A ce moment-là même, Caen est en train de se transformer. Cette

place Royale où le Père Eudes élève la façade de son église est une place

nouvelle; ici tout un quartier neuf apparaît sur l’emplacement de ces

Photo Neurdein.

L’Orne en amont du barrage.

petits prez enfermés entre l’Odon et la Petite Orne qui avaient été au

XVIe siècle le lieu d’ébattement de la société caennaise. Alors on y venait

de la ville par les vieilles portes de Saint-Etienne, de la Boucherie, de

la porte Saint-Jacques. De Bras les dépeint tout blancs des linges étendus

par les dames et demoiselles de Caen et nous les montre aux beaux jours

comme le rendez-vous de la société polie, qui vient y faire de la musique.

La ville commence à prendre à cette date son aspect actuel; elle cesse

déjà d’être une ville forte; elle sort de son enceinte et déborde sur la

prairie qui séparait le grand bourg du quartier Saint-Jean; les échevins

ont permis d’y construire de manière à former une place rectangulaire

dont toutes les maisons devront être semblables, mais un riche bourgeois,

p. 76

M. Daumesnil ne tient pas compte des prescriptions de l’échevinat et

surélève sa maison de deux étages pour donner un beau type de

construction bourgeoise du siècle de Louis XIV place de la République,

n° 23. Des rues nouvelles se sont alors ouvertes dans le même quartier:

rue Hamon, rue du Moulin. Dans le quartier Saint-Jean, la même

transformation s’opère: on perce alors la rue de Bernières et on commence

à abattre de ce côté jusqu’au châtelet Saint-Pierre la ceinture de murailles

qui enclôt l’île.

La place Royale bâtie en 1685 voit s’élever la statue de Louis XIV,

du sculpteur caennais Jean Postel, et reçoit ses plantations de tilleuls

malheureusement disparues aujourd’hui.

D’ailleurs, Caen va commencer à substituer à sa ceinture de murailles

une ceinture de verdure. Les petits prés construits, il fallut trouver aux

habitants un autre lieu de promenades, de plaisirs, un autre centre pour

leurs ébats, un de ces endroits chers aux villes d’autrefois où les bourgeois

aimaient à se récréer. Les « petits prez » sont remplacés par les cours.

Caen avait sa place Royale, il eut son Cours-la-Reine. On le traça en

1676 depuis le pont d’Amour jusqu’à l’Orne, parallèlement au canal

Robert; en 1691, on planta, le long de l’Orne, en remontant jusqu’à

Montaigu, une magnifique double rangée d’ormes qu’admira Mme de

Sévigné; sur l’un des côtés du cours les ormes existent encore, mais sur

l’autre, on les a malheureusement remplacés par des platanes. Le cours

circulaire qui rejoint le Cours-la-Reine à la place de la Préfecture

forme avec les deux autres l’encadrement de la prairie qui s’étend

jusqu’à Louvigny au pied des hauteurs de Venoix, des massifs

ombreux formant le fond de ce tableau naturel.

Non seulement il y a là, pour cette ville qui est

le centre d’un pays d’élevage, un champ de courses idéal dont l’aspect

vaut celui de Longchamps, mais encore c’est un des plus jolis passages

que ville de France puisse s’enorgueillir d’avoir à ses portes. Ces cours

ont vu passer les mélancolies de Barbey d’Aurevilly. Dans le Memorandum

il a célébré ce qu’il appelle le Camp du drap vert, la gloire

et la beauté du Cours de la Reine qu’il compare avec exagération à la

baie de Naples ou à la vue du Bosphore: « Ah! s’écrie-t-il, si Byron

avait vécu ici comme Brummell, cette promenade sublime aurait son

rang dans les admirations officielles du monde et de l’Europe! Cela est

vraiment digne des vers de don Juan ou du Child Harold. »

C’est là que se tiennent les foires annuelles: l’une, la foire Saint-Michel

ou foire aux oignons est fort ancienne; l’autre, la foire du printemps, après

bien des transformations, a été définitivement établie par Henri IV et

p. 77

c’était il y a trente ans encore une des attractions de Caen. On y voyait

toutes les variétés du costume des campagnes normandes, si pittoresque

et souvent si bien porté par les femmes de ce pays, mais où sont les

neiges d’antan? Il ne reste plus que le bonnet de Bayeux, sévère et mesquin.

