29 avril.

Tu dis que je suis un imbécile; soit. Tes lettres, il est temps de te

l'avouer, font sur moi un effet magique. Elles me rendent sérieux. Quel

miracle est cela? J'ai beau lutter, je ne puis parler de toi légèrement,

comme je fais de tous, et ils ont trouvé un moyen de me faire taire

quand je les blesse par mes plaisanteries. Ils me parlent de toi, ils me

répètent les paroles qu'ils t'ont entendu me dire, ils me racontent

(comme si je l'avais oublié) cette dernière nuit passée à nous

reconduire alternativement à nos demeures respectives jusqu'à neuf fois,

cette station au pied de l'église où nous avons parlé des morts, et ce

silence où nous sommes tombés au haut de l'escalier du palais, sous ce

réverbère si pâle, au-dessus de cette place muette et déserte, où tu

venais d'évoquer un si fantastique tableau. J'ai regretté dans ce

moment-là, en te regardant, de n'être pas susceptible d'avoir peur d'un

être vivant; car tu m'aurais causé une de ces vives émotions de terreur

qui ne sont pas sans plaisir et qu'on a dans les rêves. Je me

souviendrai longtemps de tes paroles en descendant ce grand escalier

gothique au clair de la lune. «Toi, me disais-tu, je t'aime comme Jésus

aima Jean, son plus jeune et son plus romanesque disciple; et pourtant,

si jamais ce pouvait être un devoir pour moi de te tuer, je

t'arracherais de mes entrailles et je t'étranglerais de mes mains.»--Ma

foi! mon cher maître, je voudrais être quelque chose de mieux qu'un

pauvre hanneton, afin de voir si vraiment tu aurais ce courage et cette

vertu-là. Mais, bah! tu ne l'aurais pas, charlatan que tu es!--Qui sait,

pourtant? toi qui ne ris jamais! peut-être.--Ce serait beau, et je te

donnerais ma tête de bon coeur pour le plaisir d'avoir vu dans ma vie

un seul vrai Romain.

Il y a, ma parole d'honneur! des moments où je m'imagine que j'ai trouvé

la vertu réfugiée et cachée en vous comme au temps où les hommes la

forcèrent d'aller se fortifier dans des cavernes sauvages, dans des

rochers inexpugnables.--Mais si vous n'étiez que des fanatiques!--Bah!

c'est toujours cela: n'est pas fanatique qui veut, surtout par le temps

qui court, et je serais un peu plus fier de moi que je n'ai sujet de

l'être, si j'étais seulement un peu fou à votre manière.--Nous autres,

qui rions toujours, nous ressemblons parfois à ces idiots qui rient en

voyant les gens sensés se conduire naturellement. L'autre jour, un

paysan de mes amis (j'espère que je parle en style républicain) entra

dans mon cabinet, et, me voyant très-occupé à écrire, il se mit à

hausser les épaules d'un air de pitié. Il se pencha sur moi, en

regardant ce que je faisais, à peu près comme s'il eût payé pour voir

les tours du singe à la foire. Il prit ensuite un livre sur ma table:

c'était, Dieu me pardonne! un volume du divin Platon, et il l'ouvrit à

l'envers, en tournant les feuillets d'un air attentif; puis le replaça

sur la table en me disant du ton d'un profond mépris: C'est donc à ces

fadaises-là, mon petit monsieur, que vous passez le temps fêtes et

dimanches? il y a de drôles de gens dans la vie de ce monde!--Et il

hocha la tête en éclatant de rire, si bien que j'eus besoin de toute ma

philanthropie démocratique pour ne pas le pousser par les épaules à la

porte.

Je me suis calmé pourtant en songeant que j'étais, cent fois le jour,

dans le cas de ce paysan vis-à-vis de toi et des tiens, et je me suis

émerveillé de la patience avec laquelle vous supportiez l'impudente et

stupide raillerie de fainéants comme nous, qui ne sont bons à autre

chose qu'à critiquer ce qu'ils ne comprennent pas et ce qu'ils ne

sauraient faire. Mais je dirai comme Planet:--Envoyez-moi donc

_promener_!--Qu'est-ce que vous faites de moi au milieu de vous, vieux

chrétiens! Dieu me punisse si vous n'êtes pas des anges; car rien ne

vous rebute, rien ne vous ébranle. Vous venez à nous avec tendresse, et

te voilà m'appelant ton jeune frère et ton cher enfant, moi qu'il

faudrait renvoyer à ma pipe et à mes romans. O prosélytisme! fasse des

distinctions qui voudra; peu m'importe le nom qu'on te donne, pourvu que

je voie émaner de toi des leçons de vertu et des actes de charité.

Il faut pourtant que je te conte mes peines, ô mon pauvre prophète

méconnu! On essaie de mettre tes enfants en méfiance contra toi.

L'esprit de parti n'a pas de scrupule. On nous dit que vous êtes des

glorieux, des ambitieux, des brouillons; enfin qu'il faut te mettre aux

Petites-Maisons et nous y enfermer avec toi, nous tous qui t'aimons.

