les magasins de ce grand marchand de blé qu’était Duval de Mondrainville
se trouve compris entre les bâtiments qui entourent la cour Le Sens dans
la Froide-Rue, le Tripot à blé (café du grand Balcon) et la rue Gémare.
La rue de la Monnaie traverse aujourd’hui ces terrains, et on a quelque
peine à se représenter l’ensemble des constructions groupées autour d’une
(7). Voir sur cette question H. Prentout. Les Le Prestre, maçons caennais
et les monuments de la Renaissance. Bulletin de la Société des
Beaux-Arts de Caen, 1905 et 1908
et Congrès archéologique de Caen.
p. 61
cour intérieure qui devait s’étendre largement, entourée de toutes parts de
magasins et greniers et dominer des jardins en contre-bas dont on peut
encore vers le nord reconnaître la trace.
Duval de Mondrainville a d’abord fait élever ce que l’on appelle
l’hôtel de la Monnaie, ce
fut véritablement sa
demeure d’habitation qu’il
commença après la mort
de son père en 1531 et
termina en 1534. En face,
un autre bâtiment moins
important que l’on a daté,
tantôt de l’époque de
Louis XIII, tantôt du
XVe siècle, mais que l’on
sait être de 1560; les
greniers près de la halle
au blé furent bâtis en
1561, 1562; enfin une
porte près de la halle au
blé porte la date de
1534; le casino fut
construit en 1549.
L’hôtel de la Monnaie
n’est en somme qu’une
jolie maison du XVe siècle
où ne triomphe pas
encore dans toute sa splendeur
décorative le style
de la Renaissance. C’est
la maison d’un marchand
cossu, mais modeste, qui
ne s’éloigne pas des traditions de simplicité du XVe siècle. Duval avait
gardé dans son costume l’austérité des temps de Louis XII louée par
le bon De Bras. Il en va ainsi de sa maison. A l’angle, deux tourelles
rondes accolées, de dimension inégale; au milieu de la façade,
une troisième tourelle à trois pans, surmontée d’une coupole couronnée
d’un petit temple comme ceux que l’on éleva plus tard à la lanterne de
l’hôtel d’Ecoville. Le temple porte une statuette; un enfant nu s’appuie
Photo Neurdein
Hôtel d’Ecoville. — Le péristyle.
p. 62
sur un bouclier. Sur deux des trois faces de cette tourelle, se trouvent à
droite et à gauche, deux médaillons représentant une tête d’homme et
une tête de femme; sur la face médiane, entre les deux médaillons, cette
inscription: Ne vitam silentio praetereant. N’est-il pas permis de
voir là les portraits de Duval de Mondrainville et de sa femme Louise de
Malherbe? Sur le support de cette tourelle, on pouvait lire autrefois cette
pensée très spiritualiste, Cœlum non solum, et qui, coïncidence non
remarquée jusqu’alors, est l’épigraphe d’un sonnet italien dans une
édition du songe de Polyphile. La toiture est ornée de fenêtres terminées
par un fronton dans le centre duquel s’épanouit une large coquille
caractéristique du temps. Une longue légende en grandes capitales régnait
sur la frise de la corniche de la grosse tourelle, mais il y a soixante ans,
elle était déjà trop dégradée pour qu’on pût la lire. A la tourelle du
centre, remarquons encore des arabesques, des rinceaux et des vases en
ciboire.
Si nous traversons la rue de la Monnaie, c’est-à-dire la cour intérieure
de Duval de Mondrainville. que nous déblayions tout cet espace des
bâtiments modernes et qu’à la place de l’édifice ruiné, dégradé, lavé par
la pluie, nous ressuscitions par la pensée, en attendant une restauration
qu’il serait si intéressant d’entreprendre, le casino de Duval de
Mondrainville, nous nous trouvons en présence d’un édifice d’un tout autre
caractère. Quinze ans ont passé. Duval a été anobli en 1549, il est au
faîte de la puissance et au comble de la richesse. Il affirme sa noblesse
récente et la prospérité de ses affaires, la faveur royale et la protection
divine à laquelle il croit en bon catholique.
Il élève « en salut d’envie» à ses
contemporains jaloux et ennemis ce pavillon de plaisance. Trois grandes
arcades, celle du milieu plus vaste que ses sœurs, séparées par quatre
colonnes d’ordre composite, forment le rez-de-chaussée. Au-dessus de
ces trois arcades se trouve un attique percé de petites fenêtres jumelles.
