Veux-tu me dire à qui tu en as, avec tes déclamations contre les
artistes? Crie contre eux tant que tu voudras, mais respecte l'art. O
Vandale! j'aime beaucoup ce farouche sectaire qui voudrait mettre une
robe de bure et des sabots à Taglioni, et employer les mains de Listz à
tourner une meule de pressoir, et qui pourtant se couche par terre en
pleurant quand la moindre bengali gazouille, et qui fait une émeute au
théâtre pour empêcher Othello de tuer la Malibran! Le citoyen austère
veut supprimer les artistes, comme des superfétations sociales qui
concentrent trop de séve; mais monsieur aime la musique vocale et il
fera grâce aux chanteurs. Les peintres trouveront bien, j'espère, une de
vos bonnes têtes qui comprendra la peinture et qui ne fera pas murer les
fenêtres des ateliers. Et quant aux poëtes, ils sont vos cousins, et
vous ne dédaignez pas les formes de leur langage et le mécanisme de
leurs périodes quand vous voulez faire de l'effet sur les badauds. Vous
irez apprendre chez eux la métaphore et la manière de s'en servir.
D'ailleurs, le génie du poëte est une substance si élastique et si
maniable! c'est comme une feuille de papier blanc, avec laquelle le
moindre saltimbanque fait alternativement un bonnet, un coq, un bateau,
une fraise, un éventail, un plat à barbe, et dix-huit autres objets
différents, à la grande satisfaction des spectateurs. Aucun triomphateur
n'a manqué de bardes. La louange est une profession comme une autre, et
quand les poëtes diront ce que vous voudrez, vous leur laisserez dire ce
qu'ils voudront; car ce qu'ils veulent, c'est de chanter et de se faire
entendre.
O vieux Dante! ce n'est pourtant pas ta muse au timbre d'airain que l'on
eût pu décider à se parjurer!
Mais dis-moi pourquoi vous en voulez tant aux artistes. L'autre jour, tu
leur imputais tout le mal social, tu les appelais _dissolvants_, tu les
accusais d'attiédir les courages, de corrompre les moeurs, d'affaiblir
tous les ressorts de la volonté. Ta déclamation est restée incomplète et
ton accusation très-vague, parce que je n'ai pu résister à la sotte
envie de disputer avec toi. J'aurais mieux fait de t'écouter: tu
m'aurais donné sans doute quelque raison plus sérieuse, car c'est la
seule chose avancée par toi qui ne m'ait pas fait réfléchir depuis,
quelque antipathique qu'elle me pût être.
Est-ce à l'_art_ lui-même que tu veux faire le procès? Il se moque bien
de toi, et de vous tous, et de tous les systèmes possibles! Tâchez
d'éteindre un rayon du soleil. Mais ce n'est pas cela. Si je te
répondais, je n'aurais à te dire que des choses aussi neuves que
celles-ci: Les fleurs sentent bon; il fait chaud en été; les oiseaux ont
des plumes; les ânes ont les oreilles beaucoup plus longues que celles
des chevaux, etc., etc.
Si ce n'est pas l'art que tu veux tuer, ce ne sont pas non plus les
artistes. Tant qu'on croira à Jésus sur la terre, il y aura des prêtres,
et nul pouvoir humain ne pourra empêcher un homme de faire, dans son
coeur, voeu d'humilité, de chasteté et de miséricorde; de même, tant
qu'il y aura des mains ferventes, on entendra résonner la lyre divine de
l'art. Il paraît qu'il y a ici un mécontentement accidentel et
particulier des enfants de la jeune Rome contre ceux de la vieille
Babylone. Que s'est-il passé? Moi, je ne sais rien. L'autre jour, un des
vôtres, c'est-à-dire un des nôtres, un républicain, déclara presque
sérieusement que je méritais la mort. Le diable m'emporte si je
comprends ce que cela veut dire! Néanmoins, j'en suis tout ravi et tout
glorieux, comme je dois l'être; et je ne manque pas depuis ce jour-là de
dire a tous mes amis, en confidence, que je suis un personnage
littéraire et politique fort important, donnant ombrage à ceux de mon
propre parti, à cause de ma grande supériorité sociale et
intellectuelle. Je vois bien que cela les étonne un peu, mais ils sont
si bons qu'ils consentent à partager ma joie. Le Malgache m'a demandé ma
protection, afin d'avoir l'honneur d'être pendu à ma droite, et Planet à
ma gauche. Nous ne pouvons manquer d'échanger, dans cette situation, les
plus charmants jeux de mots et les plus délicieuses facéties. Mais, en
attendant, je ne veux pas qu'on en plaisante, et je prétends que mes
amis disent de moi:--Ce garçon-là a trop d'esprit, il ne vivra pas.
