22 avril.

Tu me demandes la biographie de mon ami Néraud, la voici. Le Malgache

(je l'ai baptisé ainsi à cause des longs récits et des féeriques

descriptions qu'il me faisait autrefois de l'île de Madagascar, au

retour de ses grands voyages) s'enrôla de bonne heure sous le drapeau de

la république. Tu l'as vu; c'est un petit homme sec et cuivré, un peu

plus mal vêtu qu'un paysan; excellent piéton, facétieux, un peu

caustique, brave de sang-froid, courant aux émeutes lorsqu'il était

étudiant et recevant de grands coups de sabre sur la tête sans cesser de

persifler la gendarmerie dans le style de Rabelais, pour lequel il a une

prédilection particulière. Partagé entre ces deux passions, la science

et la politique, au lieu de faire son droit à Paris, il allait du club

carbonaro à l'école d'anatomie comparée, rêvant tantôt à la

reconstruction des sociétés modernes, tantôt à celle des membres du

palæotherium dont Cuvier venait de découvrir une jambe fossile. Un matin

qu'il passait auprès d'une plate-bande du Jardin des Plantes, il vit une

fougère exotique qui lui sembla si belle dans son feuillage et si

gracieuse dans son port, qu'il lui arriva ce qui m'est arrivé souvent

dans ma vie; il devint amoureux d'une plante et n'eut plus de rêves et

de désirs que pour elle. Les lois, le club et le palæotherium furent

négligés, et la sainte botanique devint sa passion dominante. Un matin

il partit pour l'Afrique, et, après avoir exploré les îles montagneuses

de la mer du Sud, il revint efflanqué, bronzé, en guenilles, ayant

supporté les plus sévères privations et les plus rudes fatigues; mais

riche selon son coeur, c'est-à-dire muni d'un herbier complet de la

flore madécasse, guirlande étrange et magnifique, ravie au sein d'une

noire déesse. C'était peut-être une fortune, c'était du moins une

ressource. Mais l'amant de la science mit sa conquête aux pieds de M. de

Jussieu, et se trouva récompensé au delà de ses désirs lorsque le grand

prêtre de Flore accorda le nom de _Neraudia melastomefolia_ à une belle

fougère de l'île Maurice, jusqu'alors inconnue à nos botanistes. Ce fut

à cette époque que, voyant passer le convoi de Lallemant, il quitta la

botanique pour la patrie, comme il avait quitté la patrie pour la

botanique, et, après avoir eu le crâne ouvert par le sabre d'un dragon,

il revint dans sa famille, volatile éclopée,

Traînant l'aile et tirant le pied,

Demi-morte et demi-boiteuse.

Pour le retenir dans ses pénates, son père imagina de lui donner un

carré de terre, sur un coteau ravissant, où je veux te mener promener la

première fois que tu viendras nous voir. Notre Malgache y planta des

arbres exotiques, fit pousser des fleurs malgaches dans notre sol

berrichon, et éleva au milieu de ses bosquets un joli ajoupa indien

qu'il remplit de ses livres et de ses collections. Un matin, comme je

passais dans le ravin au lever du soleil, j'arrêtai le galop de mon

cheval pour contempler avec admiration des fleurs éclatantes qui

s'élevaient majestueusement au-dessus de la haie. C'étaient les premiers

dahlias qu'on eût vus dans notre pays et que j'eusse vus de ma vie.

J'avais seize ans. O le bel âge pour aimer les fleurs! Je descendis de

cheval pour en voler une, et je repartis au galop. Soit que le Malgache,

caché dans son ajoupa, eût été témoin du rapt, soit qu'un ami indiscret

lui dévoilât mon crime, il m'envoya, bientôt après, des caïeux de dahlia

que je plantai dans mon jardin, et c'est de là que date notre

connaissance, mais non pas notre amitié; nous n'eûmes occasion de nous

voir que plusieurs années après. Dans cet intervalle, il avait pris

femme, il était devenu père, et il avait augmenté son jardin d'une belle

pépinière, au milieu de laquelle il a fait passer un ruisseau.

