capitale. Située dans le voisinage de la mer, sur la route la plus
directe pour aller de la Normandie en Anjou, en Poitou et en Gascogne,
Caen est peut-être le véritable centre de l’empire angevin,
Rouen occupant une position trop extérieure.
Henri II et Jean sans Terre y résident à différentes reprises
et y accomplissent des actes politiques importants; c’est
l’un des sièges de l’Echiquier qui se tient au château dont le sénéchal de
Normandie a la garde. De cette époque aussi date la prospérité commerciale
due en partie au grand commerce des vins. En même temps apparaît
la commune qui s’installe d’abord au Châtelet Saint-Pierre sur le
pont qui jadis franchissait l’Orne, à l’endroit où est aujourd’hui
la place Saint-Pierre.
En 1204, la ville subit le sort de la Normandie et passe sous la
domination française. Les chroniqueurs nous apportent le témoignage de
l’incontestable prospérité de Caen à l’époque de la conquête française.
Au XIIIe siècle, les Caennais mènent une vie paisible, mais, comme plus
tard, au XVIIIe siècle, dans une autre période de calme politique et de
lutte contre l’hérésie, les établissements religieux se multiplient:
collégiale du Saint Sépulcre en 1226, Cordeliers ou Frères Mineurs en 1234,
Jacobins ou Dominicains en 1247, Carmes en 1278, Croisiers en 1275,
Béguines dans la Franche-Rue, aujourd’hui rue des Croisiers. Les
historiens de Caen en ont oublié; ils ont laissé de côté les Frères du
Sac qui avaient leur établissement dans la rue Neuve-Saint-Jean
et qui disparurent bien vite. Ces couvents s’installèrent dans les
quartiers encore peu habités de Saint-Jean ou dans les terrains
non enclos du nord de la ville,
dans ce qui fut plus tard le quartier universitaire.
L’église du Saint-Sépulcre qui rappelait les constructions religieuses
de Terre-Sainte fut détruite pendant les guerres de religion et remplacée
depuis par un édifice sans caractère qui subsiste encore aujourd’hui. Le
plan de Belleforest permet de se rendre compte de son ancien aspect.
Les Cordeliers s’étaient établis près des murailles, au nord de la rue
qui porte leur nom. Leur église, endommagée pendant les guerres anglaises,
pillée en 1562 par les protestants, fut réédifiée vers 1577 par Abel le
Prestre, le fameux maître maçon caennais de la Renaissance.
Malheureusement, lorsqu’après la Révolution, les Bénédictines se
transportèrent dans cet édifice, la chapelle des Cordeliers fut
complètement transformée et comme noyée dans une construction nouvelle.
p. 33
Les Jacobins étaient établis près des murs de l’île-Saint-Jean. Une
rue de ce quartier porte encore leur nom. Il ne reste plus que l’entrée,
ornée d’une niche qui renfermait la statue d’un saint, probablement
saint Dominique.
L’église des Carmes, située près des anciens murs de l’île Saint-Jean,
avait été complètement
remaniée au XVIIe siècle
et reçut alors des peintures
assez remarquables.
Sur les confins de
l’île Saint-Jean et de
Vaucelles, les Augustins
s’établirent à l’Hôtel-Dieu
qui se développa avec de nombreuses
annexes: moulins, chapelles, cimetière.
On l’a attribué à la piété
et à l’humanité de saint
Louis qui l’enrichit,
mais les descriptions
que De Bras nous a
laissées de son bâtiment
principal nous induisent
à reporter sa construction
première au temps
de Henri II, créateur
d’établissements semblable
à Angers, et qui
avait doté Caen de la Maladrerie. Il ne reste plus de l’ancien
Hôtel-Dieu que l’archivolte du
portail recueillie au musée des Antiquaires.
Quant aux églises paroissiales, si anciennes soient-elles,
sauf Saint-Sauveur du Marché et Saint-Michel de Vaucelles,
elles n’ont point gardé trace de leurs anciennes formes romanes.
A la fin du XIIIe siècle, en pleine période de prospérité,
on commença les travaux qui firent de
Saint-Pierre une église gothique. A la même époque, appartient également
la tour de Notre-Dame de Froide-Rue, aujourd’hui Saint-Sauveur
Saint-Julien. — Le portail.
