Qu'as-tu donc? et pourquoi tant de tristesse parfois dans ton âme?
Pourquoi dis-tu que le Seigneur s'est retiré de toi? Pourquoi
demandes-tu au plus faible et au plus insoumis de tes enfants de te
venir en aide et de t'encourager? Maître, qu'avez-vous rêvé cette nuit,
et pourquoi vos disciples accoutumés à recevoir de vous la manne de
l'espérance, vous trouvent-ils abattu et tremblant?
Hélas! tu trouves que c'est bien long à venir, l'accomplissement d'une
grande destinée! Les heures se traînent, ton front se dégarnit, ton âme
se consume et le genre humain ne marche pas. Tes grands désirs se
heurtent contre les murs d'airain de l'insensibilité et de la
corruption. Tu te vois seul, pauvre homme de bien, au milieu d'un monde
d'usuriers et de brutes. Tes frères dispersés et persécutés te font
entendre de loin la voix mourante de l'héroïsme que l'avarice et la
luxure étouffent dans leurs bras hideux. Encore un peu de temps
peut-être, et la _triste innocence_ va périr sous le vice dont les
hommes ne rougissent plus. Voilà ce qui me tue, moi! Quand la voix de
l'enthousiasme se réveille dans mon sein, le contact de l'humanité
hostile ou insensible à mes rêves me glace et refoule en moi ces élans
juvéniles. Alors, voyant mon indignation ridicule à force d'impuissance,
voyant ces hommes gras et grossiers jeter un regard de bravade et de
mépris sur mes faibles bras, et proclamer le droit du plus fort quand on
leur parle d'équité, je me mets à rire et je dis à mes compagnons:
Couvrons-nous d'or et de pourpre; buvons le nectar et le madère,
étouffons dans nos âmes le dernier germe de vertu; puisque aussi bien il
faut que la vertu succombe, faisons-nous tuer en chantant sur les ruines
de son temple.
Mais, toi, mon frère, tu n'es pas longtemps en proie à ces accès de
lâcheté. Bientôt tu sors de ta langueur; bientôt ta force, engourdie par
un instant de froid, se réveille, et le vieux lion secoue sa crinière.
Ce serait en vain que le monde tomberait en poussière autour de toi; tu
te ferais marbre alors, et, comme Atlas, tu porterais la terre sur tes
épaules inébranlables. Aussi, les nuages qui passent sur ton grand front
n'inquiètent pas les hommes que tu rallies autour de toi. Ils jouent le
même jeu que toi. Que leur importe la tristesse, pourvu qu'au jour de
l'action tu ne restes pas plus couché qu'a l'ordinaire? Moi seul,
peut-être, te plains comme tu le mérites; car j'ai sondé les abîmes de
ta douleur et je sais combien le doute répand d'amertume sur nos plus
belles conquêtes. Je connais ces heures de la nuit où l'on se promène
seul dans le silence, sous le froid regard de la lune et des étoiles qui
semblent vous dire: Vous n'êtes que vanité, grains de sable; demain vous
ne serez plus et nous n'en saurons rien.
Quand cela t'arrive, maître, il faut te quitter toi-même et venir à
nous. Tu lutteras en vain contre la grande voix de l'univers; les astres
éternels auront toujours raison, et l'homme, quelque grand qu'il soit
parmi les hommes, sera toujours saisi d'épouvante quand il voudra
interroger ce qui est au-dessus de lui. O silence effrayant, réponse
éloquente et terrible de l'éternité!
Reviens à nous, assieds-toi sur l'herbe de notre cap Sunium, au milieu
de tes frères. Debout, tu les dépasses trop, et tu es seul. Descends,
descends, et laisse-toi consoler. Il y a encore autre chose que la
grandeur et la force; c'est la bonté, c'est le lien le plus suave et le
plus immaculé qui soit parmi les hommes. Une larme fait souvent plus de
bien sur la terre que les victoires de Spartacus. Tu l'as en toi, ce
trésor de la bonté, homme trop riche en grandeurs! Partage-le avec nous;
aux heures où tu n'es pas obligé de ceindre la cuirasse et l'épée,
oublie un peu le passé et l'avenir. Donne le présent à l'amitié. Il n'y
a plus que cela dont je ne puisse pas douter. Si tu savais quels amis le
ciel m'a donnés! Tu le sais, tu les connais, ils sont tes frères; mais
tu ne peux savoir l'étendue de leurs bienfaits envers moi. Tu ne sais
pas de quels gouffres de désespoir ils m'ont cent fois retiré, avec leur
inépuisable patience, avec leur sublime miséricorde, quand je repoussais
leurs bras avec colère, avec méfiance, et que je leur crachais à la
figure mon ingratitude et mon scepticisme.
Bénis soient-ils! ils m'ont fait croire à quelque chose; ils ont planté
dans mon naufrage une ancre de salut. Tu ne connaîtras peut-être jamais,
hélas! toute la grandeur de l'amitié. Tu n'en auras pas besoin, toi. Ce
que tu inspires, c'est de l'admiration et non de la pitié. La Providence
envoie ce dédommagement aux êtres faibles, comme elle envoie les brises
bienfaisantes du soir aux brins d'herbe abattus et couchés par la
chaleur du jour. Mais aime mes amis à cause de ce que je leur dois, et
quand tu seras brisé par l'esprit de Jacob, viens chercher un peu
d'oubli et de sérénité parmi eux. Ils sont plus gais que toi; ils n'ont
pas étendu sur leurs os le cilice de la vertu. Ils sont bons, honnêtes,
prêts à tout faire pour leur cause; mais l'heure du martyre ne sonnera
peut-être pas pour eux. Si elle arrive, leur martyre ne sera pas long ni
difficile à subir: le temps de s'embrasser et d'aller mourir. Qu'est-ce
que cela? Toi, tu es entré dans ton agonie le jour où tu es né, et le
sceau de la douleur t'avait marqué au front dans le sein de ta mère.
Viens, nous respecterons ta peine et nous tâcherons d'en alléger le
poids.