C'est alors qu'étant tous deux fixés dans le pays, et notre connaissance

ayant commencé sous des auspices aussi sympathiques, nous nous liâmes

d'une vive amitié. Un voyage de bohémiens que nous fîmes dans les

montagnes de la Marche, jusqu'aux belles ruines de Crozant, nous révéla

tout à fait l'un à l'autre. Quoique né dans le camp opposé, j'avais

toujours eu l'âme républicaine, et je l'avais d'autant plus alors que

j'étais plus jeune et plus illusionnable. Il me sut un gré extrême

d'appartenir à ces types d'hommes obstinés sur lesquels les préjugés de

l'éducation ne peuvent rien, et il me déclara qu'il ne me manquait, pour

obtenir sa confiance et son estime entière, que d'être un peu versé dans

la botanique. Je lui promis de l'étudier, et, lui aidant, je m'en

occupai jusqu'au point de ne rien savoir, mais de tout comprendre dans

les mystères du règne végétal, et de pouvoir l'écouter causer tant qu'il

lui plairait. Je n'ai jamais connu d'homme aussi agréablement savant,

aussi poétique, aussi clair, aussi pittoresque, aussi attachant dans ses

leçons. Mon précepteur m'avait fait de la nature une pédante

insupportable; le Malgache m'en fit une adorable maîtresse. Il lui

arracha sans pitié la robe bigarrée de grec et de latin au travers de

laquelle j'avais toujours frémi de la regarder. Il me la montra nue

comme Rhéa, et belle comme elle-même. Il me parlait aussi des étoiles,

des mers, du règne minéral, des produits animés de la matière, mais

surtout des insectes pour lesquels il avait conçu dès lors une passion

presque aussi vive que pour les plantes. Nous passions notre vie à

poursuivre les beaux papillons qui errent le matin dans les prairies,

lorsque la rosée engourdit encore leurs ailes diaprées. A midi, nous

allions surprendre les scarabées d'émeraude et de saphir qui dorment

dans le calice brûlant des roses. Le soir, quand le sphinx aux yeux de

rubis bourdonne autour des oenothères et s'enivre de leur parfum de

vanille, nous nous postions en embuscade pour saisir au passage l'agile

mais étourdi buveur d'ambroisie. Rien ne donne l'idée d'un sylphe

déguisé allant en conquête, comme un grand sphinx avec sa longue taille,

ses ailes d'oiseau, sa figure spirituelle, ses antennes moelleuses et

ses yeux fantastiques. Des couleurs sombres et mystérieuses, semées de

caractères magiques et indéfinissables, revêtent les ailes supérieures

qui se replient sur son dos. Il y a un rapport extraordinaire entre la

robe des sphinx et des noctuelles, et le plumage des oiseaux de nuit. Le

fauve, le brun, le gris et le jaune pâle s'y mêlent toujours sous le

chiffre cabalistique noir et blanc, semé en long, en biais, en travers,

en triangle, en croissant, en flèche, sur toutes les coutures. Mais de

même que la chouette et l'orfraie cachent sous leur sein un duvet

éclatant, de même, quand les sphinx ouvrent leur manteau de velours, on

voit les ailes inférieures former une tunique tantôt d'un rouge vif,

tantôt d'un vert tendre, et tantôt d'un rose pur orné d'anneaux azurés.

Je parie, malheureux que tu es, ô ennemi des dieux! que tu n'as jamais

vu un sphinx ocellé; et cependant nos vignes les voient éclore, ces

merveilles de la création qui m'ont toujours semblé trop belles pour ne

pas être animées par des esprits de la nuit. Ah! c'est faute de

connaître tout cela, hommes infortunés, que vous tenez vos regards

invariablement fixés sur la race humaine. Il n'en était pas ainsi de mon

Malgache. Il laissait quelquefois son journal du soir dormir sous sa

bande bleue jusqu'au lendemain matin, pressé qu'il était de préparer les

fleurs dans l'herbier et les insectes sur leur piédestal de moelle de

sureau. Quelles belles courses nous faisions à l'automne, le long des

bords de l'Indre, dans les prés humides de la Vallée Noire! Je me

souviens d'un automne qui fut tout consacré à l'étude des champignons,

et d'un autre automne qui ne suffit pas à l'étude des mousses et des

lichens. Nous avions pour bagage une loupe, un livre, une boîte de

fer-blanc destinée à recevoir et à conserver les plantes fraîches, et

par-dessus tout cela mon fils, un bel enfant de quatre ans qui ne

voulait pas se séparer de nous, et qui a pris là et conservé la passion

de l'histoire naturelle. Comme il ne pouvait marcher longtemps, nous

échangions alternativement le fardeau de la boîte de fer-blanc et celui

de l'enfant. Nous faisions ainsi plusieurs lieues à travers les champs,

dans la plus grotesque équipage, mais aussi consciencieusement occupés

que tu peux l'être au fond de ton cabinet, à cette heure de la nuit où

je te raconte les plus belles années de ma jeunesse...