Photo Neurdein.
p. 34
et aussi la base de la tour Saint-Jean. Mais tous ces travaux ont été
interrompus par la guerre de Cent Ans. En 1346, la ville fut prise
d’assaut par les troupes d’Edouard III malgré une belle résistance des
habitants, pillée et ruinée. Cependant, ses édifices n’avaient pas
beaucoup souffert; seul, le premier Châtelet Saint-Pierre avait été
détruit par le feu, ainsi que quelques maisons de la
rue Exmoisine (rue Saint-Jean); avant 1362, il était restauré.
A l’abri de ses nouvelles murailles, la ville se remit au travail;
en 1417, les Anglais durent en faire le siège. Cette
fois, Saint-Etienne-le-Vieux et Saint-Jean furent presque complètement
détruits par les effets de l’artillerie. Après l’entrée des Anglais et un
nouveau pillage, commença l’exode d’une partie de la population
française que les Lancastres s’efforcèrent en vain de remplacer par une
immigration anglaise. Les descendants des Plantagenets se flattaient de
garder la Normandie; ils voulaient faire de Caen la capitale de cette
province; ils y installèrent les principaux rouages du gouvernement
des pays conquis et la dotèrent d’une Université. Peut-être ici,
comme en d’autres parties de la province, entreprirent-ils d’effacer
les traces matérielles de leurs ravages et commencèrent-ils à rebâtir.
Mais il ne leur fut pas donné
de mener à bien l’œuvre réparatrice. Les Normands d’une part, Jeanne
d’Arc, de l’autre, ne leur en laissèrent point le temps. L’Anglais chassé,
on vit s’ouvrir pour Caen, comme pour la Normandie tout entière, une
période de relèvement. Louis XI, qui sut gré aux Caennais de n’avoir pas
écouté ses adversaires, encouragea le commerce de Caen. Certes, ce fut
une belle époque que cette fin du XVe siècle: les Français, libérés de
leurs angoisses, fiers d’avoir recouvré tout entier le sol de la patrie, se
mirent, d’un commun effort, à tirer la France de ses ruines.
Ce siècle des constructions s’étend depuis la fin des guerres civiles du
temps de Louis XI jusqu’au commencement des guerres de religion, de
1468 à 1562. Après la Ligue du Bien Public, il a fallu un laps de près
d’une trentaine d’années pour que la cité dépeuplée par l’émigration de
1417, ruinée par l’occupation anglaise, reprît toute son activité et aussi
pour que dans la caisse des trésoriers, dans celle des confréries
réorganisées, pussent s’amasser les sommes qui allaient être nécessaires à
l’achèvement et à la reconstruction des églises, comme dans les bourses
des bourgeois, se constituait lentement, par achat de rentes, le capital
nécessaire à la construction de leurs belles maisons de pierre, hôtels et
manoirs. La grande activité des chantiers ne s’est manifestée qu’avec
les dernières années du siècle, pour battre tout son plein aux temps du
bon roi Louis XII et de François Ier. Au début de ces constructions, le
p. 35
style flamboyant, alors dans toute sa vogue, s’est imposé à Saint-Pierre,
à Saint-Etienne, à Saint-Michel de Vaucelles, à Saint-Jean et
à Saint-Julien. L’art de la Renaissance est venu se greffer sur la
luxuriante décoration du style flamboyant, les deux arts se sont ainsi,
sinon confondus, au moins harmonisés,
l’un prolongeant
l’autre, et de même que
l’art gothique a achevé
nos églises romanes, de
même nos églises gothiques
ont été terminées
dans le style de la
Renaissance. Et puis il ne
faut pas perdre de vue,
lorsqu’il s’agit de dater
les monuments caennais,
ce fait que M. Vitry
a si bien mis en lumière
dans sa belle thèse sur
Michel Colombe, que
l’on a continué à
construire des édifices dans
le style ogival, lorsque
déjà la Renaissance
était commencée et que
deux monuments
appartenant à deux styles
différents, peuvent parfaitement
être contemporains. Quelle part a
eu l’italianisme dans la
Renaissance caennaise?
Il se peut que les de Martigny, abbés de Saint-Etienne, aient amené avec
eux des artistes italiens. Les maçons caennais qui au XVE siècle s’étaient
inspirés parfois de certaines dispositions de l’architecture anglaise se
sont alors tournés vers l’Italie et la mode nouvelle. Nous voudrions
savoir les noms de tous les maîtres de cette époque, on n’en connaît
jusqu’ici que trois: Hector Sohier,
Blaise le Prestre et son fils Abel qui
vécurent au XVIe siècle; Hector Sohier termina sa carrière
sous Henri II.
p. 36
Blaise le Prestre sous Charles IX, Abel Le Prestre sous Henri IV (2).
