place Royale où le Père Eudes élève la façade de son église est une place
nouvelle; ici tout un quartier neuf apparaît sur l’emplacement de ces
Photo Neurdein.
L’Orne en amont du barrage.
petits prez enfermés entre l’Odon et la Petite Orne qui avaient été au
XVIe siècle le lieu d’ébattement de la société caennaise. Alors on y venait
de la ville par les vieilles portes de Saint-Etienne, de la Boucherie, de
la porte Saint-Jacques. De Bras les dépeint tout blancs des linges étendus
par les dames et demoiselles de Caen et nous les montre aux beaux jours
comme le rendez-vous de la société polie, qui vient y faire de la musique.
La ville commence à prendre à cette date son aspect actuel; elle cesse
déjà d’être une ville forte; elle sort de son enceinte et déborde sur la
prairie qui séparait le grand bourg du quartier Saint-Jean; les échevins
ont permis d’y construire de manière à former une place rectangulaire
dont toutes les maisons devront être semblables, mais un riche bourgeois,
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M. Daumesnil ne tient pas compte des prescriptions de l’échevinat et
surélève sa maison de deux étages pour donner un beau type de
construction bourgeoise du siècle de Louis XIV place de la République,
n° 23. Des rues nouvelles se sont alors ouvertes dans le même quartier:
rue Hamon, rue du Moulin. Dans le quartier Saint-Jean, la même
transformation s’opère: on perce alors la rue de Bernières et on commence
à abattre de ce côté jusqu’au châtelet Saint-Pierre la ceinture de murailles
qui enclôt l’île.
La place Royale bâtie en 1685 voit s’élever la statue de Louis XIV,
du sculpteur caennais Jean Postel, et reçoit ses plantations de tilleuls
malheureusement disparues aujourd’hui.
D’ailleurs, Caen va commencer à substituer à sa ceinture de murailles
une ceinture de verdure. Les petits prés construits, il fallut trouver aux
habitants un autre lieu de promenades, de plaisirs, un autre centre pour
leurs ébats, un de ces endroits chers aux villes d’autrefois où les bourgeois
aimaient à se récréer. Les « petits prez » sont remplacés par les cours.
Caen avait sa place Royale, il eut son Cours-la-Reine. On le traça en
1676 depuis le pont d’Amour jusqu’à l’Orne, parallèlement au canal
Robert; en 1691, on planta, le long de l’Orne, en remontant jusqu’à
Montaigu, une magnifique double rangée d’ormes qu’admira Mme de
Sévigné; sur l’un des côtés du cours les ormes existent encore, mais sur
l’autre, on les a malheureusement remplacés par des platanes. Le cours
circulaire qui rejoint le Cours-la-Reine à la place de la Préfecture
forme avec les deux autres l’encadrement de la prairie qui s’étend
jusqu’à Louvigny au pied des hauteurs de Venoix, des massifs
ombreux formant le fond de ce tableau naturel.
Non seulement il y a là, pour cette ville qui est
le centre d’un pays d’élevage, un champ de courses idéal dont l’aspect
vaut celui de Longchamps, mais encore c’est un des plus jolis passages
que ville de France puisse s’enorgueillir d’avoir à ses portes. Ces cours
ont vu passer les mélancolies de Barbey d’Aurevilly. Dans le Memorandum
il a célébré ce qu’il appelle le Camp du drap vert, la gloire
et la beauté du Cours de la Reine qu’il compare avec exagération à la
baie de Naples ou à la vue du Bosphore: « Ah! s’écrie-t-il, si Byron
avait vécu ici comme Brummell, cette promenade sublime aurait son
rang dans les admirations officielles du monde et de l’Europe! Cela est
vraiment digne des vers de don Juan ou du Child Harold. »
C’est là que se tiennent les foires annuelles: l’une, la foire Saint-Michel
ou foire aux oignons est fort ancienne; l’autre, la foire du printemps, après
bien des transformations, a été définitivement établie par Henri IV et
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c’était il y a trente ans encore une des attractions de Caen. On y voyait
toutes les variétés du costume des campagnes normandes, si pittoresque
et souvent si bien porté par les femmes de ce pays, mais où sont les
neiges d’antan? Il ne reste plus que le bonnet de Bayeux, sévère et mesquin.
