26 avril.

Veux-tu me dire à qui tu en as, avec tes déclamations contre les

artistes? Crie contre eux tant que tu voudras, mais respecte l'art. O

Vandale! j'aime beaucoup ce farouche sectaire qui voudrait mettre une

robe de bure et des sabots à Taglioni, et employer les mains de Listz à

tourner une meule de pressoir, et qui pourtant se couche par terre en

pleurant quand la moindre bengali gazouille, et qui fait une émeute au

théâtre pour empêcher Othello de tuer la Malibran! Le citoyen austère

veut supprimer les artistes, comme des superfétations sociales qui

concentrent trop de séve; mais monsieur aime la musique vocale et il

fera grâce aux chanteurs. Les peintres trouveront bien, j'espère, une de

vos bonnes têtes qui comprendra la peinture et qui ne fera pas murer les

fenêtres des ateliers. Et quant aux poëtes, ils sont vos cousins, et

vous ne dédaignez pas les formes de leur langage et le mécanisme de

leurs périodes quand vous voulez faire de l'effet sur les badauds. Vous

irez apprendre chez eux la métaphore et la manière de s'en servir.

D'ailleurs, le génie du poëte est une substance si élastique et si

maniable! c'est comme une feuille de papier blanc, avec laquelle le

moindre saltimbanque fait alternativement un bonnet, un coq, un bateau,

une fraise, un éventail, un plat à barbe, et dix-huit autres objets

différents, à la grande satisfaction des spectateurs. Aucun triomphateur

n'a manqué de bardes. La louange est une profession comme une autre, et

quand les poëtes diront ce que vous voudrez, vous leur laisserez dire ce

qu'ils voudront; car ce qu'ils veulent, c'est de chanter et de se faire

entendre.

O vieux Dante! ce n'est pourtant pas ta muse au timbre d'airain que l'on

eût pu décider à se parjurer!

Mais dis-moi pourquoi vous en voulez tant aux artistes. L'autre jour, tu

leur imputais tout le mal social, tu les appelais _dissolvants_, tu les

accusais d'attiédir les courages, de corrompre les moeurs, d'affaiblir

tous les ressorts de la volonté. Ta déclamation est restée incomplète et

ton accusation très-vague, parce que je n'ai pu résister à la sotte

envie de disputer avec toi. J'aurais mieux fait de t'écouter: tu

m'aurais donné sans doute quelque raison plus sérieuse, car c'est la

seule chose avancée par toi qui ne m'ait pas fait réfléchir depuis,

quelque antipathique qu'elle me pût être.

Est-ce à l'_art_ lui-même que tu veux faire le procès? Il se moque bien

de toi, et de vous tous, et de tous les systèmes possibles! Tâchez

d'éteindre un rayon du soleil. Mais ce n'est pas cela. Si je te

répondais, je n'aurais à te dire que des choses aussi neuves que

celles-ci: Les fleurs sentent bon; il fait chaud en été; les oiseaux ont

des plumes; les ânes ont les oreilles beaucoup plus longues que celles

des chevaux, etc., etc.

Si ce n'est pas l'art que tu veux tuer, ce ne sont pas non plus les

artistes. Tant qu'on croira à Jésus sur la terre, il y aura des prêtres,

et nul pouvoir humain ne pourra empêcher un homme de faire, dans son

coeur, voeu d'humilité, de chasteté et de miséricorde; de même, tant

qu'il y aura des mains ferventes, on entendra résonner la lyre divine de

l'art. Il paraît qu'il y a ici un mécontentement accidentel et

particulier des enfants de la jeune Rome contre ceux de la vieille

Babylone. Que s'est-il passé? Moi, je ne sais rien. L'autre jour, un des

vôtres, c'est-à-dire un des nôtres, un républicain, déclara presque

sérieusement que je méritais la mort. Le diable m'emporte si je

comprends ce que cela veut dire! Néanmoins, j'en suis tout ravi et tout

glorieux, comme je dois l'être; et je ne manque pas depuis ce jour-là de

dire a tous mes amis, en confidence, que je suis un personnage

littéraire et politique fort important, donnant ombrage à ceux de mon

propre parti, à cause de ma grande supériorité sociale et

intellectuelle. Je vois bien que cela les étonne un peu, mais ils sont

si bons qu'ils consentent à partager ma joie. Le Malgache m'a demandé ma

protection, afin d'avoir l'honneur d'être pendu à ma droite, et Planet à

ma gauche. Nous ne pouvons manquer d'échanger, dans cette situation, les

plus charmants jeux de mots et les plus délicieuses facéties. Mais, en

attendant, je ne veux pas qu'on en plaisante, et je prétends que mes

amis disent de moi:--Ce garçon-là a trop d'esprit, il ne vivra pas.