(2). Pour plus de détails sur ces maîtres ignorés jusqu’alors et
dont l’histoire avait été défigurée par Palustre,
voir H. Prentout. Les Le Prestre, maçons caennais et les
monuments de la Renaissance. Bulletin de la Société des
Beaux-Arts de Caen, années 1905 et 1908.
Photo Neurdein.
Saint-Gilles. — Le porche méridional.
Dans les édifices religieux que nous allons décrire, il y aura toujours
une partie gothique de la dernière époque et une partie renaissance.
Les églises des faubourgs datent pour la plupart du XVe siècle. Alors
Saint-Michel de Vaucelles a été reconstruit en partie; Saint-Julien, dans
le faubourg de ce nom et Saint-Ouen, dans le Bourg-l’Abbé, l’ont été
complètement.
L’église Saint-Ouen ne présente qu’un intérêt historique; elle a été
fondée par Guillaume le Conquérant et par son frère l’évêque de
Bayeux; l’église est dédiée à saint Ouen parce que, suivant certaines
chroniques, les reliques de ce saint normand auraient été, du temps de
Guillaume, exposées en ce lieu; pendant les guerres anglaises, le
Bourg-l’Abbé fut deux fois ravagé, en 1358, par des bandes
anglo-navarraises, en 1435 par les paysans soulevés contre les Anglais;
l’église dut être reconstruite: un chœur à chevet droit
comme dans beaucoup d’églises anglaises,
un transept avec deux chapelles, une nef avec un seul
collatéral, une tour modeste, le tout présente peu d’intérêt.
Saint-Julien est sans doute aussi une très ancienne paroisse,
vraisemblablement antérieure à Guillaume, antérieure certainement
en tout cas au XIIe siècle. Située tout près des fortifications,
l’église fut détruite en grande partie pendant le siège de 1417
et refaite au XVe siècle. Le portail a tous les caractères de l’époque,
la nef est basse, sans triforium. La tour pyramidale qui signale
de loin cette petite église dont les vitraux et la chaire sont
de jolis travaux du XIXe siècle, est également moderne.
C’est au XVe siècle qu’à Saint-Michel de Vaucelles fut ajouté ce joli
porche occidental formant saillie, bordé de festons, très intéressant
témoignage du style flamboyant à Caen et certes contemporain du portail
nord de Saint-Etienne-le-Vieux. C’est également de cette époque que
datent le chœur et les chapelles qui l’accompagnent. Ce chœur se
termine par un chevet droit avec de grandes baies, assez semblable à
celui de Saint-Etienne-le-Vieux. Au XVIe siècle, sous l’administration
des deux La Longny, Pierre et Gilles, qui se succédèrent dans
l’administration de la paroisse et dont on voit les armoiries
à la voûte, furent exécutées les peintures du chœur.
Autour de la clef de voûte de la
première travée représentant la Trinité, l’artiste a disposé dans huit
p. 37
médaillons séparés les quatre évangélistes et leurs quatre attributs: le
bœuf, le lion, l’aigle et l’ange. Autour de la clef de voûte de la seconde
travée représentant l’archange saint Michel, il a groupé de la même
manière quatorze saints et saintes, patrons des confréries de la paroisse
Photo Neurdein.
Saint-Jean. — La nef et le chœur.
réorganisées précisément ici, comme dans la plupart des autres paroisses
de Caen, dans les dernières années du XVe siècle.
Saint-Gilles, construite à l’époque romane, a été réédifiée depuis au
XIIIe siècle. Au XVe siècle, les collatéraux ont reçu leurs chapelles, les
voûtes ont été refaites, enfin, au XVIe siècle. Blaise Le Prestre, comme
l’atteste formellement le médecin Jacques de Cahaignes, l’auteur des
Eloges, a élevé le petit porche occidental dont la décoration est si fouillée,
p. 38 CAEN
si amenuisée: là apparaissent les médaillons et les oves. Avec certaines
parties de Saint-Etienne-le-Vieux, ce porche marque la transition entre
le gothique flamboyant et l’art de la Renaissance.
