été déjà une ville religieuse,
un séminaire
p. 106
de Druides. L’une des villes notoires de la Gaule, puisqu’on y frappait
monnaie, elle devint sous la domination romaine: Augustodurum. Elle
figure sur les itinéraires, sur la table de Peutinger, carte des routes et
des postes de l’empire. Ce fut une vraie cité, avec son temple,
ses thermes, ses aqueducs et peut-être aussi son théâtre. L’érudition
du XVIIIe siècle avait placé Augustodurum tantôt à Torigny, tantôt à
Vieux, tantôt sur la Vire, près de Saint-Fromond. La démolition de
l’ancien château entre 1796 et 1803, la découverte qu’on y fit de bornes
milliaires permirent l’identification précise.
Augustodurum se révélait comme une ville fortifiée
(la seconde partie de son nom d’origine gauloise a ce sens),
et comme une station de poste au croisement de plusieurs routes
romaines; l’une venait du Maine et de la vallée de la Loire par Vieux,
(Aregenuæ); une autre, de Lisieux, Noviomagus, elles se continuaient par
une route qui allait franchir les Veys et mettait Bayeux en relation avec
le Cotentin. Ce fut plus tard une ville de garnison, lorsqu’à la fin de
l’empire, il fallut organiser la défense des frontières; au IVe siècle,
elle fut la résidence d’un corps d’auxiliaires suèves et bataves,
c’est alors sans doute que son enceinte fut constituée.