Le XIXe siècle a été un siècle de sculpture et de statuaire. En 1828, sous

la Restauration, on éleva sur la place du Lycée un monument au duc de

Berry; dépouillé de ses bas-reliefs en 1830, il n’apparaît plus que comme

un monolithe ridicule. La cour d’honneur de l’Hôtel de Ville a reçu deux

jolis groupes en bronze: les Dénicheurs de M. Lechesne que Théophile

Gautier appréciait en termes élogieux, mais quelques peu énigmatiques

lorsqu’il disait « qu’ils forment les deux chants d’une idylle » .

L’autre groupe d’Arthur Leduc, intitulé Centaure et Bacchante est d’une belle allure.

Photo Neurdein.

Le monument aux mobiles du Calvados.

Le Jardin des Plantes renfermait, avec la pierre tombale de

Desmoueux, l’un de ses fondateurs, une statue de Malherbe représenté en

Apollon, la lyre à la main, oeuvre qu’un sculpteur caennais avait composée

pour Segrais. Toutes deux sont fort endommagées par les intempéries qui

ont détruit une autre œuvre remarquable de Lechesne, l’Amour

vainqueur de la férocité.

Que dire de la statuomanie qui a sévi ici, comme partout ailleurs?

L’esprit très normand, très provincial des Caennais nous a préservés des

monuments à Thiers, à Gambetta, à Carnot, que chaque citoyen peut

admirer, mais autrement qu’en bronze: il nous a valu un Laplace et

un Malherbe qui s’ennuient devant l’Université, un Elie de Beaumont

p.90

qui n’égaie pas la place du Marché, enfin et surtout, un Demolombe

émergeant de sa chaire. Ce groupe du XXe siècle a remplacé dans le

Jardin public la plus jolie des statues de Caen, celle d’Auber, un marbre

dû à l’initiative de la Société des Beaux-Arts

et au ciseau de Delaplanche; transportée récemment

dans le foyer du théâtre, elle y est mieux à sa

place. La guerre de 1870, ici comme en beaucoup d’autres cités, a

inspiré le Monument aux mobiles du Calvados qui n’est pas sans

mérite et dont les bas-reliefs retracent les campagnes du régiment à

l’armée de la Loire. Il se dresse sur les bords de l’Orne, en face

des casernes, dans un joli site.

L’Hôtel de Ville qui du Châtelet-Saint-Pierre avait émigré à l’hôtel

d’Ecoville s’est installé pendant la Révolution dans les bâtiments des

Eudistes. Dans l’église on a trouvé place pour une salle de spectacle,

décorée avec goût en 1858, pour la bibliothèque et pour le musée.

Au XIXe siècle, en effet, Caen achève de devenir une ville d’art par la

création de ses musées. Le musée de peinture a été l’un des quinze

musées constitués le 14 fructidor an VIII pour recevoir le trop-plein des

collections du Louvre et de Versailles démesurément accrues par les

confiscations de la Révolution et les dépouilles des pays conquis. Comme

l’a dit justement M. Engerand: « C’était son renom de ville universitaire

et de capitale intellectuelle de la Normandie qui motivait cette faveur

gouvernementale et désignait Caen comme l’un des principaux centres

artistiques de France. » On réserva aux collections l’aile gauche du

séminaire des Eudistes parallèle à l’église.

Le Musée n’a point changé de place depuis ce temps;

il s’est d’ailleurs installé très lentement par le fait de la

négligence des administrations préfectorale et municipale d’alors. Le musée

de Caen, comme beaucoup d’autres, eut à subir des réclamations des alliés,

pendant l’occupation étrangère de 1815; mais l’habileté et le courage

d’Elouis, le conservateur, secondé par la diplomatie du maire de Caen,

M. de Vendœuvre, avaient réussi à limiter à peu de chose les pertes

réelles. On conserva le Sposalizio du Pérugin réclamé par la ville de

Pérouse. A cette époque commencent les envois de l’Etat, notamment une

partie de la collection Campana et les dons particuliers: don de la

collection de M. Lefrançois, de la collection Montaran, quelque peu

surfaite, de M. Pierre-Aimé Lair; enfin, le don « vraiment royal » de

M. Mancel, ancien libraire.

La déplorable installation matérielle du musée dans un

local qui n’est rien moins que propre à cet usage, qui est petit et sombre,

n’encourage pas les donations, empêche les acquisitions et paralyse les

p. 91

louables efforts du conservateur, M. Ménégoz. Mais tel qu’il est il fait

une bonne figure parmi nos grandes collections provinciales et présente

un très réel intérêt. Parcourons-le Éement en marquant les principales

Le Pérugin. — Le mariage de la Vierge.

toiles de chaque école et en nous arrêtant devant quelques tableaux

fameux soit pour les polémiques qu’ils ont soulevées,

soit pour leur valeur artistique.

