La cité, après le triomphe des Plantagenets, devient presque une

capitale. Située dans le voisinage de la mer, sur la route la plus

directe pour aller de la Normandie en Anjou, en Poitou et en Gascogne,

Caen est peut-être le véritable centre de l’empire angevin,

Rouen occupant une position trop extérieure.

Henri II et Jean sans Terre y résident à différentes reprises

et y accomplissent des actes politiques importants; c’est

l’un des sièges de l’Echiquier qui se tient au château dont le sénéchal de

Normandie a la garde. De cette époque aussi date la prospérité commerciale

due en partie au grand commerce des vins. En même temps apparaît

la commune qui s’installe d’abord au Châtelet Saint-Pierre sur le

pont qui jadis franchissait l’Orne, à l’endroit où est aujourd’hui

la place Saint-Pierre.

En 1204, la ville subit le sort de la Normandie et passe sous la

domination française. Les chroniqueurs nous apportent le témoignage de

l’incontestable prospérité de Caen à l’époque de la conquête française.

Au XIIIe siècle, les Caennais mènent une vie paisible, mais, comme plus

tard, au XVIIIe siècle, dans une autre période de calme politique et de

lutte contre l’hérésie, les établissements religieux se multiplient:

collégiale du Saint Sépulcre en 1226, Cordeliers ou Frères Mineurs en 1234,

Jacobins ou Dominicains en 1247, Carmes en 1278, Croisiers en 1275,

Béguines dans la Franche-Rue, aujourd’hui rue des Croisiers. Les

historiens de Caen en ont oublié; ils ont laissé de côté les Frères du

Sac qui avaient leur établissement dans la rue Neuve-Saint-Jean

et qui disparurent bien vite. Ces couvents s’installèrent dans les

quartiers encore peu habités de Saint-Jean ou dans les terrains

non enclos du nord de la ville,

dans ce qui fut plus tard le quartier universitaire.

L’église du Saint-Sépulcre qui rappelait les constructions religieuses

de Terre-Sainte fut détruite pendant les guerres de religion et remplacée

depuis par un édifice sans caractère qui subsiste encore aujourd’hui. Le

plan de Belleforest permet de se rendre compte de son ancien aspect.

Les Cordeliers s’étaient établis près des murailles, au nord de la rue

qui porte leur nom. Leur église, endommagée pendant les guerres anglaises,

pillée en 1562 par les protestants, fut réédifiée vers 1577 par Abel le

Prestre, le fameux maître maçon caennais de la Renaissance.

Malheureusement, lorsqu’après la Révolution, les Bénédictines se

transportèrent dans cet édifice, la chapelle des Cordeliers fut

complètement transformée et comme noyée dans une construction nouvelle.

p. 33

Les Jacobins étaient établis près des murs de l’île-Saint-Jean. Une

rue de ce quartier porte encore leur nom. Il ne reste plus que l’entrée,

ornée d’une niche qui renfermait la statue d’un saint, probablement

saint Dominique.

L’église des Carmes, située près des anciens murs de l’île Saint-Jean,

avait été complètement

remaniée au XVIIe siècle

et reçut alors des peintures

assez remarquables.

Sur les confins de

l’île Saint-Jean et de

Vaucelles, les Augustins

s’établirent à l’Hôtel-Dieu

qui se développa avec de nombreuses

annexes: moulins, chapelles, cimetière.

On l’a attribué à la piété

et à l’humanité de saint

Louis qui l’enrichit,

mais les descriptions

que De Bras nous a

laissées de son bâtiment

principal nous induisent

à reporter sa construction

première au temps

de Henri II, créateur

d’établissements semblable

à Angers, et qui

avait doté Caen de la Maladrerie. Il ne reste plus de l’ancien

Hôtel-Dieu que l’archivolte du

portail recueillie au musée des Antiquaires.

Quant aux églises paroissiales, si anciennes soient-elles,

sauf Saint-Sauveur du Marché et Saint-Michel de Vaucelles,

elles n’ont point gardé trace de leurs anciennes formes romanes.

A la fin du XIIIe siècle, en pleine période de prospérité,

on commença les travaux qui firent de

Saint-Pierre une église gothique. A la même époque, appartient également

la tour de Notre-Dame de Froide-Rue, aujourd’hui Saint-Sauveur

Saint-Julien. — Le portail.

