Je reviens à l'histoire de mon Malgache... Mais je m'aperçois qu'elle
est finie; car je ne fais pas entrer en ligne de compte, dans les faits
de sa vie, une amourette qui faillit le rendre très-malheureux, et qui,
Dieu merci, se borna à un épisode sentimental et platonique. Toutefois
voici l'épisode.
Une femme de nos environs, à laquelle il envoyait de temps en temps un
bouquet, un papillon ou une coquille, lui inspira une franche amitié à
laquelle elle répondit franchement. Mais la manie de jouer sur les mots
fit qu'il donna le nom d'amour à ce qui n'était qu'affection
fraternelle. La dame, qui était notre amie commune, ne se fâcha ni ne
s'enorgueillit de l'hyperbole. C'était alors une personne calme et
affectueuse, aimant un peu ailleurs, et ne le lui cachant pas. Elle
continua de philosopher avec lui et de recevoir ses papillons, ses
bouquets et ses poulets, dans lesquels il glissait toujours par-ci
par-là un peu de madrigal. La découverte de l'un de ces poulets amena
entre le Malgache et une autre personne qui avait des droits plus
légitimes sur lui des orages assez violents, au milieu desquels la
fantaisie lui prit de quitter le pays et d'aller se faire frère morave.
Le voilà donc encore une fois en route, à pied, avec sa boîte de
fer-blanc, sa pipe et sa loupe, un peu amoureux, assez malheureux à
cause des chagrins qu'il avait causés, mais se sauvant de tout par le
calembour, qu'il semait comme une pluie de fleurs sur le sentier aride
de sa vie, et qu'il adressait aux cantonniers, aux mulets et aux pierres
du chemin, faute d'un auditoire plus intelligent. Il s'arrêta aux
rochers de Vaucluse, décidé à vivre et à mourir sur le bord de cette
fontaine où Pétrarque allait évoquer le spectre de Laure dans le miroir
des eaux. Je ne m'inquiétais pas beaucoup de cette funeste résolution;
je connais trop mon Malgache pour croire jamais sa douleur irréparable.
Tant qu'il y aura des fleurs et des insectes sur la terre, Cupidon ne
lui adressera que des flèches perdues. Précisément le mois de mars
tapissait des plus vertes fontinales et des plus frais cressons les
rives du ruisseau et les parois des rochers de Vaucluse. Le Malgache
abandonna le rôle de Cardénio, fit une collection de mousses aquatiques,
et vers la fin d'avril il m'écrivit:--«Tout cela est bel et bon; mais si
mon inhumaine s'imagine que je vais rester ici jusqu'à ce qu'elle juge
à propos de couronner ma constance, elle se trompe. Dis-lui qu'elle
cesse de pleurer mon trépas, je suis encore sain et dispos. Mon herbier
est complet, mes souliers tirent à leur fin, et pendant ce temps-là ma
pépinière bourgeonne sans moi. Ce n'est pas mon avis de laisser faire
mes greffes par des gringalets. Oppose-toi à ce que personne y mette la
main; je ne demande que le temps de faire rémouler ma serpette, et
j'arrive.»
L'infortuné revint et se résigna d'être adoré dans sa famille, aimé
saintement de sa Dulcinée, chéri de moi, son frère et son élève. Il se
bâtit un joli pavillon sur le coteau, au-dessus de son jardin, de sa
prairie, de sa pépinière et de son ruisseau. Peu après il devint père
d'un second enfant. Son fils s'appelait Olivier; voulant aussi donner un
nom de plante à sa fille et n'en connaissant pas de plus agréable et de
plus estimable que la plante fébrifuge à pétales roses qui croît dans
nos prés, il voulut l'appeler _Petite-Centaurée_. Ce fut avec bien de la
peine que sa famille le décida à renoncer à ce nom étrange.
La première visite qu'il rendit à la dame de ses pensées après l'équipée
de Vaucluse lui coûta bien un peu; il craignait qu'elle ne fût piquée de
le voir sitôt consolé et revenu. Mais elle courut à sa rencontre et lui
donna en riant deux gros baisers sur les joues. Il entra dans sa chambre
et vit qu'elle avait précieusement conservé les fleurs desséchées et les
papillons qu'il lui avait donnés autrefois. Elle avait mis en outre sous
verre un morceau de cristal de Magadascar, un fragment de basalte de la
montagne du Pouce (celle où Paul allait tous les soirs épier à l'horizon
maritime la voile qui devait lui ramener Virginie le lendemain matin) et
un guêpier en forme de rose qui commençait à tomber en poussière. Une
grosse larme coula sur la joue basanée de notre Malgache. L'amour s'y
noya, l'amitié survécut calme et purifiée.