A l’extrémité de cette façade une tour carrée en saillie contient
l’escalier qui monte à l’attique. Une lanterne encore surmonte cet
escalier. Une riche lucarne couronne le monument, elle se détache
sur un toit énorme, dans le goût du temps. qui donne un caractère
français à cette œuvre, mais ne s’accorde guère avec l’aspect antique,
italien du casino, avec les larges baies et les pilastres du rez-de-chaussée;
l’alliance des deux styles est ici moins heureuse qu’à l’hôtel d’Ecoville.
Au milieu du fronton de la lucarne est sculpté l’écusson de Duval de
Mondrainville. Dans toute cette bâtisse, il y a comme un rappel des arcs
de triomphe. Ce rapprochement que suggère l’édifice, l’une des
p. 63
inscriptions même le souligne: DE SVDORE QVIES ET DE MOERORE VOLUPTAS.
Il faut connaître toute la vie si agitée du grand négociant caennais
pour comprendre tout le sens d’une autre inscription qui contient cette
pensée plus philosophique: QUID OPTES AVT QVID FUGIAS? Au soubassement
Photo Neurdein.
Hôtel de la Monnaie.
des quatre pilastres du grand pavillon, on pouvait distinguer
jadis les quatre cavaliers de l’Apocalypse que décrit ainsi la légende
d’une tapisserie de la cathédrale d’Angers: « Le seigneur sur un cheval
blanc, un arc à la main droite; le diable monté sur un cheval noir et
armé d’un grand glaive; le seigneur sur un cheval noir avec des balances;
la mort sur un cheval pâle. » Ils nous font songer au Grand Cheval
qui ornait le tympan de la grande porte de l’hôtel d’Ecoville, et c’est
p. 64
peut-être un argument de plus pour ceux qui rapprochent les deux hôtels, si
divers d’ailleurs, et les attribuent à un même architecte, Sohier pour les
uns, l’architecte inconnu pour Palustre, et qui serait pour nous Blaise Le
Prestre, mais ici il faut reconnaître qu’il n’y a point de texte qui
permette d’attribuer formellement aux Le Prestre l’hôtel de Duval de
Mondrainville.
C’est encore aux Le Prestre, mais cette fois-ci avec certitude, à Abel
Le Prestre, le fils, qu’est due une construction de la rue de Geôle (n° 17)
qui paraît à première vue de modeste apparence. La porte et les fenêtres
de ses deux étages offrent, ainsi que la maison même, la marque
incontestable de la Renaissance caennaise: un encadrement formé de
losanges et de ronds alternés. De chaque côté des fenêtres se font face,
deux à deux, quatre médaillons: deux têtes d’homme, deux têtes de femme,
celles-ci mieux conservées; elles ont dû être finement ciselées.
Chaque médaillon est accompagné d’une inscription empruntée aux
Triomphes de Pétrarque, que le sculpteur commenta si éloquemment
à l’hôtel Bourgtheroulde de Rouen.
PVDICICIA VINCIT AMOREM.
AMOR VINCIT MONDUM.
AMOR VINCIT PUDICICIAM.
FAMA VINCIT MORTEM.
Au linteau de la porte, une jolie frise qu’admirait Remy Rosel,
architecte de Paris; un singe y joue avec un dauphin, au milieu
d’enroulements d’un dessin aussi ferme que ceux qui ornent les balustrades
de Saint-Pierre. Cette maison, une tradition l’a appelée la maison
des quatre fils Aymon. Elle a aussi passé pour être la demeure de
Jean Marot le poète, père de Clément. Elle fut en réalité construite
pour le médecin Pierre de Cahaignes, père de l’humaniste et médecin
Jacques de Cahaignes qui l’avait acquise vers 1548.
On a justement remarqué l’analogie que présentent ces médaillons
avec ceux du manoir des Nollent, plus connu sous le nom de Tour des
Gendarmes. Ce sont mêmes inscriptions, mêmes physionomies. Bourgeois
du quartier Saint-Pierre où ils ont leur hôtel, les Nollent ont ici leur
manoir. C’en est bien un, au sens anglais du mot: une exploitation rurale.
Quel en était l’aspect général? Un plan de Caen du XVIIe siècle, aujourd’hui
fort rare, accompagné de petits dessins, nous le montre avec quatre tours
d’angle, au lieu que l’édifice actuel n’en a que deux. Mais des vestiges
de constructions assez importantes se trouvent encore dans la cour du
p. 65
manoir. Avec sa fenêtre grillagée, la grosse tour a un aspect guerrier;
deux gendarmes de pierre — ils étaient plus nombreux autrefois —
surveillent l’arrivée des navires qui remontent le fleuve.