Au moment où Caen

achevait de prendre sa

forme moderne, le fanatisme

religieux du roi

qu’elle a tant célébré

lui porta de nouveau un

coup sensible. L’intendant

Foucault fut ici

l’exécuteur de la pensée

de Louis XIV; il fit

au protestantisme une

guerre acharnée. On ne

se contenta plus de l’œuvre

peu florissante de

ces Nouvelles Catholiques

qui au quartier

Saint-Jean avaient ouvert

un couvent pour les

nouvelles converties, on

procéda aux enlèvements,

aux confiscations, à l’interdiction

rigoureuse du culte.

L’émigration qui suivit

la Révocation de l’édit

de Nantes atteignit Caen

dans ses œuvres vives.

« 4.000 protestants vivaient ici, tout entiers livrés à de pieux exercices,

à de vastes opérations commerciales, à des industries qui faisaient vivre

au loin le peuple et prospérer le pays. » Ils disparurent, victimes d’une

persécution qui ne s’arrêta point avec l’édit. Cependant, en 1691, Caen

est encore une ville animée. Le sieur du Fossé qui la visite cette année-là,

écrit « qu’elle a des rues si peuplées qu’on les prendrait pour des rues

de Paris ». Et c’est la seconde fois, à cinq cents ans d’intervalle, que

Photo Neurdein.

Le Lycée. — Le cloître.

p. 78

ce curieux et inattendu rapprochement est fait entre la capitale du royaume

et celle de la Basse-Normandie.

De 1694 à 1704, l’Université reconstruit les bâtiments incommodes et

« ruineux » que lui avait abandonnés au XVe siècle Marie d’Orléans et qui

ont dû être de nouveau restaurés à la fin du XIXe siècle.

Au XVIIIe siècle, c’est encore à une congrégation, à celle des

Bénédictins de Saint-Maur, introduits en 1663 à l’Abbaye aux Hommes, que

l’on doit les travaux les plus importants, commencés en 1704 et qui

durèrent une partie du siècle. Les nouveaux possesseurs entreprennent

la réfection de tous les bâtiments abbatiaux sur les plans du

Père Guillaume de la Tremblaye.

Deux larges corps de bâtiments s’appuyent à la basilique

abbatiale; celui qui est au sud-est forme façade et domine toutes les

prairies, le cloître ou cour d’honneur garde encore le cachet monastique

dans le Lycée moderne. La salle capitulaire transformée, en chapelle

renferme plusieurs tableaux, l’un de Mignard, un autre d’un peintre

caennais Restout. On a laissé au réfectoire son ancien usage: avec ses

hauts lambris, ses dessus de porte, il a très grand air. On y trouve

encore des tableaux acquis par les Bénédictins; un Lépicié représente

une scène légendaire d’ailleurs de la vie de Guillaume le Conquérant:

le duc de Normandie fait brûler ses vaisseaux après son débarquement

en Angleterre. Deux toiles de Mignard ont été contestées, les Archives

de l’abbaye témoignent que les religieux croyaient posséder des œuvres

de ce peintre. Au milieu du pavillon central se trouve le grand escalier

d’une seule volée avec ses magnifiques balustrades en fer forgé et la

fameuse devise des bénédictins de Saint-Maur qui convient fort bien à

un lycée: Pax, Pax. Au rez-de-chaussée, le Parloir ou salle des actes

est une charmante salle du XVIIIe siècle avec de jolies portes et des

trumeaux dans le style du temps. Au premier étage sont les études

disposées autour du cloître; des dortoirs on a une vue magnifique sur la

prairie et sur de vastes cours de récréations ombragées par les arbres du

parc. Le lycée Malherbe, par sa situation, par les belles perspectives

voisines, par les lignes imposantes de sa façade, par son parloir, son

réfectoire, sa chapelle, ses escaliers, mérite bien le nom qu’on lui a

autrefois donné de plus beau lycée de France.

Les bâtiments de l’Abbaye-aux-Dames sont de la même époque et du

même style et ils sont attribués au même auteur, le P. de la Tremblaye.