Maintenant le Malgache, réduit à l'état de momie, mais plus vert et plus
actif que jamais, coule des jours purs au fond de sa pépinière. Il a été
juge de paix pendant quelque temps; mais, bientôt dégoûté, comme il dit,
des grandeurs et des soucis qu'elles traînent à leur suite, il a donné
sa démission et ne veut plus recevoir de lettres que celles qui sont
adressées à M. ***, _pépiniériste_. Comme il a beaucoup travaillé dans
sa retraite, il a beaucoup appris, et c'est aujourd'hui un des hommes
les plus savants de France; mais personne ne s'en doute, pas même lui.
Un peu de mélancolie vient bien parfois obscurcir sa brillante gaieté,
surtout lorsqu'il gèle en avril pendant que les abricotiers sont en
fleur; et puis le Malgache a une grande qualité et un grand malheur: il
est ce que nos bourgeois appellent _cerveau brûlé_: cela veut dire qu'il
a l'âme républicaine, qu'il ne trouve pas la société juste et généreuse,
et qu'il souffre de ne pouvoir y donner de l'air, du soleil et du pain à
tous ceux qui en manquent.--Il se console au milieu d'un petit nombre
d'âmes sympathiques qui souffrent et prient avec lui; mais, quand il
rentre dans sa solitude, il s'attriste profondément, et il m'écrit: «O
mon Dieu! serions-nous des utopistes, et faudra-t-il mourir en laissant
le monde comme il est, sans espoir qu'après nous il s'améliore?
N'importe, allons toujours, parlons et agissons comme si nous avions
l'espérance; n'est-ce pas, _vieux_?»
Il prend alors sa blouse et sa bêche pour chasser le découragement, et
quand il a travaillé tout le jour il est calme et humblement philosophe
le soir. Il m'écrit alors avec l'encre _de la joie et du contentement_.
Ce qu'il appelle ainsi, c'est le jus du raisin d'Amérique, qu'il exprime
dans un coquillage et qui produit une belle teinture rouge,
malheureusement sujette à pâlir comme toutes les joies possibles. Voici
son dernier billet:
«J'ai remarqué sur moi-même que le meilleur traitement pour les maladies
morales, c'est l'exercice du corps. Ah! que j'ai brouetté d'ennuis! mes
terrasses en sont farcies. Je ne prétends pas faire de toi un
terrassier, mais assortir seulement tes occupations à tes forces.--Je
viens de terminer mon nouveau cabinet de travail: c'est encore une sorte
d'ajoupa que j'ai construit avec des troncs d'arbres recouverts de
balais. Une feuille de zinc longue de six pieds me permet d'y braver les
averses. Ce charmant édifice s'élève dans une petite île où j'ai
transporté mes plates-bandes de fleurs et mes carrés de légumes. Le tout
est ceint par les fossés de ma pépinière, dont les arbres sont
aujourd'hui d'une vigueur et d'une beauté ravissantes. Sauf quelques
accès de misanthropie, c'est là que je coule des heures assez paisibles.
Je regrette peu le temps passé; j'en ai mal usé; mais je crois aussi que
je ne pouvais mieux faire; c'était la condition de ma nature. Je ne suis
point affligé de vieillir; chaque âge a ses jouissances: je n'en désire
plus que de tranquilles. Ton amitié avant tout. Bonsoir.»
Outre les sympathies qui nous unissent lui et moi, et dont la principale
est cet amour à la fois immense et minutieux de la nature, qui nous rend
tous deux rabâcheurs et insupportables (excepté l'un pour l'autre), nous
avons une commune infirmité de caractère qui fait que nous nous trouvons
souvent tête à tête au milieu de nos amis. Je ne sais comment l'appeler;
c'est comme une timidité naturelle, spéciale à un certain genre
d'expansion, c'est comme une mauvaise honte qui nous fait craindre de
dire tout haut ce que nous ressentons le plus vivement; c'est une
impossibilité absolue de nous manifester par des paroles, là où nous
voudrions et devrions savoir le faire.