Photo Neurdein.

p. 34

et aussi la base de la tour Saint-Jean. Mais tous ces travaux ont été

interrompus par la guerre de Cent Ans. En 1346, la ville fut prise

d’assaut par les troupes d’Edouard III malgré une belle résistance des

habitants, pillée et ruinée. Cependant, ses édifices n’avaient pas

beaucoup souffert; seul, le premier Châtelet Saint-Pierre avait été

détruit par le feu, ainsi que quelques maisons de la

rue Exmoisine (rue Saint-Jean); avant 1362, il était restauré.

A l’abri de ses nouvelles murailles, la ville se remit au travail;

en 1417, les Anglais durent en faire le siège. Cette

fois, Saint-Etienne-le-Vieux et Saint-Jean furent presque complètement

détruits par les effets de l’artillerie. Après l’entrée des Anglais et un

nouveau pillage, commença l’exode d’une partie de la population

française que les Lancastres s’efforcèrent en vain de remplacer par une

immigration anglaise. Les descendants des Plantagenets se flattaient de

garder la Normandie; ils voulaient faire de Caen la capitale de cette

province; ils y installèrent les principaux rouages du gouvernement

des pays conquis et la dotèrent d’une Université. Peut-être ici,

comme en d’autres parties de la province, entreprirent-ils d’effacer

les traces matérielles de leurs ravages et commencèrent-ils à rebâtir.

Mais il ne leur fut pas donné

de mener à bien l’œuvre réparatrice. Les Normands d’une part, Jeanne

d’Arc, de l’autre, ne leur en laissèrent point le temps. L’Anglais chassé,

on vit s’ouvrir pour Caen, comme pour la Normandie tout entière, une

période de relèvement. Louis XI, qui sut gré aux Caennais de n’avoir pas

écouté ses adversaires, encouragea le commerce de Caen. Certes, ce fut

une belle époque que cette fin du XVe siècle: les Français, libérés de

leurs angoisses, fiers d’avoir recouvré tout entier le sol de la patrie, se

mirent, d’un commun effort, à tirer la France de ses ruines.

Ce siècle des constructions s’étend depuis la fin des guerres civiles du

temps de Louis XI jusqu’au commencement des guerres de religion, de

1468 à 1562. Après la Ligue du Bien Public, il a fallu un laps de près

d’une trentaine d’années pour que la cité dépeuplée par l’émigration de

1417, ruinée par l’occupation anglaise, reprît toute son activité et aussi

pour que dans la caisse des trésoriers, dans celle des confréries

réorganisées, pussent s’amasser les sommes qui allaient être nécessaires à

l’achèvement et à la reconstruction des églises, comme dans les bourses

des bourgeois, se constituait lentement, par achat de rentes, le capital

nécessaire à la construction de leurs belles maisons de pierre, hôtels et

manoirs. La grande activité des chantiers ne s’est manifestée qu’avec

les dernières années du siècle, pour battre tout son plein aux temps du

bon roi Louis XII et de François Ier. Au début de ces constructions, le

p. 35

style flamboyant, alors dans toute sa vogue, s’est imposé à Saint-Pierre,

à Saint-Etienne, à Saint-Michel de Vaucelles, à Saint-Jean et

à Saint-Julien. L’art de la Renaissance est venu se greffer sur la

luxuriante décoration du style flamboyant, les deux arts se sont ainsi,

sinon confondus, au moins harmonisés,

l’un prolongeant

l’autre, et de même que

l’art gothique a achevé

nos églises romanes, de

même nos églises gothiques

ont été terminées

dans le style de la

Renaissance. Et puis il ne

faut pas perdre de vue,

lorsqu’il s’agit de dater

les monuments caennais,

ce fait que M. Vitry

a si bien mis en lumière

dans sa belle thèse sur

Michel Colombe, que

l’on a continué à

construire des édifices dans

le style ogival, lorsque

déjà la Renaissance

était commencée et que

deux monuments

appartenant à deux styles

différents, peuvent parfaitement

être contemporains. Quelle part a

eu l’italianisme dans la

Renaissance caennaise?

