LES VILLES D’ART CÉLÈBRES
Caen et Bayeux
MÊME COLLECTION
Avignon et le Comtat Venaissin,
par André HALLAYS; 127 gravures.
Bâle, Berne et Genève,
par Antoine SAINTE-MARIE PERRIN, 115 gravures.
Blois. Chambord et les Châteaux du Blésois,
par Fernand BOURNON. 101 gravures.
Bologne,
par Pierre DE BOUCHAUD, 124 gravures.
Bordeaux,
par Ch. SAUNIER, 105 gravures.
Bruges et Ypres,
par Henri HYMANS, 116 gravures.
Caen et Bayeux,
par Henri PRENTOUT, 108 gravures.
Cologne,
par Louis RÉAU, 127 gravures.
Constantinople,
par H. BARTH, 103 gravures.
Cordoue et Grenade,
par Ch.-H. SCHMIDT, 97 gravures.
Dijon et Beaune,
par A. KLEINCLAUSZ, 119 gravures.
Florence,
par Emile GEBHART,
de l’Académie Française, 176 gravures.
Fontainebleau,
par Louis DIMIER, 109 gravures.
Gand et Tournai,
par Henri HYMANS, 120 gravures.
Gênes,
par Jean DE FOVILLE, 130 gravures.
Grenoble et Vienne,
par Marcel REYMOND, 118 gravures.
Le Caire,
par Gaston MIGEON, 133 gravures.
Milan,
par PIERRE-GAUTHIEZ, 109 gravures.
Moscou,
par Louis LÉGER,
de l’Institut,
86 gravures.
Munich,
par Jean CHANTAVOINE, 134 gravures.
Nancy,
par André HALLAYS, 118 gravures.
Nîmes. Arles, Orange,
par Roger PEYRE, 85 gravures.
Nuremberg,
par P.-J. RÉE, 106 gravures.
Oxford et Cambridge,
par Joseph AYNARD, 92 gravures.
Padoue et Vérone,
par Roger PEYRE, 128 gravures.
Palerme et Syracuse,
par Charles DIEHL, 129 gravures.
Paris,
par Georges RIAT, 151 gravures.
Poitiers et Angoulème,
par H. LABBÉ DE LA MAUVINIÈRE, 113 gravures.
Pompéi (Histoire — Vie privée),
par Henry THÉDENAT,
de l’Institut, 123 gravures.
Pompéi (Vie publique),
par Henry THÉDENAT,
de l’Institut, 77 gravures.
Prague,
par Louis LÉGER,
de l’Institut, 111 gravures.
Ravenne,
par Charles DIEHL, 134 gravures.
Rome (L’Antiquité),
par Émile BERTAUX, 136 gravures.
Rome (Des catacombes à Jules II),
par Émile BERTAUX, 117 gravures.
Rome (De Jules II à nos jours),
par Émile BERTAUX, 100 gravures.
Rouen,
par Camille ENLART, 108 gravures.
Séville,
par Ch.-Eug. SCHMIDT, 111 gravures.
Strasbourg,
par Henri WELSCHINGER,
de l’Institut, 117 gravures.
Tours et les Châteaux de Touraine,
par Paul VITRY, 107 gravures.
Tunis et Kairouan.
par Henri SALADIN, 110 gravures.
Venise,
par Pierre GUSMAN, 130 gravures.
Versailles,
par André PÉRATÉ, 149 gravures.
EN PRÉPARATiON
Thèbes aux cent portes, Louxor. Karnak, Ramesseum. Medinet-Habou,
par George FOUCART.
Athènes,
par Gustave FOUGÈRES.
Carthage. Timgad, Tébessa
et les villes antiques de l’Afrique du Nord,
par René CAGNAT,
de l’Institut.
Les Villes d’Art célèbres
Caen et Bayeux
PAR
HENRI PRENTOUT
PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE L’UNIVERSITÉ DE CAEN
Ouvrage orné de 108 Gravures
PARIS
LIBRAIRIE RENOUARD, H. LAURENS, ÉDITEUR
6, RUE DE TOURNON, 6
1909
Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
A MON PÈRE
H. P.
Photo Neurdein.
Caen. — L’abbaye aux Dames et le Port.
PREFACE
Que le lecteur ne s’attende point à trouver ici une histoire de Caen,
une histoire de Bayeux: la première demanderait plusieurs livres, pleins
d’érudition, de science, de recherches, comme ceux que M. Pfister vient
de consacrer à Nancy, ou à tout le moins un gros volume comme celui
que M. Jullian a écrit jadis à la gloire de Bordeaux; la seconde formerait
la matière d’un bel ouvrage qui devrait tenter quelque historien
archéologue. On a voulu seulement esquisser le développement des deux villes,
en faisant apparaître les monuments les uns après les autres, dans leur
ordre chronologique, dans leur cadre historique; on a tenté ce que
M. Fierens-Gevaert a joliment appelé la psychologie d’une ville. Si bien
d’autres ont décrit Caen, ses églises et ses maisons, le plan suivi ici est
nouveau. J’ai utilisé tous mes devanciers depuis les archéologues anglais
du XVIIIe siècle jusqu’au Caen illustré de M. de Beaurepaire et aux
Notices de la Normandie monumentale et aussi, avec une discrétion
qui m’était imposée par les dimensions et le genre de l’ouvrage,
l’abondante documentation d’archives réunie en vue du cours public que j’ai
professé pendant trois ans sur l’histoire de Caen sans épuiser le sujet. Je
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me suis surtout efforcé de donner aux œuvres des dates précises, de
satisfaire ainsi au vœu jadis émis par un maître en ces matières, M. de
Lasteyrie.
Dans les chapitres consacrés à Bayeux et surtout à sa cathédrale,
c’est à cela que je me suis attaché: j’ai noté l’emplacement des tombeaux
des évêques. et tiré quelques renseignements d’extraits manuscrits des
délibérations du Chapitre de l’église de Bayeux.
M. l’abbé Le Mâle avait bien voulu me les communiquer en vue d’un
autre travail; qu’il trouve ici l’expression de ma vive gratitude, ainsi que
M. Magron qui a mis à ma disposition les trésors de sa belle collection
de photographies et que M. R. N. Sauvage qui m’a procuré deux
reproductions de morceaux de sculpture des Thermes de Bayeux.
J’adresse aussi tous mes sincères remerciements à M. André Michel
à M. Vitry, à tous ceux qui ont bien voulu m’encourager à écrire ce
modeste livre où j’ai mis, à défaut de talent, toute l’affection que j’éprouve
pour les deux cités, toute l’admiration que m’inspirent leurs
chefs-d’œuvre artistiques, et un peu des connaissances que j’ai acquises en
racontant l’histoire de Caen au public, celle de Guillaume le Conquérant,
partant celle de la tapisserie, à mes étudiants.
