sentiment d’émotion religieuse que donnent tant d’autres églises.
Au point de vue esthétique, reconnaissons que c’est trop joli pour
être grand. A Saint-Pierre, c’est le détail qui attire et
non l’ensemble qui s’impose.
L’œil va tout de suite aux voûtes de la seconde partie de la nef et du
chœur, aux clefs de voûtes pendantes; amusé il découvre ce Saint-Pierre
si singulièrement niché dans l’une d’elles.
Dans les chapelles du déambulatoire, les nervures des arcs doubleaux
se séparent et viennent se résoudre en de multiples et inquiétants
pendentifs encadrant des caissons ingénieusement ornés. Là, on peut voir,
dit M. Joly (3) « à côté d’un David luttant contre le lion, qu’on a pris pour
(3). Notes et études sur les églises de Saint-Pierre de Caen et
de Notre-Dame-de-Froide-Rue. Caen, 1875, in-8°.
p. 45
un Milon (le nom de David est écrit sur le piédestal), à côté d’un Aaron
ou Moïse barbu, les cheveux au vent, tenant en main un bâton où s’enroule
un serpent, une Cérès, un Ganymède (la tête est brisée, mais un aigle
est à son côté), une Déjanire enlevée par Nessus, et qui est d’un réalisme
des moins édifiants, un Hercule vu de dos, une figure nue debout à côté
d’une enclume, les bras levés et brisés, qui peut être un Tubal Caïn ou
un Vulcain ».
Accusera-t-on la Renaissance d’avoir fait entrer le paganisme, la
Photo Neurdein.
Saint-Pierre. — Le collatéral méridional.
mythologie et l’histoire littéraire de l’antiquité dans l’église? Ce serait
oublier le chapiteau du XIVe siècle qui se trouve à un des piliers du bas de
la nef: il montre que bien auparavant la statuaire avait puisé à ces sources.
Parmi les scènes sculptées ici, les unes représentent et symbolisent
l’Amour divin. Le Phénix au milieu des flammes, c’est le symbole du
Christ qui ressuscite, amour divin qui renaît toujours, qui triomphe de
tout. Le Pélican qui déchire sa poitrine, c’est le Christ qui a souffert pour
nous, c’est aussi l’amour divin propre à inspirer tous les sacrifices.
L’Unicorne poursuivi par le chasseur, c’est encore le Christ, qui se réfugie
auprès d’une Vierge, c’est aussi l’amour divin qui trouvera son siège
dans un cœur chaste. Dans les autres scènes on lui oppose l’amour
p. 46
humain qui compromet les plus vaillants, abêtit les plus intelligents.
Lancelot du Lac, le brave chevalier, pour l’amour de la reine Genièvre,
traverse la rivière sur une épée et va se jeter dans la gueule du lion;
Lancelot du Lac encore ou le vaillant Gauvain, dans le lit « aventureux »
est menacé par une lance. Virgile reste suspendu dans la corbeille d’osier
entre le sol et le sommet de la tour où se moque de lui la fille de
l’empereur; et que dire d’Aristote qu’une femme a transformé en coursier?
L’extérieur de Saint-Pierre suscite l’admiration par sa tour tant de
fois décrite et comparée par les archéologues anglais à celle de Salisbury,
la plus célèbre des tours anglaises. Entre toutes les descriptions, prenons
celle du vieux de Bras: « Ce qui est le plus singulier, c’est la tour ou
pyramide, laquelle est d’une admirable hauteur fondée sur quatre moyens
piliers de si subtil artifice qu’on ne voit et ne s’aperçoit-on du fondement,
soit en entrant à l’Église par-dessous cette tour, ou à l’opposite par l’une
des ailes. Puis est au-dessus élevée la pyramide d’une émerveillable
hauteur qui est percée par quarante-huit grandes étoiles vides, où
soufflent et coulent les vents qui empêchent d’endommager cette pyramide
qui n’est que de quatre doigts d’épaisseur et en sont les pierres jointes
les unes aux autres par crampons de fer et cimentées par le dedans. »
De Bras a vu les tours de Paris, Rouen, Toulouse, Avignon, Narbonne,
Montpellier, Lyon, Amiens, Chartres, Angers, Bayeux, Coutances, mais
à ses yeux « cette tour de Saint-Pierre excède toutes les autres ».