Si Caen voit décroître au XVIIIe siècle son activité industrielle, elle

devient une ville aristocratique. Alors s’élèvent de beaux hôtels. Ils

p. 79

se présentent généralement ainsi: sur une cour intérieure, les écuries;

au premier étage, les appartements de réception, de grandes

dimensions, avec glaces, trumeaux; le second étage est plus bas et sans

caractère. Ces hôtels sont surtout nombreux dans le quartier

Saint-Jean qui

a achevé tardivement

de se bâtir. « Des têtes

de femmes, dit M. E. de

Beaurepaire, des consoles

ou des fleurons comme

décoration centrale

des fenêtres, et

quelquefois des balustrades

d’appui, dont les

barreaux semblent plus

relever de l’art du tourneur

que du sculpteur,

ornent leurs façades. »

Cela est correct, mais

froid, solennel, mais

monotone et « que l’on

est loin, hélas! de la

grâce charmante, de la

fécondité d’imagination

des merveilleux artistes

du XVe et du XVIe

siècle! »

Si ces hôtels

intéressent l’histoire de

l’art, c’est par leur décoration

intérieure, par

leur agencement, par

leurs tapisseries, par

leurs escaliers aux rampes

de fer forgé dont les bâtiments abbatiaux nous offrent au Lycée de si

magnifiques spécimens, surtout par leurs riches boiseries. Dès la fin du

XVIe siècle, avec les Lefèvre, Caen excellait dans cet art du bois.

Malheureusement, la plupart de ces décorations ont disparu:

tapisseries, fers forgés, boiseries ont pris le chemin du brocanteur

et souvent ont traversé les mers.

Trébutien ne voyait plus à signaler dans son guide que les hôtels

des n° 33 et 53, rue de Geôle; 80, rue des Quais; 5, rue de

Le Lycée. — L’escalier et les grilles.

p. 80

l’Engannerie; 44, rue des Carmes. Ajoutons-y, à l’angle de la rue des

Jacobins et du boulevard Saint-Pierre, une maison récemment

restaurée et l’une des maisons de la place Saint-Sauveur.

L’hôtel des Carmes, plus connu sous le nom d’hôtel de l’Intendance,

abrite aujourd’hui la Chambre de commerce et est divisé en

nombreux appartements. Il avait été bâti

par le fameux intendant Orceau de Fontette. C’est là qu’ont résidé les

Girondins réfugiés à Caen après le 31 mai 1703, là que fut alors installé

le siège du gouvernement fédéral.

De tous ces hôtels, le mieux conservé est celui dans lequel vient de

s’installer le Bureau de bienfaisance, connu sous le nom d’hôtel Marcotte.

Photo Neurdein.

Le Lycée et le parc. — La place Fontette.

Il se trouve dans la petite rue de l’Engannerie; le salon, bien décoré,

offre quatre jolies peintures allégoriques sur toile, une gerbe de fleurs

qui fait penser aux tableaux de Blin de Fontenay; enfin, aux angles

arrondis, six panneaux sur bois, que l’on a pris longtemps pour des

laques chinoises; avec un relief obtenu par la pâte de papier, dans un

procédé analogue au vernis Martin, de jolies scènes ont été représentées,

scènes de chasse, de pèche, de promenade, promenade en barque, en

palanquin. Le décor a l’aspect chinois, mais d’un chinois de paravent.

Le type des personnages est français: des moustaches à la tartare et

des chapeaux pointus les déguisent mal; une femme porte un col de

dentelles sur un décolletage, ce qui en Chine serait bien extraordinaire.

Les nègres coiffés de turbans jouent le rôle de serviteurs: ils rappellent

tout à fait ceux que l’on voit dans les tableaux de l’école française du

p. 81

XVIIIe siècle; les mouvements, très naturels, sont bien dessinés: notons

un nègre qui rame; un autre joue de la trompe, en tête d’un cortège de

mandarins; un pêcheur retire ses filets. Les détails d’un minuscule

service à thé sont charmants. Tout cela est très joli, très artistique,

en même temps que très amusant.

Les guides ne décrivent point l’hôtel Marcotte, ils ne décrivent pas

non plus et pour cause, le couvent des Ursulines, situé rue Pasteur. Ces

religieuses se transportèrent, quand elles se réorganisèrent après la

Révolution, dans deux hôtels qui se trouvent en face du pavillon ouest

Photo Neurdein.

Les promenades Saint-Julien.

de l’Université. C’étaient de belles constructions de la seconde moitié du

XVIIe siècle ou du commencement du XVIIIe. De jolies salles,

malheureusement coupées en petites pièces par les Ursulines,

contenaient de magnifiques boiseries sculptées.