Caen, le 31 décembre 1908.
Photo Neurdein.
Caen. — Palais de Guillaume. Vue ancienne.
Photo Neurdein.
Vue générale prise du calvaire Saint-Pierre.
CAEN
CHAPITRE PREMIER
COUP D’ŒIL GÉNÉRAL
Caen, ses aspects.
— Caen dans la littérature
— Caen et l’Angleterre
— Caen et les études archéologiques.
Rouen est une capitale. La splendeur de son site, dans le cirque
dominé par les collines, par Sainte-Catherine et le mont Gargan, la
largeur de son fleuve, la hauteur de ses monuments, la hardiesse de la
flèche de sa cathédrale qui jaillit au-dessus des tours innombrables de
ses églises, tout donne une impression de grandeur. Les écrivains modernes
de la Normandie ont décrit ses aspects: un Flaubert, un Guy de Maupassant
lui ont consacré quelques-unes de leurs plus belles pages et Victor
Hugo l’a magnifiée dans des vers qui seuls ont rendu toute sa beauté.
Caen s’annonce plus modestement. Ce n’est point la ville aux sept
collines; elle n’a point le large fleuve ni les ponts orgueilleux;
aujourd’hui, l’entrée en ville par la gare est presque pénible de vulgarité.
Mais au moyen âge, les nombreux marins qui la visitaient, frappés par la
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quantité de clochers qu’ils apercevaient aux détours de l’Orne sinueuse,
l’appelaient la « ville aux églises ».
Si l’on vient du Nord, de ce monotone plateau qu’est la plaine de Caen,
qu’on arrive par l’abbaye d’Ardennes, Saint-Contest. le hameau de la
Folie ou mieux le calvaire de Saint-Pierre, on découvre dans un fond
« la ville aux églises ». Aux deux extrémités, semblent la garder comme
deux solides forteresses, plus imposantes que le château lui-même,
l’abbaye aux Dames et ses deux tours massives, l’abbaye aux Hommes
avec ses gigantesques flèches, jadis sentinelles vigilantes, guerriers
colosses. Entre ces deux masses apparaissent de nombreuses flèches.
Ce sont, de droite à gauche, Saint-Nicolas le roman, Saint-Etienne
le Vieux, Saint-Sauveur, anciennement Notre-Dame-de-Froide-Rue,
dont la tour gothique encadrée de ses clochetons, de ses fillettes,
annonce ou rappelle la flèche plus élancée, plus svelte. plus audacieuse
de Saint-Pierre; plus loin, Saint-Jean avec sa tour de la Renaissance
inachevée et sa tour penchée comme la tour de Pise; plus près,
le Sépulcre couvert de lierre, le clocher du vieux Saint-Gilles et au delà
de l’Orne, la tour romane de Saint-Michel de Vaucelles, faubourg de
Caen. Si le coup d’œil n’a point le caractère grandiose des sites rouennais,
il a un très grand charme. On peut encore contempler la ville des
rives mêmes de l’Orne, du grand cours, de la vaste prairie si populaire
dans l’histoire de Caen. Il y a là, sous ces grands arbres, ces belles
avenues séculaires, un très joli site, d’où on aperçoit de nouveau dans un
cadre verdoyant tout l’alignement des clochers caennais.
Enfin il est des vues partielles de la ville qui ont leur charme: du
boulevard Leroy au faubourg de Vaucelles, c’est la Trinité dominant ce
qu’on appelait jadis le Bourg-l’Abbesse et l’île Saint-Jean; des quais de
l’Orne, près de la caserne. Saint-Michel de Vaucelles dominant les jardins
étendus sur la rive gauche de l’Orne. Arrive-t-on par le canal?
C’est encore le Bourg-l’Abbesse avec la Trinité. Saint-Gilles, le Sépulcre,
puis en remontant le boulevard qui recouvre l’ancien lit de la
Petite-Orne, la tour Le Roy, l’abside de Saint-Pierre. Et que dirions-nous,
si nous pouvions voir au delà, comme jadis, l’ancien Hôtel de Ville
avec ses quatre tourelles, les petits Murs, que des gravures, des estampes,
des tableaux seuls nous représentent aujourd’hui! En ce quartier, Caen
devait alors avoir l’aspect d’une Venise du Nord, de quelque ville hollandaise.
Pour l’artiste ou simplement l’homme de goût, à tout détour de rue, en
toute saison, que de coins pittoresques, que de sensations délicates! Point
n’est toujours besoin d’avoir recours au peintre, au graveur, pour ressusciter
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le passé. Telle entrée de Caen par la rue Porte-au-Berger, la rue
Montoir-Poissonnerie est encore bien visible avec son aspect d’autrefois.
Nous admirions tout à l’heure les silhouettes des clochers et des tours
se découpant sur le ciel bleu; mais vienne l’hiver, la neige, rare d’ailleurs,
nous éprouverons une impression saisissante à voir se perdre dans
les flocons les tours de Saint-Etienne, tandis que sous sa dentelle
frissonne la délicate abside de Saint-Pierre.
Caen n’a point l’incomparable majesté de Rouen, mais elle est
Photo Neurdein.
Vue générale prise du château.
capable de satisfaire les plus difficiles,
de donner des sensations d’art et aussi
d’offrir à qui sait la lire, une leçon résumée de l’art français et normand
plus complète même que celle que présenterait Rouen. L’histoire de
Caen s’ouvre avec un magnifique chapitre d’art roman, chapitre essentiel,
capital, de l’histoire du roman en Normandie. Le gothique n’y figure
pas, comme à Rouen, par des monuments de premier ordre, tels la
cathédrale ou Saint-Ouen. Rouen est la ville du gothique, mais ici l’art
ogival a terminé l’abbaye aux Hommes, commencé Saint-Pierre, presque
achevé Saint-Jean. Enfin à une époque de prospérité, l’art de la Renaissance
y a brillé d’un très vif éclat et a produit ces chefs-d’œuvre: l’abside
de Saint-Pierre, l’hôtel d’Ecoville, l’hôtel de la Monnaie. Il n’est point
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jusqu’au style jésuite qui n’y soit représenté par la chapelle des Pères,
devenue Notre-Dame, et l’art français du XVIIe et du XVIIIe siècle a
ajouté aux belles maisons de bois gothiques du XVe siècle, aux grandes
œuvres artistiques du XVIe siècle les beaux hôtels un peu froids construits
pour les intendants et l’aristocratie normande contemporaine de
Louis XIV et de Louis XV.