Au moment où Caen
achevait de prendre sa
forme moderne, le fanatisme
religieux du roi
qu’elle a tant célébré
lui porta de nouveau un
coup sensible. L’intendant
Foucault fut ici
l’exécuteur de la pensée
de Louis XIV; il fit
au protestantisme une
guerre acharnée. On ne
se contenta plus de l’œuvre
peu florissante de
ces Nouvelles Catholiques
qui au quartier
Saint-Jean avaient ouvert
un couvent pour les
nouvelles converties, on
procéda aux enlèvements,
aux confiscations, à l’interdiction
rigoureuse du culte.
L’émigration qui suivit
la Révocation de l’édit
de Nantes atteignit Caen
dans ses œuvres vives.
« 4.000 protestants vivaient ici, tout entiers livrés à de pieux exercices,
à de vastes opérations commerciales, à des industries qui faisaient vivre
au loin le peuple et prospérer le pays. » Ils disparurent, victimes d’une
persécution qui ne s’arrêta point avec l’édit. Cependant, en 1691, Caen
est encore une ville animée. Le sieur du Fossé qui la visite cette année-là,
écrit « qu’elle a des rues si peuplées qu’on les prendrait pour des rues
de Paris ». Et c’est la seconde fois, à cinq cents ans d’intervalle, que
Photo Neurdein.
Le Lycée. — Le cloître.
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ce curieux et inattendu rapprochement est fait entre la capitale du royaume
et celle de la Basse-Normandie.
De 1694 à 1704, l’Université reconstruit les bâtiments incommodes et
« ruineux » que lui avait abandonnés au XVe siècle Marie d’Orléans et qui
ont dû être de nouveau restaurés à la fin du XIXe siècle.
Au XVIIIe siècle, c’est encore à une congrégation, à celle des
Bénédictins de Saint-Maur, introduits en 1663 à l’Abbaye aux Hommes, que
l’on doit les travaux les plus importants, commencés en 1704 et qui
durèrent une partie du siècle. Les nouveaux possesseurs entreprennent
la réfection de tous les bâtiments abbatiaux sur les plans du
Père Guillaume de la Tremblaye.
Deux larges corps de bâtiments s’appuyent à la basilique
abbatiale; celui qui est au sud-est forme façade et domine toutes les
prairies, le cloître ou cour d’honneur garde encore le cachet monastique
dans le Lycée moderne. La salle capitulaire transformée, en chapelle
renferme plusieurs tableaux, l’un de Mignard, un autre d’un peintre
caennais Restout. On a laissé au réfectoire son ancien usage: avec ses
hauts lambris, ses dessus de porte, il a très grand air. On y trouve
encore des tableaux acquis par les Bénédictins; un Lépicié représente
une scène légendaire d’ailleurs de la vie de Guillaume le Conquérant:
le duc de Normandie fait brûler ses vaisseaux après son débarquement
en Angleterre. Deux toiles de Mignard ont été contestées, les Archives
de l’abbaye témoignent que les religieux croyaient posséder des œuvres
de ce peintre. Au milieu du pavillon central se trouve le grand escalier
d’une seule volée avec ses magnifiques balustrades en fer forgé et la
fameuse devise des bénédictins de Saint-Maur qui convient fort bien à
un lycée: Pax, Pax. Au rez-de-chaussée, le Parloir ou salle des actes
est une charmante salle du XVIIIe siècle avec de jolies portes et des
trumeaux dans le style du temps. Au premier étage sont les études
disposées autour du cloître; des dortoirs on a une vue magnifique sur la
prairie et sur de vastes cours de récréations ombragées par les arbres du
parc. Le lycée Malherbe, par sa situation, par les belles perspectives
voisines, par les lignes imposantes de sa façade, par son parloir, son
réfectoire, sa chapelle, ses escaliers, mérite bien le nom qu’on lui a
autrefois donné de plus beau lycée de France.
Les bâtiments de l’Abbaye-aux-Dames sont de la même époque et du
même style et ils sont attribués au même auteur, le P. de la Tremblaye.