L’hôtel était surtout remarquable par

des jardins fort étendus, peuplés de statues, de dieux, de déesses,

un Jupiter qui tenait des palmes de marbre, un buste que l’on croit sans

raison décisive être celui de Louis XIV. De très rares visiteurs ont pu

contempler ces merveilles, toutes ces richesses qui ont été dispersées

ainsi que celles qu’y avaient apportées les Ursulines. Elles possédaient

de fort belles tapisseries; préparées par les Religieuses de Caen du

vivant de la fondatrice Mme de Bernières, elles avaient été fabriquées à

Paris sur les cartons d’un peintre local, Champagne-la-Feye. On y voyait

p. 82

dans le cadre d’un paysage italien l’embarquement de sainte Ursule et

des onze mille vierges et leur martyre, sujet qui a inspiré quelques-unes

des plus belles toiles de la peinture flamande et de la peinture italienne.

A cette époque appartient également le charmant pavillon des

échevins de la Foire, malheureusement resté inachevé. Il s’élevait autrefois

comme du milieu des eaux dans une petite île formée par deux bras de

l’Orne. Ce pavillon sert aujourd’hui de lieu de réunion aux Sociétés

savantes. Il apparaît sur de vieilles estampes avec tout son caractère et

pour lui on se sent disposé à faire exception au jugement sévère porté

généralement sur les constructions du XVIIIe siècle.

Naturellement cette époque n’a pas vu s’élever d’églises nouvelles;

seulement, Saint-Michel de Vaucelles a reçu alors son portail principal

et sa tour en coupole qui datent du règne de Louis XVI.

Caen semble alors, pour ainsi dire, avoir tout à fait terminé la partie

héroïque, vivante, créatrice de son histoire, C’est une bonne ville de

province, calme, paisible, troublée parfois, mais rarement, par les émeutes

que cause la faim, dans les derniers temps du règne de Louis XIV

ou les débuts du règne de Louis XV. Rien de plus insignifiant, de plus

terne que les journaux tenus par les bons bourgeois tels que Jacques

Lemarchand, Philippe Lamare. Presque pas un fait qui vaille la peine

d’être relevé; ces journaux ne sont intéressants que par leur nullité

même. Que l’on est loin des Recherches et Antiquitez de M. de Bras, si

vivantes, si colorées. Les gens nous apparaissent si éteints que l’on se

demande si la ville était morte, et pourtant elle achève de se

transformer.

Le vieil Hôtel de Ville reconstruit 1362 sur le pont Saint-Pierre

est abandonné en 1733 pour l’hôtel d’Ecoville et en 1754, malgré les

réclamations des habitants, on songe à sa destruction. Les vieilles

murailles commencent à subir les atteintes du temps; des brèches y sont

faites; les Jésuites transforment en boulevards, en jardins, les

fortifications qui les gênent; les murailles du côté nord sont

remplacées en 1780 par les promenades Saint-Julien

qui donnent une belle perspective sur

l’abbaye aux Hommes. La tour Chatimoine qui termine les murs de ce

côté disparaît, la rue Guillaume est percée pour faire une entrée de ville;

la place Fontette que l’on voulait plus monumentale est créée en attendant

que s’y construise un Palais de Justice dont une ville d’art eût pu se

passer.

Une aristocratie oisive, un petit peuple de métiers, telle nous

apparaît la société caennaise à la veille de la Révolution.

Cette aristocratie

p. 83

éclairée n’est pas absolument hostile aux idées nouvelles, mais un parti

d’opposition provoque des violences. Le meurtre du major Belzunce,

celui du procureur général Bayeux, témoignent surtout de la faiblesse

et de l’incapacité des autorités. Caen, ville de beaux esprits, partant de

beaux parleurs, dut

apprécier les Girondins.

Capitale de la Basse-Normandie,

chef-lieu d’une

généralité ramenée au

rôle de chef-lieu de

département, elle devait

être tentée par une politique

provinciale de

décentralisation, par le

fédéralisme; d’où l’accueil

fait aux Girondins réfugiés

après le 31 mai, d’où

le meurtre de Marat par

Charlotte Corday, d’où

l’insurrection. Jamais on

ne vit mieux que l’on ne

fait pas de révolution

avec des modérés. Le

mouvement fédéraliste

échoua piteusement.