L’Orne venait en effet dans un de ses méandres passer près de la tour.
Vauquelin de la
Photo Magron.
Maison de Pierre de Cahaignes. — Rue de Geôle.
Fresnaye errant dans les prairies qui appartenaient à la Trinité
s’amusait à les contempler.
Me pourmenant par la belle prairie
Je voy souvent cette gendarmerie
Qui fait la garde en votre beau Calis
Où les soldats ne sont point défaillis
Depuis le temps que les Nolents donnèrent
Charge à ceux-là qui le guet ordonnèrent.
p. 66
Ce qui donne son cachet artistique à cette construction, ce sont
les médaillons dont elle est ornée: quinze médaillons à la grosse
tour, quatorze sur la courtine, quatre autres encore sur la petite tour
et deux sur la maison d’habitation. Ils ont exercé la curiosité des
archéologues. Les uns ont cru reconnaître des figures d’empereurs,
de personnages historiques. D’autres ont vu là le long développement
Photo Neurdein.
Manoir des Gens d’armes.
d’une allégorie amoureuse, commentée par les inscriptions empruntées
aux Triomphes de Pétrarque. Aurions-nous ici une série de portraits
de famille? Rappelons que des médaillons de ce genre se trouvent
au manoir de Saint-Contest qui appartenait aux Nollent, à un tombeau
situé dans une des chapelles de Saint-Pierre où les Nollent,
paroissiens de cette église, avaient leur sépulture.
Il est aussi possible que quelques médaillons soient des reproductions
ou des imitations de modèles italiens.
Un médaillon beaucoup plus grand que les autres
nous présente une tête de femme vue de face; deux hommes vus de
profil et un peu plus bas allongent le cou... pour l’embrasser.
p. 67
Autour de ce singulier médaillon, cette inscription plus singulière
encore:
C’EST MA
NORICHE ET AMIE
L’archéologue anglais Ducarel qui avait d’honnêtes explications,
Maison Quatrans. — La tour.
Photo Neurdein.
voyait là deux hommes saluant poliment une dame. M. Rêver qui avait de
l’érudition lut DORICHE pour NORICHE, retrouva sous ce nom une célèbre
courtisane de l’antiquité... et s’exclama sur le pédantisme des gens du
XVIe siècle. Veut-on une autre explication presque aussi honnête que
celle de Ducarel? La dame, qui a l’air bien revêche pour une courtisane,
serait la science, la philosophie, l’Alumna, la Mère nourricière, peut-être
p. 68
l’Université, celle de Caen. Girard de Nollent s’y fit immatriculer en
l’an 1498, son fils Jean en 1539, un Louis de Nollent en 1547, un Gilles
en 1554.
Et des médaillons, des médaillons toujours, nous en trouvons sur la
façade d’une maison de la rue Saint-Jean, n° 133. Ce sont deux femmes,
l’une de face, l’autre de profil. Les fenêtres étaient jadis ornées
d’accolades et de feuillages frisés.
Plus d’une construction de l’époque antérieure a été terminée par la
Renaissance. La maison de la rue Segrais dite des Templiers a les
caractères du XVe siècle avec sa tourelle d’angle, mais sa grande lucarne à
fronton triangulaire avec deux petites lucarnes à couronnement cintré
annoncent une date déjà avancée du XVIe siècle. Le manoir Quatrans
présente à l’intérieur une belle tour octogonale en pierre. Les fenêtres
que l’on aperçoit de la venelle Quatrans portent le caractère de la
Renaissance; la date de 1541 se lit sur la tour avec ces mots:
Sapientia nostra ab altissimo Fondamentum non est aliud.
Cette inscription religieuse et sentencieuse annonce déjà l’esprit de la
Réforme: ceci devait tuer cela.
Photo Neurdein.
Le Lycée. — Le réfectoire.
CHAPITRE V
LES TEMPS CLASSIQUES
Caen et la Réforme.
— Les constructions privées de 1502 à 1600.
— La place Royale et le Cours-la-Reine.
— Les congrégations religieuses et leurs édifices:
les Visitandines;
les Jésuites et Notre-Dame;
les Eudistes et l’Hôtel de Ville; les Bénédictins
de Saint-Maur et le Lycée.
— Les hôtels du XVIIIe siècle.
— La transformation de Caen.