Commençons par l’école italienne. « Le Mariage de la Vierge» par

Pietro Vanucci, le Pérugin. A tout seigneur tout honneur. Quand il n’y

aurait que ce tableau dans l’Hôtel de Ville de Caen, il constituerait à lui

p. 92

seul un musée. De tels tableaux absorbent tout l’éclat d’une collection

et écrasent de leur voisinage d’excellentes œuvres, même des plus

excellents maîtres », disait en 1851, un connaisseur des plus délicats

et des plus compétents, M. de Chennevières-Pointel.

Je ne sais si l’on ne trouverait pas aujourd’hui qu’il y a dans cet

enthousiasme quelque exagération, surtout en ce qui concerne

cette supériorité écrasante sur toutes

Photo Neurdein.

Le Pérugin. — Saint-Jérôme.

les autres toiles du musée que lui attribue le critique. Simplicité

classique du cadre, groupement aisé et naturel des personnages,

attitude hiératique, presque encore primitive de la Vierge,

de saint Joseph, du prêtre,

voilà ce que nous voyons à louer dans le Sposalizio.

Si Barbey d’Aurevilly a pu écrire que « le Sposalizio est une chose

de premier ordre en art chrétien et qui nous montre combien

Raphaël est grand puisqu’il a

pu planer sur cela et refaire ce tableau superbe »,

d’autres, des Caennais surtout, préféreront le Sposalizio du maître

à celui du disciple et lui

trouveront des attitudes plus simples et plus naturelles.

Mais qui ne sait

p. 93

aujourd’hui qu’un audacieux critique a entrepris de souffler sur ces

enthousiasmes? il mit en cause l’attribution du Sposalizio au Pérugin, essaya

de détruire la légende de Raphaël copiant le tableau du Maître et

prétendit enfin que la toile du Musée de Caen était l’œuvre d’un autre élève

du Pérugin, le Spagna: loin d’avoir été l’inspiratrice du tableau du

Photo Neurdein.

Le Tintoret. — La Descente de Croix.

Sanzio, elle n’en aurait été au contraire qu’une copie maladroite. Ce n’est

pas le lieu de discuter ici cette thèse, la compétence nous ferait défaut.

L’œuvre paraît bien de la manière du maître. Peut-être les inscriptions

trouvées par M. Ménégoz sur les vêtements des personnages donneront-

elles la clef du problème? N’y a-t-il pas quelque ressemblance de type

entre le saint Joseph du Sposalizio et le Saint-Jérôme qui se trouve

en face?

Arrêtons-nous encore devant une superbe esquisse de la Cène et

devant la Descente de Croix, du Tintoret. M. de Chennevières en loue

p. 94

le coloris riche, intense et clair, il en trouve la composition dispersée

et romantique et n’a d’admiration que pour la Vierge évanouie qui en

compose, à son gré, le plus fort intérêt. Il jugeait toute la peinture

religieuse à ce critérium... le sentiment religieux, comme si ces Italiens

étaient des primitifs, des gens de foi simple et naïve. C’étaient de grands

artistes épris de belles formes, de mouvements justes. Delacroix, passant

à Caen, en avait fait une copie au pastel. Qui n’admirera, en effet,

les raccourcis superbes, la justesse des attitudes, la vigueur, la souplesse

des mouvements de ces corps pliant sous le fardeau qu’ils descendent?

David Téniers. — La Fumeuse.

Pendant que Delacroix copiait la Descente de Croix, son ami,

M. Villot, s’attaquait à la Tentation de saint Antoine de Véronèse.

Avec le Pérugin pour lequel il a une admiration respectueuse et où on

sent un peu la commande, Barbey n’a vu dans le Musée que la

Tentation de saint Antoine. elle le tenta visiblement et il lui a consacré

une de ses pages les plus chaudes.

La Judith de Véronèse, une des œuvres puissantes que possède le Musée

provient des collections du Roi et très probablement avait figuré

auparavant dans celle du malheureux Charles Ier. On attribue au Véronèse

les Israélites sortant d’Egypte qui forma jadis le dessus de porte du

cabinet de la duchesse de Chartres.