Tout cela ne serait que risible, si des hommes d'esprit et de coeur ne

s'en mêlaient pas aussi sur la foi d'autrui, ou ne montraient tout au

moins, par leur silence devant nous, qu'ils se méfient de nous et de

toi. Cela n'attriste pas ces bons champions qui sont habitués à l'orage;

mais moi qui reviens de Babylone, où j'ai dormi cinq ans dans l'ivresse,

et qui tombe, en me frottant les yeux, au beau milieu de notre jeune

Sion, je suis tout contristé, et tout abattu de voir le rempart d'airain

que l'indifférence ou l'antipathie des gentils a placé autour de nous.

Sortirons-nous jamais de là, mon maître? Je vois bien que nous essayons

de temps en temps de braves et saillantes sorties; mais les meilleurs

d'entre nos frères y succombent, et quand nous rentrons sous nos tentes,

les clameurs, les malédictions et les huées des vainqueurs viennent y

troubler nos prières.--Ce qui me fâche le plus, moi, ce sont les huées.

Je les connais, ces diables de gentils, pour avoir été en captivité chez

eux. Je sais comme ils sont malins et quelles flèches acérées leur

ironie décoche contre nous.--Songe bien que je ne suis pas un serviteur

bien éprouvé, moi; j'entends déjà leurs lardons m'assaillir pour la

singulière figure que je fais en habit de soldat de la république; je

t'en prie, mon cher maître, laisse-moi m'en aller à Stamboul. J'ai

affaire par là. Il faut que je passe par Genève, que j'achète un âne

pour traverser les montagnes avec mon bagage, et que je remonte la

Forêt-Noire pour chercher une plante que le Malgache veut que je lui

rapporte. J'ai à Corfou un ami islamite qui m'a invité à prendre le

sorbet dans son jardin. Duteil m'a donné commission de lui acheter une

pipe à Alexandrie, et sa femme m'a prié de pousser jusqu'à Alep afin de

lui rapporter un châle et un éventail. Tu vois que je ne puis tarder,

que j'ai des occupations et des devoirs indispensables.--Écoute: si vous

proclamez la république pendant mon absence, prenez tout ce qu'il y a

chez moi, ne vous gênez pas; j'ai des terres, donnez-les à ceux qui n'en

ont pas; j'ai un jardin, faites-y paître vos chevaux; j'ai une maison,

faites-en un hospice pour vos blessés; j'ai du vin, buvez-le; j'ai du

tabac, fumez-le; j'ai mes oeuvres imprimées, bourrez-en vos fusils. Il

n'y a dans tout mon patrimoine que deux choses dont la perte me serait

cruelle: le portrait de ma vieille grand'mère, et six pieds carrés de

gazon plantés de cyprès et de rosiers. C'est là qu'elle dort avec mon

père. Je mets cette tombe et ce tableau sous la protection de la

république et je demande qu'à mon retour on m'accorde une indemnité des

pertes que j'aurais faites, savoir: une pipe, une plume et de l'encre;

moyennant quoi je gagnerai ma vie joyeusement, et passerai le reste de

mes jours à écrire que vous avez bien fait.

* * * * *

Si je ne reviens pas, voici mon testament. Je lègue mon fils à mes amis,

ma fille à leurs femmes et à leurs soeurs; le tombeau et le tableau,

héritage de mes enfants, à toi, chef de notre république aquitaine, pour

en être le gardien temporaire; mes livres, minéraux, herbiers,

papillons, au Malgache; toutes mes pipes, à Rollinat; mes dettes, s'il

s'en trouve, à Fleury, afin de le rendre laborieux; ma bénédiction et

mon dernier calembour, à ceux qui m'ont rendu malheureux, pour qu'ils

s'en consolent et m'oublient.

* * * * *

Je te nomme mon exécuteur testamentaire; adieu donc, et je pars.

* * * * *

Adieu, ô mes enfants! j'ai été jusqu'ici plus enfant que vous; je m'en

vais seul et loin en pèlerinage, pour tâcher de vieillir vite et de

réparer le temps perdu. Adieu, mes amis, mes frères bien-aimés; parlez

quelquefois, autour de l'âtre, de celui qui vous doit les plus beaux

jours et les plus chers souvenirs de sa vie; et toi, maître, adieu! sois

béni de m'avoir forcé de regarder sans rire la face d'un grand

enthousiaste, et de plier le genou devant lui en m'en allant.

O verte Bohème! patrie fantastique des âmes sans ambition et sans

entraves, je vais donc te revoir! J'ai erré souvent dans tes montagnes

et voltigé sur la cime de tes sapins; je m'en souviens fort bien,

quoique je ne fusse pas encore né parmi les hommes, et mon malheur est

venu de n'avoir pu t'oublier en vivant ici.

Lettres d'un voyageur · 第 35 / 52 题