Le grand portail a encore de la grandeur sous son gâble élevé. Au
tympan était représentée la vie de saint Pierre qui a disparu. A été
également mutilé le portail nord du XIVe siècle. On peut à peine
distinguer sur le tympan un bas-relief représentant Jésus-Christ et une
scène du Jugement dernier dont la figuration au portail des églises était
traditionnelle.
Les contreforts et arcs-boutants qui par-dessus les collatéraux viennent
appuyer la retombée de la voûte sont d’un tracé très ferme. Mais c’est
surtout vers l’abside que se portera l’admiration. La haute église du
XVe siècle avec ses fenêtres flamboyantes émerge encore au-dessus de la
forêt de candélabres, de pinacles qui marquent les arcs-boutants de
l’abside. L’œil n’est pas moins charmé par la composition des fenêtres
d’Hector Sohier: substitution de l’arc en plein cintre à l’arc en
tiers-point; suppression des meneaux, nécessaire pour éclairer le détail des
caissons intérieurs; oculus qui éclairent au-dessus de la balustrade la
chapelle de la Vierge, mais surtout, à mesure que l’on s’éloigne du sol,
luxe et profusion de la décoration, luxe qui ne choque point l’œil, tant
p. 47
il y a de sûreté d’exécution dans la frise au-dessus des fenêtres et dans
celle des balustrades où on aperçoit des enfants, génies ou anges, un
saint Jean, des têtes de femme, des masques, des têtes d’animaux, des
Photo Neurdein.
Saint-Pierre. — La nef.
objets mobiliers, qu’enlacent, enroulent des arabesques infinies. On ne
songe pas à critiquer les « légers et hardis clochetons qui, suivant la
fine remarque de M. Joly, semblent l’œuvre d’un sculpteur sur bois, d’un
tourneur, autant que d’un maître de la matière ». Ces pinacles évasés par
le bas vont culminer jusqu’au-dessus de la balustrade du chœur,
magnifiques candélabres disposés autour du pavillon octogonal, diadème qui
p. 48
couronne la chapelle de la Vierge. Si c’est un symbole, c’est bien tout
ce que l’inspiration religieuse a apporté ici. Et sans doute, l’effet était
plus saisissant encore, lorsque l’abside venait baigner dans la rivière par
ses parties basses presque dénuées de décoration et qui n’apparaissaient
pas alors aussi crûment.
Une tour gothique, une abside Renaissance, nous allons retrouver tout
cela dans l’église Notre-Dame-de-Froide-Rue, aujourd’hui Saint-Sauveur,
d’ailleurs très différente à d’autres égards de Saint-Pierre et de presque
toutes les églises. Il y a là des dispositions très originales dues au hasard
du développement de l’édifice, nous nous trouvons en présence d’une des
paroisses les plus anciennes de Caen, fondée par saint Regnobert au
VIIe siècle. De cette église, est-il besoin de dire qu’il ne reste rien, ni de
celle qui la remplaça, ni de celles qui se succédèrent jusqu’au XIVe siècle?
Au XIVe siècle ou à la fin du XIIIe fut construite la tour, pyramide
qui paraît une sœur jumelle de Saint-Pierre, plus massive, moins
élégante, moins élancée, peut-être antérieure, mais de plan à peu près
semblable. Vue de l’Université avec ses longues baies, sa balustrade, ses
huit clochetons, ses huit fillettes, elle a vraiment grand air.