Voyons pourtant, examinons l'affaire de mes confrères les artistes; car
pour moi je n'ai garde de me défendre: j'aurais trop peur d'être
acquitté comme le plus innocent des hommes, et de ne pas avoir les
honneurs du martyre pour mes idées.--Un instant! tu me feras le plaisir
de formuler un peu lesdites idées après mon trépas, car jusqu'ici je
t'avoue en secret qu'il n'y a pas l'ombre d'une idée dans ma tête et
dans mes livres. Le devoir de ton amitié est d'apprendre aux gens qui,
par hasard, auraient lu les livres susdits, ce qu'ils prouvent et ce
qu'ils ne prouvent pas. Il ne serait peut-être pas inutile non plus de
me l'apprendre à moi-même, afin que je pusse démontrer à mes juges, par
mes réponses, combien mon intelligence a de profondeur, de perversité,
et combien il est urgent d'éteindre une si terrible comète capable
d'embraser la terre.
Ceci pose (et ne va pas me contredire ni t'aviser de plaider pour mon
innocence; le bon Dieu bénisse les obligeants! je les remercie fort de
leur bonne volonté, et les prie de vouloir bien me laisser être pendu en
repos), parlons des autres. Qu'ont-ils fait, les pauvres diables?
Sont-ils capables de causer la mort d'une mouche? Il n'y a que Byron et
moi, sachez-le bien...
Mais je t'ennuie avec mon incorrigible et plate _facétieuseté_.
Donne-moi un coup de poing, et me voilà redevenu sérieux.
Je suis prêt à te confesser que nous sommes tous de grands sophistes. Le
sophisme a tout envahi, il s'est glissé jusque dans les jambes de
l'Opéra, et Berlioz l'a mis en symphonie fantastique. Malheureusement
pour la cause de l'antique sagesse, quand tu entendras la marche funèbre
de Berlioz, il y aura un certain ébranlement nerveux dans ton coeur de
lion, et tu te mettras peut-être bien à rugir, comme à la mort de
Desdemona; ce qui sera fort désagréable pour moi, ton compagnon, qui me
pique de montrer une jolie cravate et un maintien grave et doux au
Conservatoire. Le moins qui t'arrivera sera de confesser que cette
musique-là est un peu meilleure que celle qu'on nous donnait à Sparte
du temps que nous servions sous Lycurgue, et tu penseras qu'Apollon,
mécontent de nous voir sacrifier exclusivement à Pallas, nous a joué le
mauvais tour de donner quelques leçons à ce _Babylonien_, afin qu'il
égarât nos esprits en exerçant sur nous un pouvoir magnétique et
funeste.
Tu vas me demander si c'est là parler un langage sérieux... Je parle
sérieusement. Berlioz est un grand compositeur, un homme de génie, un
véritable artiste; et puisqu'il me tombe sous la main, je ne suis pas
fâché de te dire ce que c'est qu'un véritable artiste, car je vois bien
que tu ne t'en doutes pas. Tu m'as nommé, l'autre jour, de prétendus
artistes que tu accablais de ta colère, un corroyeur, un marchand de
peaux de lapin, un pair de France, un apothicaire. Tu m'en as nommé
d'autres, célèbres, dis-tu, et dont je n'ai jamais entendu parler. Je
vois bien que tu prends des vessies pour des lanternes, des épiciers
pour des artistes, et nos mansardes pour des satrapies.
Berlioz est un artiste; il est très-pauvre, très-brave et très-fier.
