15 avril.

Tu m'adresses plusieurs questions auxquelles je voudrais pouvoir

répondre, pour te prouver au moins que je suis attentif à toutes les

paroles que trace ta plume. Pour procéder à la manière de mon cher

Franklin, les voici dans l'ordre où tu les a posées: 1º Pourquoi suis-je

si triste? 2º Si tu n'étais pas si différent de moi, t'aimerais-je

autant? 3º Suis-je pour quelque chose dans vos discours? 4º A quand donc

la conclusion? 5º Quand pourrai-je m'asseoir? etc.

J'ai répondu hier à la première question: c'est que travailler pour la

gloire est à la fois un rôle d'empereur et un métier de forçat; c'est

que tu es enfermé dans ta volonté comme dans une forteresse, et que le

moindre insecte qui effleure de l'aile les vitraux de ton donjon te fait

tressaillir et réveille en toi le douloureux sentiment de ta captivité.

Prométhée, prends courage! tu es plus grand, couché sur ton roc, avec

les serres d'un vautour dans le coeur, que les faunes des bois dans

leur liberté. Ils sont libres, mais ils ne sont rien, et tu ne pourrais

être heureux à leur manière. C'est ici le lieu de répondre à ta

cinquième question: _Quand pourrai-je m'asseoir avec toi dans les

longues herbes sur les rives d'un torrent?_--Jamais, Éverard, à moins

qu'une armée ennemie ne fût sur l'autre rive et que tu n'attendisses là

le signal du combat. Mais oublier la guerre et dormir dans les roseaux,

toi? Je voudrais savoir quels rêves fit Marius dans le marais de

Minturnes; à coup sûr, il ne s'entretint pas avec les paisibles

naïades. Hommes de bruit, ne venez pas mettre vos pieds sanglants et

poudreux dans les ondes pures qui murmurent pour nous; c'est à nous,

rêveurs inoffensifs, que les eaux de la montagne appartiennent; c'est à

nous qu'elles parlent d'oubli et de repos, conditions de notre humble

bonheur qui vous feraient rire de pitié. Laissez-nous cela, nous vous

abandonnons tout le reste, les lauriers et les autels, les travaux et le

triomphe.--Si quelque jour, blessé dans la lutte ou prisonnier sur

parole, tu viens t'asseoir près de ton frère le bohémien, nous

regarderons les cieux ensemble, et je te parlerai des astres qui

président à la destinée des mortels. Voilà, je le sais, tout ce qui

pourra t'intéresser, tout ce que tu voudras voir dans les eaux limpides;

ce sera le reflet incertain et tremblant de ton étoile, et tu te hâteras

de la chercher à la voûte céleste pour t'assurer qu'elle y brille encore

de tout son éclat. Non, non, tu n'aimerais pas ces vallées silencieuses

où l'aigle est roi et non pas l'homme, ces lacs où le cri de la plus

petite sarcelle trouverait plus d'échos que ta parole. Les déserts que

vous ne pouvez soumettre à la charrue ou au glaive, ces monts escarpés,

ce sol rebelle, ces impénétrables forêts, où l'artiste va pieusement

évoquer les sauvages divinités retranchées là contre les assauts de

l'industrie humaine, tout cela n'est pas la patrie de ton intelligence.

Il te faut des villes, des champs, des soldats, des ouvriers, le

commerce, le travail, tout l'attirail de la puissance, tous les aliments

que les besoins des hommes peuvent offrir à l'orgueil des dieux. Les

dieux dominent et protègent; quand tu dis que tu les portes avec amour

dans ton sein, ces pauvres Pygmées humains, tu veux dire, Hercule, que

tu les portes dans ta peau de lion; mais tu ne pourrais t'endormir à

l'ombre des bois sans qu'ils s'acharnassent à te réveiller. Ils te

tourmenteraient dans tes rêves, et les orages de ton âme troubleraient

la sérénité de l'air jusque sur la cime du Mont-Blanc. Mon pauvre frère,

j'aime mieux mon bâton de pèlerin que ton sceptre. Mais puisque la

royauté de l'intelligence t'a ceint de sa couronne de feu, puisque la

passion d'être grand est entrée dans ton sang avec la vie, puisque tu ne

peux abdiquer, et que le repos te tuerait plus vite que ne le fera la

fatigue, loin de contempler ta destinée avec cette froide philosophie

que pourrait me suggérer le sentiment de mon impuissance, je veux sans

cesse te plaindre et t'admirer, ô sublime _misérable_! Mais n'étant bon

à rien qu'à causer avec l'écho, à regarder lever la lune et à composer

des chants mélancoliques ou moqueurs pour les étudiants poëtes et les

écoliers amoureux, j'ai pris, comme je te le disais hier, l'habitude de

faire de ma vie une véritable école buissonnière où tout consiste à

poursuivre des papillons le long des haies, tombant parfois le nez dans

les épines pour avoir une fleur qui s'effeuille dans ma main avant que

je l'aie respirée, à chanter avec les grives et à dormir sous le premier

saule venu, sans souci de l'heure et des pédants. Ce que je puis faire

de mieux, c'est de planter à ton intention un laurier dans mon jardin. A

chaque belle action que l'on me racontera de toi, je t'en enverrai une

feuille, et tu te souviendras un instant de celui qui rit de toutes les

idées représentées par des cuistres, mais qui s'incline religieusement

devant un grand coeur où réside la justice.