— Le port et les cours.
Suivant le mot très juste d’un historien, au début la Renaissance et
la Réforme ne font qu’un. Caen, qui fut, avec son Université et ses
imprimeurs, un des principaux centres intellectuels de la Renaissance en
Normandie et peut-être en France, a été aussi un des berceaux de la
Réforme, et précisément, ses professeurs, ses imprimeurs, ses architectes
trop peu connus, les Le Prestre, et aussi les magistrats, membres du
Présidial, officiers du roi furent protestants. Une église s’y constitua,
semble-t-il, en 1550; mais il y avait déjà quinze ans que la ville et
l’Université étaient dénoncées comme des foyers d’hérésie.
Amis de la nouveauté
p. 70
dans la littérature et dans l’art, s’étant mis à l’école des humanistes, ces
Caennais furent en grande majorité, au moins pour la partie cultivée de
la population, des amis de la Renaissance en matière religieuse, des
Réformés.
La ferveur religieuse bouillonna chez ces hommes jusqu’alors paisibles.
En 1562, lorsque se déchaînèrent les guerres civiles, dans toute la
Normandie même, comme s’il y eût eu une sorte de mot d’ordre, les
monuments catholiques furent partout attaqués et mutilés;
une sorte de rage iconoclaste s’empara d’une partie de la population qui,
conduite par quelques exaltés, alla piller les trésors des abbayes,
et profana les restes de Guillaume et de Mathilde.
Il faut lire dans les Recherches et Antiquitez de De Bras le pitoyable
récit de ces destructions, si on veut
mesurer tout ce que la ville perdit alors de chefs-d’œuvre artistiques et
aussi toute l’indignation que soulevèrent de tels actes, de tels attentats
contre la religion traditionnelle et contre l’art. Ces journées de mai 1562
ont eu plus de conséquences peut-être qu’on ne l’a dit.
Avec 1562 commence vraiment pour Caen une ère nouvelle. Non pas
que la ville en elle-même ait précisément beaucoup souffert des guerres
de religion. Revenus très vite à un sentiment de mutuelle tolérance et
de concorde qui leur fait honneur, les bourgeois surent soustraire presque
toujours leur cité aux grandes commotions de la guerre, l’armée de
Coligny dans son expédition de Normandie séjourna à Caen au printemps
de 1563, Théodore de Bèze, le grand théologien, le grand esprit de
la Réforme, prêcha à Saint-Jean. Mais après 1568 les troubles furent
terminés et l’activité économique se réveilla.
Caen a eu de tout temps des industries qui ont fait sa réputation. C’est
une industrie artistique que celle de ses toiles de haute lice, fondée au
XVIe siècle par la dynastie des Graindorge. Les grands acceptaient
volontiers comme cadeaux un de ces services de toile de Caen.
Il en fut commandé pour Elisabeth d’Angleterre, pour le duc de Joyeuse.
Caen avait aussi ses bourses, autre objet de cadeaux, si renommées
que le médecin Etienne de Cahaignes en portait une en Hollande
pour l’érudit Scaliger.
Au commencement du XVIIe siècle, les métiers s’étaient multipliés, la
draperie devenait florissante. Caen allait redevenir, comme avant la guerre
de Cent ans, comme au XVIe siècle et plus qu’à aucune autre époque de
son histoire, une ville industrielle.
Les habitations privées si nombreuses, construites entre 1568 et
l’avènement de Louis XIV sont là pour l’attester. Quelques-unes portent
encore leur date inscrite généralement aux lucarnes. Beaucoup sont de
p. 71
très simples habitations bourgeoises. d’autres sont encore de vastes hôtels
aussi importants par leurs dimensions que l’hôtel d’Ecoville et l’hôtel de
Than. Sur un grand nombre d’entre elles des inscriptions morales ou
religieuses montrent bien que l’humanisme et aussi la Réforme catholique ou
protestante ont mis leur empreinte sur l’âme des habitants avant de la
mettre sur leurs demeures:
rue des Croisiers,
n° 14, un grand fronton
triangulaire surmonté
d’un vase en pierre porte
cette inscription et cette
date: DAMNIS SVM
PERFECTA MEIS. 1052. Rue
Saint-Sauveur, n° 47,
on lit: SI DIEV EST
POVR NOVS QVI SERA
CONTRE.