Peut-être bien a-t-il la scélératesse de penser en secret que tous les
peuples de l'univers ne valent pas une gamme chromatique placée à
propos, comme moi j'ai l'insolence de préférer une jacinthe blanche à la
couronne de France. Mais sois sûr que l'on peut avoir ces folies dans le
cerveau et ne pas être l'ennemi du genre humain. Tu es pour les lois
somptuaires, Berlioz est pour les triples-croches, je suis pour les
liliacées; chacun son goût. Quand il faudra bâtir la cité nouvelle de
l'intelligence, sois sûr que chacun y viendra selon ses forces: Berlioz
avec une pioche, moi avec un cure-dent, et les autres avec leurs bras et
leur volonté. Mais notre jeune Jérusalem aura ses jours de paix et de
bonheur, je suppose, et il sera permis aux uns de retourner à leurs
pianos, aux autres de bêcher leurs plates-bandes, à chacun de s'amuser
innocemment selon son goût et ses facultés. Que fais-tu, dis-moi, quand
tu contemples la grande constellation du ciel, à minuit, en divaguant
avec nous et en parlant de l'inconnu et de l'infini? Si j'allais
t'interrompre, au moment où tu nous dis des paroles sublimes, pour
t'adresser ces questions brutales: A quoi cela sert-il? pourquoi se
creuser et s'user le cerveau à des conjectures? cela donne-t-il du pain
et des souliers aux hommes?--tu me répondrais: Cela donne des émotions
saintes et un mystique enthousiasme à ceux qui travaillent à la sueur de
leur front pour les hommes; cela leur apprend à espérer, à rêver à la
Divinité, à prendre courage et à s'élever au-dessus des dégoûts et des
misères de la condition humaine par la pensée d'un avenir, chimérique
peut-être, mais fortifiant et sublime. Qui t'a fait ce que tu es,
Éverard? c'est cette fantaisie de rêver le soir. Qui t'a donné le
courage de vivre jusqu'ici dans le travail et dans la douleur? c'est
l'enthousiasme. Et c'est toi, le plus candide et le plus adorablement
rustique des hommes de génie, qui veux faire la guerre aux lévites de
ton Dieu? Saül, tu veux tuer David, parce qu'il joue trop bien de la
harpe et que tu deviens insensé en l'écoutant.
A genoux, Sicambre, à genoux! nous t'y mettrons bien. Hélas! je dis
_nous_! je pense à mon procès, et je me persuade que je suis déjà jugé
et condamné comme artiste!--Ils t'y mettront bien, eux, les artistes
véritables. Si tu savais ce que c'est que ces gens-là, quand ils
observent leur évangile et qu'ils respectent la sainteté de leur
apostolat! Il en est peu de ceux-là, il est vrai, et je n'en suis pas je
l'avoue à ma honte! Lancé dans une destinée fatale, n'ayant ni cupidité
ni besoins extravagants, mais en butte à des revers imprévus, chargé
d'existences chères et précieuses dont j'étais l'unique soutien, je n'ai
pas été artiste, quoique j'aie eu toutes les fatigues, toute l'ardeur,
tout le zèle et toutes les souffrances attachées à cette profession
sainte; la vraie gloire n'a pas couronné mes peines, parce que rarement
j'ai pu attendre l'inspiration. Pressé, forcé de gagner de l'or, j'ai
pressé mon imagination de produire, sans m'inquiéter du concours de ma
raison; j'ai violé ma muse quand elle ne voulait pas céder; elle s'en
est vengée par de froides caresses et de sombres révélations. Au lieu de
venir à moi souriante et couronnée, elle y est venue pâle, amère,
indignée. Elle ne m'a dicté que des pages tristes et bilieuses, et s'est
plu à glacer de doute et de désespoir tous les mouvements généreux de
mon âme. C'est le manque de pain qui m'a rendu malade; c'est la douleur
d'être forcé à me suicider intellectuellement qui m'a rendu âcre et
sceptique.--Je t'ai raconté là-bas, dans la soirée, l'analyse d'un beau
drame sur le poëte Chatterton, représenté dernièrement au
Théâtre-Français. Les gens aisés, les hommes rangés, ont, pour la
plupart, trouvé fort mauvais qu'un poëte fît quelque cas de sa condition
et qu'il se plaignit avec amertume d'être forcé par la misère à y
déroger. Pour moi, j'ai versé des larmes abondantes en assistant à cette
lutte d'un esprit indépendant contre la nécessité fatale, qui me
rappelait tant de tortures et de sacrifices. L'orgueil est aussi
chatouilleux et irritable que le génie. En faisant de mon mieux, je
n'aurais peut-être jamais rien fait de passable; mais à l'heure où
l'artiste s'assied devant sa table pour travailler, il croit en
lui-même, sans quoi il ne s'y mettrait pas; et alors, qu'il soit grand,
médiocre ou nul, il s'efforce et il espère. Mais si les heures sont
comptées, si un créancier attend à la porte, si un enfant qui s'est
endormi sans souper le rappelle au sentiment de sa misère et à la
nécessité d'avoir fini avant le jour, je t'assure que, si petit que soit
son talent, il a un grand sacrifice à faire et une grande humiliation à
subir vis-à-vis de lui-même. Il regarde les autres travailler lentement,
avec réflexion, avec amour; il les voit relire attentivement leurs
pages, les corriger, les polir minutieusement, y semer après coup mille
pierres précieuses, en ôter le moindre grain de poussière, et les
conserver afin de les revoir encore et de surpasser la perfection même.