Robert Bindet pensa

justement que l’insurrection

ne méritait point l’honneur

d’une répression

sanglante, mais il rasa

le donjon et enleva ainsi

à la ville presque les

derniers restes de ses fortifications. Caen retomba dans le calme, elle

accepta facilement le Consulat, et la domination de Napoléon ne fut

troublée que par une émeute d’un caractère économique en 1812.

Sous la Révolution, le Consulat et l’Empire, on continua les grands

travaux entrepris par l’ancien régime. L’antique port de Caen était

depuis longtemps d’un accès difficile. En 1531, sous François Ier, on

avait redressé le cours de l’Orne à la hauteur du hameau de Longueval.

Photo Neurdein.

Les Cours Caffarelli et Montalivet.

p. 84

De nouveaux travaux furent conçus par Colbert et Vauban, mais ils ne

furent réellement commencés qu’à la fin du XVIIIe siècle par l’ingénieur

Lefebvre et son successeur Cachin. C’est alors que le cours de

l’Orne fut de nouveau rectifié, amputé de ses méandres pittoresques.

L’île aux Casernes où se trouvait l’Hôtel-Dieu disparut, le bassin actuel

remplaça le vieux port, la tour Machart tomba. Le long de l’Orne

nouvelle s’élevèrent les cours Caffarelli et Montalivet,

qui complétèrent si heureusement le cadre de verdure

dont Caen s’enorgueillit.

Photo Neurdein.

Le boulevard Saint-Pierre. La fontaine des Trois-Grâces.

CHAPITRE VI

LE XIXe SIÈCLE. — LES MUSÉES.

Les transformations de Caen au XIXe siècle.

— Les monuments et les statues.

— Les Musées:

Musée de peinture; Collection Mancel; Musée des Antiquaires.

Avec la création des cours Caffarelli et Montalivet, on peut dire que

s’achevèrent les travaux qui ont donné à la ville sa physionomie et sa

beauté. Maintenant il s’agit plutôt de conserver que d’ajouter. Depuis

un siècle, là comme partout, le vandalisme a fait ses ravages, moins

qu’ailleurs cependant. Il y a à cela quelques raisons; la ville n’ayant

pas pris une extension considérable échappait par cela même aux

grandes percées, aux grands bouleversements. Le caractère circonspect,

étroitement ami des traditions de ses habitants, est fidèle au passé.

Enfin, on ne saurait oublier les services rendus par la Société des

Antiquaires constituée en 1824, par la Société des Beaux-Arts qui

célébrait en 1905 son cinquantenaire. Elles ont obtenu le dégagement

des absides de Saint-Pierre et de Saint-Sauveur (de Froide-Rue) déparées

p. 86

par le voisinage de pittoresques, mais ignobles échoppes; elles ont, c’est

leur principal titre de gloire, préservé de la destruction le vieux

Saint-Etienne encore trop abandonné, empêché la démolition complète du

vieux Saint-Gilles, recueilli les restes de l’Hôtel-Dieu, sauvé l’hôtel

Marcotte. L’église de la Trinité va être enfin rétablie dans son intégrité.

Mais en regard de ces belles campagnes des Sociétés savantes, que

d’actes de vandalisme municipal et bourgeois! Il est de tradition

d’incriminer les ravages des protestants — et nous n’avons rien dissimulé des

pertes que les sauvages destructions de 1562 ont été causées à l’art,

surtout au mobilier des églises — d’accuser le vandalisme révolutionnaire:

Caen ne lui peut reprocher que la démolition de la statue de Louis XIV et

la fermeture de nombreuses églises qui compromit l’existence de plusieurs

d’entre elles; — d’accuser l’ignorance des chapitres, des moines et du

clergé; — et si ailleurs ce reproche n’est que trop fondé, il est juste

de remarquer que dans cette ville de science et d’archéologie, le clergé,

mieux instruit de ses devoirs, a généralement travaillé à restaurer les

édifices et leur mobilier; mais qui a fait la statistique des ruines causées

par l’esprit de mauvaise économie régnant au temps du roi Louis-Philippe

et qui n’a pas été limité à ce régime et à cette période?

En 1836, la flèche de Saint-Sauveur-du-Marché avait besoin de réparation;

on la fit abattre, il n’eut pas coûté plus cher de la consolider.

En 1864, on a démoli le chœur de Saint-Gilles pour dégager la rue des

Chanoines — une des rues les plus paisibles de Caen — et ouvrir sur les

tours de Saint-Etienne une perspective que l’on a de partout ailleurs.

