23 avril.

Je reviens à l'histoire de mon Malgache... Mais je m'aperçois qu'elle

est finie; car je ne fais pas entrer en ligne de compte, dans les faits

de sa vie, une amourette qui faillit le rendre très-malheureux, et qui,

Dieu merci, se borna à un épisode sentimental et platonique. Toutefois

voici l'épisode.

Une femme de nos environs, à laquelle il envoyait de temps en temps un

bouquet, un papillon ou une coquille, lui inspira une franche amitié à

laquelle elle répondit franchement. Mais la manie de jouer sur les mots

fit qu'il donna le nom d'amour à ce qui n'était qu'affection

fraternelle. La dame, qui était notre amie commune, ne se fâcha ni ne

s'enorgueillit de l'hyperbole. C'était alors une personne calme et

affectueuse, aimant un peu ailleurs, et ne le lui cachant pas. Elle

continua de philosopher avec lui et de recevoir ses papillons, ses

bouquets et ses poulets, dans lesquels il glissait toujours par-ci

par-là un peu de madrigal. La découverte de l'un de ces poulets amena

entre le Malgache et une autre personne qui avait des droits plus

légitimes sur lui des orages assez violents, au milieu desquels la

fantaisie lui prit de quitter le pays et d'aller se faire frère morave.

Le voilà donc encore une fois en route, à pied, avec sa boîte de

fer-blanc, sa pipe et sa loupe, un peu amoureux, assez malheureux à

cause des chagrins qu'il avait causés, mais se sauvant de tout par le

calembour, qu'il semait comme une pluie de fleurs sur le sentier aride

de sa vie, et qu'il adressait aux cantonniers, aux mulets et aux pierres

du chemin, faute d'un auditoire plus intelligent. Il s'arrêta aux

rochers de Vaucluse, décidé à vivre et à mourir sur le bord de cette

fontaine où Pétrarque allait évoquer le spectre de Laure dans le miroir

des eaux. Je ne m'inquiétais pas beaucoup de cette funeste résolution;

je connais trop mon Malgache pour croire jamais sa douleur irréparable.

Tant qu'il y aura des fleurs et des insectes sur la terre, Cupidon ne

lui adressera que des flèches perdues. Précisément le mois de mars

tapissait des plus vertes fontinales et des plus frais cressons les

rives du ruisseau et les parois des rochers de Vaucluse. Le Malgache

abandonna le rôle de Cardénio, fit une collection de mousses aquatiques,

et vers la fin d'avril il m'écrivit:--«Tout cela est bel et bon; mais si

mon inhumaine s'imagine que je vais rester ici jusqu'à ce qu'elle juge

à propos de couronner ma constance, elle se trompe. Dis-lui qu'elle

cesse de pleurer mon trépas, je suis encore sain et dispos. Mon herbier

est complet, mes souliers tirent à leur fin, et pendant ce temps-là ma

pépinière bourgeonne sans moi. Ce n'est pas mon avis de laisser faire

mes greffes par des gringalets. Oppose-toi à ce que personne y mette la

main; je ne demande que le temps de faire rémouler ma serpette, et

j'arrive.»

L'infortuné revint et se résigna d'être adoré dans sa famille, aimé

saintement de sa Dulcinée, chéri de moi, son frère et son élève. Il se

bâtit un joli pavillon sur le coteau, au-dessus de son jardin, de sa

prairie, de sa pépinière et de son ruisseau. Peu après il devint père

d'un second enfant. Son fils s'appelait Olivier; voulant aussi donner un

nom de plante à sa fille et n'en connaissant pas de plus agréable et de

plus estimable que la plante fébrifuge à pétales roses qui croît dans

nos prés, il voulut l'appeler _Petite-Centaurée_. Ce fut avec bien de la

peine que sa famille le décida à renoncer à ce nom étrange.

La première visite qu'il rendit à la dame de ses pensées après l'équipée

de Vaucluse lui coûta bien un peu; il craignait qu'elle ne fût piquée de

le voir sitôt consolé et revenu. Mais elle courut à sa rencontre et lui

donna en riant deux gros baisers sur les joues. Il entra dans sa chambre

et vit qu'elle avait précieusement conservé les fleurs desséchées et les

papillons qu'il lui avait donnés autrefois. Elle avait mis en outre sous

verre un morceau de cristal de Magadascar, un fragment de basalte de la

montagne du Pouce (celle où Paul allait tous les soirs épier à l'horizon

maritime la voile qui devait lui ramener Virginie le lendemain matin) et

un guêpier en forme de rose qui commençait à tomber en poussière. Une

grosse larme coula sur la joue basanée de notre Malgache. L'amour s'y

noya, l'amitié survécut calme et purifiée.