Quel est l’âge des deux nefs? Celle qui, à cause de son abside
Renaissance, semble la plus récente est en réalité la plus ancienne. Les
colonnettes qui garnissent les piliers des deux tiers de l’église
appartiennent au XIVe siècle. Sans doute, il y a eu une église assez
étroite et à nef unique complètement englobée dans des maisons.
La seconde nef a tous les caractères du gothique flamboyant; elle
n’était pas encore construite en 1492, elle date des dernières années du
XVe ou des premières années du XVIe siècle. On était gêné par les maisons
de la Grande-Rue et par le voisinage de la Froide-Rue, d’où l’aspect
bizarre et la ligne sinueuse de l’édifice; un arceau d’apparence hardie
fait communiquer les deux nefs.
Où menait cet élégant escalier que l’on aperçoit de la Froide-Rue?
Serait-ce à une tribune réservée à quelque riche fidèle, comme dans
certaine église de Bruges, à un oratoire où se recueillait le prêtre avant
de prêcher comme à Saint-Jacques de Dieppe ou à une chaire extérieure
comme à Saint-Lô? Toutes ces hypothèses pouvaient être faites; mais en
réalité c’est une monstrance destinée à recevoir ce reliquaire que l’on
appelait du nom de son donateur « le Verdun ». Elle a été élevée après
1492, en même temps que la seconde nef dans laquelle elle est
enchâssée (4).
(4). Voir H. Prentout. Le reliquaire de Notre-Dame-de-Froide-Rue
à Caen et quelques notes sur cette église.
Caen, 1909, in-8°.
p. 49
Quant aux deux absides, elles se font bien valoir l’une par l’autre.
M. Joly les compare à « deux sœurs coquettes qui se plairaient à se
montrer l’une près de l’autre pour faire admirer par le contraste deux
beautés différentes; l’abside ogivale, en toute sa fleur, avec ses trois
Photo Neurdein.
Saint-Pierre. — L’abside.
fenêtres si sveltes, si élancées et bordées d’une si riche dentelle, avec sa
balustrade élégante et la jolie décoration qui couvre toutes les parties
pleines de la muraille, l’abside de la Renaissance avec sa riche et
délicate ornementation s’offrent à nous réunies, faciles à embrasser d’un
coup d œil, diverses, et cependant en bon accord, formant le plus piquant
et le plus pittoresque ensemble ».
p. 50
Ne quittons pas Notre-Dame-de-Froide-Rue sans remarquer les peintures
murales qui représentent saint Ambroise et saint Augustin.
Saint Ambroise tient un livre,
saint Augustin une figuration de la Trinité: le
Photo Neurdein.
Saint-Sauveur (Notre-Dame-de-Froide-Rue). — L’abside gothique.
Père en Pape, avec tiare à la triple couronne, le Saint-Esprit, colombe,
descend de la bouche du Père sur le Fils attaché à la croix.
Ces peintures paraissent être un don d’un grand armateur caennais,
Duval de Mondrainville, grand fondateur de donations pour les églises
et les communautés religieuses, restaurateur du Palinod dont une
inscription placée dans la chapelle rappelle la devise:
En salut d’envie.
Notre-Dame-de-Froide-Rue a pris son nom à Saint-Sauveur du
Marché, église fondée par saint Regnobert. aujourd’hui désaffectée et
p. 51
transformée en halle au beurre; le transept et la tour carrée semblent
remonter au XIIe siècle. La nef du XVe s’ouvrait jadis sur la place par un
joli portail de la même époque. Un dessin pris par Ducarel au
XVIIIe siècle avant qu’on ne lui substituât le portail moderne d’un goût
si déplorable, permet encore de s’en faire une idée; il présentait tous les
caractères du gothique flamboyant. A l’intérieur de l’édifice, on remarque
le chapiteau d’un pilier de la tour, où un mendiant d’un réalisme
saisissant se traîne à genoux, appuyé sur sa béquille, et tend sa sébile.