Dans l’intérieur de la ville, avaient été presque complètement
ruinées par le siège de 1417, deux églises situées près des remparts:
Saint-Jean et Saint-Etienne-le-Vieux. A Saint-Jean,
les premiers travaux de reconstruction datent de la domination anglaise
et de Henri V, ils se sont prolongés pendant tout le cours du
XVe siècle et ne se sont terminés qu’au XVIe.
Il faut entrer dans cette église par une belle
matinée, quand le soleil pénètre à travers les grandes baies en
tiers-point de la nef et du chœur et vient baigner de lumière le bandeau
de feuillage et la galerie ajourée du premier étage. Sinon, Saint-Jean
présente ce paradoxe d’une église de style flamboyant, aux larges
fenêtres, qui serait triste et sombre. Les voûtes sont peu élevées,
ce qui est surtout sensible dans les collatéraux quelque peu écrasés.
Ajoutons que l’église, qui s’étendait autrefois au milieu d’un cimetière,
est depuis la fin du XVIIIe siècle, entourée de maisons; le porche
même se dégage mal. Et pourtant Saint-Jean, dont De Bras louait
l’unité de style, ne manque pas de caractère. Son chœur considérable
qui présente quatre travées, alors que la nef n’en a que trois, lui
donne de l’élégance, presque de la grandeur. Aux vitraux d’une des
chapelles du chœur se voient réunies les armes de France et de Bretagne,
qui datent cette partie de l’édifice de la fin du XVe ou du
commencement du XVIe siècle.
La tour du portail est ornée sur le faîte par les statues des douze
apôtres. De Bras dit que la tour du transept a été commencée de son
temps. Il faut évidemment entendre par là, non 1593, date de sa mort, mais
l’époque de son jeune temps ou de son âge mûr. Que l’on regarde le plan
de Belleforest et on verra que l’édifice a déjà exactement son aspect
actuel; donc les travaux étaient interrompus avant 1575, date de ce plan,
donc ils ont été commencés bien auparavant. Cette tour, très peu étudiée,
mériterait de l’être. Par son premier étage, elle présente encore
comme tout le transept, le caractère du gothique flamboyant avec
deux grandes fenêtres aux meneaux très découpés et deux oculus, mais
au second étage la Renaissance apparaît. Il est difficile de dire ce
qu’eût été l’édifice terminé. Les baies du second étage sont restées
inachevées, mais l’esprit les achève en plein cintre: les petits
lanternons qui montent avec la tour en étages successifs n’ont rien
de gothique. La composition générale rappelle la lanterne de l’hôtel
p. 39
d’Ecoville. Et si la tour n’est pas l’œuvre d’Abel le Prestre, elle
pourrait bien être due au puissant génie de Blaise.
Il eût doté la ville d’une
œuvre grandiose de plus, si... la tour ne s’était pas affaissée
à mesure qu’on l’élevait, — la tour du portail a déjà une inclinaison
très sensible; — c’eût été une seconde tour de Pise bâtie sur ces
terrains mouvants de l’île Saint-Jean, c’en était assez d’une,
et c’est dommage: une variété de plus fût venue s’inscrire dans
la belle collection des tours caennaises.
Saint-Etienne-le-Vieux est une des plus anciennes églises de Caen;
Saint-Jean. — Les tours.
Photo des Monuments historiques
il ne reste plus de l’édifice ancien auquel s’est substituée plus tard une
église gothique du XIIIe siècle que quelques parties sans intérêt:
le chœur et les murs qui enferment les collatéraux.
L’église en partie détruite en 1417 reçut des dons de Henri V. Une
tradition veut que Girard Bureau, vicomte de Caen, puis lieutenant
général du bailli et son fils Hugues qui habitaient cette paroisse — on
montre encore leur riche maison de pierre dans la rue Ecuyère — aient
eu une part considérable à cette reconstruction. Les actes de donation
que nous avons retrouvés ont un autre sens: toutefois à la troisième clef
de voûte de la grande nef, on peut constater la présence de leurs armes.
Si on arrive au Vieux-Saint-Etienne par le parc et qu’on examine
p. 40
d’abord le chevet, l’attention est tout d’abord attirée par le cavalier
assez mutilé, au manteau antique, dont le cheval en fort mauvais état foule
encore quelque rebelle. Le support sur lequel il repose et qu’ornent des
armoiries a tous les caractères du XVIe siècle, mais le cavalier est
vraisemblablement plus ancien.