Maintenant le Malgache, réduit à l'état de momie, mais plus vert et plus

actif que jamais, coule des jours purs au fond de sa pépinière. Il a été

juge de paix pendant quelque temps; mais, bientôt dégoûté, comme il dit,

des grandeurs et des soucis qu'elles traînent à leur suite, il a donné

sa démission et ne veut plus recevoir de lettres que celles qui sont

adressées à M. ***, _pépiniériste_. Comme il a beaucoup travaillé dans

sa retraite, il a beaucoup appris, et c'est aujourd'hui un des hommes

les plus savants de France; mais personne ne s'en doute, pas même lui.

Un peu de mélancolie vient bien parfois obscurcir sa brillante gaieté,

surtout lorsqu'il gèle en avril pendant que les abricotiers sont en

fleur; et puis le Malgache a une grande qualité et un grand malheur: il

est ce que nos bourgeois appellent _cerveau brûlé_: cela veut dire qu'il

a l'âme républicaine, qu'il ne trouve pas la société juste et généreuse,

et qu'il souffre de ne pouvoir y donner de l'air, du soleil et du pain à

tous ceux qui en manquent.--Il se console au milieu d'un petit nombre

d'âmes sympathiques qui souffrent et prient avec lui; mais, quand il

rentre dans sa solitude, il s'attriste profondément, et il m'écrit: «O

mon Dieu! serions-nous des utopistes, et faudra-t-il mourir en laissant

le monde comme il est, sans espoir qu'après nous il s'améliore?

N'importe, allons toujours, parlons et agissons comme si nous avions

l'espérance; n'est-ce pas, _vieux_?»

Il prend alors sa blouse et sa bêche pour chasser le découragement, et

quand il a travaillé tout le jour il est calme et humblement philosophe

le soir. Il m'écrit alors avec l'encre _de la joie et du contentement_.

Ce qu'il appelle ainsi, c'est le jus du raisin d'Amérique, qu'il exprime

dans un coquillage et qui produit une belle teinture rouge,

malheureusement sujette à pâlir comme toutes les joies possibles. Voici

son dernier billet:

«J'ai remarqué sur moi-même que le meilleur traitement pour les maladies

morales, c'est l'exercice du corps. Ah! que j'ai brouetté d'ennuis! mes

terrasses en sont farcies. Je ne prétends pas faire de toi un

terrassier, mais assortir seulement tes occupations à tes forces.--Je

viens de terminer mon nouveau cabinet de travail: c'est encore une sorte

d'ajoupa que j'ai construit avec des troncs d'arbres recouverts de

balais. Une feuille de zinc longue de six pieds me permet d'y braver les

averses. Ce charmant édifice s'élève dans une petite île où j'ai

transporté mes plates-bandes de fleurs et mes carrés de légumes. Le tout

est ceint par les fossés de ma pépinière, dont les arbres sont

aujourd'hui d'une vigueur et d'une beauté ravissantes. Sauf quelques

accès de misanthropie, c'est là que je coule des heures assez paisibles.

Je regrette peu le temps passé; j'en ai mal usé; mais je crois aussi que

je ne pouvais mieux faire; c'était la condition de ma nature. Je ne suis

point affligé de vieillir; chaque âge a ses jouissances: je n'en désire

plus que de tranquilles. Ton amitié avant tout. Bonsoir.»

Outre les sympathies qui nous unissent lui et moi, et dont la principale

est cet amour à la fois immense et minutieux de la nature, qui nous rend

tous deux rabâcheurs et insupportables (excepté l'un pour l'autre), nous

avons une commune infirmité de caractère qui fait que nous nous trouvons

souvent tête à tête au milieu de nos amis. Je ne sais comment l'appeler;

c'est comme une timidité naturelle, spéciale à un certain genre

d'expansion, c'est comme une mauvaise honte qui nous fait craindre de

dire tout haut ce que nous ressentons le plus vivement; c'est une

impossibilité absolue de nous manifester par des paroles, là où nous

voudrions et devrions savoir le faire.