Voyons pourtant, examinons l'affaire de mes confrères les artistes; car

pour moi je n'ai garde de me défendre: j'aurais trop peur d'être

acquitté comme le plus innocent des hommes, et de ne pas avoir les

honneurs du martyre pour mes idées.--Un instant! tu me feras le plaisir

de formuler un peu lesdites idées après mon trépas, car jusqu'ici je

t'avoue en secret qu'il n'y a pas l'ombre d'une idée dans ma tête et

dans mes livres. Le devoir de ton amitié est d'apprendre aux gens qui,

par hasard, auraient lu les livres susdits, ce qu'ils prouvent et ce

qu'ils ne prouvent pas. Il ne serait peut-être pas inutile non plus de

me l'apprendre à moi-même, afin que je pusse démontrer à mes juges, par

mes réponses, combien mon intelligence a de profondeur, de perversité,

et combien il est urgent d'éteindre une si terrible comète capable

d'embraser la terre.

Ceci pose (et ne va pas me contredire ni t'aviser de plaider pour mon

innocence; le bon Dieu bénisse les obligeants! je les remercie fort de

leur bonne volonté, et les prie de vouloir bien me laisser être pendu en

repos), parlons des autres. Qu'ont-ils fait, les pauvres diables?

Sont-ils capables de causer la mort d'une mouche? Il n'y a que Byron et

moi, sachez-le bien...

Mais je t'ennuie avec mon incorrigible et plate _facétieuseté_.

Donne-moi un coup de poing, et me voilà redevenu sérieux.

Je suis prêt à te confesser que nous sommes tous de grands sophistes. Le

sophisme a tout envahi, il s'est glissé jusque dans les jambes de

l'Opéra, et Berlioz l'a mis en symphonie fantastique. Malheureusement

pour la cause de l'antique sagesse, quand tu entendras la marche funèbre

de Berlioz, il y aura un certain ébranlement nerveux dans ton coeur de

lion, et tu te mettras peut-être bien à rugir, comme à la mort de

Desdemona; ce qui sera fort désagréable pour moi, ton compagnon, qui me

pique de montrer une jolie cravate et un maintien grave et doux au

Conservatoire. Le moins qui t'arrivera sera de confesser que cette

musique-là est un peu meilleure que celle qu'on nous donnait à Sparte

du temps que nous servions sous Lycurgue, et tu penseras qu'Apollon,

mécontent de nous voir sacrifier exclusivement à Pallas, nous a joué le

mauvais tour de donner quelques leçons à ce _Babylonien_, afin qu'il

égarât nos esprits en exerçant sur nous un pouvoir magnétique et

funeste.

Tu vas me demander si c'est là parler un langage sérieux... Je parle

sérieusement. Berlioz est un grand compositeur, un homme de génie, un

véritable artiste; et puisqu'il me tombe sous la main, je ne suis pas

fâché de te dire ce que c'est qu'un véritable artiste, car je vois bien

que tu ne t'en doutes pas. Tu m'as nommé, l'autre jour, de prétendus

artistes que tu accablais de ta colère, un corroyeur, un marchand de

peaux de lapin, un pair de France, un apothicaire. Tu m'en as nommé

d'autres, célèbres, dis-tu, et dont je n'ai jamais entendu parler. Je

vois bien que tu prends des vessies pour des lanternes, des épiciers

pour des artistes, et nos mansardes pour des satrapies.

Berlioz est un artiste; il est très-pauvre, très-brave et très-fier.