Si Caen voit décroître au XVIIIe siècle son activité industrielle, elle
devient une ville aristocratique. Alors s’élèvent de beaux hôtels. Ils
p. 79
se présentent généralement ainsi: sur une cour intérieure, les écuries;
au premier étage, les appartements de réception, de grandes
dimensions, avec glaces, trumeaux; le second étage est plus bas et sans
caractère. Ces hôtels sont surtout nombreux dans le quartier
Saint-Jean qui
a achevé tardivement
de se bâtir. « Des têtes
de femmes, dit M. E. de
Beaurepaire, des consoles
ou des fleurons comme
décoration centrale
des fenêtres, et
quelquefois des balustrades
d’appui, dont les
barreaux semblent plus
relever de l’art du tourneur
que du sculpteur,
ornent leurs façades. »
Cela est correct, mais
froid, solennel, mais
monotone et « que l’on
est loin, hélas! de la
grâce charmante, de la
fécondité d’imagination
des merveilleux artistes
du XVe et du XVIe
siècle! »
Si ces hôtels
intéressent l’histoire de
l’art, c’est par leur décoration
intérieure, par
leur agencement, par
leurs tapisseries, par
leurs escaliers aux rampes
de fer forgé dont les bâtiments abbatiaux nous offrent au Lycée de si
magnifiques spécimens, surtout par leurs riches boiseries. Dès la fin du
XVIe siècle, avec les Lefèvre, Caen excellait dans cet art du bois.
Malheureusement, la plupart de ces décorations ont disparu:
tapisseries, fers forgés, boiseries ont pris le chemin du brocanteur
et souvent ont traversé les mers.
Trébutien ne voyait plus à signaler dans son guide que les hôtels
des n° 33 et 53, rue de Geôle; 80, rue des Quais; 5, rue de
Le Lycée. — L’escalier et les grilles.
p. 80
l’Engannerie; 44, rue des Carmes. Ajoutons-y, à l’angle de la rue des
Jacobins et du boulevard Saint-Pierre, une maison récemment
restaurée et l’une des maisons de la place Saint-Sauveur.
L’hôtel des Carmes, plus connu sous le nom d’hôtel de l’Intendance,
abrite aujourd’hui la Chambre de commerce et est divisé en
nombreux appartements. Il avait été bâti
par le fameux intendant Orceau de Fontette. C’est là qu’ont résidé les
Girondins réfugiés à Caen après le 31 mai 1703, là que fut alors installé
le siège du gouvernement fédéral.
De tous ces hôtels, le mieux conservé est celui dans lequel vient de
s’installer le Bureau de bienfaisance, connu sous le nom d’hôtel Marcotte.
Photo Neurdein.
Le Lycée et le parc. — La place Fontette.
Il se trouve dans la petite rue de l’Engannerie; le salon, bien décoré,
offre quatre jolies peintures allégoriques sur toile, une gerbe de fleurs
qui fait penser aux tableaux de Blin de Fontenay; enfin, aux angles
arrondis, six panneaux sur bois, que l’on a pris longtemps pour des
laques chinoises; avec un relief obtenu par la pâte de papier, dans un
procédé analogue au vernis Martin, de jolies scènes ont été représentées,
scènes de chasse, de pèche, de promenade, promenade en barque, en
palanquin. Le décor a l’aspect chinois, mais d’un chinois de paravent.
Le type des personnages est français: des moustaches à la tartare et
des chapeaux pointus les déguisent mal; une femme porte un col de
dentelles sur un décolletage, ce qui en Chine serait bien extraordinaire.
Les nègres coiffés de turbans jouent le rôle de serviteurs: ils rappellent
tout à fait ceux que l’on voit dans les tableaux de l’école française du
p. 81
XVIIIe siècle; les mouvements, très naturels, sont bien dessinés: notons
un nègre qui rame; un autre joue de la trompe, en tête d’un cortège de
mandarins; un pêcheur retire ses filets. Les détails d’un minuscule
service à thé sont charmants. Tout cela est très joli, très artistique,
en même temps que très amusant.
Les guides ne décrivent point l’hôtel Marcotte, ils ne décrivent pas
non plus et pour cause, le couvent des Ursulines, situé rue Pasteur. Ces
religieuses se transportèrent, quand elles se réorganisèrent après la
Révolution, dans deux hôtels qui se trouvent en face du pavillon ouest
Photo Neurdein.
Les promenades Saint-Julien.
de l’Université. C’étaient de belles constructions de la seconde moitié du
XVIIe siècle ou du commencement du XVIIIe. De jolies salles,
malheureusement coupées en petites pièces par les Ursulines,
contenaient de magnifiques boiseries sculptées.