Caen a été un grand port et une ville industrielle d’une réelle importance,
le centre économique de la Basse-Normandie, son centre artistique
par ses carrières, carrières d’Allemagne, carrières de Calix,
de Saint-Julien, par ses ateliers; l’Angleterre lui emprunta
en tout temps ses matériaux, et à certaines époques, ses architectes,
son style et aussi peut-être les lui prêta.
Ville de sapience, par ses écoles monastiques d’abord, par son Université,
puis par son Académie, l’Athènes normande a été louée en latin.
Au XIIe siècle, le poète Raoul Tortaire a décrit l’animation d’un jour de
marché en termes qui conviendraient encore pour dépeindre son aspect le
vendredi ou lors de quelque jour de foire, et déjà il a été frappé par l’aspect
monumental des bonnets normands, aujourd’hui hélas disparus! Lors
de la prise de Caen par les Français en 1204, Rigord l’appelle la ville
très opulente et Guillaume Le Breton, dans sa Philippide, nous la présente
avec tant d’églises, de maisons et d’habitants qu’elle se croit à
peine inférieure à Paris. Et au XVIIe siècle, le poète universitaire Antoine
Halley dit qu’elle est le cœur de la Neustrie, si Rouen en est la tête.
C’est en classique que Mme de Sévigné en a gravé l’image au XVIIe siècle,
non longuement et avec pittoresque comme un romantique, non avec
la précision de détails d’un écrivain naturaliste, mais en termes synthétiques,
comme il convenait au grand siècle: « Caen, la plus jolie ville, la
plus avenante, la plus gaie, la mieux située, les plus belles rues, les plus
beaux bâtiments, les plus belles églises, des prairies, des promenades ».
C’est bien là ce qu’elle voyait en se promenant sous les beaux arbres
des cours, avec les savants de l’Académie dont la conversation lui faisait
ajouter ce trait: « enfin, la source de tous nos plus beaux esprits ».
Après avoir noté l’impression qu’elle a produite sur tous ceux qui
l’ont visitée, constatons le culte que lui vouèrent ceux de ses enfants qui
se donnèrent aux lettres. Nul n’égalera l’enthousiasme du bon De Bras.
Pour lui, et il a vu beaucoup de villes, « c’est l’une des plus belles,
spacieuse, plaisante et délectable que l’on puisse regarder, soit en situation,
structure de murailles, de temples, tours, pyramides, bâtiments,
hauts pavillons et édifices, accompagnée et embrassée, tant d’amont que
Photo Neurdein.
Vue générale prise de l’abbaye aux Dames.
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d’aval, de deux amples et plaisantes prairies ». Laissons Moisant de
Brieux qui lui donne des louanges banales, Segrais qui dans son enthousiasme
célèbre son air toujours pur, et arrivons au grand romantique
normand Barbey d’Aurevilly. Il avait été étudiant à la Faculté de droit.
Peut-être alors, passa-t-il au milieu des rues pittoresques, traversa-t-il
les monuments sans les bien comprendre; il n’était pas plus archéologue
que les classiques. Au cours de ses promenades avec Trébutien, c’est
par l’œil de son ami qu’il appréciait la grandeur de la Trinité et qu’il
admirait le beau coucher de soleil qui « éclairait et fouillait » dans tous
ses détails les sculptures de l’abside de Saint-Pierre. Revenu pour quelques
semaines dans la ville de sa jeunesse, il fut profondément remué
par le pittoresque de certains quartiers: la vieille Orne, le pont
Saint-Jacques et surtout l’incomparable charme du site qu’offre la prairie
encadrée par les cours, et, à divers passages de son Memorandum, il a
rendu ses impressions en termes saisissants.
Caen a toujours séduit les étrangers: les Anglais y accomplissent un
pèlerinage national. La ville de Guillaume le Conquérant est le berceau
de leur histoire; ils viennent visiter le tombeau de leur premier roi, du
« rassembleur » de la terre anglaise, celui dont la forte main de Normand
a pétri l’Angleterre de la poussière des royaumes anglo-saxons. De Caen,
ils rayonnent vers Falaise, le lieu de sa naissance, vers Bayeux, où ils
vont contempler le poème héroïque, l’épopée nationale retracée par des
ouvriers saxons sur la broderie populaire sous le nom de Tapisserie de
la reine Mathilde.
Au XVIIIe siècle, ce sont les Anglais qui commencent à remettre en
honneur nos vieux monuments, c’est Ducarel qui conserve certains d’entre
eux par ses dessins. Au XIXe siècle, lorsqu’après les guerres de l’Empire,
les touristes Anglais se précipitent en foule sur le continent, ils fondent
à Caen une véritable colonie. L’héroïne du célèbre roman de Thackeray
Vanity Fair traverse cette société, Brummell, le dandy, le roi de la
mode, l’ami de Barbey d’Aurevilly termine ses jours à Caen. Comme dans
leurs propres villes, les Anglais ont là leur promenade, le cours aux
Anglais. Au XIXe siècle encore, ce sont les Cotman, les Turner, les
Dibdin qui ont les premiers décrit ces monuments dans des ouvrages,
imparfaits sans doute, mais qui marquent une date dans l’histoire de
l’archéologie française. C’est à Caen même, en partie grâce à ce mouvement
venu d’Angleterre, que cette renaissance des études archéologiques
a pris corps avec M. de Caumont, la société des Antiquaires et celle
d’archéologie. Caen est donc un centre artistique à tous égards.
Photo Neurdein.
Le Château. — La Porte-de-Secours.
CHAPITRE II
L’ART ROMAN ET LES DÉBUTS DU GOTHIQUE
Les origines.
— La ville de Guillaume.
— Les murs et le château.
— L’abbaye aux Dames: la Trinité et l’Hôtel-Dieu.
— L’abbaye aux Hommes: Saint-Etienne et le Lycée.
— Saint-Gilles.
— Saint-Nicolas.
— Saint-Michel de Vaucelles.
Dans la vallée inférieure de l’Orne, au point où se fait sentir la marée,
au centre d’une région naturelle, la Basse-Normandie, au point de rencontre
de régions diverses par les productions agricoles, Bessin, Plaine de
Caen, Bocage et Cinglais, une ville devait naître, port et marché. Les
escarpements du calcaire de Caen qui dominent les tourbes où se rencontrent
l’Odon et l’Orne se prêtaient à l’établissement de l’homme: peut-être
leurs cavernes lui fournirent-elles un premier abri avant qu’il
tirât les éléments de sa demeure des carrières qui ont fait la fortune de
la ville. Aux époques préhistoriques, tout autour de l’endroit où Caen
devait s’élever, on retrouve des traces de l’habitat humain qui correspondent
aux diverses phases de la croissance de l’humanité.