Il se peut que les de Martigny, abbés de Saint-Etienne, aient amené avec

eux des artistes italiens. Les maçons caennais qui au XVE siècle s’étaient

inspirés parfois de certaines dispositions de l’architecture anglaise se

sont alors tournés vers l’Italie et la mode nouvelle. Nous voudrions

savoir les noms de tous les maîtres de cette époque, on n’en connaît

jusqu’ici que trois: Hector Sohier,

Blaise le Prestre et son fils Abel qui

vécurent au XVIe siècle; Hector Sohier termina sa carrière

sous Henri II.

p. 36

Blaise le Prestre sous Charles IX, Abel Le Prestre sous Henri IV (2).

(2). Pour plus de détails sur ces maîtres ignorés jusqu’alors et

dont l’histoire avait été défigurée par Palustre,

voir H. Prentout. Les Le Prestre, maçons caennais et les

monuments de la Renaissance. Bulletin de la Société des

Beaux-Arts de Caen, années 1905 et 1908.

Photo Neurdein.

Saint-Gilles. — Le porche méridional.

Dans les édifices religieux que nous allons décrire, il y aura toujours

une partie gothique de la dernière époque et une partie renaissance.

Les églises des faubourgs datent pour la plupart du XVe siècle. Alors

Saint-Michel de Vaucelles a été reconstruit en partie; Saint-Julien, dans

le faubourg de ce nom et Saint-Ouen, dans le Bourg-l’Abbé, l’ont été

complètement.

L’église Saint-Ouen ne présente qu’un intérêt historique; elle a été

fondée par Guillaume le Conquérant et par son frère l’évêque de

Bayeux; l’église est dédiée à saint Ouen parce que, suivant certaines

chroniques, les reliques de ce saint normand auraient été, du temps de

Guillaume, exposées en ce lieu; pendant les guerres anglaises, le

Bourg-l’Abbé fut deux fois ravagé, en 1358, par des bandes

anglo-navarraises, en 1435 par les paysans soulevés contre les Anglais;

l’église dut être reconstruite: un chœur à chevet droit

comme dans beaucoup d’églises anglaises,

un transept avec deux chapelles, une nef avec un seul

collatéral, une tour modeste, le tout présente peu d’intérêt.

Saint-Julien est sans doute aussi une très ancienne paroisse,

vraisemblablement antérieure à Guillaume, antérieure certainement

en tout cas au XIIe siècle. Située tout près des fortifications,

l’église fut détruite en grande partie pendant le siège de 1417

et refaite au XVe siècle. Le portail a tous les caractères de l’époque,

la nef est basse, sans triforium. La tour pyramidale qui signale

de loin cette petite église dont les vitraux et la chaire sont

de jolis travaux du XIXe siècle, est également moderne.

C’est au XVe siècle qu’à Saint-Michel de Vaucelles fut ajouté ce joli

porche occidental formant saillie, bordé de festons, très intéressant

témoignage du style flamboyant à Caen et certes contemporain du portail

nord de Saint-Etienne-le-Vieux. C’est également de cette époque que

datent le chœur et les chapelles qui l’accompagnent. Ce chœur se

termine par un chevet droit avec de grandes baies, assez semblable à

celui de Saint-Etienne-le-Vieux. Au XVIe siècle, sous l’administration

des deux La Longny, Pierre et Gilles, qui se succédèrent dans

l’administration de la paroisse et dont on voit les armoiries

à la voûte, furent exécutées les peintures du chœur.

Autour de la clef de voûte de la

première travée représentant la Trinité, l’artiste a disposé dans huit

p. 37

médaillons séparés les quatre évangélistes et leurs quatre attributs: le

bœuf, le lion, l’aigle et l’ange. Autour de la clef de voûte de la seconde

travée représentant l’archange saint Michel, il a groupé de la même

manière quatorze saints et saintes, patrons des confréries de la paroisse

Photo Neurdein.

Saint-Jean. — La nef et le chœur.

réorganisées précisément ici, comme dans la plupart des autres paroisses

de Caen, dans les dernières années du XVe siècle.

Saint-Gilles, construite à l’époque romane, a été réédifiée depuis au

XIIIe siècle. Au XVe siècle, les collatéraux ont reçu leurs chapelles, les

voûtes ont été refaites, enfin, au XVIe siècle. Blaise Le Prestre, comme

l’atteste formellement le médecin Jacques de Cahaignes, l’auteur des

Eloges, a élevé le petit porche occidental dont la décoration est si fouillée,

p. 38 CAEN

si amenuisée: là apparaissent les médaillons et les oves. Avec certaines

parties de Saint-Etienne-le-Vieux, ce porche marque la transition entre

le gothique flamboyant et l’art de la Renaissance.