Peut-être bien a-t-il la scélératesse de penser en secret que tous les

peuples de l'univers ne valent pas une gamme chromatique placée à

propos, comme moi j'ai l'insolence de préférer une jacinthe blanche à la

couronne de France. Mais sois sûr que l'on peut avoir ces folies dans le

cerveau et ne pas être l'ennemi du genre humain. Tu es pour les lois

somptuaires, Berlioz est pour les triples-croches, je suis pour les

liliacées; chacun son goût. Quand il faudra bâtir la cité nouvelle de

l'intelligence, sois sûr que chacun y viendra selon ses forces: Berlioz

avec une pioche, moi avec un cure-dent, et les autres avec leurs bras et

leur volonté. Mais notre jeune Jérusalem aura ses jours de paix et de

bonheur, je suppose, et il sera permis aux uns de retourner à leurs

pianos, aux autres de bêcher leurs plates-bandes, à chacun de s'amuser

innocemment selon son goût et ses facultés. Que fais-tu, dis-moi, quand

tu contemples la grande constellation du ciel, à minuit, en divaguant

avec nous et en parlant de l'inconnu et de l'infini? Si j'allais

t'interrompre, au moment où tu nous dis des paroles sublimes, pour

t'adresser ces questions brutales: A quoi cela sert-il? pourquoi se

creuser et s'user le cerveau à des conjectures? cela donne-t-il du pain

et des souliers aux hommes?--tu me répondrais: Cela donne des émotions

saintes et un mystique enthousiasme à ceux qui travaillent à la sueur de

leur front pour les hommes; cela leur apprend à espérer, à rêver à la

Divinité, à prendre courage et à s'élever au-dessus des dégoûts et des

misères de la condition humaine par la pensée d'un avenir, chimérique

peut-être, mais fortifiant et sublime. Qui t'a fait ce que tu es,

Éverard? c'est cette fantaisie de rêver le soir. Qui t'a donné le

courage de vivre jusqu'ici dans le travail et dans la douleur? c'est

l'enthousiasme. Et c'est toi, le plus candide et le plus adorablement

rustique des hommes de génie, qui veux faire la guerre aux lévites de

ton Dieu? Saül, tu veux tuer David, parce qu'il joue trop bien de la

harpe et que tu deviens insensé en l'écoutant.