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La ville gallo-romaine de la région fut Vieux, la cité des Viducasses.
S’il faut rejeter impitoyablement, au nom de la critique, toutes les
prétendues mentions de Caen dans l’histoire avant le premier quart du
XIe siècle, en pleine époque normande, ce n’est pas à dire que Caen
n’existât pas auparavant. On lui attribue même, aujourd’hui, une antiquité
très reculée, puisqu’on admet l’étymologie celtique proposée par
M. Joret, qui fait dériver Caen de Catumagos, par les étapes Catomus,
Cadomus, analogues à celles par lesquelles Rouen dérive de Rotomagos;
Photo Neurdein.
Les Petits Murs, tableau de M. Tesnière au musée de Caen.
mais nous ne trouvons pied sur le terrain solide de l’histoire qu’au début
du XIe siècle. Dans quatre chartes des ducs Richard II et Richard III,
entre 1020 et 1027, Caen apparaît comme une ville de quelque étendue,
avec des églises, des moulins, une foire, un port, des vignobles, des prés.
C’est, sans doute, une agglomération de hameaux juxtaposés: à l’est,
Calix, encore aujourd’hui faubourg de Caen; au centre, Darnétal, quartier
de Saint-Pierre et Gémare, avec leurs moulins; enfin, à l’ouest de la ville,
Villers.
Il ne reste aucune trace à l’heure actuelle des édifices de ce temps.
Les plus anciens monuments qui aient subsisté ont été élevés à l’époque
de Guillaume, au moment où se créait et où fleurissait l’art roman. C’est
ce duc qui de l’agglomération rurale a dégagé la ville; par des
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murailles tracées autour du grand Bourg il le sépara des quartiers où
allaient se fonder l’Abbaye aux Hommes et l’Abbaye aux Dames.
De ces murailles, il ne reste rien aujourd’hui; la partie que l’on montre
sous le nom de murs de Guillaume, près de Saint-Etienne le Vieux, a été
reconstruite après la prise de Caen par Edouard III, en 1346; alors les
guerres ont forcé à modifier le tracé de cette enceinte, on l’a rapprochée
de la ville en même temps qu’on la renforçait. Ces murailles, le XVIIIe siècle
en a commencé la démolition, et sur leurs fossés, il a créé des boulevards;
Photo Neurdein.
La tour Le Roy et le clocher de Saint-Pierre.
on en peut relever quelques fragments le long des avenues
Saint-Julien, Saint-Manvieu. Il y a cinquante ans, les petits murs existaient
encore le long de la petite Orne couverte aujourd’hui par le boulevard
Saint-Pierre. Le pinceau de M. Tesnière nous en a conservé le
souvenir dans une toile du musée de Caen. La tour Le Roy, récemment
restaurée, qui se dresse aujourd’hui sur le même boulevard rappelle seule
cette deuxième enceinte du grand bourg.
Guillaume, pour défendre la ville, éleva sur la falaise qui la domine
le château que devait achever son fils Henri Ier. Le château actuel qui
renferme les casernes n’est plus guère connu du public que par la
Porte-de-Secours ou Porte-aux-Champs qui a conservé ses mâchicoulis, mais
dont les quatre tours formant avant-corps ont été rasées. Avec son
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enceinte flanquée de tours pittoresques qui dominent la rue de Geôle,
le quartier Saint-Pierre, le Vaugueux et la campagne, il donne l’impression
de ce qu’étaient ces immenses places de guerre de l’époque
normande. Il étonne encore aujourd’hui par ses dimensions considérables,
et on comprend que le vieil annaliste caennais De Bras ait pu
affirmer qu’il y a « plusieurs villes en France qui sont moindres que
ce château comme Corbeil et Montferrand ». Cette immense cour, où selon
le même témoignage, cinq mille hommes pouvaient manœuvrer à l’aise,
contenait tout un quartier de la ville: nombre de maisons, une église
paroissiale, des chapelles, des bâtiments qui eurent une haute importance
Le château. — Vue d’ensemble.
historique. L’église Saint-Georges a conservé de l’époque romane un
mur couronné de modillons bizarres, comme on en voit dans beaucoup
d’églises rurales de la plaine de Caen, à Saint-Contest, par exemple, à
Thury-Harcourt. Sa porte appartient au gothique flamboyant. A l’intérieur,
on saisit le passage du gothique à l’art de la Renaissance et on remarque
certaines dispositions propres aux charpentiers anglais; elle a été
achevée au commencement du XVIe siècle sous les Silly, baillis de Caen et
gouverneurs du château dont les armes se voient à une clef de voûte.
Dans la même cour, près de l’enceinte, un autre bâtiment plus modeste
encore passera inaperçu aux yeux de tout visiteur non prévenu. Cet
édifice servait de lieu de réunion à l’Echiquier de Normandie, il date des
premiers temps du roman, ainsi que le montrent son pignon plat et sa
porte surmontée d’un arc en plein cintre à bâtons brisés.
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Il faut bien convenir que le château a perdu une grande partie de son
intérêt depuis qu’a été abattu pendant la Révolution le donjon colossal
d’Henri Ier. Il se composait d’une tour carrée, comme on les élevait aux
premiers temps de l’architecture féodale, « d’une admirable grosseur et
hauteur, dit De Bras, circuye de fortes murailles, et aux coings quatre
grosses et hautes tours rondes à plate-forme à plusieurs estages que l’on
a nommées l’une le Cheval blanc, l’autre le Cheval noir, la tierce le
Cheval rouge et la quarte le Cheval grix ». Les vieux plans de Caen,
Photo Neurdein.
L’Echiquier.
une gravure du XVIIIe siècle, nous donnent le « portrait » de ce donjon
qui devait avoir grand air et compléter heureusement au point de vue
pittoresque, les tours de la Trinité et celles de Saint-Etienne.
C’était aussi une forteresse que l’abbaye aux Dames: elle en avait,
elle en a encore le robuste aspect. On pénétrait dans les bâtiments
abbatiaux par une porte fortifiée à mâchicoulis qui a disparu au
XIXe siècle,
laissant vide une immense place sans caractère. Les gravures de Jolimont,
du Caen démoli de M. Lavalley nous en ont seules gardé l’image. La
Trinité eut ses défenseurs, son capitaine: ce ne fut rien moins au
XIVe siècle que Du Guesclin. Les hommes du faubourg étaient tenus d’y
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CAEN
faire le guet. Longtemps l’abbesse conserva certains privilèges militaires;
ne donnait-elle pas au XVIIIe siècle, à certain jour, le mot d’ordre au
major du château.