Au XVIe siècle appartiennent le chœur et les contreforts de l’abside. Le
chœur, d’après l’abbé de la Rue, aurait été commencé en 1530 et
achevé en 1546. Un document inédit de 1616 nous dit en effet qu’ « en
ce temps, décembre 1546, furent faits le chœur et la chapelle de la
Magdeleine ». Lorsqu’en 1836, on abattit la flèche élevée au XVIIe siècle,
les clefs de voûte furent transportées au Musée des Antiquaires. Ici,
comme au vieux Saint-Etienne, on retrouve sur l’une d’elles tous les
instruments de la Passion. Quatre autres portent un blason qui, d’après
Raymond Bordeaux, indique une famille récemment anoblie. L’acte de
1616 nous fait connaître les noms des fondateurs de la chapelle: un
bourgeois nommé Jacques Poulain et son fils Sébastien. Est-ce Jacques
Poulain que nous apercevons de la rue Saint-Sauveur dans un médaillon
qui orne un contrefort de l’abside? Il porte la barbe et la fraise à la
Henri II. Au-dessus du médaillon, deux jeunes enfants s’ébattent comme
de jeunes poulains. On a cru reconnaître dans toute cette partie de
l’édifice la marque du génie d’Hector Sohier. Ce sont bien en effet de
grands contreforts à pilastres assez semblables à ceux de Saint-Pierre
qui soutiennent les arcs-boutants de l’abside. Mais ce médaillon fait
songer à la manière des Le Prestre, ainsi qu’un autre médaillon à triple
face que nous retrouverons à la tour des Gendarmes.
Dans les édifices civils, dans les beaux hôtels du XVIe siècle, nous
allons admirer le génie des Le Prestre: à la tour des Gendarmes, à
l’hôtel d’Ecoville et à la maison de la rue de Geôle.
Photo Neurdein.
Hôtel de Than.
CHAPITRE IV
L’ART GOTHIQUE ET LA RENAISSANCE (suite)
II — LES ÉDIFICES CIVILS
L’habitation privée à Caen.
— L’hôtel de Than.
— L’hôtel d’Ecoville.
— L’hôtel de la Monnaie.
— La maison de la rue de Geôle.
— Le manoir des Gendarmes.
Il est regrettable qu’il ne se soit pas trouvé quelque antiquaire de loisir,
ayant visité beaucoup de vieilles maisons, pénétré dans beaucoup de
cours qui ne sont point toutes engageantes, monté beaucoup d’escaliers
qui ne sont point tous solides, contemplé le nez en l’air, beaucoup de
lucarnes, compulsé, courbé sur des parchemins, beaucoup de titres de
propriété qui ne sont pas tous faciles à lire, dépouillé, labeur ingrat, je
le sais, les registres du Tabellionnage, pour écrire une histoire de
l’habitation privée à Caen. M. de Beaurepaire, dans une notice sur une
p. 53
maison du XVIe siècle à décoration extérieure polychrome, avait donné
un très bon modèle de ce genre de monographies, M. Raymond Bordeaux
n’a étudié les vieilles maisons qu’au point de vue du blason.
L’habitation privée se renouvelle encore plus vite que l’église et, à
vrai dire, si même dans
cet ordre d’idées nous
trouvons quelques
constructions anciennes à
Caen, ce sont encore des
édifices religieux: dans
la rue Bicoquet, en face
la venelle Saint-Blaise,
la porte de l’Aumônerie
date du XIIe siècle. Plus
tard fut construit rue
Neuve-Saint-Jean le
manoir épiscopal,
enfermé aujourd’hui dans
le couvent de
Notre-Dame-de-Charité. Ce
palais fort ancien doit
dater de la fin du XIVe
siècle. On y voit les
armes de Nicolas du
Bosc, évêque de Bayeux
à cette époque.