L’hôtel était surtout remarquable par
des jardins fort étendus, peuplés de statues, de dieux, de déesses,
un Jupiter qui tenait des palmes de marbre, un buste que l’on croit sans
raison décisive être celui de Louis XIV. De très rares visiteurs ont pu
contempler ces merveilles, toutes ces richesses qui ont été dispersées
ainsi que celles qu’y avaient apportées les Ursulines. Elles possédaient
de fort belles tapisseries; préparées par les Religieuses de Caen du
vivant de la fondatrice Mme de Bernières, elles avaient été fabriquées à
Paris sur les cartons d’un peintre local, Champagne-la-Feye. On y voyait
p. 82
dans le cadre d’un paysage italien l’embarquement de sainte Ursule et
des onze mille vierges et leur martyre, sujet qui a inspiré quelques-unes
des plus belles toiles de la peinture flamande et de la peinture italienne.
A cette époque appartient également le charmant pavillon des
échevins de la Foire, malheureusement resté inachevé. Il s’élevait autrefois
comme du milieu des eaux dans une petite île formée par deux bras de
l’Orne. Ce pavillon sert aujourd’hui de lieu de réunion aux Sociétés
savantes. Il apparaît sur de vieilles estampes avec tout son caractère et
pour lui on se sent disposé à faire exception au jugement sévère porté
généralement sur les constructions du XVIIIe siècle.
Naturellement cette époque n’a pas vu s’élever d’églises nouvelles;
seulement, Saint-Michel de Vaucelles a reçu alors son portail principal
et sa tour en coupole qui datent du règne de Louis XVI.
Caen semble alors, pour ainsi dire, avoir tout à fait terminé la partie
héroïque, vivante, créatrice de son histoire, C’est une bonne ville de
province, calme, paisible, troublée parfois, mais rarement, par les émeutes
que cause la faim, dans les derniers temps du règne de Louis XIV
ou les débuts du règne de Louis XV. Rien de plus insignifiant, de plus
terne que les journaux tenus par les bons bourgeois tels que Jacques
Lemarchand, Philippe Lamare. Presque pas un fait qui vaille la peine
d’être relevé; ces journaux ne sont intéressants que par leur nullité
même. Que l’on est loin des Recherches et Antiquitez de M. de Bras, si
vivantes, si colorées. Les gens nous apparaissent si éteints que l’on se
demande si la ville était morte, et pourtant elle achève de se
transformer.
Le vieil Hôtel de Ville reconstruit 1362 sur le pont Saint-Pierre
est abandonné en 1733 pour l’hôtel d’Ecoville et en 1754, malgré les
réclamations des habitants, on songe à sa destruction. Les vieilles
murailles commencent à subir les atteintes du temps; des brèches y sont
faites; les Jésuites transforment en boulevards, en jardins, les
fortifications qui les gênent; les murailles du côté nord sont
remplacées en 1780 par les promenades Saint-Julien
qui donnent une belle perspective sur
l’abbaye aux Hommes. La tour Chatimoine qui termine les murs de ce
côté disparaît, la rue Guillaume est percée pour faire une entrée de ville;
la place Fontette que l’on voulait plus monumentale est créée en attendant
que s’y construise un Palais de Justice dont une ville d’art eût pu se
passer.
Une aristocratie oisive, un petit peuple de métiers, telle nous
apparaît la société caennaise à la veille de la Révolution.
Cette aristocratie
p. 83
éclairée n’est pas absolument hostile aux idées nouvelles, mais un parti
d’opposition provoque des violences. Le meurtre du major Belzunce,
celui du procureur général Bayeux, témoignent surtout de la faiblesse
et de l’incapacité des autorités. Caen, ville de beaux esprits, partant de
beaux parleurs, dut
apprécier les Girondins.
Capitale de la Basse-Normandie,
chef-lieu d’une
généralité ramenée au
rôle de chef-lieu de
département, elle devait
être tentée par une politique
provinciale de
décentralisation, par le
fédéralisme; d’où l’accueil
fait aux Girondins réfugiés
après le 31 mai, d’où
le meurtre de Marat par
Charlotte Corday, d’où
l’insurrection. Jamais on
ne vit mieux que l’on ne
fait pas de révolution
avec des modérés. Le
mouvement fédéraliste
échoua piteusement.