Pourtant, la vieille abbaye, fièrement campée sur la colline, avait
toute autre destination, dans la pensée de sa fondatrice, que d’être
forteresse; c’est à des jeunes filles de la noblesse normande qu’elle
devait servir de refuge et d’abri. On sait à quel événement il faut
attribuer la
création des deux abbayes: Guillaume et Mathilde les ont élevées dans
Photo Neurdein.
Les remparts du château et le clocher de Saint-Pierre.
un sentiment de pénitence pour se réconcilier avec l’Église et la cour de
Rome qui avait interdit leur mariage. A l’abbaye aux Dames les travaux
commencés peut-être vers 1059, étaient assez avancés en 1066 pour que
l’on pût procéder à la consécration, quelques semaines avant le départ
de Guillaume et la conquête de l’Angleterre. Quand Mathilde mourut
en 1083, elle fut inhumée dans le chœur: l’édifice était alors à peu près
achevé au moins dans sa première forme.
Quel en fut l’architecte? Aucun texte ne permet de le nommer avec
certitude, mais n’est-il pas légitime de supposer que ce fut Gondulf, ce
moine du Vexin que Lanfranc avait amené avec lui de l’abbaye du Bec;
devenu plus tard évêque de Rochester, il a reconstruit la cathédrale de
cette ville, élevé le plus ancien donjon que possède l’Angleterre, celui de
p. 15
West-Malling, contribué peut-être aux travaux de la Tour de Londres.
N’aura-t-il pas été le conducteur de l’œuvre de la Trinité pendant son
séjour à Caen? Hypothèse plausible, si on songe qu’il y fit entrer sa mère
comme religieuse.
Le plan de l’église de la Trinité est bien simple: une façade flanquée
de deux tours, une nef avec deux collatéraux, un transept nettement
marqué avec deux absidioles, un chœur qui se termine par une abside
en hémicycle surmontant une crypte. A première vue, l’édifice a, en
Photo Neurdein.
L’abbaye aux Dames. — Vue d’ensemble.
outre, ce mérite, rare en tout pays, rare surtout à Caen, d’offrir une
grande homogénéité: c’est une belle basilique romane. Qu’on y regarde
de plus près, on se rendra compte que la nef a reçu des voûtes
sexpartites qui ne lui étaient pas primitivement destinées, que le chœur
est postérieur à l’abside, qu’au XIIIe siècle enfin, on a ajouté au
croisillon sud
du transept une chapelle gothique, que les absidioles du pavillon nord
ont été refaites à l’époque moderne.
On entre aujourd’hui à la Trinité par un grand portail flanqué de deux
portails latéraux qui s’ouvrent sous les tours. Primitivement, on y avait
accès par un porche latéral sous le clocher sud dont on peut encore du
dehors reconnaître la disposition. Par deux grands arcs en plein cintre
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décorés extérieurement d’ornements géométriques. les clochers
communiquent avec la travée d’avant-nef. Deux faits semblent bien montrer
les remaniements qu’a subis de bonne heure l’édifice: les murs des
collatéraux ne sont pas parallèles à la direction des piliers,
les ouvertures ménagées dans les collatéraux ne correspondent pas
avec le tracé des
arcs de la nef. Les collatéraux
ont encore leurs
voûtes d’arêtes qui
accentuent l’air antique de
l’édifice. Le transept a
un caractère sévère que
ne parvient pas à égayer
la jolie chapelle du
XIIIe siècle du croisillon
nord.
Le chœur a été élevé
postérieurement à la
crypte, il repose sur les
solides assises qu’elle
lui fournit. Séparé en
deux travées, il est
éclairé par des fenêtres
en plein cintre, larges
et hautes.
L’abside est
rarement visitée, et c’est
dommage; c’est la
partie la plus remarquable
de l’édifice, une des
plus jolies choses, une
des plus originales que
possède Caen, tant par sa disposition générale que par sa décoration
sculpturale. Divisée en cinq travées, elle présente d’abord une arcature,
puis les fenêtres du rez-de-chaussée et un deuxième rang de fenêtres.
A l’intérieur, deux étages de colonnes isolées correspondent avec les
fenêtres, laissant entre les murs deux passages ou galeries formant
ainsi un faux déambulatoire des plus singuliers. C’est dans cette
partie de l’édifice que la sculpture romane a fait des merveilles; elle
est en général assez peu développée dans l’art normand, mais à la
Façade de la Trinité.
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Trinité, on en peut saisir, pour ainsi dire, révolution et les progrès.
Dans les parties basses de la nef, les plus anciennes, nous avons un
chapiteau à volutes séparées par une sorte de console; dans les parties
Photo Neurdein.
La Trinité. — La nef et le chœur.
hautes, apparaît quelquefois le chapiteau à godron si caractéristique
de la Normandie, quelques entrelacs, des têtes d’animaux; dans
l’abside et le chœur, de très riches chapiteaux sculptés représentent
ici deux chimères ailées s’affrontant, là, des cigognes becquetant une
grenouille. L’éléphant même a pénétré jusqu’ici, mais il a perdu sa
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trompe, preuve que le sculpteur n’avait jamais vu cet animal et copiait
peut-être de mémoire quelque ivoire oriental. C’est l’Orient en effet qui
a inspiré toute cette décoration si fantaisiste. Comment s’est fait cet
apport? Il n’est pas aisé de le déterminer, mais le fait est certain. Oui
ne sait aujourd’hui que les relations du Levant avec l’Occident sont bien
antérieures aux croisades. Ne datent-elles pas de Charlemagne et
d’Haroun-al-Raschid? On a quelquefois établi des rapprochements entre les
sculptures romanes de Caen et de Bayeux et l’art indou, on a même
dit chinois ou cambodgien. Des rapports entre des faits si lointains
surprennent à première vue l’esprit qui ne voit pas les étapes
intermédiaires; mais certaines étoffes des Perses Sassanides figurent
constamment, et c’est tout naturel dans ce pays, les deux principes du
bien et du mal et les symbolisent sous la forme de deux oiseaux affrontés
à l’arbre de vie. Les Musulmans d’Asie et d’Afrique ont copié ces
représentations sans les comprendre et ont supprimé l’arbre de vie, comme
l’ont fait après eux les sculpteurs de la Trinité, et M. de Jolimont n’était
pas si loin de la vérité lorsqu’il voyait dans les chapiteaux de l’abbaye
aux Dames toute une figuration morale: ce sont bien des symboles dont
le sens s’est perdu en route. Rappelons en passant que Robert Courte-Heuse,
fils de Guillaume, revenant de la première croisade, rapporta à sa
sœur Cécile, alors abbesse, des objets du plus haut prix, tel l’étendard
du fameux émir de Mossoul, Kerbogha. Ceci se passait vers 1100: or,
c’est précisément l’époque que les archéologues assignent à la
reconstruction du chœur et de l’abside.