Notons encore l’Ecce homo de Tiepolo, le Coriolan du Guerchin et

p. 95

quelques toiles de l’école espagnole, un Couronnement d’épines, de

Ribeira: on y retrouve le génie sombre et tourmenté du maître. Un

Saint-Pierre d’un inconnu nous offre une tête singulièrement expressive

et pittoresque de vieux pécheur: bouche édentée, veines du cou saillantes

et regard plein d’extase.

L’école flamande, moins nombreuse que l’école italienne, est

représentée par quelques bonnes toiles: un superbe portrait de vieille femme

Rubens. — Melchissédec offrant le pain et le vin à Abraham.

de Frans Floris Franc Flore, admirable de réalisme, une Kermesse de

Brughel le Vieux, bon spécimen de la manière du maître, un

Saint-Sébastien de Denis Calvaert, qui provient de l’église Saint-Pierre.

Un Melchissédec offrant le pain et le vin à Abraham est quelquefois

désigné sous le titre: Distribution de pain à des soldats.

M. de Chennevières donne de bonnes raisons de penser que cette grande

composition est bien de Rubens. Les démarches d’Elouis valurent

au musée la superbe tête de Mendiant de Jordaens

qui est si bien dans les tons du grand peintre,

une des plus belles toiles du Musée. On peut aussi admirer

quelques-unes des meilleures œuvres de Snyders, de ces trophées de

gibiers, oies, chevreuils, lièvres, faisans, où il excelle; deux bonnes

p. 96

toiles de Van der Meulen, esquisses très soignées, dit M. Engerand, des

modèles exécutés par les manufactures des Gobelins. La peinture flamande

et la peinture hollandaise ont particulièrement souffert du déplorable

incendie de 1905 qui leur a fait perdre d’un seul coup:

la Fumeuse attribuée à David Téniers,

un Paysage de Salomon Ruysdaël,

le Portrait de Médecin de Salomon Koning,

une Scène d’intérieur de Richard

Brackenburgh.

Philippe de Champaigne est la transition toute naturelle pour passer

de l’école flamande à l’école

française. S’il ne compte pas

ici des œuvres aussi

nombreuses qu’à Lille ou à

Bruxelles, trois belles toiles et

non des moindres y célèbrent

son nom. C’est d’abord le

vœu de Louis XIII provenant

de Notre-Dame de Paris

et qui au point de vue historique

a bien son intérêt pour

des Normands restés si longtemps

attachés à cette procession

du 15 août dite du

vœu de Louis XIII. La figure

du roi est un des beaux

portraits de ce maître. Plus

froids paraîtront l’Annonciation

et la Samaritaine,

bons exemples des toiles de sainteté du plus grand peintre qu’ait produit

la Renaissance catholique du XVIIe siècle.

Quittons le peintre mystique et ses bleus si caractéristiques et allons

contempler les Français. M. de Chennevières se refuse à attribuer à

Lebrun le Daniel dans la fosse aux Lions et l’esquisse du Jugement

dernier. Quant au Baptême de Jésus-Christ, il a bien été commandé

au célèbre peintre du roi vers 1670 par les marguilliers de Saint-Jean;

mais un inventaire de cette église 1707 nous apprend que ce n’est

qu’une copie retouchée par lui de l’original qui figurait à Saint-Jean

d’Amiens. Le Salomon marchant devant l’Arche qu’il fait transporter

au Temple n’est point d’Eustache Lesueur, mais d’un Blaise-Nicolas

Lesueur qui remporta avec ce tableau un second Prix de peinture au

Photo Neurdein.

Snyders. — Trophée de gibiers.

p. 97

concours de 1745 pour les prix de Rome; une superbe chasse au sanglier

de Oudry, plus exactement Une laie et ses marcassins surpris par une

meute est signée et datée. L’école française est surtout remarquable par

les portraits. Il y a là de Rigaud des œuvres de premier ordre; un

tableau représentant un officier général avec son bâton de commandement

qu’on a pris longtemps pour un portrait du maréchal de Villerov.

Le bâton de commandement du tableau de Caen ne porte pas les

Photo Neurdein.

Philippe de Champaigne. — Jésus et la Samaritaine.

fleurs de lys, ce n’est donc pas le portrait d’un maréchal de France.