Robert Bindet pensa
justement que l’insurrection
ne méritait point l’honneur
d’une répression
sanglante, mais il rasa
le donjon et enleva ainsi
à la ville presque les
derniers restes de ses fortifications. Caen retomba dans le calme, elle
accepta facilement le Consulat, et la domination de Napoléon ne fut
troublée que par une émeute d’un caractère économique en 1812.
Sous la Révolution, le Consulat et l’Empire, on continua les grands
travaux entrepris par l’ancien régime. L’antique port de Caen était
depuis longtemps d’un accès difficile. En 1531, sous François Ier, on
avait redressé le cours de l’Orne à la hauteur du hameau de Longueval.
Photo Neurdein.
Les Cours Caffarelli et Montalivet.
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De nouveaux travaux furent conçus par Colbert et Vauban, mais ils ne
furent réellement commencés qu’à la fin du XVIIIe siècle par l’ingénieur
Lefebvre et son successeur Cachin. C’est alors que le cours de
l’Orne fut de nouveau rectifié, amputé de ses méandres pittoresques.
L’île aux Casernes où se trouvait l’Hôtel-Dieu disparut, le bassin actuel
remplaça le vieux port, la tour Machart tomba. Le long de l’Orne
nouvelle s’élevèrent les cours Caffarelli et Montalivet,
qui complétèrent si heureusement le cadre de verdure
dont Caen s’enorgueillit.
Photo Neurdein.
Le boulevard Saint-Pierre. La fontaine des Trois-Grâces.
CHAPITRE VI
LE XIXe SIÈCLE. — LES MUSÉES.
Les transformations de Caen au XIXe siècle.
— Les monuments et les statues.
— Les Musées:
Musée de peinture; Collection Mancel; Musée des Antiquaires.
Avec la création des cours Caffarelli et Montalivet, on peut dire que
s’achevèrent les travaux qui ont donné à la ville sa physionomie et sa
beauté. Maintenant il s’agit plutôt de conserver que d’ajouter. Depuis
un siècle, là comme partout, le vandalisme a fait ses ravages, moins
qu’ailleurs cependant. Il y a à cela quelques raisons; la ville n’ayant
pas pris une extension considérable échappait par cela même aux
grandes percées, aux grands bouleversements. Le caractère circonspect,
étroitement ami des traditions de ses habitants, est fidèle au passé.
Enfin, on ne saurait oublier les services rendus par la Société des
Antiquaires constituée en 1824, par la Société des Beaux-Arts qui
célébrait en 1905 son cinquantenaire. Elles ont obtenu le dégagement
des absides de Saint-Pierre et de Saint-Sauveur (de Froide-Rue) déparées
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par le voisinage de pittoresques, mais ignobles échoppes; elles ont, c’est
leur principal titre de gloire, préservé de la destruction le vieux
Saint-Etienne encore trop abandonné, empêché la démolition complète du
vieux Saint-Gilles, recueilli les restes de l’Hôtel-Dieu, sauvé l’hôtel
Marcotte. L’église de la Trinité va être enfin rétablie dans son intégrité.
Mais en regard de ces belles campagnes des Sociétés savantes, que
d’actes de vandalisme municipal et bourgeois! Il est de tradition
d’incriminer les ravages des protestants — et nous n’avons rien dissimulé des
pertes que les sauvages destructions de 1562 ont été causées à l’art,
surtout au mobilier des églises — d’accuser le vandalisme révolutionnaire:
Caen ne lui peut reprocher que la démolition de la statue de Louis XIV et
la fermeture de nombreuses églises qui compromit l’existence de plusieurs
d’entre elles; — d’accuser l’ignorance des chapitres, des moines et du
clergé; — et si ailleurs ce reproche n’est que trop fondé, il est juste
de remarquer que dans cette ville de science et d’archéologie, le clergé,
mieux instruit de ses devoirs, a généralement travaillé à restaurer les
édifices et leur mobilier; mais qui a fait la statistique des ruines causées
par l’esprit de mauvaise économie régnant au temps du roi Louis-Philippe
et qui n’a pas été limité à ce régime et à cette période?
En 1836, la flèche de Saint-Sauveur-du-Marché avait besoin de réparation;
on la fit abattre, il n’eut pas coûté plus cher de la consolider.
En 1864, on a démoli le chœur de Saint-Gilles pour dégager la rue des
Chanoines — une des rues les plus paisibles de Caen — et ouvrir sur les
tours de Saint-Etienne une perspective que l’on a de partout ailleurs.