C'est enfin tout le contraire de la qualité que tu possèdes éminemment,

et qui constitue ta puissance sur les hommes, l'éloquence de la

conviction. Lui qui étincelle d'esprit à tous autres égards, et moi qui

ai la langue assez déliée, comme tu l'as vu, quand le dépit et

l'indignation s'en mêlent, nous sommes tous deux bêtes à faire plaisir

quand nous devrions nous élever au-dessus de nous-mêmes. Nos camarades

en concluent que nous sommes usés, lui par habitude de railler, moi, par

celle de douter. Pour lui, je te réponds que son coeur est encore

fervent, jeune et brave comme à vingt ans. C'est l'homme qui a le plus

laborieusement travaillé à s'assurer un bien-être modeste, fait à sa

guise; et c'est pourtant celui qui fait le moins cas de la vie. Il me

disait l'autre jour: _J'irais et j'irai!_--Je ne suis pas sensuel; que

m'importe de dormir sur une natte, sur un pavé ou dans trois planches?

Quant à moi, peut-être!... je ne sais. Tu as cru surprendre un grand

secret en moi, l'autre jour, pendant que tu lisais ce récit de la mort

de tes frères. J'ai été mal à l'aise tout le temps du dîner, parce que

mon silence et ma pétrification, à côté de l'enthousiasme du Gaulois, me

faisaient rougir devant toi.--Mais cette larme que tu as aperçue et dont

tu tires un si grand indice de chaleur intérieure, sache bien que ce

n'est pas autre chose qu'une amère et profonde jalousie que j'ai raison

de bien cacher, et qui, dans cet instant-là, me fit véhémentement

détester mon sort, mon inaction présente, mon impuissance, et ma vie

passée à ne rien faire. Tu peux les aimer et pleurer de tendresse sur

ces hommes-là, Éverard, tu es l'un d'eux; moi, je suis un poëte,

c'est-à-dire une femmelette. Dans une révolution, tu auras pour but la

liberté du genre humain; moi, je n'en aurai pas d'autre que de me faire

tuer, afin d'en finir avec moi-même, et d'avoir, pour la première fois

de ma vie, servi à quelque chose, ne fût-ce qu'à élever une barricade de

la hauteur d'un cadavre.

Bah! qu'est-ce que je dis là? Ne crois pas que je sois triste et que je

me soucie de la gloire plus que d'un de mes cheveux. Tu sais ce que je

t'ai dit; j'ai trop vécu; je n'ai rien fait de bon. Quelqu'un veut-il de

ma vie présente et future? pourvu qu'on la mette au service d'une idée

et non d'une passion, au service de la vérité et non à celui d'un

homme, je consens à recevoir des lois. Mais, hélas! je vous en avertis,

je ne suis propre qu'à exécuter bravement et fidèlement un ordre. Je

puis agir et non délibérer, car je ne sais rien et ne suis sûr de rien.

Je ne puis obéir qu'en fermant les yeux et en me bouchant les oreilles,

afin de ne rien voir et de ne rien entendre qui me dissuade; je puis

marcher avec mes amis, comme le chien qui voit son maître partir avec le

navire et qui se jette à la nage pour le suivre, jusqu'à ce qu'il meure

de fatigue. La mer est grande, ô mes amis! et je suis faible. Je ne suis

bon qu'à faire un soldat, et je n'ai pas cinq pieds de haut.

N'importe! à vous le pygmée. Je suis à vous parce que je vous aime et

vous estime. La vérité n'est pas chez les hommes; le royaume de Dieu

n'est pas de ce monde. Mais, autant que l'homme peut dérober à la

Divinité le rayon lumineux qui, d'en haut, éclaire le monde, vous l'avez

dérobé, enfants de Prométhée, amants de la sauvage Vérité et de

l'inflexible Justice! Allons! quelle que soit la nuance de votre

bannière, pourvu que vos phalanges soient toujours sur la route de

l'avenir républicain; au nom de Jésus, qui n'a plus sur la terre qu'un

véritable apôtre; au nom de Washington et de Franklin, qui n'ont pu

faire assez et qui nous ont laissé une tâche à accomplir; au nom de

Saint-Simon, dont les fils vont d'emblée au sublime et terrible problème

(Dieu les protége!...); pourvu que ce qui est bon se fasse, et que ceux

qui croient le prouvent... je ne suis qu'un pauvre enfant de troupe,

emmenez-moi.

Lettres d'un voyageur · 第 33 / 52 题