Au temps de de Bras,
on le distinguait mieux
qu’aujourd’hui. Pourquoi il faut avoir
recours à sa description:
« A l’endroit du chœur,
par le dehors, sont eslevez
en bosse le duc
Guillaume le Conquérant à cheval,
comme s’il faisait son entrée
en ladite ville et sous
les pieds de son cheval
les représentations d’un
jeune homme mort et
d’un autre homme et
femme à genoux, comme
s’ils demandoyent raison
de la mort de leur
enfant qui est une antiquité
de grand remarque dont je ne puis
donner autre certitude de
l’histoire, sinon ce que
les personnages en bosse
représentent. » De
Bras en somme n’a pas
l’air très sûr de son explication. Ce qui lui aura fait faire cette hypothèse,
c’est la proximité d’une des portes de Caen que l’on appelait la
Porte-au-Duc. On a encore vu là un saint Martin, le cavalier fondant
sur Héliodore entré dans le temple pour le dépouiller,
ou le grand cavalier de l’Apocalypse. Enfin, il a semblé aux
archéologues qu’ici comme dans plusieurs
églises de Poitiers, Limoges, Saintes, Parthenay, nous avions une
représentation du Constantin dont le triomphe
symbolise celui de l’Eglise.
Photo Neurdein.
Saint-Etienne-le-Vieux. — La tour.
p. 41
Bien des dispositions rappellent ici l’architecture anglaise. Comme il
arrive souvent en Angleterre, le chevet est droit. Une immense fenêtre
s’élevant jusqu’au comble le remplit.
Pénétrons par le grand portail occidental, il offre encore un bel
ensemble: pilastres
géminés avec leurs
voussures vides de statues,
surmontés de ces
dais à pinacles qui
donnent un cachet
particulier à cette église;
au-dessus, une belle rosace
très admirée qu’il
est permis de trouver
un peu petite et de
tracé un peu lourd.
Si on s’arrête sous le
portail, l’ensemble de
la nef, si délabrée soit-elle,
est encore saisissant. C’est, avec ses
cinq travées qui s’appuient
sur des piliers
cylindriques flanqués de
quatre colonnettes, une
belle nef gothique. Les
remaniements qu’a subis
l’Eglise, la difficulté
de l’agrandir sans
empiéter sur la rue
Saint-Etienne, aujourd’hui rue
de Caumont, expliquent
peut-être la déviation du chevet sur l’axe de la nef; et ceci confirmerait
la théorie récemment émise par M. de Lasteyrie qui s’est efforcé de
démontrer, à propos de ces églises désaxées, qu’il n’y avait point là un
symbole représentant l’inclinaison de la tête du Christ mourant sur
la croix, mais simplement un hasard dû à des circonstances
particulières: raccords mal faits entre des travaux de périodes
différentes, nécessité de s’accommoder au terrain.
Admirons les galeries dont les
Photo Neurdein.
Saint-Etienne-le-Vieux. — Le grand portail.
p. 42
balustrades sont formées de rinceaux s’épanouissant et se nouant tour
à tour. Il y a là un abus de l’arc en accolade un peu lourd et appuyé,
un peu écrasé du sommet. Aux voûtes de la grande nef, quelques clefs
sont dignes d’intérêt; l’une présente tous les instruments de la Passion:
la croix, la couronne d’épines, le marteau, les clous, les tenailles,
l’échelle, la lance, le denier de Judas. Les autres renferment des blasons.
Au milieu du transept, quatre piliers formés de faisceaux de
colonnettes portent la tour octogonale qui se voit de toute la ville,
surtout du cours Bertrand et qui forme une lanterne d’une belle hardiesse:
huit fenêtres ogivales à lancettes éclairent ici l’édifice.
Les dispositions les plus jolies, les plus originales, nous allons les
trouver dans l’un des collatéraux. Le collatéral du sud renferme cinq
chapelles, celui du nord n’en a que quatre, la cinquième est remplacée
par un porche d’un caractère tout particulier. A l’intérieur de ce
porche, se trouvent deux séries de niches, huit de chaque côté, abritées de
dais, niches peu profondes qui ne semblent point destinées à des statues.