C'est enfin tout le contraire de la qualité que tu possèdes éminemment,
et qui constitue ta puissance sur les hommes, l'éloquence de la
conviction. Lui qui étincelle d'esprit à tous autres égards, et moi qui
ai la langue assez déliée, comme tu l'as vu, quand le dépit et
l'indignation s'en mêlent, nous sommes tous deux bêtes à faire plaisir
quand nous devrions nous élever au-dessus de nous-mêmes. Nos camarades
en concluent que nous sommes usés, lui par habitude de railler, moi, par
celle de douter. Pour lui, je te réponds que son coeur est encore
fervent, jeune et brave comme à vingt ans. C'est l'homme qui a le plus
laborieusement travaillé à s'assurer un bien-être modeste, fait à sa
guise; et c'est pourtant celui qui fait le moins cas de la vie. Il me
disait l'autre jour: _J'irais et j'irai!_--Je ne suis pas sensuel; que
m'importe de dormir sur une natte, sur un pavé ou dans trois planches?
Quant à moi, peut-être!... je ne sais. Tu as cru surprendre un grand
secret en moi, l'autre jour, pendant que tu lisais ce récit de la mort
de tes frères. J'ai été mal à l'aise tout le temps du dîner, parce que
mon silence et ma pétrification, à côté de l'enthousiasme du Gaulois, me
faisaient rougir devant toi.--Mais cette larme que tu as aperçue et dont
tu tires un si grand indice de chaleur intérieure, sache bien que ce
n'est pas autre chose qu'une amère et profonde jalousie que j'ai raison
de bien cacher, et qui, dans cet instant-là, me fit véhémentement
détester mon sort, mon inaction présente, mon impuissance, et ma vie
passée à ne rien faire. Tu peux les aimer et pleurer de tendresse sur
ces hommes-là, Éverard, tu es l'un d'eux; moi, je suis un poëte,
c'est-à-dire une femmelette. Dans une révolution, tu auras pour but la
liberté du genre humain; moi, je n'en aurai pas d'autre que de me faire
tuer, afin d'en finir avec moi-même, et d'avoir, pour la première fois
de ma vie, servi à quelque chose, ne fût-ce qu'à élever une barricade de
la hauteur d'un cadavre.
Bah! qu'est-ce que je dis là? Ne crois pas que je sois triste et que je
me soucie de la gloire plus que d'un de mes cheveux. Tu sais ce que je
t'ai dit; j'ai trop vécu; je n'ai rien fait de bon. Quelqu'un veut-il de
ma vie présente et future? pourvu qu'on la mette au service d'une idée
et non d'une passion, au service de la vérité et non à celui d'un
homme, je consens à recevoir des lois. Mais, hélas! je vous en avertis,
je ne suis propre qu'à exécuter bravement et fidèlement un ordre. Je
puis agir et non délibérer, car je ne sais rien et ne suis sûr de rien.
Je ne puis obéir qu'en fermant les yeux et en me bouchant les oreilles,
afin de ne rien voir et de ne rien entendre qui me dissuade; je puis
marcher avec mes amis, comme le chien qui voit son maître partir avec le
navire et qui se jette à la nage pour le suivre, jusqu'à ce qu'il meure
de fatigue. La mer est grande, ô mes amis! et je suis faible. Je ne suis
bon qu'à faire un soldat, et je n'ai pas cinq pieds de haut.
N'importe! à vous le pygmée. Je suis à vous parce que je vous aime et
vous estime. La vérité n'est pas chez les hommes; le royaume de Dieu
n'est pas de ce monde. Mais, autant que l'homme peut dérober à la
Divinité le rayon lumineux qui, d'en haut, éclaire le monde, vous l'avez
dérobé, enfants de Prométhée, amants de la sauvage Vérité et de
l'inflexible Justice! Allons! quelle que soit la nuance de votre
bannière, pourvu que vos phalanges soient toujours sur la route de
l'avenir républicain; au nom de Jésus, qui n'a plus sur la terre qu'un
véritable apôtre; au nom de Washington et de Franklin, qui n'ont pu
faire assez et qui nous ont laissé une tâche à accomplir; au nom de
Saint-Simon, dont les fils vont d'emblée au sublime et terrible problème
(Dieu les protége!...); pourvu que ce qui est bon se fasse, et que ceux
qui croient le prouvent... je ne suis qu'un pauvre enfant de troupe,
emmenez-moi.