M. Gaétan Guillot a comparé ce portrait à ceux d’Antoine Ier Grimaldi

dont la fille épousa un Goyon Matignon, seigneur de Torigni, et au

portrait de Versailles qui représente le comte de Toulouse. Rigaud a sans

doute peint d’abord celui-ci, puis a transporté dans les trois autres toiles

fonds, accessoires et pose. Si belle que soit cette œuvre, son éclat sera

toujours effacé par celui que dégage le portrait d’un personnage beaucoup

plus modeste, Marie Cadenne, femme du sculpteur Desjardins. Ici, le

peintre a déployé toutes les ressources de sa palette. On n’est pas

seulement séduit par une physionomie intelligente, plus expressive

que belle, mais par une science consommée de la draperie et des couleurs.

p. 98

S’il y a jamais eu en pointure une école normande, c’est celle des

peintres de portraits du XVIIIe siècle. Tournières (1669-1752) ne fait pas

mauvaise figure auprès de Rigaud. Un portrait en buste d’une effrayante

vérité représente le chancelier Pontchartrain; un portrait du graveur

Audran, jolie bouche aux lèvres minces, nous montre une de ces belles

Photo Neurdein.

Rigaud. — Un officier général.

têtes d’homme dont la moustache et la barbe ne cachaient point l’expression

et que ne déparait point la perruque. Voici maintenant tout une

famille de peintres, les Jouvenet et les Restout: de François Jouvenet

un portrait du Romain, moine dominicain et architecte célèbre; et de Jean

Jouvenet lui-même Apollon et Thètys; d’Eustache Restout une copie

d’après le Poussin du Repas chez Simon le Pharisien. Un autre peintre

caennais, Blin de Fontenay, a excellé dans les fleurs, comme en

témoignent plusieurs tableaux du Musée; mais il était fort capable

de peindre un portrait et c’est ce qui permet de lui attribuer

la Jeune femme encadrée

p. 99

dans une guirlande de fleurs. Ce tableau est signé de Fontenay. On ne

sait trop pourquoi on a voulu lui enlever le portrait de femme pour

l’attribuer à Coypel et voir là la maîtresse du Régent, Mme de Parabère.

Un peintre caennais, M. Ravenel, croit que ce portrait pourrait bien

être celui de Mme de Fontenay elle-même, fille d’un autre peintre de

fleurs, Monnoyer. De Robert Lefèvre, peintre bayeusain du XIXe siècle,

le Musée possède les Trois Grâces, des portraits, un Christ qui serait

mieux à sa place dans une église.

L’école française du

XIXe siècle nous offre aussi

de très jolies œuvres.

Barbey d’Aurevilly a

célébré avec enthousiasme

Achille jurant de venger

la mort de Patrocle, une

des plus belles toiles de

Gérard, offerte par son

neveu, le baron Gérard.

Notons le joli Marché

du XVIIIe siècle de Ph.

Rousseau, une Vache au

pâturage de Brascassat,

un taureau, esquisse du

bon peintre des vaches

normandes, Voisard Margerie.

Les paysages de la

province ont inspiré de

belles toiles de Motelay,

un clos, les bords de l’Orne; Rame et ses moutons sont devenus

populaires. Enfin, un don de Mme Tillaux, femme du fameux médecin, une

des gloires du Lycée, a récemment enrichi le Musée d’un beau portrait de

Bonnat, œuvre magistrale de ce maître, qui attire déjà vers le Musée de

nouveaux visiteurs.

Il faut faire un sort à des toiles qui n’ont pas une grande valeur

artistique, mais qui ont eu le mérite d’être très regardées:

le Guillaume le Conquérant et la Bataille d’Hastings de Debon.

Ces compositions historiques du genre romantique,

sans aucune valeur documentaire et sans grande valeur picturale,

sont des pages de notre histoire provinciale,

Photo Neurdein.

Blin de Fontenay. — Fleurs et jeune femme.

p. 100

de notre histoire nationale et surtout de l’histoire nationale

d’Angleterre. Entre un pèlerinage au tombeau de Guillaume ou au tombeau

de Mathilde, une excursion à l’église de Dives. les Anglais viennent

contempler la Bataille d’Hastings. Le Guillaume le Conquérant a été

transporté dans l’escalier de l’Hôtel de Ville et la Bataille d’Hastings,

victime de l’incendie de 1905, pourrait être restaurée d’après une copie

de l’excellent peintre caennais, Tesnière. Celui-ci peut être admiré dans

les deux genres qu’il a cultivés:

une reproduction des

sites pittoresques du vieux

Caen, l’Abreuvoir des

petits murs, et dans ses

études marines: Les rochers

de Lion. On trouvera encore

quelques coins normands,

un Boucher et un

Vigée-Lebrun récemment

authentiqués dans la salle

consacrée à la collection

Montaran.