Si nous passons aux
habitations privées,
remarquons que beaucoup
d’entre elles ont
conservé au rez-de-chaussée
l’ancienne arcade qui
donnait accès dans la boutique. Le XVe et les débuts du XVIe siècle ont vu
élever de belles maisons de bois artistement sculptées. On a justement fait
remarquer que ce genre de construction se prête admirablement à
l’encorbellement des étages les uns sur les autres et sur le rez-de-chaussée.
Ainsi, la dimension des pièces est augmentée et le premier étage forme
auvent sur un rez-de-chaussée servant de boutique. Cette disposition
convient tout à fait à des marchands.
Photo Neurdein.
Rue Porte-au-Berger.
p. 54
L’une des maisons les plus anciennes est la maison en bois n° 94 de
la rue Saint-Jean. La façade de la belle habitation des Quatrans, dans
la rue de Geôle, fut élevée avant la domination anglaise, car les
Quatrans émigrèrent alors et vendirent leurs biens. C’est encore en bois
que l’on construit sous
Louis XII les maisons
de la rue Saint-Pierre
n° 52 et 54, et deux
jolies maisons à pignon
n° 10 et 12 de la rue
Montoir-Poissonnerie que
pour quelques traits de
leur décoration, on attribue
au règne de François Ier.
La maison n° 52 de
la rue Saint-Pierre, bien
connue des touristes,
porte les armes des
Mabré, bourgeois caennais
qui, au cours du XVIe
siècle, arrivèrent tous
aux fonctions publiques
et dont le dernier fut
anobli. La place
centrale qu’occupe
l’archange dans la décoration
désigne celui des
Mabré pour qui elle a
été élevée, Michel, échevin
en 1509. Cette maison
se compose d’un
rez-de-chaussée, de deux étages et d’un pignon superposés avec un léger
avancement d’étage en étage sur la rue. Au-dessus des deux portes du
rez-de-chaussée, s’étend dans toute la largeur de la façade un poitrail
sculpté portant au centre un écusson. Quatre ouvertures donnent la
lumière au premier étage. Les montants portent des statuettes au
nombre de sept. Saint-Michel terrassant le démon occupe la place
centrale; à droite et à gauche des statues de la Vierge, de l’Enfant Jésus,
Photo Neurdein,
Maison Quatrans. — Façade.
p. 55
de Saint-Pierre tenant les clefs. Nous sommes encore au règne de
Louis XII, la décoration est simplement et naïvement religieuse. Au
second étage, il n’y a plus que trois statues. Enfin le pignon, couronné
d’un faîtage aigu, laisse apercevoir, plus ou moins ornementées, toutes
Photo Neurdein.
Maisons de bois de la rue Saint-Pierre.
les pièces de charpente. Ce qui fait la remarquable originalité de cette
maison, c’est que sa haute façade paraît revêtue du rez-de-chaussée
jusqu’au toit, de carreaux vernissés ou faïences. Ces céramiques pourtant
n’étaient pas alors employées à Caen. Ici on a rempli de couches
profondes de plâtre les interstices de la bâtisse en bois; on a gravé en
creux sur ce plâtre humide les dessins qu’on voulait représenter, puis on a
rempli ces creux de pâtes ou de mastics de diverses couleurs. A l’heure
p. 56
actuelle, les rouges et les noirs ont conservé leurs nuances primitives,
tandis que les bleus, les verts, les jaunes, ont pris des teintes ternes et
passées. Cette décoration polychrome est d’un très joli effet.
Pendant la belle époque de la prospérité économique de Caen, au temps
de Louis XII et de François Ier, on construisit de belles maisons
de pierre. L’une des plus anciennes paraît être celle des Bureau dans la
rue Ecuyère, dont la sculpture si remarquable a été malheureusement
en partie mutilée.