Dans l’intérieur de la ville, avaient été presque complètement

ruinées par le siège de 1417, deux églises situées près des remparts:

Saint-Jean et Saint-Etienne-le-Vieux. A Saint-Jean,

les premiers travaux de reconstruction datent de la domination anglaise

et de Henri V, ils se sont prolongés pendant tout le cours du

XVe siècle et ne se sont terminés qu’au XVIe.

Il faut entrer dans cette église par une belle

matinée, quand le soleil pénètre à travers les grandes baies en

tiers-point de la nef et du chœur et vient baigner de lumière le bandeau

de feuillage et la galerie ajourée du premier étage. Sinon, Saint-Jean

présente ce paradoxe d’une église de style flamboyant, aux larges

fenêtres, qui serait triste et sombre. Les voûtes sont peu élevées,

ce qui est surtout sensible dans les collatéraux quelque peu écrasés.

Ajoutons que l’église, qui s’étendait autrefois au milieu d’un cimetière,

est depuis la fin du XVIIIe siècle, entourée de maisons; le porche

même se dégage mal. Et pourtant Saint-Jean, dont De Bras louait

l’unité de style, ne manque pas de caractère. Son chœur considérable

qui présente quatre travées, alors que la nef n’en a que trois, lui

donne de l’élégance, presque de la grandeur. Aux vitraux d’une des

chapelles du chœur se voient réunies les armes de France et de Bretagne,

qui datent cette partie de l’édifice de la fin du XVe ou du

commencement du XVIe siècle.

La tour du portail est ornée sur le faîte par les statues des douze

apôtres. De Bras dit que la tour du transept a été commencée de son

temps. Il faut évidemment entendre par là, non 1593, date de sa mort, mais

l’époque de son jeune temps ou de son âge mûr. Que l’on regarde le plan

de Belleforest et on verra que l’édifice a déjà exactement son aspect

actuel; donc les travaux étaient interrompus avant 1575, date de ce plan,

donc ils ont été commencés bien auparavant. Cette tour, très peu étudiée,

mériterait de l’être. Par son premier étage, elle présente encore

comme tout le transept, le caractère du gothique flamboyant avec

deux grandes fenêtres aux meneaux très découpés et deux oculus, mais

au second étage la Renaissance apparaît. Il est difficile de dire ce

qu’eût été l’édifice terminé. Les baies du second étage sont restées

inachevées, mais l’esprit les achève en plein cintre: les petits

lanternons qui montent avec la tour en étages successifs n’ont rien

de gothique. La composition générale rappelle la lanterne de l’hôtel

p. 39

d’Ecoville. Et si la tour n’est pas l’œuvre d’Abel le Prestre, elle

pourrait bien être due au puissant génie de Blaise.

Il eût doté la ville d’une

œuvre grandiose de plus, si... la tour ne s’était pas affaissée

à mesure qu’on l’élevait, — la tour du portail a déjà une inclinaison

très sensible; — c’eût été une seconde tour de Pise bâtie sur ces

terrains mouvants de l’île Saint-Jean, c’en était assez d’une,

et c’est dommage: une variété de plus fût venue s’inscrire dans

la belle collection des tours caennaises.

Saint-Etienne-le-Vieux est une des plus anciennes églises de Caen;

Saint-Jean. — Les tours.

Photo des Monuments historiques

il ne reste plus de l’édifice ancien auquel s’est substituée plus tard une

église gothique du XIIIe siècle que quelques parties sans intérêt:

le chœur et les murs qui enferment les collatéraux.

L’église en partie détruite en 1417 reçut des dons de Henri V. Une

tradition veut que Girard Bureau, vicomte de Caen, puis lieutenant

général du bailli et son fils Hugues qui habitaient cette paroisse — on

montre encore leur riche maison de pierre dans la rue Ecuyère — aient

eu une part considérable à cette reconstruction. Les actes de donation

que nous avons retrouvés ont un autre sens: toutefois à la troisième clef

de voûte de la grande nef, on peut constater la présence de leurs armes.

Si on arrive au Vieux-Saint-Etienne par le parc et qu’on examine

p. 40

d’abord le chevet, l’attention est tout d’abord attirée par le cavalier

assez mutilé, au manteau antique, dont le cheval en fort mauvais état foule

encore quelque rebelle. Le support sur lequel il repose et qu’ornent des

armoiries a tous les caractères du XVIe siècle, mais le cavalier est

vraisemblablement plus ancien.