La collection donnée par

M. Mancel, ouverte le mardi

et le dimanche, a son autonomie;

elle figure dans une

salle spéciale à côté du

Musée. Lorsqu’elle se trouvait

encore chez son possesseur,

elle avait provoqué l’admiration

enthousiaste, d’ailleurs

légitime, de Barbey d’Aurevilly. Il n’avait pas assez de louanges

pour la Vierge attribuée à Van Eyck, qu’il trouvait plus intéressant de

donner à Memling dont il rappelait la romanesque et d’ailleurs inexacte

légende, pour un portrait d’évêque par le Guide et pour l’esquisse du

Martyre de saint Sébastien par Van Dyck. La collection compte des

estampes par milliers, des livres d art, des manuscrits du plus haut intérêt.

Jamais don plus royal n’a été fait à une cité.

Le colonel Langlois a légué, lui aussi, à la Ville, une importante

collection qui a son local distinct au rez-de-chaussée du Pavillon des

sociétés savantes.

Rousseau. — Un marche au XVIIIe siècle.

Photo Neurdein.

p. 101

La sculpture du moyen âge, on ira l’admirer rue de Caumont, au

Musée des Antiquaires, situé dans l’ancien collège de l’Université, le

collège du Mont qui a été de 1609 à 1762 le collège des Jésuites. Il a

recueilli le portail de l’Hôtel-Dieu, quelques façades de maisons du

XVIe siècle. Dans l’intérieur nous pouvons contempler, posé sur le sol, le

Photo Neurdein.

Musée des Antiquaires. — Cheminée du XVIe siècle.

dessus de la porte d’une maison du Vaugueux, une niche qui contenait une

Cléopâtre, méconnaissable aujourd’hui, et au-dessus un petit temple rond.

Niche et petit temple rappellent tout à fait les lanternons de l’hôtel

d’Ecoville. La légende veut que nous ayons ici la maison d’Hector Sohier,

c’est bien plutôt celle des Le Prestre qui habitaient au Vaugueux. Dans

la même salle, une magnifique cheminée provient d’une maison de la rue

Saint-Jean; des cariatides l’encadrent; des cadres successifs, trop

compliqués, trop chargés, entourent un bas-relief. Un cavalier d’un beau

p. 102

mouvement perce de sa lance le dragon; dans le lointain on aperçoit les

tours d’une ville; une jeune fille s’avance sur un rocher. Il y a de l’allure

dans le cheval, de la perspective dans l’ensemble de cette composition.

Saint-Georges est un des sujets familiers de la Renaissance. A Florence,

Photo Neurdein.

Lucarne du Musée des Antiquaires.

Donatello le traite avec l’aisance gracieuse du génie et Michel Colombe,

non sans quelque lourdeur, le représente au château de Gaillon.

Aux belles pièces que nous venons de signaler, il faut ajouter la

célèbre coupe dite de Guillaume le Conquérant qui est en réalité

un travail italien du XVe siècle. L’histoire de Caen est encore

représentée aux Antiquaires par une toile qui provient du Musée.

C’est un souvenir de la soumission de la ville à Louis XIII en 1620:

un joli fond nous montre

p. 103

la ville de Caen, telle qu’elle se présentait alors, un peu romantisée

peut-être. Le jeune roi porte la robe aux fleurs de lys. A droite, se tiennent

le prince de Condé, Gaston d’Orléans, frère du Roy, le duc de Luynes, le

comte de la Rochefoucauld, grand aumônier de France, archevêque de

Paris, le maréchal de Praslin; à gauche, les députés de la ville de Caen

et à leur tête le lieutenant général du bailli, le fils du poète Vauquelin

de la Fresnaye, Blondel d’Ungy, Malherbe de Bouillon, procureur du roi,

un des parents du poète, le recteur de l’Université, reconnaissable aux

massiers qui le précèdent. Notons encore, dans la collection des sceaux,

le sceau de l’Université avec la Vierge et de jolis échantillons d’un art

industriel local, celui de la dentelle.