Deuxième question.--_Si tu n'étais pas si différent de moi à tous

égards, t'aimerais-je autant?_ Voici ma réponse: Non, certes, tu ne

m'aimerais pas de même; tu me sais gré d'avoir un peu de force dans un

corps si chétif et dans une condition si humble. Tu m'estimes d'autant

plus que tu supposes qu'il m'a été plus difficile d'être un peu

estimable dans des circonstances sociales où tout tend à dégrader les

âmes qui se laissent aller. Tu me crois probablement très-supérieur

aujourd'hui à ce que j'ai pu être auparavant, et tu ne te trompes pas.

Mes souvenirs ne sont pas faits pour me donner de l'orgueil; mais ce que

j'ai conservé de bon dans l'âme me console un peu du passé, et m'assure

encore de belles amitiés pour le présent et l'avenir. C'est tout ce

qu'il me faut désormais. Je n'ai nulle espèce d'ambition, et le tout

petit bruit que je fais comme artiste ne m'inspire aucune jalousie

contre ceux qui ont mérité d'en faire davantage. Les passions et les

fantaisies m'ont rendu malheureux à l'excès dans des temps donnés: je

suis guéri radicalement des fantaisies par l'effet de ma volonté, je le

serai bientôt des passions par l'effet de l'âge et de la réflexion. A

tous autres égards, j'ai toujours été et serai toujours parfaitement

heureux, par conséquent toujours équitable et bon en tout, sauf les cas

d'amour, où je ne vaux pas le diable, parce qu'alors je deviens malade,

_spleenetic and rash_.

--_Suis-je pour quelque chose dans vos discours?_--Il n'est guère

question que de toi. Les membres ne peuvent guère oublier le coeur où

reflue tout leur sang. Avant de te voir, cela m'impatientait au point

que j'ai pris le parti d'aller te trouver encore cette année, afin

d'avoir, au retour, le droit de dire comme les autres: _Éverard pense...

Éverard veut... Éverard m'a dit..._ etc.: pourvu que toutes ces

idolâtries ne te gâtent pas!

--_A quand donc la conclusion? et si tu meurs sans avoir conclu!_--Ma

foi! meure le petit George quand Dieu voudra, le monde n'en ira pas plus

mal pour avoir ignoré sa façon de penser. Que veux-tu que je te dise? il

faut que je te parle encore de moi, et rien n'est plus insipide qu'une

individualité qui n'a pas encore trouvé le mot de sa destinée. Je n'ai

aucun intérêt à formuler une opinion quelconque. Quelques personnes qui

lisent mes livres ont le tort de croire que ma conduite est une

profession de foi, et le choix des sujets de mes historiettes, une sorte

de plaidoyer contre certaines lois. Bien loin de là, je reconnais que ma

vie est pleine de fautes, et je croirais commettre une lâcheté si je me

battais les flancs pour trouver une philosophie qui en autorisât

l'exemple. D'autre part, n'étant pas susceptible d'envisager avec

enthousiasme certains côtés réels de la vie, je ne saurais regarder ces

fautes comme assez graves pour exiger réparation ou expiation. Ce serait

leur faire trop d'honneur, et je ne vois pas que mes torts aient empêché

ceux qui s'en plaignent le plus de se bien porter. Tous ceux qui me

connaissent depuis longtemps m'aiment assez pour me juger avec

indulgence et pour me pardonner le mal que j'ai pu me faire. Mes écrits,

n'ayant jamais rien conclu, n'ont causé ni bien ni mal. Je ne demande

pas mieux que de leur donner une conclusion, si je la trouve; mais ce

n'est pas encore fait, et je suis trop peu avancé sous certains rapports

pour oser hasarder mon mot. J'ai horreur du pédantisme de la vertu. Il

est peut-être utile dans le monde; pour moi, je suis de trop bonne foi

pour essayer de me réconcilier par un acte d'hypocrisie avec les

sévérités que mon irrésolution (courageuse et loyale, j'ose le dire)

attire sur moi. J'en supporterai la rigueur, quelque pénible qu'elle me

puisse être, tant que je n'aurai pas la conviction intime que j'attends.

Me blâmes-tu? Je suis dans un tout petit cercle de choses, et pourtant

tu peux le comparer, à l'aide d'un microscope, à celui où tu existes.

Voudrais-tu, pour acquérir plus de popularité ou de renommée, feindre

d'avoir les opinions qu'on t'imposerait, et proposer comme article de

foi ce qui ne serait encore qu'à l'état d'embryon dans ta conscience? Je

tenais trop à ton estime pour ne pas t'exposer ma situation; c'est un

peu long: pardonne-moi d'avoir parlé si sérieusement du côté sérieux de

ma vie; ce n'est pas ma coutume. Adieu; je t'envoie un petit paquet de

pages imprimées que j'ai choisies pour toi dans ma collection, hélas!

beaucoup trop volumineuse!

Lettres d'un voyageur · 第 29 / 52 题