Au temps de de Bras,

on le distinguait mieux

qu’aujourd’hui. Pourquoi il faut avoir

recours à sa description:

« A l’endroit du chœur,

par le dehors, sont eslevez

en bosse le duc

Guillaume le Conquérant à cheval,

comme s’il faisait son entrée

en ladite ville et sous

les pieds de son cheval

les représentations d’un

jeune homme mort et

d’un autre homme et

femme à genoux, comme

s’ils demandoyent raison

de la mort de leur

enfant qui est une antiquité

de grand remarque dont je ne puis

donner autre certitude de

l’histoire, sinon ce que

les personnages en bosse

représentent. » De

Bras en somme n’a pas

l’air très sûr de son explication. Ce qui lui aura fait faire cette hypothèse,

c’est la proximité d’une des portes de Caen que l’on appelait la

Porte-au-Duc. On a encore vu là un saint Martin, le cavalier fondant

sur Héliodore entré dans le temple pour le dépouiller,

ou le grand cavalier de l’Apocalypse. Enfin, il a semblé aux

archéologues qu’ici comme dans plusieurs

églises de Poitiers, Limoges, Saintes, Parthenay, nous avions une

représentation du Constantin dont le triomphe

symbolise celui de l’Eglise.

Photo Neurdein.

Saint-Etienne-le-Vieux. — La tour.

p. 41

Bien des dispositions rappellent ici l’architecture anglaise. Comme il

arrive souvent en Angleterre, le chevet est droit. Une immense fenêtre

s’élevant jusqu’au comble le remplit.

Pénétrons par le grand portail occidental, il offre encore un bel

ensemble: pilastres

géminés avec leurs

voussures vides de statues,

surmontés de ces

dais à pinacles qui

donnent un cachet

particulier à cette église;

au-dessus, une belle rosace

très admirée qu’il

est permis de trouver

un peu petite et de

tracé un peu lourd.

Si on s’arrête sous le

portail, l’ensemble de

la nef, si délabrée soit-elle,

est encore saisissant. C’est, avec ses

cinq travées qui s’appuient

sur des piliers

cylindriques flanqués de

quatre colonnettes, une

belle nef gothique. Les

remaniements qu’a subis

l’Eglise, la difficulté

de l’agrandir sans

empiéter sur la rue

Saint-Etienne, aujourd’hui rue

de Caumont, expliquent

peut-être la déviation du chevet sur l’axe de la nef; et ceci confirmerait

la théorie récemment émise par M. de Lasteyrie qui s’est efforcé de

démontrer, à propos de ces églises désaxées, qu’il n’y avait point là un

symbole représentant l’inclinaison de la tête du Christ mourant sur

la croix, mais simplement un hasard dû à des circonstances

particulières: raccords mal faits entre des travaux de périodes

différentes, nécessité de s’accommoder au terrain.

Admirons les galeries dont les

Photo Neurdein.

Saint-Etienne-le-Vieux. — Le grand portail.

p. 42

balustrades sont formées de rinceaux s’épanouissant et se nouant tour

à tour. Il y a là un abus de l’arc en accolade un peu lourd et appuyé,

un peu écrasé du sommet. Aux voûtes de la grande nef, quelques clefs

sont dignes d’intérêt; l’une présente tous les instruments de la Passion:

la croix, la couronne d’épines, le marteau, les clous, les tenailles,

l’échelle, la lance, le denier de Judas. Les autres renferment des blasons.

Au milieu du transept, quatre piliers formés de faisceaux de

colonnettes portent la tour octogonale qui se voit de toute la ville,

surtout du cours Bertrand et qui forme une lanterne d’une belle hardiesse:

huit fenêtres ogivales à lancettes éclairent ici l’édifice.

Les dispositions les plus jolies, les plus originales, nous allons les

trouver dans l’un des collatéraux. Le collatéral du sud renferme cinq

chapelles, celui du nord n’en a que quatre, la cinquième est remplacée

par un porche d’un caractère tout particulier. A l’intérieur de ce

porche, se trouvent deux séries de niches, huit de chaque côté, abritées de

dais, niches peu profondes qui ne semblent point destinées à des statues.