Vint ensuite l’hôtel de Than. Le plan est celui d’un bel hôtel du XVe
siècle: deux corps de logis réunis par un pavillon d’angle. Les fenêtres
sont décorées par des salamandres dont l’une se voit aujourd’hui dans
la cour du musée des Antiquaires. Ce détail permet de la dater du
temps de François Ier.
L’hôtel d’Ecoville a été élevé entre 1535 et 1541. Nous nous trouvons
ici en présence de l’une des œuvres qui porte le plus profondément
le cachet de la Renaissance. Aujourd’hui on ne prête aucune attention
à la façade extérieure de l’hôtel. Il faut, pour ainsi dire, être prévenu
pour la regarder; mais le tout est morcelé entre quantité de maisons de
commerce que la Ville devrait racheter, afin de reconstituer cette
merveille d’art dans son ensemble et d’en faire un musée des souvenirs
caennais. Pénétrons dans la cour intérieure en passant sous la voûte de la
grande porte au tympan de laquelle se trouvait ce que le peuple appelait
le Grand Cheval.
Cette belle cour rectangulaire offre la plus pittoresque, la plus variée
des décorations. Le pavillon de gauche est d’une construction plus
moderne que l’hôtel; dans le pavillon de droite, ce qu’il faut admirer,
c’est le parti que l’on a su tirer de l’alternance des ouvertures, des
larges baies qui éclairent la salle du logis avec tout un ensemble décoratif
qui va du soubassement jusqu’au toit pour s’y terminer par des lucarnes
se détachant de la toiture; toute la hauteur de l’édifice, surfaces ou
fenêtres, offre matière au génie du sculpteur. Et quelle variété dans cette
décoration, variété qui ne tourne pas à la confusion, au-dessus du
soubassement, deux grandes niches enfoncées entre des colonnes antiques
abritent les statues de David portant la tête de Goliath et de Judith
portant celle d’Holopherne; au premier étage, des bas-reliefs
reproduisent l’enlèvement d’Europe et Persée délivrant Andromède, sujets
(5). Voir H. Prentout. L’hôtel d’Ecoville.
— Musées et Monuments de France, 1907, n° I.
p. 57
mythologiques empruntés peut-être au Songe de Polyphile, traité
esthétique et philosophique imprimé à Venise en 1499. Des génies
d’une part, des nymphes de l’autre, tiennent les écussons de Nicolas le
Valois et de Marie du Val sa seconde femme. Au-dessus de la frise, d’un
Photo Neurdein.
Hôtel d’Ecoville. — La façade aux statues.
oculus sort la tête d’un homme qui paraît tenir les bandelettes enroulées
autour de ces trophées. Effet saisissant, original, inattendu que cette tête
d’homme émergeant de la pierre: on le retrouve au château de Fontaine
Henry. Ne trahit-il pas la présence de quelques sculpteurs italiens
dans l’atelier des Le Prestre, ou chez ceux-ci une connaissance des édifices
de l’Italie du Nord, de la Chartreuse de Pavie par exemple?
A l’autre façade, il y a encore un grand effet décoratif tiré, cette fois.
p. 58
non des parties pleines, comme à la façade aux statues, mais des
ouvertures: à chaque étage, deux larges fenêtres à croisillon sont
encadrées par des pilastres. Elles sont surmontées, au second étage,
d’une grande lucarne différente de celles de l’autre façade et combien
plus belle? A
Photo Neurdein
Hôtel d’Ecoville. — La grande lucarne.
la base des contreforts, deux hommes vêtus à l’antique frappent avec
entrain, d’un mouvement rythmique, sur des lamelles; ce sont les
Tubalcaïns, inventeurs des sons. Deux pinacles encadrent une petite
lucarne placée sur la première, Apollon et Marsyas y concourent.
Marsyas joue de la cornemuse; Apollon de la lyre; Marsyas est vaincu: au
linteau de la fenêtre, on lit: Marsyas victus obtumescit. Enfin, au
sommet de la lucarne, une jeune femme joue du théorbe. Il y a dans
p. 59
toute la décoration de cette fenêtre comme une apothéose de la musique
qui fut en grand honneur à l’époque de la Renaissance (6).