« Les plaies de Saint-Gilles sont encore béantes », disait Ruprich-Robert
en 1882, et quelle triste chose quand on vient de contempler le joli portail
de Le Prestre, de se trouver en face de cette église éventrée, de cette
ruine lépreuse couverte d’affiches! Mais où est l’Hôtel-Dieu, cette belle
construction des Plantagenets, encore debout en 1830, dont les derniers
vestiges ont disparu; où est la tour des Carmes? et aussi, où est le Châtelet
Saint-Pierre? Le pavillon des Sociétés savantes est écrasé par le
voisinage d’une Gendarmerie colossale et coûteuse. Disparu le moulin
qui, au dire de Barbey d’Aurevilly, signalait si bien l’entrée de la
ville, disparu le pont entre les deux cours; disparu le vieux
Pont-Saint-Jacques dont une rue nous rappelle encore le nom
et où certain soir de 1856, le grand écrivain normand venait rêver
et se rappeler les années de sa jeunesse d’étudiant;
disparus les Petits Murs. L’abside de Saint-Pierre,
au lieu de se mirer dans les eaux de l’Orne, domine une grille
et une station de voitures de places. Et voici la plus grande
p. 87
transformation qu’ait subie Caen au cours du XIXe siècle,
celle qui a le plus modifié la topographie de la ville,
changé l’aspect de quelques-uns de ses monuments
et en particulier de sa merveille, l’abside de Saint-Pierre.
Depuis les prairies jusqu’au pont de Courtonne, la Petite Orne entourait
de ses eaux le pavillon des échevins de la Foire, venait longer les
Petits-Murs, passait sous le pont Saint-Pierre veuf de son
Hôtel de Ville depuis déjà un siècle, mais encore très pittoresque,
et enfin baignait l’abside de Saint-Pierre.
Le pont et ses maisons gothiques se reflétaient dans
Photo Neurdein.
L’Université. — La bibliothèque.
l’eau, comme on peut le voir dans la gravure si connue de Delaunay.
Plus loin, se trouvaient la pittoresque rue des Quais et, en face,
l’abreuvoir, au pied de la tour Guillaume-le-Roy que nous montrent
d’anciennes estampes. Comme l’hygiène le demandait,
l’Orne aux eaux basses, les Odons aux eaux fétides, furent couverts en 1862,
et le nouveau boulevard, avec ses beaux arbres,
la fontaine des Trois-Grâces et les hautes
lucarnes de l’hôtel de Than, a un cachet presque parisien.
D’autres changements ont eu lieu encore; celui qui a fait le plus de
bruit, un bruit qui a retenti jusqu’à Paris ou plus exactement qui a
retenti à Paris et s’est ensuite répercuté dans la paisible ville, ce fut la
transformation de la Place Royale. Le Louis XIV restauré au XIXe siècle
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fut relégué il y a quelque trente ans sous les ombres du Parc, devant le
Lycée. Avec lui disparurent les tilleuls qui faisaient à la Place un si joli
cadre et lui donnaient tout son caractère: un jardin public banal avec
un kiosque à musique et la statue de Demolombe les ont remplacés.
Disparu aussi le bastion Henri IV qui datait des Jésuites et était devenu
une des promenades chères aux vieillards et aux bébés. Les éloquentes
protestations de Trébutien n’ont pu rendre à Caen « sa Petite Provence ».
Voyons maintenant ce que le XIXe siècle a fait pour l’embellissement
Photo Neurdein.
Le jardin des plantes. — Les serres.
de Caen: une Préfecture dans le style gréco-romain, avec des colonnes
rostrales un peu inattendues sur la façade d’un bâtiment administratif;
mais les jardins sont idéaux et la disposition intérieure des appartements
est heureuse; un Théâtre qui ressemble à tous les théâtres et n’est point
laid; une École normale d’instituteurs bien située et spacieuse. On a
utilisé mal, pour l’Ecole normale des institutrices, le Palais de Guillaume
qu’elles ne prennent pas pour un palais, tant il est peu confortable.
Le Palais de l’Université, rebâti sous Foucault au commencement du
XVIIIe siècle, a dû être reconstruit, mais on y a ajouté une
bibliothèque qui le complète heureusement: elle se présente bien
extérieurement et à l’intérieur c’est un modèle d’installation
logique et confortable.
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