Il n’y a de comparable à ceci que la chapelle Tudor du chœur de

Henri VII à Westminster. Niches, dais, culs-de-lampe sont fouillés

comme toute la sculpture des Tudors. La voûte de ce porche est presque

plane, effet produit par le dédoublement des nervures qui constituent

le système d’armature de toute voûte gothique; c’est le premier essai de ces

plafonds fermés, combinaison des caissons de la Renaissance italienne

avec les pendentifs du flamboyant, qui semble être l’apport caennais

dans l’art de la Renaissance.

Au dehors, nous nous trouvons en présence d’un portail qu’il est

difficile de bien voir, faute du recul nécessaire. Un arc en plein cintre

est surmonté d’un arc en accolade très élancé; entre eux le tympan

représente le martyre de saint Etienne. Des deux côtés, sont de riches

clochetons de style flamboyant. Ce porche nord de l’église Saint-Etienne

marque très vraisemblablement les débuts de la Renaissance à Caen, et

si elle n’apparaît pas encore ici avec toute la débauche luxuriante de sa

décoration, elle nous offre quelque chose d’infiniment curieux et neuf.

Saint-Pierre, comme le Vieux-Saint-Etienne, est une église fort

ancienne; une tradition en fait remonter l’origine et la fondation jusqu’à

saint Regnobert. Mais de l’église primitive il ne reste rien. Dans les

fondations d’un des piliers de la tour, on a retrouvé des traces de

substructions se succédant du XIe au XIVe siècle. Telle que nous l’avons

sous les yeux, l’église date du XIIIe,

du XIVe,

du XVe,

du XVIe et même sur un point — portail méridional —

du XVIIe siècle, 1608. Chose remarquable,

p. 43

elle peut presque partout être datée avec une certaine précision.

La partie inférieure de la nef vers le chœur a été construite au

XIIIe siècle pour être

remaniée au XVe. Au XIVe siècle, peut-être à la fin du XIIIe,

appartient la

Saint-Pierre. — La tour et le portail.

Photo Neurdein.

tour, De Bras la date de 1308; il reproduit une inscription relative au

trésorier qui l’avait fait élever, Me Nicolle Langlois qui mourut en

juillet 1317.

Ensuite fut sans doute construit le grand portail; car en 1334, on

rappelait le portail neuf. De Bras nous donne la date des collatéraux.

Parlant des « ailes ou costez », il dit « celui devers le carrefour

fut faict

p. 44

bastir viron l’an 1410. Et l’autre devers la poissonnerie quelque temps

depuis, comme il peut apparoir par la date escript aux vitres ». Mais

l’église étant en pleine voie de reconstruction, survint le siège de 1417

et la domination anglaise. Il semble bien que les travaux n’aient été

repris que sous le règne de Louis XI, un demi-siècle après. Une

fenêtre flamboyante du collatéral, celles du chœur datent de cette époque.

En 1473, l’église est arrêtée au niveau même où le chœur prend

aujourd’hui le caractère de la Renaissance: elle ne peut s’étendre vers

l’est sans empiéter sur le cimetière qui l’entoure; au delà du cimetière

se trouve le chemin du Roi qui court le long de la muraille de la ville

depuis le Châtelet jusqu’à la tour Guillaume-le-Roy. Par les lettres

patentes du 16 août 1473, Louis XI permet d’étendre le cimetière du

côté de la poissonnerie. En 1478, on avait enfoncé des pilotis dans

l’Orne pour soutenir les travaux de l’abside. L’église a d’abord été

terminée par un chevet droit percé d’une fenêtre puisque, dit de

Bras, « le coup de vent qui s’éleva l’an 1519, le vendredi dix-neufvième

jour de mars, jetta la grande vitre du cœur Saint-Pierre de Caen

qui contenait toute la largeur de l’église en la rivière ». De 1518

à 1545, — ces dates se lisent sur la galerie extérieure de deux des

fenêtres du déambulatoire — on construisit tout le déambulatoire et on

reconstruisit l’abside. La chapelle terminale, celle de la Vierge, porte sur un

cartouche la date de 1530. Les remaniements qu’a subis cette partie de

l’édifice, la difficulté d’un tracé parfaitement symétrique, puisque l’on

travaillait en partie sur la berge et que l’on bâtissait jusque dans le lit

de la rivière, peuvent expliquer la déviation de l’église où l’on a vu une

application de l’inclinato capite.

Caen et Bayeux · 第 2 / 9 段