« Les plaies de Saint-Gilles sont encore béantes », disait Ruprich-Robert

en 1882, et quelle triste chose quand on vient de contempler le joli portail

de Le Prestre, de se trouver en face de cette église éventrée, de cette

ruine lépreuse couverte d’affiches! Mais où est l’Hôtel-Dieu, cette belle

construction des Plantagenets, encore debout en 1830, dont les derniers

vestiges ont disparu; où est la tour des Carmes? et aussi, où est le Châtelet

Saint-Pierre? Le pavillon des Sociétés savantes est écrasé par le

voisinage d’une Gendarmerie colossale et coûteuse. Disparu le moulin

qui, au dire de Barbey d’Aurevilly, signalait si bien l’entrée de la

ville, disparu le pont entre les deux cours; disparu le vieux

Pont-Saint-Jacques dont une rue nous rappelle encore le nom

et où certain soir de 1856, le grand écrivain normand venait rêver

et se rappeler les années de sa jeunesse d’étudiant;

disparus les Petits Murs. L’abside de Saint-Pierre,

au lieu de se mirer dans les eaux de l’Orne, domine une grille

et une station de voitures de places. Et voici la plus grande

p. 87

transformation qu’ait subie Caen au cours du XIXe siècle,

celle qui a le plus modifié la topographie de la ville,

changé l’aspect de quelques-uns de ses monuments

et en particulier de sa merveille, l’abside de Saint-Pierre.

Depuis les prairies jusqu’au pont de Courtonne, la Petite Orne entourait

de ses eaux le pavillon des échevins de la Foire, venait longer les

Petits-Murs, passait sous le pont Saint-Pierre veuf de son

Hôtel de Ville depuis déjà un siècle, mais encore très pittoresque,

et enfin baignait l’abside de Saint-Pierre.

Le pont et ses maisons gothiques se reflétaient dans

Photo Neurdein.

L’Université. — La bibliothèque.

l’eau, comme on peut le voir dans la gravure si connue de Delaunay.

Plus loin, se trouvaient la pittoresque rue des Quais et, en face,

l’abreuvoir, au pied de la tour Guillaume-le-Roy que nous montrent

d’anciennes estampes. Comme l’hygiène le demandait,

l’Orne aux eaux basses, les Odons aux eaux fétides, furent couverts en 1862,

et le nouveau boulevard, avec ses beaux arbres,

la fontaine des Trois-Grâces et les hautes

lucarnes de l’hôtel de Than, a un cachet presque parisien.

D’autres changements ont eu lieu encore; celui qui a fait le plus de

bruit, un bruit qui a retenti jusqu’à Paris ou plus exactement qui a

retenti à Paris et s’est ensuite répercuté dans la paisible ville, ce fut la

transformation de la Place Royale. Le Louis XIV restauré au XIXe siècle

p. 88

fut relégué il y a quelque trente ans sous les ombres du Parc, devant le

Lycée. Avec lui disparurent les tilleuls qui faisaient à la Place un si joli

cadre et lui donnaient tout son caractère: un jardin public banal avec

un kiosque à musique et la statue de Demolombe les ont remplacés.

Disparu aussi le bastion Henri IV qui datait des Jésuites et était devenu

une des promenades chères aux vieillards et aux bébés. Les éloquentes

protestations de Trébutien n’ont pu rendre à Caen « sa Petite Provence ».

Voyons maintenant ce que le XIXe siècle a fait pour l’embellissement

Photo Neurdein.

Le jardin des plantes. — Les serres.

de Caen: une Préfecture dans le style gréco-romain, avec des colonnes

rostrales un peu inattendues sur la façade d’un bâtiment administratif;

mais les jardins sont idéaux et la disposition intérieure des appartements

est heureuse; un Théâtre qui ressemble à tous les théâtres et n’est point

laid; une École normale d’instituteurs bien située et spacieuse. On a

utilisé mal, pour l’Ecole normale des institutrices, le Palais de Guillaume

qu’elles ne prennent pas pour un palais, tant il est peu confortable.

Le Palais de l’Université, rebâti sous Foucault au commencement du

XVIIIe siècle, a dû être reconstruit, mais on y a ajouté une

bibliothèque qui le complète heureusement: elle se présente bien

extérieurement et à l’intérieur c’est un modèle d’installation

logique et confortable.

p. 89

Caen et Bayeux · 第 5 / 9 段