Entre les deux pavillons, une loggia ouverte à deux étages abrite le
péristyle et l’escalier. Elle est couronnée d’une double lanterne que l’on
compare ambitieusement
à celle de Chambord. A
la plus grande, un petit
temple circulaire abrite
un Priape, elle est
elle-même surmontée d’une
coupole qui est couronnée
par un Apollon.
L’apollinisme triomphe
donc encore ici; mais qui
expliquera le Priape et
que viennent faire dans
cette apothéose de
l’apollinisme le cavalier de
l’Apocalypse qui se trouvait
au-dessus de la porte
d’entrée et une scène finement
sculptée tirée de la
même source que l’on
voit au tympan de la jolie
porte intérieure du
péristyle de l’escalier.
Ne simplifions pas
trop l’hôtel Ecoville.
Nicolle le Valois qui le fit
bâtir était un homme
d’un esprit ardent,
curieux, qui avait beaucoup
lu, beaucoup cherché; adepte de la philosophie hermétique, il était en
même temps humaniste, alchimiste; administrateur habile d’une colossale
fortune, il était fier de sa culture variée, aimait à l’étaler,
comme il était fier de ses richesses, de sa noblesse récente.
Ses armes brillent aux façades de l’édifice, d’une manière éclatante,
bien en vue, bien en
(6). Sur cette fenêtre et le débat entre Apollon et Marsyas,
voir R. Schneider dans
Musées et Monuments de France, 1917, n° 2.
Photo Neurdein.
Hôtel d’Ecoville. — La lanterne.
p. 60
lumière. Peut-être aussi y a-t-il dans toute cette décoration un goût pour
le symbolisme? il n’est point pour surprendre de la part d’un fervent de
l’alchimie, qui est moins une recherche chimique des moyens de faire
de l’or, comme le vulgaire se le figure, qu’une recherche profonde de la
signification philosophique des choses. Mais avant tout, l’homme, comme
son époque, se résume dans ce mot: éclectisme. Et c’est bien aussi ce que
l’on retrouve dans le troisième pavillon formant le revers de la façade
extérieure. Il n’y a plus là de grands ensembles, mais de jolis détails,
des bucrânes, têtes de bœufs décharnées, motif décoratif que l’Italie a mis
à la mode, des blasons, des cartouches, des bandelettes.
Éclectisme aussi peut-être dans le choix même des artistes appelés à
la décoration de cet édifice. L’œuvre est française et fait honneur à la
Renaissance normande et au maître maçon caennais, Blaise Le Prestre
qui, certainement, y travailla et en éleva la façade située sur la rue, sinon
tout l’édifice (7). Nous avons déjà noté certaines influences italiennes.
N’y eut-il pas des Italiens parmi les collaborateurs de Blaise Le Prestre
dans son atelier? Le P. Porée a justement rapproché les deux statues de
David et de Judith des œuvres d’Antonio Pollajuolo et de Verrochio. Il
a fait remarquer l’analogie que présentent les deux socles des statues avec
les sarcophages surmontés par des griffes de lion amorties en feuillage
que l’on trouve au tombeau des enfants de Charles VIII à Tours, œuvre
de Jérôme de Fiesole et de Guillaume Regnault. Le David, avec ses
formes allongées, son cou grêle, fait un peu songer au Saint-Georges de
Donatello.
Avant de quitter l’hôtel d’Ecoville, pénétrons dans une petite cour
voisine qui se trouve à gauche. Au fronton des fenêtres sont sculptées
trois têtes de femme, moins remarquables que la sculpture de l’hôtel
Le Valois, mais qui témoignent déjà d’une bonne facture. Il y a là comme
une première ébauche de l’idée décorative tirée de la tête faisant saillie
au-dessus de la lucarne.