Voilà pour Caen, mais que d’autres belles choses normandes renferme

le musée: l’époque gauloise est représentée par les bracelets du

cimetière de Mondeville; l’époque gallo-romaine, par des débris des

monuments de Vieux et du temple de Bayeux; l’époque mérovingienne par le

merveilleux écrin qui renferme les bijoux d’Airan; la sculpture gothique

par des pierres tumulaires, des statuettes, une belle pierre peinte, si

curieuse, si naïve, le rétable de Corfontain.

Le musée ne s’est pas borné à l’archéologie normande, il a reçu de

M. Lottin de Laval des inscriptions et des bas-reliefs relevés à Babylone

et à Persépolis.

Ajoutons que le vieux Saint-Etienne est, lui aussi, une sorte de

Musée, puisqu’il renferme quantité de débris intéressants de la sculpture

des églises de Caen; là encore on formule le vœu que toutes ces choses

soient classées et étiquetées au rez-de-chaussée d’un musée qui

renfermerait toutes les collections caennaises et mettrait

définitivement à l’abri et en valeur tant de trésors qui contribuent,

avec ses monuments, à faire de Caen une ville d’art.

Photo Neurdein.

Vue générale de Bayeux.

BAYEUX

CHAPITRE PREMIER

ASPECT GÉNÉRAL

Coup d’œil sur son histoire et ses monuments.

Bayeux, pas plus que Caen, ne se présente dans un site imposant: la

ville est jetée un peu au hasard, semble-t-il, au milieu de grandes plaines

que dominent de toutes parts les tours de sa cathédrale. On serait

embarrassé d’indiquer un point de vue qui donne un aspect d’ensemble.

Le plus pittoresque est peut-être celui qu’offre sur les rives de l’Aure

la perspective de la cathédrale encadrée par les arches du viaduc

du chemin de fer.

La cité des Bajocasses n’a sur Caen qu’un avantage, celui d’une

incontestable antiquité. Elle apparaît dans l’histoire dix siècles

plus tôt, et encore reléguons-nous dans le domaine des hypothèses

amusantes la fondation de la ville en l’an 2200 avant Jésus-Christ

par Samothès, roi des

p. 105

Gaëls. D’aucuns, plus précis et plus singuliers, placent cet événement

en l’an 1993 avant l’ère chrétienne. A les en croire, la cité aurait pour

père Belus, roi de Babylone, dont elle porterait encore le nom:

Bellocassium, Bajocassium, Bajoca, Bajias, Bayex, Bayeux. Ne retenons de

Photo Neurdein.

Les bords de l’Aure.

l’histoire si intéressante de cette ville, qui mériterait d’être traitée par

un véritable savant, que ce qui est criblé au tamis d’une saine critique

et ce qui est nécessaire pour comprendre ses monuments, leur apparition

ou disparition successive sur le sol de la vallée de l’Aure.

Bayeux, capitale d’un peuple gaulois, les Bodiocasses, a eu dès cette

époque une certaine importance, sans qu’il soit possible d’affirmer,

d’après deux vers d’Ausone, qu’elle ait été déjà une ville religieuse,

un séminaire

p. 106

de Druides. L’une des villes notoires de la Gaule, puisqu’on y frappait

monnaie, elle devint sous la domination romaine: Augustodurum. Elle

figure sur les itinéraires, sur la table de Peutinger, carte des routes et

des postes de l’empire. Ce fut une vraie cité, avec son temple,

ses thermes, ses aqueducs et peut-être aussi son théâtre. L’érudition

du XVIIIe siècle avait placé Augustodurum tantôt à Torigny, tantôt à

Vieux, tantôt sur la Vire, près de Saint-Fromond. La démolition de

l’ancien château entre 1796 et 1803, la découverte qu’on y fit de bornes

milliaires permirent l’identification précise.

Augustodurum se révélait comme une ville fortifiée

(la seconde partie de son nom d’origine gauloise a ce sens),

et comme une station de poste au croisement de plusieurs routes

romaines; l’une venait du Maine et de la vallée de la Loire par Vieux,

(Aregenuæ); une autre, de Lisieux, Noviomagus, elles se continuaient par

une route qui allait franchir les Veys et mettait Bayeux en relation avec

le Cotentin. Ce fut plus tard une ville de garnison, lorsqu’à la fin de

l’empire, il fallut organiser la défense des frontières; au IVe siècle,

elle fut la résidence d’un corps d’auxiliaires suèves et bataves,

c’est alors sans doute que son enceinte fut constituée.

Caen et Bayeux · 第 6 / 9 段