Ne quittons point le chœur sans parler du tombeau de Mathilde,
fondatrice de l’abbaye. Ce tombeau a une histoire; il a été démoli par les
protestants en 1562. L’abbesse Anne de Montmorency recueillit les restes
de Mathilde et, au XVIIIe siècle une autre abbesse, Gabrielle de Froulay
de Tessé, fit réédifier le monument qui fut de nouveau détruit en 1793 et
enfin restauré en 1819. Une inscription placée à l’est relate cette
restauration; treize vers latins que De Bras avait copiés se
développent sur les quatre côtés du marbre.
La crypte est antérieure au chœur: seize piliers disposés sur quatre
rangs supportent la maçonnerie: les chapiteaux ont des volutes et des
consoles comme ceux de la nef, l’un d’eux présente trois figures
grossièrement ébauchées sur chacune de ses faces de façon à donner en tout
huit personnages, dont l’un a des ailes et porte la croix.
L’église, malheureusement coupée aujourd’hui en deux ou trois
tronçons à l’intérieur, et dont la perspective ne peut plus être saisie
que de
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l’abside a conservé au dehors une fière apparence; elle dresse au-dessus de
la ville sa courte abside demi-circulaire, son transept à pans droits dont
les colonnettes très simples encadrent les ouvertures et que surmonte
une tour carrée, massive, qui ne mérite point cependant l’épithète bizarre
et grotesque que lui décerne un conteur du XVIe siècle; sa nef romane
peu élevée, ses bas côtés renforcés de contreforts et enfin les deux tours
de son portail terminées par deux plates-formes. Furent-elles autrefois
couronnées, elles aussi, de flèches telles que l’éminent architecte
Photo Neurdein.
Crypte de la Trinité.
restaurateur de l’abbaye, Ruprich Robert les a restituées dans son grand
ouvrage sur l’architecture normande?
Au portail, un bas-relief moderne de style roman dont le modèle
supérieur à la copie se trouve au musée des Antiquaires,
figure la Trinité.
Lors de sa fondation, les deux souverains donnèrent à l’abbaye de
grands biens situés à Caen même, à Gémare, dans le faubourg de Calix
et à Ouistreham et aussi dans le Cotentin; plus tard, elle reçut des
domaines situés en Angleterre. Mais ils firent davantage: une de leurs
filles, Cécile, devint religieuse de cette abbaye et elle succéda à la
première abbesse, Mathilde, que l’on avait appelée du monastère de Préaux.
L’exemple donné par les fondateurs fut suivi; d’autres seigneurs y
envoyèrent leurs filles; ce fut de tout temps un très aristocratique
p. 20
couvent; les plus grands noms de France se relèvent dans la liste de ses
abbesses; au moyen âge, une Mathilde d’Angleterre, fille d’Henri III,
une Adèle, fille d’Edouard Ier; au XVIe siècle, deux des filles du connétable
de Montmorency, une sœur du roi de Navarre; plus tard, une Belzunce.
L’abbaye semble avoir été un véritable centre littéraire; on y faisait
des vers latins: l’existence n’y fut jamais triste. Les bâtiments dominant
la ville étaient dans un site riant; n’est-ce pas du labyrinthe situé dans
le parc, que l’on a la plus belle vue sur Caen? Les religieuses, d’ailleurs,
n’y étaient pas confinées. Ouistreham était une sorte de demeure de
Photo Neurdein.
La Trinité. — Vue d’ensemble.
plaisance pour les abbesses; quelquefois aussi, au moyen âge, elles partaient
de ce port pour aller visiter leurs possessions d’Angleterre. Le sévère
archevêque Eudes Rigaud y trouvait au XIIIe siècle soixante-quinze
religieuses et peu de discipline; l’esprit de la Réforme y pénétra au
XVIe siècle, celui des philosophes au XVIIIe. Charlotte Corday, si peu
chrétienne, y avait fait ses études. Tel fut ce célèbre monastère. Il
inspire aujourd’hui des pensées plus graves; les bâtiments abbatiaux,
reconstruits au XVIIIe siècle, sur le plan du P. de la Tremblaye, religieux
de l’ordre de saint Benoit, sont devenus l’Hôtel-Dieu. Il y a encore un
parc magnifique dont la voûte abritait cette année même le cortège
et l’immense foule venus pour assister à l’inauguration du nouvel
hôpital.
p. 21
L’église de l’abbaye aux Hommes dédiée à Saint-Etienne présente un
plan tout aussi simple que celui de l’abbaye aux Dames, mais elle n’a
pas le même caractère d’homogénéité, d’ailleurs relative: ici comme là,
l’art gothique a achevé ce qu’avait commencé l’art roman, mais il y est
entré pour une part beaucoup plus considérable. La durée des travaux
semble avoir été extrêmement longue, comme il arrive toujours pour des
Photo Neurdein.
L’abbaye aux Hommes. — L’abside de Saint-Etienne.
édifices de grande étendue: or, la basilique de Saint-Etienne est un des
plus grands monuments religieux de France, dépassant en longueur et
la cathédrale de Bayeux et celle de Paris. Nous n’avons pas de textes
pouvant fournir des dates exactes ou nous n’en avons que bien peu;
l’examen archéologique ne peut permettre que des approximations,
surtout dans un édifice qui offre autant de problèmes et d’aussi difficiles
que celui-là. C’est en 1063 et non en 1066 que Guillaume appela Lanfranc
de l’abbaye du Bec à Caen, ce n’est donc qu’à partir de ce moment que les
travaux ont pu commencer; en 1077, ils étaient assez avancés pour que
le même Lanfranc devenu archevêque de Canterbury pût, en présence
p. 22
du roi, de la reine Mathilde, d’un grand concours d’évêques, procéder à la
consécration de la basilique. En 1087, Guillaume était enterré dans le
chœur; mais au XIIIe siècle toute cette partie de l’édifice fut refaite. Le
chœur actuel a été attribué par un des historiens de Caen à Simon de
Trévières qui fut abbé de 1316 à 1344, on le date généralement de
la première moitié du XIIIe siècle; au XIVe appartient la grande
chapelle qui s’ouvre sur le collatéral sud. Les tours du portail sont
du XIIe siècle, les flèches du XIIIe. En 1562, l’église fut pillée par les
protestants; en 1503, Montgomery, commandant à Caen pour Coligny,
enleva tous les plombs qui la recouvraient et la laissa ainsi ouverte à
tous vents; en 1566, une mesure maladroite ordonnée par le sénéchal de
l’abbaye, Jean le Goullu, amena la chute de la tour du transept. L’église
était à peu près ruinée, et tout culte y fut suspendu jusqu’aux premières
années du XVIIe siècle. En 1601, la destruction du rond-point des chapelles
avait été ordonnée; les démarches actives du prieur Jean de Baillache
empêchèrent ce désastre. C’est à son talent qu’on doit la restauration
de l’édifice qu’il mena avec une intelligence, rare alors, de l’art du
passé.