Quant à lui, malheureux, il a fait, à grands grands coups de bêche et
de truelle, un ouvrage grossier, informe, énergique quelquefois, mais
toujours incomplet, hâté et fiévreux: l'encre n'a pas séché sur le
papier, qu'il faut livrer le manuscrit sans le revoir, sans y corriger
une faute!
.....Ces misères te font sourire et te semblent puériles. Cependant si tu
avoues que l'homme, même en face des plus grandes choses, n'est mû que
par l'amour de soi, tu avoueras aussi, qu'en face des plus petites,
l'homme souffre en faisant abnégation de cet amour-là. Et puis, il y a
quelque chose de vraiment noble et saint dans ce dévouement de l'artiste
à son art, qui consiste à _bien faire_ au prix de sa fortune, de sa
gloire et de sa vie. La conviction, c'est toujours une vertu,
_fortitudo!_ (c'est ton mot favori, je crois). L'artisan expédie sa
besogne pour augmenter ses produits: l'artiste pâlit dix ans, au fond
d'un grenier, sur une oeuvre qui aurait fait sa fortune, mais qu'il ne
livrera pas, tant qu'elle ne sera pas terminée selon sa conscience.
Qu'importe à M. Ingres d'être riche ou célèbre? il n'y a pour lui qu'un
suffrage dans le monde, celui de Raphaël, dont l'ombre est toujours
debout derrière lui. O saint homme! Et Urban qui joue la musique de
Beethoven avec des yeux baignés de larmes; et Baillot qui consent à
laisser tout l'éclat de la popularité à Paganini, plutôt que d'ajouter,
de son fait un petit ornement d'invention nouvelle aux vieux thèmes
sacrés de Sébastien Bach; et Delacroix, le mélancolique et consciencieux
disciple de Rubens!--Et vous autres, hommes de bruit et de puissance,
quand vous a-t-on vus vous éclipser derrière un plus habile ou plus
ambitieux que vous, par amour pour la sainte vérité! Quelques-uns de
vous, je le sais, ont aimé l'humanité et la justice en _artistes_. C'est
le plus bel éloge qu'on puisse leur donner.
Je pourrais te citer d'autres artistes vivants qui ont droit au respect
de tout être intelligent; mais ce serait désigner par le silence ceux
qui procèdent autrement et qui poursuivent le bruit et l'argent à tout
prix, aveugles Babyloniens! Tu m'accuserais de camaraderie ou de
rivalité; et en vain je te répondrais que je ne connais particulièrement
presque aucun de ceux que je viens de te nommer et aucun de ceux que je
ne te nomme pas. J'ai vécu toujours seul au milieu du monde, amoureux,
voyageur ou serf littéraire; j'ai vu de loin rayonner ces gloires si
pures, et je me suis prosterné. Je n'ai pas eu le temps d'en profiter ni
d'en être jaloux, car je n'ai jamais eu le temps de regarder ma
profession comme quelque chose de mieux qu'un métier. Pourtant je
n'étais pas né pauvre; je ne suis pas naturellement sybarite, et
j'aurais pu vivre et travailler en paix. Ceux à qui j'ai dévoué ma vie,
consacré mes veilles, sacrifié ma jeunesse, et peut-être tout mon
avenir, m'en sauront-ils jamais gré?--Non, sans doute, et peu importe.