Les belles constructions
de la grande époque
de la Renaissance
se sont surtout groupées
au centre de la ville,
autour de Saint-Pierre
et de l’ancien Hôtel de
Ville, puis la ville se
rebâtit par un mouvement
qui parti du centre
gagne peu à peu les
extrémités, en attendant
qu’il franchisse la vieille
enceinte et fonde des
quartiers neufs. C’est dans le quartier de l’Université qu’apparaissent
surtout les hôtels du temps de Henri IV et de Louis XIII:
place Saint-Sauveur et coin de la rue Formage un corps de logis
du XVIe et du XVIIe siècle; rue Pémagnie n° 10. dans la cour,
un manoir du XVIe siècle.
Au n° 6 de la rue des Cordeliers se dresse l’hôtel de Colomby. La façade
est complètement nue: plus d’arabesques, plus de vases, plus de fleurons,
plus de masques, plus de têtes de lion, une construction sévère qui
annonce déjà le grand siècle, mais une jolie tourelle carrée en
Photo Neurdein.
Manoir du Pont-Créon.
p. 72
encorbellement accuse sur l’étroite et sombre rue une saillie prononcée
et offre
un aspect pittoresque.
A la même époque appartenait aussi une jolie maison située rue du
Gaillon n° 1. La tour carrée qui la surplombait lui donnait tout son
caractère. Sur la lucarne, beaucoup plus simple que celles de la belle
époque se lisait la date de 1582. Ce manoir servit de résidence à
Louis XIII lorsqu’il vint assiéger le château en 1620. Le souvenir de
cette visite du roi avait été consacré par une statue avec une inscription
commémorative élevée en 1623, dans la cour de ce manoir. Statue et
inscriptions disparurent d’abord, puis le manoir lui-même, et il ne nous
est plus connu que par les lithographies du Dr Pépin et de Bouet.
Adam Cavelier, père de toute une dynastie d’imprimeurs de l’Université,
dont les presses livraient aux professeurs quantité de petits traités
sur l’antiquité, fait bâtir sa maison rue Saint-Etienne, aujourd’hui rue
de Caumont. Un médaillon représente un cavalier armé de toutes pièces
et portant sur la poitrine le monogramme du nom de Jésus, avec cette
légende: IN NOMINE TVO SPERNEMUS INSVRGENTES IN NOBIS. C’est la
marque même de l’imprimeur. A l’angle de la rue Saint-Pierre et de
la rue de l’Odon, le poète François Malherbe a rebâti sa demeure sur
l’emplacement de la maison paternelle où il était né. Une inscription
gravée sur la partie la plus élevée des lucarnes nous l’apprend:
Franciscus Malherbeus 1582 Civitatis ornamento Memoriae.
Au n° 71 de la rue Saint-Pierre, la date de 1047 se lit sur l’une des
trois belles lucarnes qui surmontent la maison; au n° 49, un bas-relief
représente un cheval avec la date 1660. Dans la rue du Moulin, s’élève
dans une cour intérieure l’hôtel Du Quesnay de Thon, construction de la
fin du XVIe siècle ou du commencement du XVIIe, sans grand caractère.
Dans la rue de l’Oratoire, qui fut alors percée, se trouve l’hôtel Patrix. Le
cadran solaire porte la date, 1623. Plus de hautes façades, plus de toits
aigus, plus de tourelles: une tour d’angle carrée sur la cour,
une ornementation qui fait encore quelque effet,
si on ne la compare pas aux beaux édifices de la Renaissance.
Dans la rue Saint-Jean, au n° 100, on
peut voir dans une cour l’hôtel d’Aubigny ou des de Novince, trésoriers
de France. Le peu qui en reste montre une construction de même style
que l’hôtel Patrix. Au n° 214, la façade de l’hôtel de Beuvron, aujourd’hui
bureau de l’octroi. annonce la deuxième moitié du XVIe siècle
ou les débuts
du XVIIe.
Enfin, presque en dehors de la ville, il faut noter un joli manoir de la
fin du XVIe siècle, avec une belle porte d’entrée, un pavillon à toit
p. 73
pyramidal, un colombier carré, vaste et élevé, une belle grange.
C’est aujourd’hui une ferme, et, au reste, il est bien probable
que le manoir du Pont-Créon n’a pas changé de destination depuis
qu’il a été créé en 1599. C’est bien là un de ces manoirs à usage
d’exploitation rurale tels que les aimaient les bons
gentilshommes campagnards du XVIe et du
XVIIe siècle que nous a
décrits Pierre de Vaissière
dans un joli livre
et dont le type le plus
saisissant, je ne dis pas
le plus parfait, a été le
normand Gilles de
Gouberville.