Quel a été le premier architecte? Nous ne savons. On a contesté le
goût pour les constructions du premier abbé de l’abbaye aux Hommes,
Lanfranc; mais c’est par suite d’un contre-sens sur les textes qui le
concernent; il est certain que partout où il a passé, au Bec, à Caen, à
Canterbury, son administration a été signalée par de grands travaux;
ce qui ne veut pas dire cependant qu’il ait eu des talents d’architecte;
peut-être eut-il recours ici aux connaissances de ce moine Gondulph
qu’il avait amené du Bec et dont nous avons parlé à propos
de la Trinité.
Faut-il expliquer par une imitation du plan lombard certaines
particularités de cette église?: « Il n’est pas du tout certain que le
plan de l’abbaye aux Hommes, ait été emprunté, comme le croyait
Ruprich-Robert, aux églises lombardes de Saint-Ambroise de Milan
ou à Saint-Michel de Pavie. » Ces édifices sont vraisemblablement postérieurs
à la basilique de Caen (1). Le nom de l’architecte du chœur nous a été
conservé par une inscription gravée en lettres gothiques à l’extérieur du
chevet, sur le mur de la chapelle de la Vierge.
GVILLELMVS | JACET : HIC | PETRARVM | SVMMVS | IN | ARTE
ISTE | NOVVM | PERFECIT | OPVS | DET | PRIEMIA | CHRISTVS : AMEN
(1). H. Prentout. Introduction à l’histoire de Caen. 1903.
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L’édifice donne une impression grandiose que Trébutien a bien
exprimée et rendue. « L’architecte, dédaignant l’ornement, n’a visé qu’à
la grandeur, et il a fait une œuvre sublime dans sa nudité. On admire
Photo Magron.
Saint-Etienne. — La nef et le chœur.
une heureuse disposition des lignes, une savante combinaison des vides
et des masses; les proportions du vaisseau sont vastes, les voûtes ont de
l’élévation. » L’œil et l’esprit ne sont nullement choqués par ce chœur
gothique venant terminer et comme éclairer cette église romane. S’il y a
contraste, il n’y a point heurt, d’abord parce que la nef elle-même n’est
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romane qu’en partie, ensuite parce que la décoration du chœur ne
comporte pas toute l’exubérance des époques postérieures.
L’avant-travée est aujourd’hui garnie par de belles orgues: la nef
avec ses huit travées est surtout remarquable par l’alternance des piliers,
l’un faible, l’autre fort: ce dernier porte une colonne appliquée contre un
pilastre plus large formant saillie de chaque côté. Les voûtes sexpartites
qui recouvrent aujourd’hui la nef de la basilique avaient-elles été conçues
dès le plan primitif? Il y a là matière à discussion pour les archéologues
et à l’heure actuelle, le problème paraît insoluble.
La nef comporte trois étages; des arcades élevées s’ouvrent sur les
tribunes. Au-dessus, il y a par demi-travée une grande baie cintrée,
flanquée alternativement à droite ou à gauche d’une petite baie qui donne
sur la galerie de circulation. Les collatéraux sont voûtés d’ogive et
portent des tribunes d’où on peut étudier le problème de la construction
des voûtes. Les croisillons du transept sont également couverts de deux
croisées d’ogives: une tribune qui était nécessaire pour aborder le deuxième
étage des absidioles s’ouvrant sur le transept dans l’ancien plan, joint
aujourd’hui les tribunes du déambulatoire à celles des collatéraux et
permet ainsi de faire le tour de la basilique; de saisissantes perspectives
s’offrent ici au visiteur.
Le chœur de Saint-Etienne très vaste est éminemment propre à la
majesté des offices du culte dans une grande abbaye ayant un nombreux
personnel. Il présente une baie en tiers-point; au-dessus une baie en
plein-cintre, s’ouvrant sur les tribunes, abrite deux fenêtres en
lancette éclairées en arrière par une rosace.
Sur le déambulatoire donnent quinze chapelles qui ont conservé leurs
anciens autels; l’une de ces chapelles, la première à droite, sert de
sacristie; on y trouve trois tableaux anciens: le Denier de César,
l’Education de la Vierge, le Martyre de saint Laurent et un portrait
de Guillaume le Conquérant, copié en 1708 sur une peinture murale qui
avait été faite lors de l’exhumation de Guillaume en 1522. La date de la
peinture primitive explique que le roi soit représenté avec le costume
d’Henri VIII.
Le chœur a un mobilier très artistique qui date de la fin du XVIe siècle
et du XVIIIe et qui remplace les trésors pillés par les protestants: ce sont
d’abord de fort jolies stalles, au nombre de cinquante-huit, dues à un
menuisier caennais Lefebvre, elles représentent surtout des enfants dans
les attitudes les plus variées. Au XVIIIe siècle, le fameux Coysevox
fournit les anges adorateurs du maître-autel et Michel Fréville,
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fondé de pouvoirs de l’abbaye, acheta du maître orfèvre parisien
Hervieu la garniture de ce maître-autel,
la plaque, six chandeliers, le tabernacle et la croix;
l’administration révolutionnaire considérant que c’étaient là des
chefs-d’œuvre les employa fort ingénieusement pour le culte de
l’Être suprême. Le chœur de l’abbaye aux Hommes renferme les restes
de Guillaume: malgré les protestations d’un bourgeois de Caen
nommé Asselin, qui
Photo Magron.
Saint-Etienne. — Les tribunes.
réclamait l’emplacement de la sépulture, il reposa en paix jusqu’en 1522;
l’abbé eut alors la fantaisie de l’exhumer; en 1562, son tombeau fut
profané et ses ossements dispersés. Dom Bailhache le fit réédifier en
1642, mais un siècle après, les religieux eux-mêmes, pour la commodité
de leurs offices, reléguèrent le tombeau au pied de la première marche du
chœur. La dalle de marbre qui recouvrait les ossements de Guillaume fut
détruite en 1793 et restaurée en 1802, sous l’administration du général
Dugua, préfet du Calvados. Les Martigny qui ont été au XVIeRu siècle
évêques de Castres et abbés de Saint-Etienne avaient fait élever
leurs tombeaux dans la basilique. Ces œuvres, qui étaient très
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probablement italiennes, ont été détruites par les protestants.