A genoux, Sicambre, à genoux! nous t'y mettrons bien. Hélas! je dis

_nous_! je pense à mon procès, et je me persuade que je suis déjà jugé

et condamné comme artiste!--Ils t'y mettront bien, eux, les artistes

véritables. Si tu savais ce que c'est que ces gens-là, quand ils

observent leur évangile et qu'ils respectent la sainteté de leur

apostolat! Il en est peu de ceux-là, il est vrai, et je n'en suis pas je

l'avoue à ma honte! Lancé dans une destinée fatale, n'ayant ni cupidité

ni besoins extravagants, mais en butte à des revers imprévus, chargé

d'existences chères et précieuses dont j'étais l'unique soutien, je n'ai

pas été artiste, quoique j'aie eu toutes les fatigues, toute l'ardeur,

tout le zèle et toutes les souffrances attachées à cette profession

sainte; la vraie gloire n'a pas couronné mes peines, parce que rarement

j'ai pu attendre l'inspiration. Pressé, forcé de gagner de l'or, j'ai

pressé mon imagination de produire, sans m'inquiéter du concours de ma

raison; j'ai violé ma muse quand elle ne voulait pas céder; elle s'en

est vengée par de froides caresses et de sombres révélations. Au lieu de

venir à moi souriante et couronnée, elle y est venue pâle, amère,

indignée. Elle ne m'a dicté que des pages tristes et bilieuses, et s'est

plu à glacer de doute et de désespoir tous les mouvements généreux de

mon âme. C'est le manque de pain qui m'a rendu malade; c'est la douleur

d'être forcé à me suicider intellectuellement qui m'a rendu âcre et

sceptique.--Je t'ai raconté là-bas, dans la soirée, l'analyse d'un beau

drame sur le poëte Chatterton, représenté dernièrement au

Théâtre-Français. Les gens aisés, les hommes rangés, ont, pour la

plupart, trouvé fort mauvais qu'un poëte fît quelque cas de sa condition

et qu'il se plaignit avec amertume d'être forcé par la misère à y

déroger. Pour moi, j'ai versé des larmes abondantes en assistant à cette

lutte d'un esprit indépendant contre la nécessité fatale, qui me

rappelait tant de tortures et de sacrifices. L'orgueil est aussi

chatouilleux et irritable que le génie. En faisant de mon mieux, je

n'aurais peut-être jamais rien fait de passable; mais à l'heure où

l'artiste s'assied devant sa table pour travailler, il croit en

lui-même, sans quoi il ne s'y mettrait pas; et alors, qu'il soit grand,

médiocre ou nul, il s'efforce et il espère. Mais si les heures sont

comptées, si un créancier attend à la porte, si un enfant qui s'est

endormi sans souper le rappelle au sentiment de sa misère et à la

nécessité d'avoir fini avant le jour, je t'assure que, si petit que soit

son talent, il a un grand sacrifice à faire et une grande humiliation à

subir vis-à-vis de lui-même. Il regarde les autres travailler lentement,

avec réflexion, avec amour; il les voit relire attentivement leurs

pages, les corriger, les polir minutieusement, y semer après coup mille

pierres précieuses, en ôter le moindre grain de poussière, et les

conserver afin de les revoir encore et de surpasser la perfection même.

Quant à lui, malheureux, il a fait, à grands grands coups de bêche et

de truelle, un ouvrage grossier, informe, énergique quelquefois, mais

toujours incomplet, hâté et fiévreux: l'encre n'a pas séché sur le

papier, qu'il faut livrer le manuscrit sans le revoir, sans y corriger

une faute!

.....Ces misères te font sourire et te semblent puériles. Cependant si tu

avoues que l'homme, même en face des plus grandes choses, n'est mû que

par l'amour de soi, tu avoueras aussi, qu'en face des plus petites,

l'homme souffre en faisant abnégation de cet amour-là. Et puis, il y a

quelque chose de vraiment noble et saint dans ce dévouement de l'artiste

à son art, qui consiste à _bien faire_ au prix de sa fortune, de sa

gloire et de sa vie. La conviction, c'est toujours une vertu,

_fortitudo!_ (c'est ton mot favori, je crois). L'artisan expédie sa

besogne pour augmenter ses produits: l'artiste pâlit dix ans, au fond

d'un grenier, sur une oeuvre qui aurait fait sa fortune, mais qu'il ne

livrera pas, tant qu'elle ne sera pas terminée selon sa conscience.

Qu'importe à M. Ingres d'être riche ou célèbre? il n'y a pour lui qu'un

suffrage dans le monde, celui de Raphaël, dont l'ombre est toujours

debout derrière lui. O saint homme! Et Urban qui joue la musique de

Beethoven avec des yeux baignés de larmes; et Baillot qui consent à

laisser tout l'éclat de la popularité à Paganini, plutôt que d'ajouter,

de son fait un petit ornement d'invention nouvelle aux vieux thèmes

sacrés de Sébastien Bach; et Delacroix, le mélancolique et consciencieux

disciple de Rubens!--Et vous autres, hommes de bruit et de puissance,

quand vous a-t-on vus vous éclipser derrière un plus habile ou plus

ambitieux que vous, par amour pour la sainte vérité! Quelques-uns de

vous, je le sais, ont aimé l'humanité et la justice en _artistes_. C'est

le plus bel éloge qu'on puisse leur donner.

Je pourrais te citer d'autres artistes vivants qui ont droit au respect

de tout être intelligent; mais ce serait désigner par le silence ceux

qui procèdent autrement et qui poursuivent le bruit et l'argent à tout

prix, aveugles Babyloniens! Tu m'accuserais de camaraderie ou de

rivalité; et en vain je te répondrais que je ne connais particulièrement

presque aucun de ceux que je viens de te nommer et aucun de ceux que je

ne te nomme pas. J'ai vécu toujours seul au milieu du monde, amoureux,

voyageur ou serf littéraire; j'ai vu de loin rayonner ces gloires si

pures, et je me suis prosterné. Je n'ai pas eu le temps d'en profiter ni

d'en être jaloux, car je n'ai jamais eu le temps de regarder ma

profession comme quelque chose de mieux qu'un métier. Pourtant je

n'étais pas né pauvre; je ne suis pas naturellement sybarite, et

j'aurais pu vivre et travailler en paix. Ceux à qui j'ai dévoué ma vie,

consacré mes veilles, sacrifié ma jeunesse, et peut-être tout mon

avenir, m'en sauront-ils jamais gré?--Non, sans doute, et peu importe.

Lettres d'un voyageur · 第 34 / 52 题