A la même époque,
au temps de la
contre-réforme catholique,
les établissements religieux
pullulent. Les Jésuites
s’installent à Caen en 1609,
non sans rencontrer de vives
résistances. Le Père Eudes,
leur rival, y fonda, en
1643, la Mission; les
Carmélites s’installent
en 1616, les Pères de
l’Oratoire en 1622, les
Ursulines en 1624, les
Bénédictines du
Saint-Sacrement en 1643, les Visitandines en 1631.
Les Carmes refont leur église en 1677, les Jacobins font rebâtir
tout leur couvent qui « était ruineux », dit un annaliste,
et transforment tout le quartier proche des murs,
le long du canal Robert, vers 1663. Dans le quartier Saint-Jean,
on construit l’hôpital Saint-Louis en 1678.
N’oublions pas qu’à Caen fleurit la Confrérie du Saint-Sacrement,
alors si puissante en France, dont on connaît
l’activité religieuse et charitable.
Les plus importantes constructions qui témoignent aujourd’hui de la
renaissance des congrégations religieuses sont celles des Visitandines,
des
Photo Neurdein.
Notre-Dame ou La Gloriette.
p. 74
Jésuites et des Eudistes. Les Visitandines se transportèrent, en 1632, au
Bourg-l’Abbé, dans la rue des Capucins, aujourd’hui rue Caponière.
C’est en 1636 que furent commencés par la Mère Elisabeth
de Maupou des bâtiments qui ont été terminés en 1668.
L’église a la forme d’une croix grecque,
elle est surmontée d’un clocher en forme de dôme; le portail offre les
ordres dorique et ionique superposés. C’est donc bien un monument, non
de la Renaissance, mais de l’époque classique. Le mobilier est de même
époque et de même style. Le maître-autel, remarquable par quatre
colonnes de marbre noir, avec ses pilastres de marbre jaspé blanc et
noir, sa corniche travaillée, se voit encore dans la nouvelle chapelle des
Visitandines, établie dans l’ancienne abbatiale de Saint-Etienne.
Il ne reste plus de l’ancien établissement des Ursulines qui s’étendait
depuis la place Singer jusqu’à la rue Saint-Jean, que la partie
occidentale du cloître qui témoigne de la grandeur de l’édifice.
Plus intéressantes sont les constructions des Jésuites. Etablis à Caen
par Henri IV dans un ancien collège de l’Université, le collège du Mont.
Ils s’étendirent bientôt sur tout le quartier compris entre la rue
Saint-Laurent, la Rue de Caumont, et les anciennes murailles qu’a
remplacées le cours Bertrand, et ils entreprirent en 1684 de se
construire une chapelle, qui, devenue de nos jours église paroissiale,
est placée sous le vocable de Notre-Dame, mais est plus connue à Caen
sous le nom de la Gloriette; le dandy qu’était Barbey d’Aurevilly
lui trouvait un air chrétien; elle convenait à son christianisme
d’homme du monde qui aime le marbre, les dorures
et « les coussins sous les coudes des pécheurs »; et
elle avait paru aux révolutionnaires merveilleusement convenable pour la
célébration des fêtes décadaires. C’est un bon modèle du style jésuite,
avec une façade où l’ordre ionique et le corinthien se superposent, une
large nef, une abside demi-circulaire, un large transept. On y voit un bel
autel en marbre rouge et blanc, qui provient de la Trinité où il avait été
élevé sous l’administration de Mme de Tessé; une décoration murale due
à Perrodin, élève de Flandrin, recouvre la voûte en cul-de-four et un
groupe en pierre de Vallentin de 1855 représente le bienheureux Eudes
dont cette église a recueilli les restes.
Et ce n’est pas la moins singulière fortune du plus remarquable
représentant de la Contreréformation catholique en Normandie,
si persécuté de son vivant, que ses cendres aient été recueillies
par les Jésuites qui ne furent pas précisément ses amis, semble-t-il.
Eudes, occupa d’abord une maison sise en face de l’abreuvoir
Saint-Laurent et obtint en 1658 des
échevins qui venaient de créer la place royale, la fieffe de cette terre.
p. 75
Mais la pose de la première pierre de l’église n’eut lieu que le 20 mai 1664
et la consécration le 23 novembre 1687. Cette église est bâtie dans le même
style que celle des Jésuites; c’est aujourd’hui l’Hôtel de Ville; il n’en
reste plus que la façade défigurée.