Il n’y a de comparable à ceci que la chapelle Tudor du chœur de
Henri VII à Westminster. Niches, dais, culs-de-lampe sont fouillés
comme toute la sculpture des Tudors. La voûte de ce porche est presque
plane, effet produit par le dédoublement des nervures qui constituent
le système d’armature de toute voûte gothique; c’est le premier essai de ces
plafonds fermés, combinaison des caissons de la Renaissance italienne
avec les pendentifs du flamboyant, qui semble être l’apport caennais
dans l’art de la Renaissance.
Au dehors, nous nous trouvons en présence d’un portail qu’il est
difficile de bien voir, faute du recul nécessaire. Un arc en plein cintre
est surmonté d’un arc en accolade très élancé; entre eux le tympan
représente le martyre de saint Etienne. Des deux côtés, sont de riches
clochetons de style flamboyant. Ce porche nord de l’église Saint-Etienne
marque très vraisemblablement les débuts de la Renaissance à Caen, et
si elle n’apparaît pas encore ici avec toute la débauche luxuriante de sa
décoration, elle nous offre quelque chose d’infiniment curieux et neuf.
Saint-Pierre, comme le Vieux-Saint-Etienne, est une église fort
ancienne; une tradition en fait remonter l’origine et la fondation jusqu’à
saint Regnobert. Mais de l’église primitive il ne reste rien. Dans les
fondations d’un des piliers de la tour, on a retrouvé des traces de
substructions se succédant du XIe au XIVe siècle. Telle que nous l’avons
sous les yeux, l’église date du XIIIe,
du XIVe,
du XVe,
du XVIe et même sur un point — portail méridional —
du XVIIe siècle, 1608. Chose remarquable,
p. 43
elle peut presque partout être datée avec une certaine précision.
La partie inférieure de la nef vers le chœur a été construite au
XIIIe siècle pour être
remaniée au XVe. Au XIVe siècle, peut-être à la fin du XIIIe,
appartient la
Saint-Pierre. — La tour et le portail.
Photo Neurdein.
tour, De Bras la date de 1308; il reproduit une inscription relative au
trésorier qui l’avait fait élever, Me Nicolle Langlois qui mourut en
juillet 1317.
Ensuite fut sans doute construit le grand portail; car en 1334, on
rappelait le portail neuf. De Bras nous donne la date des collatéraux.
Parlant des « ailes ou costez », il dit « celui devers le carrefour
fut faict
p. 44
bastir viron l’an 1410. Et l’autre devers la poissonnerie quelque temps
depuis, comme il peut apparoir par la date escript aux vitres ». Mais
l’église étant en pleine voie de reconstruction, survint le siège de 1417
et la domination anglaise. Il semble bien que les travaux n’aient été
repris que sous le règne de Louis XI, un demi-siècle après. Une
fenêtre flamboyante du collatéral, celles du chœur datent de cette époque.
En 1473, l’église est arrêtée au niveau même où le chœur prend
aujourd’hui le caractère de la Renaissance: elle ne peut s’étendre vers
l’est sans empiéter sur le cimetière qui l’entoure; au delà du cimetière
se trouve le chemin du Roi qui court le long de la muraille de la ville
depuis le Châtelet jusqu’à la tour Guillaume-le-Roy. Par les lettres
patentes du 16 août 1473, Louis XI permet d’étendre le cimetière du
côté de la poissonnerie. En 1478, on avait enfoncé des pilotis dans
l’Orne pour soutenir les travaux de l’abside. L’église a d’abord été
terminée par un chevet droit percé d’une fenêtre puisque, dit de
Bras, « le coup de vent qui s’éleva l’an 1519, le vendredi dix-neufvième
jour de mars, jetta la grande vitre du cœur Saint-Pierre de Caen
qui contenait toute la largeur de l’église en la rivière ». De 1518
à 1545, — ces dates se lisent sur la galerie extérieure de deux des
fenêtres du déambulatoire — on construisit tout le déambulatoire et on
reconstruisit l’abside. La chapelle terminale, celle de la Vierge, porte sur un
cartouche la date de 1530. Les remaniements qu’a subis cette partie de
l’édifice, la difficulté d’un tracé parfaitement symétrique, puisque l’on
travaillait en partie sur la berge et que l’on bâtissait jusque dans le lit
de la rivière, peuvent expliquer la déviation de l’église où l’on a vu une
application de l’inclinato capite.