Le rossignol a envoyé une si belle modulation jusqu'à mon oreille que

j'ai quitté le Malgache et toi pour aller l'écouter dans le jardin. Il

fait une nuit singulièrement mélancolique; un ciel gris, des étoiles

faibles et voilées, pas un souffle dans les plantes, une impénétrable

obscurité sur la terre. Les grands sapins élèvent leurs masses noires et

vagues dans l'air grisâtre. La nature n'est pas belle ainsi, mais elle

est solennelle et parle à un seul de nos sens, celui dont le rossignol

parle si éloquemment à un être créé pour lui. Tout est silence, mystère,

ténèbres; pas une grenouille verte dans les fossés, pas un insecte dans

l'herbe, pas un chien qui aboie à l'horizon, le murmure de la rivière ne

nous arrive même pas; le vent souffle au sud et l'emporte en traversant

la vallée. Il semble que tout se taise pour écouter et recueillir

avidement cette voix brûlante de désirs et palpitante de joies que le

rossignol exhale. _O chantre des nuits heureuses!_ comme l'appelle

Obermann... Nuits heureuses pour ceux qui s'aiment et se possèdent;

nuits dangereuses à ceux qui n'ont point encore aimé; nuits profondément

tristes pour ceux qui n'aiment plus! Retournez à vos livres, vous qui ne

voulez plus vivre que de la pensée, il ne fait pas bon ici pour vous.

Les parfums des fleurs nouvelles, l'odeur de la séve, fermentent partout

trop violemment; il semble qu'une atmosphère d'oubli et de fièvre plane

lourdement sur la tête; la vie de sentiment émane de tous les pores de

la création. Fuyons! l'esprit des passions funestes erre dans ces

ténèbres et dans ces vapeurs enivrantes. O Dieu! il n'y a pas longtemps

que j'aimais encore et qu'une pareille nuit eût été délicieuse. Chaque

soupir du rossignol frappe la poitrine d'une commotion électrique. O

Dieu! mon Dieu, je suis encore si jeune!

Pardon, pardon, mon ami, mon frère! à cette heure-ci, tu regardes ces

blanches étoiles, tu respires cette nuit tiède, et tu penses à moi dans

le calme de la sainte amitié; moi, je n'ai pas pensé à toi, Éverard!

J'ai senti des larmes sur mes joues, et ce n'était ni la puissance de ta

forte parole, ni les émotions de tes tragiques et glorieux récits qui

les faisaient couler; mais c'est un éclair pâle qui a glissé sur

l'horizon, c'est un fantôme incertain qui a passé là-bas sur les

bruyères. Tout est dit: l'esprit du météore n'a plus de pouvoir sur moi,

son rayon fugitif peut me faire tressaillir encore comme un voyageur peu

aguerri contre les terreurs de la nuit; mais j'entends, du haut de ces

étoiles qui nous servent de messagers, ta voix austère qui m'appelle et

me gourmande. Fanatique sublime, je vous suis: ne craignez rien pour

moi des enchantements et des embûches que l'ennemi nous tend dans

l'ombre. J'ai pour patron le guerrier céleste qui écrase les dragons

sous les pieds de son cheval. C'est Dieu qui conduit ton bras, c'est la

bravoure et l'orgueil divin qui rendent tes pieds invulnérables, ô

George le bienheureux! Ami, mon patron est un grand lutteur, un hardi

cavalier; j'espère qu'il m'aidera à dompter mes passions, ces dragons

funestes qui essayent encore parfois d'enfoncer leurs griffes dans mon

coeur et de l'arracher à son salut éternel.

Je reviens à toi, ami. Ne t'inquiète pas de ces accès d'une émotion que

tu ne connais plus. Un jour viendra aussi pour moi, peut-être bientôt,

où rien ne troublera plus ma sérénité, où la nature sera un temple

toujours auguste, dans lequel je me prosternerai à toute heure pour

louer et bénir. Voici d'ailleurs un petit vent qui se lève et qui balaye

les vapeurs. Voici une étoile qui montre sa face radieuse, comme un

diamant au front du plus haut des arbres du jardin; je suis sauvé. Cette

étoile est plus belle que tous les souvenirs de ma vie, et la partie

éthérée de mon âme s'élance vers elle et se détache de la terre et de

moi-même. Éverard, est-ce là ton astre ou le mien? Lui parles-tu

maintenant? Je reviens à l'histoire de mon Malgache, c'est-à-dire... j'y

reviendrai demain; je suis las, et je vais dormir de ce bon et calme

sommeil d'enfant que j'ai retrouvé au bercail, comme un ange attaché à

la garde de mon chevet. Je t'envoie une fleur de mon jardin. Bonsoir, et

la paix des anges soit avec toi, confesseur de Dieu et de la vérité!

Lettres d'un voyageur · 第 32 / 52 题