Dans le transept la magnifique horloge qui date de 1735 occupe
toute la tribune du croisillon nord, ses boiseries richement
sculptées sont dues à Poche; la chaire est une œuvre du XVIIe siècle,
les orgues du XVIIIe siècle dues à trois
Photo Magron.
L’abbaye aux Hommes. — Le cloître. Cour d’honneur du Lycée.
facteurs de Rouen nommés Lefebvre, sont supportées par deux figures
colossales, copies des cariatides de Puget, qui ornent l’Hôtel de Ville de
Toulon. Si l’église a de belles orgues récentes, inaugurées par Guilmant
en 1885, ses tours renferment des cloches de fabrication moderne d’une
grande puissance; les jours de fête, la voix ample et grave de
Saint-Etienne se fait entendre, comme c’est justice, au-dessus
des carillons de toutes les autres églises.
p. 27
Au dehors, les clochetons de l’abside forment une première couronne
autour du chœur. La tour centrale du transept est maintenant
décapitée; au XVIe siècle elle lançait sa flèche au-dessus de celles des deux
tours qui encadrent le portail.
On a récemment satisfait au vœu depuis longtemps émis par les
archéologues: une percée a permis de pénétrer jusqu’au palais de Guillaume
et, d’autre part, dégagé le portail de Saint-Etienne qu’il est enfin
possible de contempler avec le recul nécessaire. Ce portail est nu,
ses trois
Photo Neurdein.
L’École normale d’institutrices.
portes sont simplement ornées de ces lacs géométriques caractéristiques
du roman; d’étroites fenêtres en plein cintre rompent seules la monotonie
de la façade.
Les deux tours jumelles, qui dominent si bien le sévère édifice, sont
romanes à la base, les flèches qui les surmontent, dissemblables par la
disposition de leurs huit fillettes, se dressent audacieusement à une
hauteur de 67 mètres et s’aperçoivent de toute la plaine de Caen. Avec
l’abside de Saint-Pierre, mais dans un genre bien différent, elles
constituent peut-être les deux chefs-d’œuvre artistiques de la ville.
Comme l’abbaye aux Dames, l’abbaye aux Hommes fut aussi une
forteresse. Close de murailles sans doute dès les premiers temps de son
histoire, elle s’entoura, après la prise de Caen en 1346, d’une véritable
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enceinte fortifiée avec des tours basses que représente fort bien le plan
gravé par Etienne à la fin du XVIIe siècle. On en peut voir encore une
partie vers l’Odon.
Le palais de Guillaume est devenu l’École normale; c’est un édifice
Photo des Monuments historiques.
Saint-Nicolas. — Le porche.
gothique, bien postérieur à Guillaume par conséquent. La Salle des Gardes
du duc, qui date du XIVe siècle, a servi de lieu de réunion à l’Echiquier
de cette époque; elle est surtout célèbre par son carrelage.
Dès le XIe siècle, les abbayes elles-mêmes ont fondé pour les
paroissiens qui venaient se grouper dans leurs bourgs,
Bourg-l’Abbé autour de l’abbaye aux Hommes,
Bourg-l’Abbesse autour de l’abbaye aux Dames,
p. 29
deux églises paroissiales. Celle du Bourg-l’Abbesse, Saint-Gilles,
commencée en 1082, ne conserve à peu près rien aujourd’hui de
l’édifice primitif; sa nef même date du XIIIe siècle. Saint-Nicolas
au contraire a eu cette rare bonne fortune d’être terminée
en quelques années et de nous
Photo Neurdein.
Saint-Michel-de-Vaucelles.
être parvenue à peu près sous son ancien aspect. Saint-Nicolas est surtout
remarquable par sa façade qui a été comparée à celle de Saint-Etienne et
Saint-Nicolas de Bari par son joli porche roman, un des modèles du
genre, par son chevet si singulièrement coiffé, ainsi que les absidioles
qui donnaient sur le transept comme dans les primitives absidioles de la
Trinité ou de l’abbaye aux Hommes, d’un bonnet conique qui est
aujourd’hui beaucoup plus élevé que le toit primitif.
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Enfin, de l’époque romane, date également l’église primitive de
Saint-Michel de Vaucelles. On peut relever dans le chœur certaines
traces de l’église ancienne, un beau clocher roman du XIIe siècle
à trois étages avec flèche de pierre est le plus ancien des clochers
caennais.
Une petite chapelle dite église Sainte-Paix fut élevée probablement
après 1061, époque à laquelle le duc Guillaume avait réuni tous les barons
à Vaucelles pour leur faire jurer sur les reliques qu’il avait pu
rassembler la Paix ou Trêve de Dieu. Ce petit édifice roman a été dévasté par
les protestants en 1562; une partie de l’abside subsiste encore derrière
l’usine à gaz. M. de Jolimont en avait fait faire une esquisse dans le goût
romantique du temps. Enfin les planches de Ducarel nous montrent un
autre bâtiment roman, aujourd’hui disparu, l’hôpital de Saint-Thomas
l’Abattu, élevé sans doute à une époque postérieure.
CHAPITRE III
L’ART GOTHIQUE ET LA RENAISSANCE
LES MONUMENTS RELIGIEUX. — COUVENTS ET ÉGLISES
Caen du XIIe au XVIe siècle.
— Les couvents.
— Les paroisses des faubourgs.
— Saint-Jean.
— Saint-Etienne-le-Vieux.
— Saint-Pierre.
— Notre-Dame-de-Froide-Rue.
— Saint-Sauveur-du-Marché.
La ville de Guillaume
acheva de se constituer sous
ses fils. Au cours des luttes
entre Henri Ier, roi d’Angleterre
et Robert Courteheuse,
duc de Normandie, celui-ci
réunit par le canal Robert,
les deux bras de l’Orne: la
grande Orne qui passe au pied
des hauteurs de Vaucelles, la
petite Orne qui vient baigner
Saint-Pierre. Outre les faubourgs
abbatiaux, le faubourg
Saint-Julien, le faubourg de
Vaucelles, Caen comprit alors
deux grands quartiers: le
grand bourg, et l’île
Saint-Jean, entourés de leurs
murailles, séparés l’un de l’autre
par les prairies; l’île Saint-Jean
reçut une enceinte fortifiée;
mais la muraille et les deux tours que l’on voit encore aujourd’hui
dans l’hôpital Saint-Louis et qui vont malheureusement disparaître,
datent
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du XIVe siècle et ont été élevées après 1346,
comme ce qui subsiste des murailles du Grand-Bourg.